Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 3

Chapter 33,753 wordsPublic domain

Il s'y occupa trois ans de l'impression de toutes ses tragédies chez Didot, le prince des typographes français, et chez Beaumarchais, à Kehl, de l'impression de tous ses sonnets très-peu dignes de Pétrarque, et d'une multitude de caprices d'auteur sans mérite et de traductions qu'il recueillait comme des reliques de lui-même à léguer _in extenso_ à la très-indifférente postérité. Cela marchait du même pas sourd sans que le temps lui-même, qui s'occupait de bien autre chose, en sût rien. On était en 1789. La Bastille était prise par la révolution, les états généraux tonnaient à Versailles par la voix séculaire de Mirabeau, et il n'en parle pas. Seulement, ami de quelques philosophes de seconde ligne, il écrit, pour complaire à l'époque, une ode sur la prise de la Bastille. Ainsi l'ennemi des rois et des reines qui pensionnaient son amie, Alfieri, flagornait à Paris le peuple qui devait bientôt les traîner à l'échafaud. On trouve peu d'exemples de telles inconséquences d'esprit et de coeur dans les lettrés de ce temps-là. Que pouvait-il se répondre à lui-même, et que pouvait-il répondre à la comtesse d'Albany, quand elle lui disait: «Je suis reine, et vous exécrez les rois! je suis proscrite de mon trône, et vous invectivez le roi et la reine qui nous prêtent asile! je suis dénuée de tout, et vous poussez au dépouillement de ce roi et de cette reine qui nous subventionnent largement pour vivre! Si la reconnaissance ne vous dit rien, que vous conseille notre intérêt légitime? Sont-ce les vainqueurs de la Bastille qui nous pensionneront, et nous honoreront en soeur et en frère du trône? Vous parlez de la tyrannie? Mais ce peuple a-t-il consulté d'autre loi que sa colère, quand il a attaqué ce vieux donjon sans défenseurs et ce vieux cachot sans prisonniers, et massacré en allant triompher à l'Hôtel-de-Ville le gouverneur et les victimes très-étrangères à ces événements? Ne vous mêlez donc pas des triomphes de ce peuple et de la ruine de nos bienfaiteurs. Je suis reine; respectez en moi la royauté! Mon mari était roi; respectez en lui son titre, et en moi son nom! Un autre roi nous solde; respectez en lui ses bienfaits! il nous protége; respectez en lui l'asile qu'il nous assure!

«--Mais j'ai fait quatorze ou quinze tragédies contre les rois de l'antiquité, j'ai fait _Brutus_! La liberté est classique.--C'est vrai, mais n'en parlez pas: personne, excepté votre imprimeur, n'en parle; imprimez, si vous voulez, pour les lecteurs à venir, et taisez-vous sur les ingratitudes du présent!»

Alfieri n'en poursuivait pas moins ses diatribes et ses amours, et se mettait en règle avec l'avenir par ses tragédies mort-nées, en règle avec les rois en leur enlevant plus que leur trône, leur famille! en règle avec l'opinion en applaudissant lyriquement aux premiers égarements de la révolution;

En règle avec le vieux classique, en accumulant tragédies sur tragédies;

En règle avec l'avenir, comptant sur la gloire et sur l'immortalité anonyme qu'il se préparait en silence au bout de la rue;

En règle avec la fortune, puisqu'il avait encore quatre chevaux de selle, ayant vendu tous les autres à son ami pour monter sa maison à Paris;

En règle enfin avec le bonheur, puisqu'il allait à leur maison de campagne, en Alsace, passer les mois inoccupés de l'année dans l'intimité d'une union paisible.

«Une seule inquiétude le poignait, dit-il; c'étaient des transes d'esprit de tout genre que la révolution qu'il chantait ne vînt, de jour en jour, par ses mouvements insurrectionnels qui éclataient dans Paris depuis la convocation des états généraux et la prise de la Bastille, l'empêcher de terminer ses éditions qui touchaient à leur fin, soit à Paris chez Didot, soit à Kehl chez Beaumarchais, et qu'après tant de peines et de lourdes dépenses, il ne fallût échouer au port. Je me hâtais autant que je pouvais, mais ainsi ne faisaient pas les ouvriers de l'imprimerie de Didot, qui, nouvellement travestis en politiques et en hommes libres, passaient les journées entières à lire les journaux et à faire des lois, au lieu de composer, de corriger, de tirer les épreuves que j'attendais. Je crus que j'en deviendrais fou par contre-coup. J'éprouvai donc une immense satisfaction, quand vint le jour où ces tragédies, qui m'avaient coûté tant de sueurs, terminées et emballées, s'en allèrent en Italie et ailleurs. Mais ma joie ne fut pas de longue durée; les choses allant de mal en pis, et chaque jour, dans cette Babylone, ôtant quelque chose au repos et à la sécurité de la veille, pour augmenter le doute et les sinistres présages qui menaçaient l'avenir, tous ceux qui ont affaire avec ces espèces de singes, et nous sommes malheureusement dans ce cas, mon amie et moi, doivent passer leur vie à craindre un dénouement qui ne peut tourner à bien.

«Voilà donc plus d'une année que je regarde en silence et que j'observe le progrès des lamentables effets de la docte ignorance de ce peuple, qui a le don de savoir babiller sur toutes choses, mais qui ne peut en mener aucune à bonne fin, parce qu'il n'entend rien à la pratique des affaires et au maniement des hommes, ainsi que déjà l'avait finement remarqué et dit notre prophète politique, Machiavel.»

--Les intérêts de mon amie, ajoute-t-il, me retiennent seuls à Paris.--Quels pouvaient être ces intérêts, si ce n'est de faire ratifier par M. Necker et par l'Assemblée française les pensions que le roi et la reine avaient généreusement accordées à la comtesse?

VIII.

Mais il y en avait encore un autre que M. de Reumont, traduit par M. Saint-René-Taillandier, interprète tout autrement, c'était la pension à solliciter de l'Angleterre pour la veuve de son roi détrôné. On ne peut expliquer autrement la visite inconvenante qu'Alfieri et la comtesse allèrent rendre, avec éclat, à la cour de Londres en 1791.

«Sans cela, ajoute le commentateur de la vie d'Alfieri, on ne comprendrait pas certain épisode de ce voyage à Londres, dont Alfieri ne parle pas dans ses mémoires (pour éviter sans doute des explications très-étranges). Le 29 mai 1791, la comtesse d'Albany consentit, si elle ne le sollicita pas, à être présentée au roi George III et à la reine Caroline d'Angleterre! La veuve de Charles-Édouard, offrant publiquement ses hommages au représentant couronné de cette maison de Hanovre qui avait été, en 1746, si impitoyable pour les amis du prétendant, c'est là un contraste qui devait exciter un immense étonnement.»

Deux soeurs, dont l'une fut aimée par Horace Walpole, mesdemoiselles Berry, avec lesquelles je passais mes soirées à Rome en 1820, avaient reçu de leur correspondant Walpole un document qu'elles ne craignaient pas de communiquer dans leur intimité.--«La comtesse d'Albany, écrivait Horace Walpole à mademoiselle Berry, non-seulement est à Londres, mais il est probable qu'en ce moment même elle est au palais de Saint-James (résidence de la cour à Londres). Ce n'est pas une révolution à la manière française qui l'a restaurée, c'est le _sens dessus dessous_ si caractéristique de notre époque. On a vu dans ces deux derniers mois le pape brûlé en effigie à Paris, madame du Barry invitée à dîner chez le lord-maire de Londres, et la veuve du prétendant présentée à la reine de la Grande-Bretagne.» Il ajoute quelques jours après: «J'ai eu par un témoin oculaire des détails très-précis sur l'entrevue des deux reines. La reine-veuve a été annoncée sous le titre de princesse de Stolberg. Elle était vêtue fort élégamment, et ne parut pas embarrassée le moins du monde. Le roi parla beaucoup avec elle, mais seulement de son voyage, de la traversée, et d'autres choses générales. La reine lui parla aussi, mais moins longtemps. Elle se trouva placée ensuite entre deux des frères du roi, le duc de Glocester et le duc de Clarence, et eut avec eux une longue conversation. Il paraît qu'elle avait connu le premier en Italie. Elle n'a point parlé avec les princesses. Je n'ai rien su du prince de Galles, mais il était présent, et probablement il ne s'est pas entretenu avec elle. La reine la regardait avec la plus sérieuse attention. Ce qui rend l'événement plus étrange, c'est qu'il y a fête aujourd'hui pour l'anniversaire de la naissance de la reine. Madame d'Albany a été conduite à l'Opéra dans la loge royale...» Trois semaines après cette présentation, le 10 juin, la comtesse assista à la séance de clôture du parlement.

IX.

M. Saint-René-Taillandier, très-embarrassé évidemment de justifier cette présence inconvenante de Mme d'Albany à la cour des ennemis acharnés de son mari, laisse croire que la comtesse ne faisait ces concessions à la cour de Saint-James que pour populariser en Angleterre la gloire d'Alfieri. Il n'a pas réfléchi que son intérêt réel était au contraire de faire disparaître cet adorateur postiche de l'attention d'une cour sévère et puritaine, justement offensée d'une cohabitation si expressive; et quand on sait, du reste, que la comtesse rapporta de Londres la pension considérable que lui fit cette cour, on ne peut raisonnablement douter que cette pension, si offensante pour la mémoire de son premier mari, le Prétendant, n'ait été l'objet et le prix du voyage. Elle en a joui jusqu'à sa mort. Alfieri ne parut pas et disparut avec elle peu de temps après. Voilà la vérité; la France menaçait, il fallait pourvoir par l'Angleterre à la cessation de ces secours. Ils les obtinrent. L'honneur délicat de la comtesse y resta, mais la vie des deux amants fut assurée. Voilà le stoïcisme d'Alfieri! Excepté la prétention de l'orgueil dans cet homme, tout était faux.

X.

Rentrés en France, ils reprirent dans leur maison du Mont-Parnasse la vie équivoque, moitié majestueuse, moitié retirée, qu'ils menaient avant ce voyage inexplicable autrement. Les éléments très-mêlés de la société qui se réunissait chez eux étaient à demi révolutionnaires, à demi royalistes, en mesure ainsi avec les deux partis qui luttaient dans la nation. C'étaient le peintre David, bientôt après régicide; Beaumarchais, tenant d'une main à la cour, de l'autre au peuple insurgé; les deux frères Chénier, l'un, André, prédestiné au prochain échafaud pour son courageux royalisme, l'autre, Marie-Joseph, très-injustement accusé d'avoir immolé son frère; la future impératrice des Français, Joséphine de Beauharnais, femme aimable d'un des futurs martyrs de l'Assemblée constituante.

J'y ajoute, moi, la comtesse de Virieu, femme du comte de Virieu, membre alors constitutionnel de l'Assemblée, et tué depuis au siége de Lyon où il commandait la cavalerie royaliste. La comtesse, femme d'une vertu rigide et d'une piété mystique, représentait dans cette société le respect pour cette légitimité des reines qu'elle ne permettait pas même au soupçon d'effleurer. C'est à elle que j'ai dû mes rapports avec la comtesse d'Albany, qu'elle prévint par une lettre à mon passage à Florence, quand je la vis pour la première fois.

XI.

Le 10 août, qui détrône et emprisonne l'infortuné Louis XVI, force Alfieri à fuir inopinément cette scène de carnage. Le 18 août il part avec la comtesse, sans avoir eu le temps de pourvoir à tout ce qu'il laisse à Paris.

«Après avoir employé ou perdu environ deux mois, dit-il, à chercher et à meubler une nouvelle maison, nous y entrâmes au commencement de 1792. Elle était très-belle et fort commode. Chaque jour on attendait celui qui verrait s'établir enfin un ordre de choses tolérable; mais le plus souvent on désespérait que jamais ce jour dût venir. Dans cette position incertaine, mon amie et moi, comme aussi tous ceux qui alors étaient à Paris et en France, et que leurs intérêts y retenaient, nous ne faisions que traîner le temps. Déjà, depuis plus de deux ans, j'avais fait venir de Rome tous les livres que j'y avais laissés en 1783, et le nombre s'en était fort augmenté, tant à Paris que dans ce dernier voyage en Angleterre et en Hollande. Ainsi, de ce côté, il s'en fallait peu que je n'eusse à ma disposition tous les livres qui pouvaient m'être nécessaires ou utiles dans l'étroite sphère de mes études. Entre mes livres et ma chère compagne, il ne me manquait donc aucune consolation domestique; mais ce qui nous manquait à tous les deux, c'était l'espoir, c'était la vraisemblance que cela pût durer. Cette pensée me détournait de toute occupation, et, ne pouvant songer à autre chose, je continuai à me faire le traducteur de Virgile et de Térence. Pendant ce dernier séjour à Paris, non plus que dans le précédent, je ne voulus jamais fréquenter ni connaître, même de vue, un seul de ces innombrables faiseurs de prétendue liberté, pour qui je me sentais la répugnance la plus invincible, pour qui j'avais le plus profond mépris. Aujourd'hui même où j'écris, depuis plus de quatorze ans que dure cette farce tragique, je puis me vanter que je suis encore, à cet égard, vierge de langue, d'oreilles, et même d'yeux, n'ayant jamais vu, ou entendu, ou entretenu aucun de ces Français esclaves qui font la loi, ni aucun de ces esclaves qui la reçoivent.

«Au mois de mars de cette année, je reçus des lettres de ma mère, et ce furent les dernières. Elle m'y exprimait, avec une vive et chrétienne affection, sa grande inquiétude de me voir, disait-elle, «dans un pays où il y avait tant de troubles, où l'exercice de la religion catholique n'était plus libre, où chacun ne cesse de trembler dans l'attente de nouveaux désordres et de calamités nouvelles.» Elle ne disait, hélas! que trop vrai, et l'avenir le prouva bientôt. Mais lorsque je me remis en route pour l'Italie, la digne et vénérable dame n'existait déjà plus. Elle quitta ce monde le 23 avril 1792, à l'âge de soixante-dix ans accomplis.

«Cependant s'était allumée entre la France et l'empereur cette guerre funeste, qui finit par devenir générale. Au mois de juin on essaya de détruire entièrement le nom de roi; c'était tout ce qui restait de la royauté. La conspiration du 20 juin ayant avorté, les choses traînèrent encore de mal en pis, jusqu'au fameux 10 août, où tout éclata, comme chacun sait. Il ne sera pas hors de propos de rapporter ici le détail que j'en écrivais à l'abbé de Caluso, le 14 août 1792.....

«L'événement accompli, je ne voulus pas perdre un seul jour, et ma première, mon unique pensée étant de soustraire mon amie à tous les dangers qui pouvaient la menacer, je me hâtai, dès le 18, de faire tous les préparatifs de notre départ. Restait la plus grande difficulté; il nous fallait des passe-ports pour sortir de Paris et du royaume; nous fîmes si bien pendant ces deux ou trois jours, que le 15 ou le 16 nous en avions déjà obtenu, en qualité d'étrangers, moi de l'envoyé de Venise, mon amie de celui de Danemark, qui, seuls à peu près de tous les ministres, étaient restés auprès de ce simulacre de roi. Nous eûmes beaucoup plus de peine à obtenir de notre section (c'était celle du Mont-Blanc) les autres passe-ports qui nous étaient nécessaires, un par personne, tant les maîtres que les valets et les femmes de chambre, avec le signalement de chacun, la taille, les cheveux, l'âge, le sexe, que sais-je, moi? Ainsi munis de toutes ces patentes d'esclaves, nous avions fixé notre départ au lundi 20 août; mais, tout étant prêt, un juste pressentiment nous en fit devancer le jour, et nous partîmes le 18, qui était un samedi, dans l'après-dînée. Arrivés à la barrière Blanche, qui était la plus rapprochée de nous, pour gagner Saint-Denis et la route de Calais où nous nous dirigions pour sortir au plus vite de ce malheureux pays, nous n'y trouvâmes qu'un poste de trois ou quatre gardes nationaux avec un officier, qui, ayant visité nos passe-ports, se disposait à nous ouvrir la grille de cette immense prison, et à nous laisser passer en nous souhaitant bon voyage. Mais il y avait auprès de la barrière un méchant cabaret d'où s'élancèrent à la fois une trentaine environ de misérables vauriens déguenillés, ivres, furieux. Ces gens ayant vu nos voitures, nous en avions deux, et nos impériales chargées de malles, avec une suite de deux femmes et deux ou trois hommes pour nous servir, s'écrièrent que tous les riches voulaient s'échapper de Paris avec toutes leurs richesses, et les laisser, eux, dans la misère et l'abandon. Alors commença une lutte entre ce petit nombre de pauvres gardes nationaux et ce ramas ignoble de coquins, les uns voulant nous aider à sortir, les autres nous retenir. Je me jetai hors de la voiture, et, tombant au milieu du tumulte, muni de nos sept passe-ports, je me mis à disputer, à crier, à tempêter plus fort qu'eux tous; c'est là le vrai moyen de venir à bout des Français. Ils lisaient l'un après l'autre, ou se faisaient lire par ceux d'entre eux qui savaient lire, la description des figures de chacun de nous. Mais, plein de colère et d'emportement, et méconnaissant alors le danger, ou, si l'on veut, assez dominé par la passion pour m'exposer à la grandeur du péril qui menaçait nos têtes, je parvins jusqu'à trois fois à reprendre mon passe-port, m'écriant à haute voix: «Voyez et écoutez-moi: Je me nomme Alfieri; je ne suis pas Français, je suis Italien; grand, maigre, pâle, les cheveux roux; c'est bien moi, regardez plutôt. J'ai mon passe-port. Je l'ai obtenu, dans les formes, de ceux qui avaient autorité pour me le délivrer. Nous voulons passer, et par le ciel nous passerons.» L'échauffourée dura plus d'une demi-heure; je fis bonne contenance, et ce fut ce qui nous sauva. Sur ces entrefaites, beaucoup de gens s'étaient amassés autour de nos deux voitures; les uns criaient: Mettons le feu aux voitures! D'autres: Brisons-les à coups de pierres! D'autres encore: Ce sont des nobles et des riches qui se sauvent, ramenons-les à l'hôtel de ville, et qu'on en fasse justice! Mais peu à peu le faible secours de nos quatre gardes nationaux, qui de loin en loin ouvraient la bouche en notre faveur, la violence de mes cris, ces passe-ports que je leur montrai, et que je leur déclamai avec une voix de crieur public, plus que tout le reste enfin, la grande demi-heure pendant laquelle ces _singes-tigres_ eurent tout le temps de se fatiguer à la lutte, tout cela finit par ralentir leur résistance, et les gardes m'ayant fait signe de remonter dans ma voiture où j'avais laissé mon amie (en quel état! on peut l'imaginer), je m'y jetai; les postillons se remirent en selle, la grille s'ouvrit, et nous sortîmes au galop, accompagnés par les sifflets, les insultes et les malédictions de cette canaille. Il fut heureux pour nous que l'avis de ceux qui voulaient nous reconduire à l'hôtel de ville ne prévalût pas; si on nous voyait arriver ainsi avec deux voitures surchargées, et ramenés en pompe avec ce renom de fugitifs, il y avait beaucoup à craindre pour nous au milieu de cette populace. Une fois devant les brigands de la municipalité, nous étions bien sûrs de ne plus partir; tout au contraire, on nous envoyait en prison; et si le hasard voulait que nous y fussions encore le 2 septembre, c'est-à-dire quinze jours après, nous étions de la fête, et nous partagions le sort de tant d'autres braves gens qui s'y virent cruellement égorgés. Échappés de cet enfer, nous arrivâmes à Calais en deux jours et demi, pendant lesquels nous montrâmes nos passe-ports plus de quarante fois. Nous sûmes depuis que nous étions les premiers étrangers qui eussent quitté Paris et le royaume, depuis la catastrophe du 10 août. À chaque municipalité, sur la route, où il nous fallait aller présenter nos passe-ports, ceux qui les lisaient demeuraient frappés d'étonnement et de stupeur au premier coup d'oeil qu'ils y jetaient. Ils étaient imprimés, mais on y avait effacé le nom du roi. On était peu ou mal informé des événements de Paris, et on tremblait. Voilà sous quels auspices je sortis enfin de France, avec l'espoir et la résolution de ne jamais plus y rentrer. À Calais, on nous laissa entièrement libres de continuer jusqu'à la frontière de Flandre par Gravelines, et, au lieu de nous embarquer, nous préférâmes aller sur-le-champ à Bruxelles. Nous avions pris la route de Calais, parce que la guerre n'ayant point encore éclaté entre la France et les Anglais, nous pensâmes qu'il serait plus facile de passer en Angleterre qu'en Flandre, où la guerre se poussait vivement. En arrivant à Bruxelles, mon amie voulut se remettre un peu de la peur qu'elle avait eue, et passer un mois à la campagne, avec sa soeur et son digne beau-frère. Là nous apprîmes, par ceux de nos gens que nous avions laissés à Paris, que, ce même lundi 20 août fixé d'abord pour notre départ, que j'avais par bonheur avancé de deux jours, cette même section qui nous avait délivré nos passe-ports s'était présentée en corps (voyez un peu la démence et la stupidité de ces gens-là!) pour arrêter mon amie et la conduire en prison. Pourquoi? cela va sans dire, elle était noble, riche, irréprochable. Pour moi, qui ai toujours valu moins qu'elle, ils ne me faisaient pas encore cet honneur. Ne nous trouvant pas, ils avaient confisqué nos chevaux, nos livres et le reste, mis le séquestre sur nos revenus, et ajouté nos noms à la liste des émigrés. Nous sûmes depuis, de la même manière, la catastrophe et les horreurs qui ensanglantèrent Paris le 2 septembre, et nous remerciâmes, nous bénîmes la Providence, qui nous avait permis d'y échapper.

«Voyant s'obscurcir de plus en plus l'horizon de ce malheureux pays, et s'établir dans le sang et par la terreur la soi-disant république, nous tînmes sagement pour gagné tout ce qui pouvait nous rester ailleurs, et nous partîmes pour l'Italie, le premier jour d'octobre. Nous passâmes par Aix-la-Chapelle, Francfort, Augsbourg et Inspruck, et nous arrivâmes au pied des Alpes. Nous les franchîmes gaiement, et nous crûmes renaître, le jour où nous retrouvâmes notre beau et harmonieux pays. Le plaisir de me sentir libre et de fouler avec mon amie ces mêmes chemins que plusieurs fois j'avais parcourus pour aller la voir; la satisfaction de pouvoir, à mon gré, jouir de sa sainte présence, et de reprendre sous son ombre mes études chéries, tout ce bonheur me remit tant de calme et de sérénité dans l'âme, que, d'Augsbourg à Florence, la source poétique s'ouvrit de nouveau, et les vers jaillirent en foule. Enfin, le 3 novembre, nous arrivâmes à Florence, que nous n'avons plus quittée, et où je retrouvai le trésor vivant de ma belle langue, ce qui me dédommagea amplement de tant de pertes en tout genre, qu'il m'avait fallu supporter en France.»

XII.

Qu'on se figure l'accès de rage d'Alfieri, homme si personnel et si mobile au gré de ses passions, après une telle aventure de la révolution, qu'il avait célébrée en républicain classique, et qui s'était retournée pour lui disputer sa tête au moment où il se sauvait devant elle! Tout fut bouleversé dans sa vie et dans sa tête. Il lui paya en invectives ce qu'il lui avait avancé en lâches adulations. Il faut, pour s'en faire une idée, lire ce sordide recueil d'invectives rimées dans lequel il épanche de sang-froid ses déboires. Nous y reviendrons.

XIII.