Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 4

Chapter 43,903 wordsPublic domain

Après s'être reposé quelques semaines en Belgique, chez la soeur de Mme d'Albany, il n'osa pas reparaître sur le territoire français, et revint vite à Florence chercher un abri encore intact. À peine arrivé, il écrit, protégé par les Alpes et les Apennins, une lettre _au président de la populace française_ pour revendiquer ses meubles et ses livres. On ne daigne pas lui répondre. Il loue enfin, à vie, une charmante maison, en plein soleil, sur le quai de l'Arno, près du pont de la Trinité, et il fait disposer cet asile pour la comtesse et pour lui. M. de Reumont parle ici de quelques légèretés amoureuses qu'Alfieri se permet à Florence, et dont il se vante dans des sonnets licencieux en contravention avec son amour déclamatoire pour la veuve du roi d'Angleterre. Ces licences classiques détruiraient, si elles étaient vraies, le dernier charme qui reste à sa vie, le charme de la fidélité reconnaissante à cet amour. Je n'en ai jamais entendu parler ailleurs; mais, si c'était fondé, cela justifierait la veuve royale de sa liaison avec Fabre, le jeune peintre français, ami et commensal du poëte. Il y a des âmes où les plus grandes passions finissent comme les plus vulgaires amours! Nous vous dirons bientôt ce que c'était que Fabre, que nous avons beaucoup connu après la mort d'Alfieri, mais de qui nous n'avons jamais reçu aucune confidence irrespectueuse pour ses deux amis.

XIV.

Au sein de ce repos, Alfieri, devenu plus royaliste que républicain, depuis le triomphe de ses opinions républicaines en France, s'occupait à élever, à l'exemple de Voltaire, un théâtre dans sa maison pour y jouer ses tragédies. Il y mettait le sérieux que sa vie avait perdu depuis tant de variations éclatantes à Paris et à Londres. Le Piémont, conquis par la République, renvoya le roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel IV. Le poëte, réconcilié avec les rois par leur infortune, fit demander une audience à son ancien maître fugitif. Le roi lui ouvrit ses bras en lui disant avec une ironie triste: _Ecco il tyranno! Voilà le tyran!_ allusion et reproche attendrissants au préjugé antiroyaliste et antipaternel de son ancien ennemi!

XV.

Pendant qu'on s'égorgeait à Paris et que le monde avait les yeux sur ces catastrophes de rois et de peuples, Alfieri, dans sa nouvelle maison du quai de l'Arno, faisait... quoi? Il jouait _Brutus_ devant un auditoire de complaisants grands seigneurs. Il faut lui rendre justice cependant. Au moment du procès de Louis XVI, et touché de loin par sa mort, il avait écrit, dans son cabinet, une défense de ce roi. S'il n'y avait pas là courage, il y avait au moins justice. En 1796, il lui vint en idée d'apprendre le grec par des procédés solitaires que le dernier des hellénistes lui aurait épargnés; mais il aurait été obligé d'avouer à quelqu'un son ignorance. Il y parvint tant bien que mal.

L'arrivée de l'armée française en Toscane redoubla sa haine; il allait être dérangé dans son pédantisme. Il se crut suffisamment vengé en sauvant son _Misogallo_, et en confiant à la postérité sa vengeance. Écoutons-le:

«En 1798, chaque jour, le danger devenait,» dit-il, «plus sérieux pour la Toscane, grâce à la _loyale amitié_ que les Français professaient pour elle! Déjà, au mois de décembre 1798, ils avaient achevé la magnifique conquête de Lucques, d'où ils ne cessaient de menacer Florence, et, au commencement de 1799, l'occupation de cette ville semblait inévitable. Je voulus donc mettre ordre à mes affaires et me tenir prêt à tous événements. Déjà, l'année précédente, j'avais, dans un accès d'ennui, abandonné le _Misogallo_, et m'étais arrêté à l'occupation de Rome, que je regardais comme le plus brillant épisode de cette épopée servile. Pour sauver cet ouvrage qui m'était cher et auquel je tenais beaucoup, j'en fis faire jusqu'à dix copies, et je veillai à ce que, déposées en différents lieux, elles ne pussent ni s'anéantir ni se perdre, mais reparaître, quand le moment serait venu. N'ayant jamais dissimulé ma haine et mon mépris pour ces esclaves mal nés, je résolus d'être prêt pour toutes leurs violences et toutes leurs insolences, c'est-à-dire de m'y préparer de manière à ne point les subir. Je n'y savais qu'un moyen: si on ne me provoquait pas, je ferais le mort; si l'on me touchait le moins du monde, je saurais donner signe de vie et me montrer en homme libre.

«Je pris donc toutes mes mesures pour vivre sans tache, libre et respecté, ou, s'il le fallait, pour mourir, mais en me vengeant. J'ai écrit ma vie pour empêcher qu'un autre ne s'en acquittât plus mal que moi; le même motif me fit alors aussi composer l'épitaphe de mon amie et la mienne, et je les donnerai ici en note, parce que ce sont celles que je veux et non pas d'autres, et qu'elles ne disent de mon amie et de moi que la vérité pure, dégagée de toute fastueuse amplification.

«Ayant ainsi avisé à ma renommée, ou du moins au moyen de la sauver de l'infamie, je voulus aussi pourvoir à mes études, et corriger, copier, séparer ce qui était achevé de ce qui ne l'était pas, abandonner enfin ce qui ne convenait plus à mon âge ni à mes desseins. J'entrais dans ma cinquantième année; c'était le moment de mettre un dernier frein au débordement de mes poésies. J'en arrangeai donc un nouveau recueil en un petit volume qui contenait soixante et dix sonnets, un chapitre et trente neuf épigrammes que l'on pouvait joindre à ce qui déjà en avait été imprimé à Kehl. Cela fait, je mis le sceau sur ma lyre pour la rendre à qui de droit, avec une ode à la manière de Pindare que, pour me donner l'air un peu grec, j'intitulai: _Teleutodia_. Après quoi, je pliai bagage pour toujours; et si depuis j'ai composé quelque pauvre petit sonnet, quelque chétive épigramme, ç'a été sans l'écrire; ou si je les ai écrits, je ne les ai point gardés, je ne saurais où les retrouver, et ne les reconnais plus pour être de moi. Il fallait finir une fois, finir de mon propre mouvement et sans y être forcé. Mes dix lustres sonnés et l'invasion menaçante de ces barbares antilyriques m'en offraient une occasion naturelle et opportune, s'il en fut. Je la saisis, et je n'y pensai plus.

«Quant à mes traductions, j'avais, les deux années précédentes, recopié et corrigé le _Virgile_ tout entier; je le laissai vivre sans toutefois le regarder comme chose terminée. Le _Salluste_ me sembla de nature à pouvoir passer, et je le laissai aussi; mais non pas le _Térence_, lequel, n'ayant été fait qu'une seule fois, n'avait été ni revu ni corrigé, était tel, en un mot, qu'il est encore aujourd'hui. Je ne pouvais me décider à jeter au feu mes quatre traductions du grec; je ne pouvais non plus les regarder comme achevées, elles ne l'étaient pas. Je résolus, à tout hasard, et sans me demander si j'aurais ou non le temps d'y revenir, de les recopier avec l'original, en commençant par l'_Alceste_, que je voulais sérieusement retraduire sur le grec, sans quoi elle eût eu l'air d'être traduite d'une traduction. Les trois autres, bien ou mal venues, avaient été du moins traduites sur le texte, et il devait m'en coûter pour les revoir beaucoup moins de temps et de peine. L'_Abel_, désormais condamné à rester, je ne dirai pas une oeuvre unique, mais isolée, et privé des compagnes que je m'étais promis de lui donner, avait été mis au net, corrigé, et me semblait pouvoir passer. J'avais ajouté à ces ouvrages de ma façon une toute petite brochure politique, écrite quelques années auparavant sous le titre de: _Avis aux puissances italiennes._ J'avais aussi corrigé ce morceau; il était recopié, et je lui fis grâce. Non que j'eusse le sot orgueil de vouloir trancher de l'homme d'État; ce n'est pas là mon métier. Cet écrit était né de l'indignation légitime qu'avait excitée en moi une politique assurément plus sotte que la mienne, celle qui, depuis deux ans, était mise en oeuvre par l'impuissance de l'empereur, combinée avec les impuissances italiennes. Enfin les satires que j'avais composées, morceau par morceau, et à plusieurs reprises corrigées et limées, je les laissai achevées et recopiées au nombre de dix-sept, qu'elles n'ont point dépassé, et que je me suis bien promis de ne plus franchir.

«Après avoir ainsi disposé et mis en ordre mon second patrimoine poétique, je cuirassai mon coeur, et j'attendis les événements.....

«Après avoir ainsi réglé ma manière de vivre, j'encaissai tous mes livres, excepté ceux dont j'avais besoin, et je les envoyai dans une villa, hors de Florence, pour voir si je pourrais éviter de les perdre une seconde fois. Cette invasion très-bien prévue et si fort détestée, l'invasion des Français à Florence, eut lieu le 25 mai 1799, avec toutes les circonstances que chacun sait ou ne sait pas, et qui ne méritent pas d'être sues, la conduite de ces esclaves partout la même n'a en toute occasion qu'une couleur. Ce même jour, peu d'heures avant l'arrivée des Français, mon amie et moi, nous nous retirâmes dans une villa du côté de la porte San-Gallo, près de Montughi; ce ne fut pas cependant sans enlever tout ce qui nous appartenait de la maison que nous habitions à Florence, avant de l'abandonner à l'oppression peu scrupuleuse des logements militaires.

«Ainsi courbé sous le poids de l'oppression commune, sans néanmoins me confesser vaincu, je restai dans cette villa avec un petit nombre de domestiques, et la douce moitié de moi-même, infatigablement occupés l'un et l'autre de l'étude des lettres; car, assez forte sur l'allemand et sur l'anglais, également bien instruite dans l'italien et le français, elle connaît à merveille la littérature de ces quatre nations, et, de l'ancienne, les traductions qui en ont été faites dans ces quatre langues lui en ont appris tout ce qu'il faut savoir. Je pouvais donc m'entretenir de tout avec elle, et, le coeur et l'esprit également satisfaits, jamais je ne me sentais plus heureux que quand il nous fallait vivre tête-à-tête, loin de tous les soucis de l'humanité. Ainsi vivions-nous dans cette villa, où nous ne recevions qu'un très-petit nombre de nos amis de Florence, et rarement encore, de peur d'éveiller les soupçons de cette tyrannie militaire et avocatesque, qui, de tous les mélanges politiques, est le plus monstrueux, le plus ridicule, le plus déplorable, le plus intolérable, et qui ne s'offre à moi que sous l'image d'un tigre guidé par un lapin.

«Chaque jour, ou plutôt chaque nuit, c'étaient des arrestations arbitraires, selon l'usage de ce gouvernement qui n'en était pas un. Ainsi avaient été arrêtés sous le titre d'otages une foule de jeunes gens des plus nobles familles. On venait les prendre de nuit, dans leur lit, à côté de leurs femmes, puis on les expédiait pour Livourne, où on les embarquait brutalement pour les îles Sainte-Marguerite. Bien qu'étranger, je devais craindre un traitement pareil ou plus cruel encore, car il était naturel que l'on m'eût signalé aux Français comme un contempteur et un ennemi de leur autorité. Chaque nuit on pouvait venir me chercher; mais j'avais pris toutes mes mesures pour ne me laisser ni surprendre ni maltraiter. Cependant on proclamait dans Florence cette même liberté qui régnait en France, et les plus lâches coquins triomphaient. Pour moi, je faisais des vers, je faisais du grec, et je rassurais mon amie. Cette situation déplorable dura depuis le 25 mai, que les Français entrèrent, jusqu'au 5 de juillet, où, battus et perdant la Lombardie entière, ils s'échappèrent, pour ainsi dire, de Florence, un matin, à la pointe du jour, après avoir pris, cela va sans dire, tout ce qu'ils pouvaient emporter. Mon amie et moi, nous n'avions pas mis le pied à Florence tant que l'invasion avait duré, ni souillé nos regards de la vue d'un seul Français. Mais les mots ne sauraient peindre la joie de Florence, le matin où les Français la quittèrent, et les jours suivants où l'on ouvrit ses portes à deux cents hussards autrichiens.....

«Uniquement occupé du soin d'assembler et de revoir mes quatre traductions du grec, je traînais le temps, sans autre souci que de poursuivre avec ardeur des études commencées trop tard. Le mois d'octobre arriva, et le 15, voici qu'au moment où on s'y attendait le moins, pendant la trêve conclue avec l'empereur, les Français se jettent de nouveau sur la Toscane qu'ils savaient occupée au nom du grand-duc, avec lequel ils n'étaient point en guerre. Je n'eus pas le temps, comme la première fois, de me retirer à la campagne, et il me fallut les voir et les entendre, jamais ailleurs toutefois que dans la rue, voilà qui va sans dire. Du reste, le plus grand ennui et le plus oppressif, la corvée de loger le soldat, la commune de Florence eut l'heureuse idée de m'en exempter en qualité d'étranger, et comme ayant une maison étroite et trop petite. Délivré de cette crainte, pour moi la plus cruelle et celle qui me donnait le plus de souci, je me résignai pour le surplus à ce qui pouvait arriver. Je m'enfermai, pour ainsi dire, dans ma maison, et à l'exception de deux heures de promenade, que je faisais chaque matin pour ma santé, et dans les lieux les plus écartés, je ne me laissais voir à personne, et m'absorbais dans le travail le plus obstiné.

«Mais si je fuyais les Français, les Français ne voulaient pas me fuir, et, pour mon malheur, celui de leurs généraux qui commandait à Florence, tranchant du littérateur, voulut faire connaissance avec moi, et très-honnêtement il se présenta deux fois à ma porte, toujours sans me trouver, car je m'étais arrangé de manière que jamais on ne me trouvât. Je ne voulus pas même lui rendre politesse pour politesse, et lui renvoyer ma carte. Quelques jours après il me fit demander de vive voix, par un message, à quelle heure je pouvais être chez moi. Quand je vis qu'il s'obstinait, ne voulant pas confier à un domestique de place une réponse verbale qui aurait pu être changée ou altérée, j'écrivis sur une petite feuille de papier: «Victor Alfieri, pour éviter tout malentendu dans la réponse qu'il fait rendre à M. le général, la remet par écrit à son domestique. Si M. le général, en sa qualité de commandant de Florence, lui fait signifier l'ordre de l'attendre chez lui, Alfieri, qui ne résiste pas à la force qui commande, quelle qu'elle soit, se constituera immédiatement en tel état que de raison; mais si M. le général ne veut que satisfaire une curiosité personnelle, Victor Alfieri, naturellement très-sauvage, ne désire plus faire connaissance avec personne, et le prie, en conséquence, de l'en dispenser.» Le général me répondit directement deux mots pour me dire que mes ouvrages lui avaient inspiré le désir de me connaître; mais que désormais, averti de mon humeur sauvage, il ne me chercherait plus. Il tint parole; et voilà comment j'échappai à un ennui pour moi plus pénible et plus triste que tout autre supplice que l'on eût voulu me faire subir.

«Cependant le Piémont, autrefois ma patrie, déjà francisé à sa manière et voulant singer ses maîtres en tout, changea son académie des sciences, ci-devant royale, en un institut national, sur le modèle de celui de Paris, où se trouvaient réunis les belles-lettres et les beaux-arts. Il plut à ces messieurs (je ne saurais les nommer, car mon ami Caluso s'était démis de sa place de secrétaire de l'académie), il leur plut, dis-je, de m'élire membre de cet institut et de me l'apprendre directement par une lettre. Prévenu d'avance par l'abbé, je leur renvoyai la lettre sans l'ouvrir, et je chargeai mon ami de leur dire, de vive voix, que je n'acceptais point ce titre d'associé, que je ne voulais être d'aucune association, et, moins que de toute autre, d'une académie qui récemment avait exclu avec tant d'insolence et d'acharnement trois personnages aussi respectables que le cardinal Gerdil, le comte Balbo, le chevalier Morozzo (comme on peut le voir dans les lettres que je cite en note), sans en apporter un autre motif, sinon qu'ils étaient trop royalistes.

«Je n'ai jamais été, je ne suis pas royaliste; mais ce n'est pas une raison pour que j'aille me mêler à cette clique. Ma république n'est pas la leur; je fais et ferai toujours profession d'être en tout ce qu'ils ne sont pas. Furieux de l'affront que je recevais, je manquai à ma parole pour rimer quatorze vers sur ce sujet, et je les envoyai à mon ami; mais je n'en gardai point copie, et ni ceux-ci, ni d'autres que l'indignation ou toute autre passion arracha de ma plume, ne figureront plus désormais parmi mes poésies déjà trop nombreuses.

«Je n'avais pas eu la même force, au mois de septembre de l'année précédente, pour résister à une nouvelle impulsion, ou, pour mieux dire, à une impulsion renouvelée de ma nature, impulsion toute-puissante cette fois, qui m'agita pendant plusieurs jours, et à laquelle il fallut bien me rendre, ne pouvant la surmonter. Je conçus et jetai sur le papier le plan de six comédies à la fois.»

XVI.

À quarante-neuf ans il semble revenir à une seconde enfance, se sentant vieilli à l'époque où les hommes d'action se sentent jeunes. Il s'amuse à créer pour lui-même un ordre de chevalerie littéraire: «J'inventai un collier où seraient gravés les noms de vingt poëtes et auquel serait suspendu un camée avec le portrait d'Homère. Je me parerai moi-même de ce nouvel ordre.»

Ses mémoires sont surtout intéressants par la sincérité de sa vanité ridicule et aussi par la passion moitié sincère moitié ostentative qu'il affecta de prouver toute sa vie à la comtesse d'Albany. L'abbé de Caluso, son ami de Turin, qu'il avait engagé à venir le voir à Florence en 1803, rend compte ainsi de sa mort:

«Il expira le 3 octobre de cette année. Ce jour-là, s'étant levé en apparence mieux portant et plus gai qu'il n'avait coutume depuis longtemps, il sortit, après son étude habituelle du matin, pour se promener en phaéton. Mais il avait à peine fait quelques pas qu'il se sentit pris d'un froid extrême, et voulant, pour le chasser, se réchauffer, descendre et marcher un peu, il en fut empêché par des douleurs d'entrailles. Il rentra avec un accès de fièvre qui dura quelques heures et baissa sur le soir. Quoiqu'il fût d'abord tourmenté d'une envie de vomir, il passa la nuit sans trop grandes douleurs, et le lendemain, non-seulement il s'habilla, mais il sortit de son appartement, et descendit à la salle à manger pour dîner; cependant il ne put manger ce jour-là, et il en passa une grande partie à dormir. Il eut ensuite une nuit agitée. Le 5 au matin, après s'être rasé, il voulait sortir pour prendre l'air; mais la pluie ne le permit pas. Le soir, selon sa coutume, il but son chocolat, et le trouva bon. Mais, dans la nuit du 5 au 6, il fut repris de très-vives douleurs d'entrailles. Le docteur ordonna des sinapismes aux pieds; mais, au moment où ils commençaient à opérer, le malade s'en débarrassa, dans la crainte que, la plaie venant à se former, il ne fût pendant plusieurs jours empêché de marcher. Le soir, il paraissait mieux, et ne voulut pas se mettre au lit, ne croyant pas pouvoir le supporter. Dans la matinée du 7, son médecin ordinaire fit appeler un de ses confrères en consultation, et ce dernier ordonna des bains et des vésicatoires aux jambes. Mais le malade n'en voulut pas non plus, toujours dans la crainte de ne pouvoir marcher. On lui fit prendre de l'opium, qui calma les douleurs et lui fit passer une nuit assez tranquille. Toutefois il ne se mit pas encore au lit; ce repos que lui donnait l'opium n'était pas sans quelque mélange d'hallucinations importunes; il avait la tête pesante, et, quoique éveillé, il retrouvait comme en songe le souvenir des choses passées le plus vivement empreintes dans son esprit. Il se rappelait alors ses études et ses travaux de trente années, et, ce qui l'étonnait davantage, un bon nombre de vers grecs du commencement d'Hésiode, qu'il n'avait lus qu'une fois, lui revenaient à la mémoire... Vous étiez assise près de lui, madame la comtesse, et c'est à vous qu'il le disait. Toutefois il ne semblait pas croire que la mort, avec laquelle il s'était depuis longtemps familiarisé, le menaçât alors de si près. Du moins, madame, il ne vous en témoigna rien, quoique vous ne l'ayez quitté que le matin, à six heures, lorsqu'il s'obstina, contre l'avis des médecins, à prendre de l'huile et de la magnésie. Ce remède ne pouvait que lui nuire et lui embarrasser les intestins. En effet, sur les huit heures, on s'aperçut qu'il était en danger, et quand on vous rappela près de lui, madame, vous le trouvâtes qui respirait à peine et à demi suffoqué. Néanmoins, s'étant levé de sa chaise, il eut encore la force de s'approcher du lit et de s'y appuyer; un moment après sa vue s'obscurcit, ses yeux se fermèrent, et il expira. On n'avait négligé ni les devoirs ni les consolations de la religion; mais on ne croyait pas que le mal fît des progrès si rapides, ni qu'il fût nécessaire de se hâter, et le confesseur qu'on avait mandé n'arriva pas à temps. Toutefois nous ne pouvons douter que le comte ne fût prêt pour ce terrible passage, dont la pensée lui était si présente que très-souvent il y revenait dans ses discours. C'est ainsi que, le samedi 8 octobre 1803, au matin, ce grand homme nous fut enlevé, ayant à peine dépassé la moitié de la cinquante-cinquième année de son âge.

«Il a été enseveli où le furent avant lui tant de personnes célèbres, à Sainte-Croix, près de l'autel du Saint-Esprit, sous une simple pierre, en attendant le mausolée digne de tous deux que lui fait élever Mme la comtesse d'Albany, non loin de Michel-Ange. Déjà Canova y a mis la main, et l'oeuvre d'un si grand sculpteur ne peut être qu'une oeuvre grande. J'ai essayé d'exprimer dans les sonnets qu'on va lire les sentiments que j'ai apportés sur la tombe de notre ami.»

Et comme en Italie tout commence et tout finit par des sonnets, l'abbé de Caluso, oncle de la comtesse Mazin, femme très-distinguée du Piémont, avec laquelle j'ai eu des rapports aimables, dédie, en finissant, trois sonnets infiniment médiocres à la comtesse d'Albany. Nous ne les citerons pas par respect pour les sonnets de Pétrarque, pour l'Italie, et pour la veuve de Charles-Édouard. Mais Alfieri ne méritait guère mieux.

De la gloire, il n'eut que la passion;

Du civisme, il n'eut que l'affectation;

Du génie, il n'eut que la prétention;

De l'amour, il n'eut que l'ostentation;

Ostentation peut-être sincère, mais suspecte au moins, comme nous allons le montrer dans la suite de ce commentaire. Toutefois laissons-lui cet honneur contesté, car c'est par lui qu'il est encore quelque chose.

Nous allons examiner en détail ses oeuvres, et prouver qu'il n'eut d'un grand poëte que la manie et non le génie, que l'Italie s'est trompée en le prenant pour un grand homme, et qu'il ne fut en réalité qu'un _pédant magnifique_. Parcourons ses titres.

LAMARTINE.

(_La suite au prochain Entretien._)

XCVIIIe ENTRETIEN.

ALFIERI.

SA VIE ET SES OEUVRES.

(TROISIÈME PARTIE.)

I.

Suivons maintenant la comtesse d'Albany:

Le lendemain de la mort d'Alfieri, rien ne change dans la demeure du poëte. Alfieri va habiter la demeure classique commandée à Canova par celle qu'on pouvait appeler sa veuve, mais qui en réalité ne l'était pas. Les lettres du poëte et de la comtesse, emportées à Montpellier par _Fabre_ après la mort des deux amis, lettres brûlées par la main sévère d'un troisième ami, puritain de décence, le prouvent. Si le mariage supposé avait eu lieu, il aurait été attesté par cette correspondance, et les amis zélés pour la mémoire religieuse de la comtesse ne les auraient pas anéanties. C'est évident: on n'anéantit pas ce qui justifie!