Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 23

Chapter 233,421 wordsPublic domain

«Peu après qu'il eut quitté tout à fait son pays natal, nous trouvons Virgile de retour du voyage de Brindes, raconté par Horace, que ce voyage soit de l'année 715 ou 717. Il rejoint en chemin Mécène et Horace; il a pour compagnons Plotius et Varius, et l'agréable narrateur les qualifie tous trois (mais nous aimons surtout à rapporter l'éloge à Virgile) les âmes les plus belles et _les plus sincères_ que la terre ait portées, celles auxquelles il est attaché avec le plus de tendresse.

Si Pollion, comme on le croit, avait conseillé à Virgile d'écrire les poésies bucoliques, qu'il mit trois ans à composer et à corriger, ce fut Mécène qui lui proposa le sujet si romain, si patriotique et tout pacifique des _Géorgiques_, auquel il consacra sept années. Sur ce conseil ou cet ordre amical donné par Mécène à Virgile, et dont lui seul pouvait dignement embrasser et conduire le difficile labeur, l'un des hommes qui savaient le mieux la _chose romaine_, Gibbon, a eu une vue très-ingénieuse, une vue élevée: selon lui, Mécène aurait eu l'idée, par ce grand poëme rural, tout à fait dans le goût des Romains, de donner aux vétérans, mis en possession des terres (ce qui était une habitude depuis Sylla), le goût de leur nouvelle condition et de l'agriculture. La plupart des vétérans en effet, mis d'abord en possession des terres, ne les avaient pas cultivées, mais en avaient dissipé le prix dans la débauche. Il s'agissait de les réconcilier avec le travail des champs, si cher aux aïeux, et de leur en présenter des images engageantes: «Quel vétéran, s'écrie Gibbon, ne se reconnaissait dans le vieillard des bords du Galèse? Comme eux, accoutumé aux armes dès sa jeunesse, il trouvait enfin le bonheur dans une retraite sauvage, que ses travaux avaient transformée en un lieu de délices.»

Je ne sais trop si Gibbon ne met pas ici un peu du sien, si les vétérans lisaient l'épisode du vieillard de Tarente. Les fils de ces vétérans, du moins, purent le lire.

«Ayant renoncé, non pas de coeur, à son pays de Mantoue, Virgile, comblé des faveurs d'Auguste, passa les années suivantes et le reste de sa vie, tantôt à Rome, plus souvent à Naples et dans la Campanie Heureuse, occupé à la composition des _Géorgiques_, et, plus tard, de l'_Énéide_; délicat de santé, ayant besoin de recueillement pour ses longs travaux; peu homme du monde, mais homme de solitude, d'intimité, d'amitié, de tendresse; cultivant le loisir obscur et enchanté, au sein duquel il se consumait sans cesse à perfectionner et à accomplir ses oeuvres de gloire, à édifier son _temple de marbre_, comme il l'a dit allégoriquement. Félicité rare! destinée, certes, la plus favorisée entre toutes celles des poëtes épiques, si souvent errants, proscrits, exilés! Mais il savait, et il s'en souvenait sans cesse, combien l'infortune pour l'homme est voisine du bonheur, et que c'est entre les calamités d'hier et celles de demain que s'achètent les intervalles de repos du monde. Après les déchirements de la spoliation et de l'exil, ayant reconquis, et si pleinement, toutes les jouissances de la nature et du foyer, il n'oublia jamais qu'il n'avait tenu à rien qu'il ne les perdît: un voile légèrement transparent en demeura sur son âme pieuse et tendre.

«Je ne conçois pas, à cette distance où nous sommes, d'autre biographie de Virgile qu'une _biographie idéale_, si je puis dire. Les anciens grammairiens, chez qui on serait tenté de chercher une biographie positive du poëte, y ont mêlé trop d'inepties et de fables; mais, de quelques traits pourtant qu'ils nous ont transmis et qui s'accordent bien avec le ton de l'âme et la couleur du talent, résulte assez naturellement pour nous un Virgile timide, modeste, rougissant, comparé à une vierge, parce qu'il se troublait aisément, s'embarrassait tout d'abord, et ne se développait qu'avec lenteur; charmant et du plus doux commerce quand il s'était rassuré; lecteur exquis (comme Racine), surtout pour les vers, avec des insinuations et des nuances dans la voix; un vrai _dupeur d'oreilles_ quand il récitait d'autres vers que les siens. Dans un chapitre du _Génie du Christianisme_, où il compare Virgile et Racine, M. de Chateaubriand a trop bien parlé de l'un et de l'autre, et avec trop de goût, pour que je n'y relève pourtant pas un passage hasardé qui n'irait à rien moins qu'à fausser, selon moi, l'idée qu'on peut se faire de la personne de Virgile:

«Nous avons déjà remarqué, dit M. de Chateaubriand, qu'une des premières causes de la mélancolie de Virgile fut sans doute le sentiment des malheurs qu'il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du toit paternel, il garda toujours le souvenir de sa Mantoue; mais ce n'était plus le Romain de la république, aimant son pays à la manière dure et âpre des Brutus, c'était le Romain de la monarchie d'Auguste, le rival d'Homère et le nourrisson des Muses.

«Virgile cultiva ce germe de tristesse en vivant seul au milieu des bois. Peut-être faut-il encore ajouter à cela des accidents particuliers. Nos défauts moraux ou physiques influent beaucoup sur notre humeur, et sont souvent la cause du tour particulier que prend notre caractère. Virgile avait une difficulté de prononciation; il était faible de corps[26], rustique d'apparence. Il semble avoir eu dans sa jeunesse des passions vives auxquelles ces imperfections naturelles purent mettre des obstacles. Ainsi des chagrins de famille, le goût des champs, un amour-propre en souffrance et des passions non satisfaites s'unirent pour lui donner cette rêverie qui nous charme dans ses écrits.»

[Note 26: Dans la première édition l'auteur avait ajouté «laid de visage.»]

«Tout cela est deviné à ravir et de poëte à poëte: mais l'_amour-propre en souffrance_ et les _passions non satisfaites_ me semblent des conjectures très-hasardées: parlons seulement de l'âme délicate et sensible de Virgile et de ses malheurs de jeunesse. D'ailleurs il avait précisément le contraire de la _difficulté de prononciation_; il avait un merveilleux enchantement de prononciation. Ce qui a trompé l'illustre auteur, qui, à tous autres égards, a parlé si excellemment de Virgile, c'est qu'il est dit en un endroit de la Vie du poëte par Donat, qu'il était _sermone tardissimus_; mais cela signifie seulement qu'il n'improvisait pas, qu'il n'avait pas, comme on dit, la parole en main. Il ne lui arriva de plaider qu'une seule fois en sa vie, et sans faire la réplique. En un mot, et c'est ce qui n'étonnera personne, Virgile était aussi peu que possible un avocat. Son portrait par Donat, qui a servi de point de départ à celui qu'on vient de lire par M. de Chateaubriand, peut se traduire plus légèrement peut-être, et s'expliquer comme il suit, en évitant tout ce qui pourrait charger: Virgile était grand de corps, de stature (je me le figure cependant un peu mince, un peu frêle, à cause de son estomac et de sa poitrine, quoiqu'on ne le dise pas); il avait gardé de sa première vie et de sa longue habitude aux champs le teint brun, hâlé, un certain air de village, un premier air de gaucherie; enfin, il y avait dans sa personne quelque chose qui rappelait l'homme qui avait été élevé à la campagne. Il fallait quelque temps pour que cette urbanité qui était au fond de sa nature se dégageât.

«Les portraits de lui qui nous le représentent les cheveux longs, l'air jeune, le profil pur, en regard de la majestueuse figure de vieillard d'Homère, n'ont rien d'authentique et seraient aussi bien des portraits d'Auguste ou d'Apollon.

«Sénèque, dans une lettre à Lucilius, parle d'un ami de ce dernier, d'un jeune homme de bon et ingénu naturel, qui, dans le premier entretien, donna une haute idée de son âme, de son esprit, mais toutefois une idée seulement; car il était pris à l'improviste et il avait à vaincre sa timidité: «et même, en se recueillant, il pouvait à peine triompher de cette pudeur, excellent signe dans un jeune homme; tant la rougeur, dit Sénèque, lui sortait du fond de l'âme (_adeo illi ex alto suffusus est rubor_); et je crois même que, lorsqu'il sera le plus aguerri, il lui en restera toujours.» Virgile me semble de cette famille, il avait la rougeur prompte et la tendresse du front (_frontis mollities_); c'était une de ces rougeurs intimes qui viennent d'un fonds durable de pudeur naturelle. Il était de ceux encore dont Pope, l'un des plus beaux esprits et des plus sensibles, disait: «Pour moi, j'appartiens à cette classe dont Sénèque a dit: «Ils sont si amis de l'ombre, qu'ils considèrent comme étant dans le tourbillon tout ce qui est dans la lumière.»

«Virgile aimait trop la gloire pour ne pas aimer la louange, mais il l'aimait de loin et non en face; il la fuyait au théâtre ou dans les rues de Rome; il n'aimait pas être montré au doigt et à ce qu'on dît: _C'est lui!_ Il aimait à faire à loisir de belles choses qui rempliraient l'univers et qui rassembleraient dans une même admiration tout un peuple de nobles esprits; mais ses délices, à lui, étaient de les faire en silence et dans l'ombre, et sans cesser de vivre avec les nymphes des bois et des fontaines, avec les dieux cachés.

«Et, dans tout ceci, je n'imagine rien; je ne fais qu'user et profiter de traits qui nous ont été transmis, mais en les interprétant comme je crois qu'il convient le mieux. Avec Virgile, on court peu de risque de se tromper, en inclinant le plus possible du côté de ses qualités intérieures.

«À ce que je viens de dire que Virgile était décoré de pudeur, il ne serait pas juste d'opposer comme une contradiction ce qu'on raconte d'ailleurs de certaines de ses fragilités: «Il fut recommandable dans tout l'ensemble de sa vie, a dit Servius; il n'avait qu'un mal secret et une faiblesse, il ne savait pas résister aux tendres désirs.» On pourrait le conclure de ses seuls vers. Mais, dans son estimable Vie d'Horace, M. Walckenaer me semble avoir touché avec trop peu de ménagement cette partie de la vie et des moeurs de Virgile. Combattant sans beaucoup de difficulté l'opinion exagérée qu'on pourrait se faire de la chasteté de Virgile, il ajoute: «Plus délicat de tempérament qu'Horace, Virgile s'abandonna avec moins d'emportement que son ami, mais avec aussi peu de scrupule, aux plaisirs de Vénus. Il fut plus sobre et plus retenu sur les jouissances de la table et dans les libations faites à Bacchus. Chez les modernes, il eût passé pour un homme bon, sensible, mais voluptueux et adonné à des goûts dépravés: à la cour d'Auguste, c'était un sage assez réglé dans sa conduite, car il n'était ni prodigue ni dissipateur, et il ne cherchait à séduire ni les vierges libres ni les femmes mariées.» Tout ce croquis est bien heurté, bien brusque, et manque de nuances, et, par conséquent, de ressemblance et de vérité. Je ne suis pas embarrassé pour Virgile de ce qu'il eût passé pour être s'il eût vécu chez les modernes; je crois qu'il eût passé pour un peu mieux que cela, et que la vraie morale eût eu à se louer plus qu'à se plaindre de lui, aussi bien que la parfaite convenance. Et en acceptant même sur son compte les quelques anecdotes assez suspectes que les anciens biographes ou grammairiens nous ont transmises, et qui intéressent ses moeurs, on y trouverait encore ce qui répond bien à l'idée qu'on a de lui et ce qui le distingue à cet égard de son ami Horace, de la retenue jusque dans la vivacité du désir, quelque chose de sérieux, de profond et de discret dans la tendresse.

«C'est ce sérieux, ce tour de réflexion noble et tendre, ce principe d'élévation dans la douceur et jusque dans les faiblesses, qui est le fond de la nature de Virgile, et qu'on ne doit jamais perdre de vue à son sujet.

XVI.

«La reconnaissance pour Auguste, à qui il doit la restitution de son petit bien aux bords du _Mincio_, s'exprime bientôt après en vers magnifiques dans le commencement du livre III de son second ouvrage, les _Géorgiques_.

«Il bâtira, dit-il, un temple de marbre au sein d'une vaste prairie verdoyante, sur les rives du Mincio. Il y placera César (c'est-à-dire Auguste) comme le dieu du temple, et il instituera, il célébrera des courses et des jeux tout à l'entour, des jeux qui feront déserter à la Grèce ceux d'Olympie. Lui le fondateur, le front ceint d'une couronne d'olivier et dans tout l'éclat de la pourpre, il décernera les prix et les dons. Sur les dehors du temple se verront gravés dans l'or et dans l'ivoire les combats et les trophées de celui en qui se personnifie le nom romain. On y verra aussi debout, en marbre de Paros, des statues où la vie respire, toute la descendance d'Assaracus, cette suite de héros venus de Jupiter, Tros le grand ancêtre, et Apollon fondateur de Troie. L'Envie enchaînée et domptée par la crainte des peines vengeresses achèvera la glorieuse peinture. Les vers sont admirables et des plus polis, des plus éblouissants qui soient sortis de dessous le ciseau de Virgile. Cette pure et sévère splendeur des marbres au sein de la verdure tranquille du paysage nous offre un parfait emblème de l'art virgilien. Le poëme didactique ici est dépassé dans son cadre: c'est grand, c'est triomphal, c'est épique déjà. Ce _temple de marbre_, peuplé de héros troyens, que se promettait d'édifier Virgile et qui est tout allégorique, il l'a réalisé d'une autre manière et qu'il ne prévoyait point alors, et il l'a exécuté dans l'_Énéide_: il n'avait fait que présager et célébrer à l'avance son _Exegi monumentum_! En mourant, il doutait qu'il l'eût accompli: c'est à nous de rendre aux choses et à l'oeuvre tout leur sens, d'y voir toute l'harmonieuse ordonnance, et de dire que Virgile mourant, au lieu de se décourager et de défaillir, aurait pu se faire relire son hymne glorieux du troisième chant des _Géorgiques_, et, satisfait de son voeu rempli, rendre le dernier souffle dans une ivresse sacrée[27].

[Note 27: On a supposé que ce morceau du IIIe livre des _Géorgiques_ y avait été inséré après coup par le poëte, et lorsque déjà il s'occupait de l'_Énéide_; il y a des détails qui semblent en effet avoir été ajoutés un peu plus tard; mais le cadre premier existait, je le crois, et le sens général, selon l'opinion de Heyne, est plutôt prophétique qu'historique.]

«Les _Géorgiques_ sont, dans leur genre, le plus parfait modèle de _poésie didactique_ qui ait enchanté les agriculteurs de tous les âges, la limite précise où la nature et la poésie se rencontrent pour s'embrasser. Nous n'avons rien, dans les oeuvres modernes, qui réunisse ce mérite savant et ce mérite naturel. Delille s'est immortalisé en les traduisant; Thompson et Saint-Lambert ont succombé dans l'imitation. Cela n'a qu'un défaut: l'homme y manque; l'homme est le plus grand sujet d'intérêt de toute langue. Les _Géorgiques_ ont des choses, mais ce n'est pas encore l'humanité.

«Virgile le sentait, et il y pensait déjà; le triomphe d'Auguste pendant son retour de _Brindes_ à Rome, la vingtième année avant la naissance du Christ, paraît lui avoir donné l'idée première de l'_Énéide_, poëme légendaire de Rome.

«Auguste, dites-vous, était devenu, de proscripteur, le refuge des proscrits. Il était empereur, sans en prendre le nom; il voulait consacrer sa famille à l'empire, et l'empire à sa famille. Il pria _Horace_, ami de Virgile et de Mécène, de consentir à lui servir de secrétaire. Horace s'excusa sur sa faible santé. Auguste ne lui en voulut pas, et continua de souper familièrement avec lui et avec Mécène.» Les deux amis introduisirent Virgile dans cette intimité. C'est là que fut conçu le plan de l'_Énéide_.

«Properce, dans une de ses élégies, célèbre d'avance le triomphe de Virgile.

«C'est à Virgile qu'il appartient de chanter les rivages d'Actium chers au soleil, et les flottes victorieuses de César; il va naître quelque chose de plus grand que l'_Iliade_.»

«Properce se trompait; une légende nationale en très-beaux vers ne pouvait jamais égaler ni l'_Iliade_ ni l'_Odyssée_, nées d'elles-mêmes dans l'âge de foi et par l'organe du dieu des poëtes.--L'_Énéide_ était l'ouvrage de l'art,--Homère était la nature.»

XVII.

Ici, mon cher Sainte-Beuve, vous nous racontez la mort prématurée de Virgile, qui succombe à cinquante-deux ans à _Brindes_, en revenant de Grèce, où il était allé perfectionner l'_Énéide_, et sa tombe à Naples, au pied du Pausilippe, et en face du plus beau et du plus doux paysage de la Campanie.

Puis vous passez à la discussion sur le mérite de son poëme.

Ici nous différons, mais non dans tout.

Votre admirable distinction entre le chantre antique, l'histoire vivante et poétisée, telle qu'Homère, qu'on écoute au bord de la mer ou sur le seuil de sa demeure, et le poëte épique, qui écrit son oeuvre à loisir et qu'on lit par amusement ou par une froide admiration dans les académies ou dans son cabinet, suffirait pour nous réconcilier. Vous résumez toutes ses qualités de style dans sa perfection. Oui, mais pour que cette _perfection_ soit parfaite, il faut qu'elle soit originale. Or, dans l'_Énéide_, Virgile n'est pas Virgile, il n'est que le plus parfait des imitateurs. Vous en convenez avec moi.

Vous examinez ensuite quelles sont les conditions du poëme épique. Je les réduis à une seule principale. Le poëme épique ne peut et ne doit naître qu'à une époque du monde où il peut être cru. C'est pourquoi nous ne pouvons en avoir et nous n'en aurons pas jusqu'à ce qu'une nouvelle foi populaire s'élève dans le monde et prédispose les poëtes à de nouveaux enthousiasmes et les nations à de nouvelles croyances. Ce sont, en effet, les peuples qui font les poëmes épiques, ce ne sont pas les poëtes.

Mais, depuis ce beau travail sur l'_Énéide_, où je regrette que vous n'ayez pas assez développé cette pensée vraie, vous vous êtes lancé à pleine haleine dans la haute critique presque biographique, purement personnelle et littéraire. Le temps où nous vivons n'est bon qu'à penser. Pensons donc l'un et l'autre, puisque les événements différemment envisagés par nous, et puisque l'âge qui m'atteint, et qui vous suit, ne nous laissent pas d'autre usage à faire de nos facultés, pensons donc avec l'impartialité de l'âge et avec la patience du temps. Et bien que je ne me repente nullement des services énergiques que les événements m'ont entraîné à rendre à mon pays en 1848, et que je ne rougisse pas de la part de vigueur et de prudence que j'ai pu apporter alors, avec d'autres, à ces événements historiques, retirons-nous, pendant le peu d'années que les circonstances politiques nous laissent avant notre mort, dans le domaine des lettres où vous brillez et où je m'éteins. Le temps ne nous regarde plus. Laissons-le faire et conseillons-lui toujours la modération et la sagesse. Nous ne serions plus propres à l'animer ou à le contenir, comme à d'autres époques de notre vie. Nous l'avons aidé, nous l'avons servi, nous l'avons contenu, nous l'avons combattu, nous l'avons vaincu; il nous a laissés sur son rivage quand il a jugé qu'il pouvait se passer de nous, et qu'il a été demander son salut ou sa perte à d'autres institutions et à d'autres hommes! Ce n'est point à nous de protester contre les égarements monarchiques, comme nous avons résisté aux égarements funestes de la république de mauvaise odeur et d'odieuses doctrines de 1793. Restons ce que nous sommes, et ne trempons pas plus qu'en 1847 dans ces coalitions de vengeance et de colère incapables de rien réparer, car elles n'apportent à l'opinion que des passions contraires, unies par le besoin commun de détruire, et dont l'union inconsidérée ne présente à l'analyse que la ligue inopportune et inconséquente des républicains et des royalistes combattant ensemble un jour avec le radicalisme socialiste pour conquérir le champ de bataille où ils s'entre-détruiront le lendemain de la victoire. Ce n'est pas là de la politique, c'est du désespoir. Contentons-nous de préserver notre honneur en vivant séparés de ces partis, et en regardant ce qui se passe en dehors de nous avec les leçons de l'expérience et les voeux pour notre pays. Voilà maintenant notre rôle, étrangers au pouvoir, étrangers aux factions, seuls avec notre passé, que l'histoire jugera avec d'autant plus d'indulgence que nous aurons moins pressé son jugement!

Vous avez, plus heureux que moi, refusé de mêler les eaux pures de votre talent avec les eaux troubles et tumultueuses de votre temps; et plût à Dieu que j'en eusse fait autant à l'âge de ma séve politique! Je n'aurais pas vu de grandes et belles journées, il est vrai, passer comme l'éclair sur mon nom, pour le signaler à l'amour immérité des uns, à la haine plus imméritée des autres; je ne serais pas forcé de me dépouiller pièce à pièce de mes biens les plus chers, sans savoir encore s'il me restera une pierre pour recouvrir bientôt ma poussière, et écrire comme un rapsode de la France des lignes vénales pour gagner péniblement le pain de mes créanciers avec les subsides de mes amis!

LAMARTINE.