Cours familier de Littérature - Volume 17
Part 22
«Vers le matin pourtant, les autres personnes étant absentes toujours, et même la domestique depuis quelques instants sortie, tandis que je lisais avec feu et que les plus courts versets du rituel se multipliaient sous ma lèvre en mille exhortations gémissantes, tout d'un coup les cierges pâlirent, les lettres se dérobèrent à mes yeux, la lueur du matin entra, un son lointain de cloche se fit entendre, et le chant d'un oiseau, dont le bec frappa la vitre, s'élança comme par un signal familier. Je me levai et regardai vers elle avec transe. Toute son attitude était immobile, son pouls sans battement. J'approchai de sa lèvre, comme miroir, l'ébène brillante d'un petit crucifix que je porte d'ordinaire au cou, don testamentaire de madame de Cursy; il ne s'y montra aucune haleine. J'abaissai avec le doigt sa paupière à demi fermée; la paupière obéit et ne se releva pas, semblable aux choses qui ne vivent plus. Avec le premier frisson du matin, dans le premier éclair de l'aube blanchissante, au premier ébranlement de la cloche, au premier gazouillement de l'oiseau, cette âme vigilante venait de passer!»
J'ai été coupable de la même faute, mon cher ami, dans _Raphaël_; j'ai voulu allier dans le même livre l'amour frénétique et la piété. Je n'ai pas été assez franc; j'en ai été puni par l'insuccès du livre qui n'était qu'à moitié vrai; j'étais alors bien plus amoureux que pieux. J'aurais dû le dire; ce morceau de mes _Confidences_ manque aussi de sincérité. La nature, qu'on ne trompe pas, le découvre, et la main rejette le livre qui veut tromper le lecteur!
Cette faute de mon _Raphaël_ fut la faute de votre _Volupté_: l'homme est double, mais ce n'est pas dans le même moment; la passion n'est vraie qu'à la condition d'être simple.
XIII.
Nous nous perdîmes de vue pendant près de quinze ans après la publication de _Volupté_. Après 1848, votre vie changea de lit; la mienne aussi. Vous publiâtes vos _Pensées d'Août_, vos fleurs mûres; votre poëme de _Monsieur Jean, maître d'École_. Une de vos notes rappelle, avec l'amitié des premiers jours, mon nom à votre pensée. _Maître Jean_ était un _Jocelyn civil_. Il n'y avait ni assez d'amour, ni assez de religion, ni assez de sacrifice en lui pour prendre l'âme tout entière. Cela sentait l'_École normale_ plus que le sanctuaire dans les hautes montagnes des Alpes. Le cadre était trop petit et trop profane pour le tableau.
«Ce petit poëme est assez compliqué, et, dans la première publication que j'en ai faite au _Magasin pittoresque_, il a été peu compris. Il me semble pourtant que j'y ai réalisé peut-être ce que j'ai voulu. Or, voici en partie ce que j'ai voulu. Dans son admirable et charmant _Jocelyn_, M. de Lamartine, avec sa sublimité facile, a d'un pas envahi tout ce petit domaine de poésie dite intime, privée, domestique, familière, où nous avions essayé d'apporter quelque originalité et quelque nouveauté. Il a fait comme un possesseur puissant qui, apercevant hors du parc quelques petites chaumières, quelques _cottages_ qu'il avait jusque-là négligés, étend la main et transporte l'enceinte du parc au delà, enserrant du coup tous ces petits coins curieux, qui à l'instant s'agrandissent et se fécondent par lui. Or il m'a semblé qu'il était bon peut-être de replacer la poésie domestique, et familière, et réelle, sur son terrain nu, de la transporter plus loin, plus haut, même sur les collines pierreuses, et hors d'atteinte de tous les magnifiques ombrages. _Monsieur Jean_ n'est que cela. Magister et non prêtre, janséniste et non catholique d'une interprétation nouvelle, puisse-t-il, dans sa maigreur un peu ascétique, ne pas paraître trop indigne de venir bien respectueusement à la suite du célèbre vicaire de notre cher et divin poëte!»
Quand l'amitié revient ainsi à un coeur qui n'a jamais cessé d'aimer, il y a un festin de l'enfant prodigue dans l'esprit d'un homme d'Israël. Ce n'est pas l'amour-propre qui se réjouit, c'est l'ami qui se retrouve!
XIV.
Ce furent vos dernières publications poétiques. Les temps n'étaient plus aux vers. Vous changeâtes de nature et d'existence comme nous avions fait tous, et vous devîntes ce que vous êtes resté depuis, un prosateur toujours grandissant, le premier des critiques. Vous ne l'êtes pas devenu du premier coup. Un poëte véritable est trop vaste d'imagination pour se défaire de ses images, de son harmonie, et se résumer dans la prose. Il lui reste longtemps des besoins d'expression plus parfaite qu'il cherche involontairement à jeter dans sa nouvelle forme. Il lui repousse de nouvelles plumes, comme à un oiseau dont on a coupé les ailes. Il ne vole plus pour voler simplement et pour arriver au but, mais pour mirer encore ses ailes étendues dans le lac et pour écouter en volant l'harmonie de ses périodes. Je fus quelque temps ainsi, moi aussi, quand, après avoir brisé la plume de _Jocelyn_, je pris avec un certain effort la plume des _Girondins_, puis la parole des orateurs. Je crus que je me ravalais; mais non, je faisais comme vous, je grandissais selon ma mesure, car j'appropriais mon expérience à l'usage plus utile que j'en voulais faire. J'étais pièce d'or et je me changeais en monnaie. Je souffrais dans mon amour-propre, mais je conquérais, comme vous aussi, cent mille lecteurs et un million d'auditeurs, au lieu de quelques centaines d'admirateurs. Vos études sur les sectaires de Pascal, sur cette petite église de Port-Royal, sur Virgile, sur ces bijoux de la foi et de l'histoire, n'étaient que des études et vous préparaient à ce que vous faites aujourd'hui. Vous descendiez patiemment l'escalier de la haute littérature pour arriver au terrain plane et libre que vous parcourez en maître maintenant.
Vous aviez un défaut, il y a quelques années, dans vos premiers volumes de vos conversations du _Lundi_: vous étiez trop riche, trop abondant, trop nuancé, trop fin. Cela nuisait à la clarté et à l'intelligence.
L'écheveau si touffu de vos pensées était trop emmêlé pour le vulgaire. Les nuances prévalaient sur les couleurs. Tout cela s'est dévidé et classifié peu à peu. Votre style, sans rien perdre de sa fertilité prodigieuse, est devenu presque évangélique. Les enfants ont pu vous comprendre, et les sages ont eu la certitude d'être compris par leur commentateur. En un mot, le prosateur a égalé le poëte. Votre critique ne s'est plus bornée au mot, comme celle de _La Harpe_, ce pédant estimable de la jeunesse; la pédagogie n'est pas votre fait; vous allez aux choses; vous êtes moraliste plus que critique dans vos considérations, vous êtes le _Quintilien_ des idées; votre littérature est une histoire de l'esprit humain dans ces derniers temps; votre _Cours_ est le cours du siècle, et les anecdotes personnelles dont vous l'enrichissez le rendent aussi intéressant pour l'esprit qu'instructif. Vous expliquez l'homme par son temps. Comme le naturaliste consommé, vous voyez le fruit dans la racine, vous suivez la séve dans ses noeuds, vous en montrez les déviations par les accidents de sa vie. On comprend l'homme par sa vie avant de le comprendre par ses oeuvres. Autrefois vous étiez un peu amer dans vos jugements, vous ne l'êtes plus. Le temps fait pour vous ce qu'il fait pour les plantes, l'automne les adoucit en les mûrissant. Vous avez fini par comprendre qu'avec un être aussi faible et aussi mobile que l'homme, la bienveillance faisait partie de la justice, et qu'il fallait donner aux autres cette indulgence dont nous avions besoin pour nous-même; ainsi vous êtes devenu bon en devenant juste. Continuez à écrire, nous ne cesserons pas de vous lire!
XV.
Votre belle inspiration sur Virgile, au Collége de France, signala votre retour dans votre patrie. Elle eut un succès mérité et universel.
«Deux grands poëtes dominent le monde: Homère en Grèce, l'auteur de la Bible grecque, le Moïse de l'Hellénie, la vaste et incomparable source de toute poésie. Un mystère plane sur le temps et sur l'homme. C'est la source du Nil que les voyageurs anciens et modernes n'ont pu découvrir, et qui semble découler directement du ciel à travers les nuées de l'Abyssinie. C'est le poëte de la fable.
«L'autre, né en Italie, à une époque relativement récente, Virgile, est le poëte de l'histoire. Né à Mantoue, n'ayant eu d'autre maître de poésie que la nature agreste de la Lombardie, il commence tout jeune ses _Églogues_, qui sont aussi ses chefs-d'oeuvre. Il n'aurait écrit que cela qu'on l'adorerait pour la simplicité des sujets, pour la perfection des vers, pour l'ineffable mélancolie des sentiments.
«Ce sont les _Églogues_ qui marquent véritablement son début. De bonne heure il conçut l'idée de naturaliser dans la littérature et la poésie romaine certaines grâces et beautés de la poésie grecque, qui n'avaient pas encore reçu en latin tout leur agrément et tout leur poli, même après Catulle et après Lucrèce. C'est par Théocrite, en ami des champs, qu'il commença. De retour dans le domaine paternel, il en célébra les douceurs et le charme en transportant dans ses tableaux le plus d'imitations qu'il y put faire entrer du poëte de Sicile. C'était l'époque du meurtre de César, et bientôt du triumvirat terrible de Lépide, d'Antoine et d'Octave: Mantoue, avec son territoire, entra dans la part d'empire faite à Antoine, et Asinius Pollion fut chargé pendant trois ans du gouvernement de la Gaule cisalpine, qui comprenait cette cité. Il connut Virgile, il l'apprécia et le protégea; la reconnaissance du poëte a chanté, et le nom de Pollion est devenu immortel et l'un des beaux noms harmonieux qu'on est accoutumé à prononcer comme inséparables du plus poli des siècles littéraires.
«Pollion! Gallus! saluons avec Virgile ces noms plus poétiques pour nous que politiques, et ne recherchons pas de trop près quels étaient les hommes mêmes. Nourris et corrompus dans les guerres civiles, ambitieux, exacteurs, intéressés, sans scrupules, n'ayant en vue qu'eux-mêmes, ils avaient bien des vices. Pollion fit preuve jusqu'au bout d'habileté et d'un grand sens, et il sut vieillir d'un air d'indépendance sous Auguste, avec dignité et dans une considération extrême. Gallus, qui eut part avec lui dans la protection du jeune Virgile, finit de bonne heure par une catastrophe et par le suicide; lui aussi il semble, comme Fouquet au début de Louis XIV, n'avoir pu tenir contre _les attraits enchanteurs de la prospérité_. Il semble avoir pris pour devise: _Quo non ascendam?_ La tête lui tourna, et il fut précipité. Mais ces hommes aimaient l'esprit, aimaient le talent, ils en avaient peut-être eux-mêmes, quoiqu'il soit plus sûr encore pour leur gloire, j'imagine, de ne nous être connus comme auteurs, Pollion, de tragédies, Gallus, d'élégies, que par les louanges et les vers de Virgile. Les noms de ces premiers patrons, et aussi celui de Varus, décorent les essais bucoliques du poëte, leur impriment un caractère romain, avertissent de temps en temps qu'il convient que les forêts soient _dignes d'un consul_, et nous apprennent enfin à quelles épreuves pénibles fut soumise la jeunesse de celui qui eut tant de fois besoin d'être protégé.
«Au retour de la victoire de Philippes remportée sur Brutus et Cassius, Octave, rentré à Rome, livra, pour ainsi dire, l'Italie entière en partage et en proie à ses vétérans. Dans cette dépossession soudaine et violente, et qui atteignit aussi les poëtes Tibulle et Properce dans leur patrimoine, Virgile perdit le champ paternel. La première églogue, qui n'est guère que la troisième dans l'ordre chronologique, nous a dit dès l'enfance comment Tityre, qui n'est ici que Virgile lui même, dut aller dans la grande ville, à Rome; comment, présenté, par l'intervention de Mécène probablement, au maître déjà suprême, à celui qu'il appelle un Dieu, à Auguste, il fut remis en possession de son héritage, et put célébrer avec reconnaissance son bonheur, rendu plus sensible par la calamité universelle. Mais ce bonheur ne fut pas sans quelque obstacle ou quelque trouble nouveau. L'églogue neuvième, qui paraît avoir été composée peu après la précédente, nous l'atteste: Virgile s'y est désigné lui-même sous le nom de Ménalque: «Hé quoi! n'avais-je pas ouï dire (c'est l'un des bergers qui parle) que depuis l'endroit où les collines commencent à s'incliner en douce pente, jusqu'au bord de la rivière et jusqu'à ces vieux hêtres dont le faîte est rompu, votre Ménalque, grâce à la beauté de ses chansons, avait su conserver tout ce domaine?» Et l'autre berger reprend: «Oui, vous l'avez entendu dire, et ç'a été en effet un bruit fort répandu; mais nos vers et nos chansons, au milieu des traits de Mars, ne comptent pas plus, ô Lycidas! que les colombes de Dodone quand l'aigle fond du haut des airs.» Puis il donne à entendre qu'il s'en est fallu de peu que Ménalque, cet aimable chantre de la contrée, n'eût perdu la vie: «Et qui donc alors eût chanté les Nymphes? s'écrie Lycidas; qui eût répandu les fleurs dont la prairie est semée, et montré l'ombre verte sous laquelle murmurent les fontaines?»
«C'est à ce danger de Ménalque que se rapporte probablement l'anecdote du centurion ravisseur qui ne voulait point rendre à Virgile le champ usurpé, et qui, mettant l'épée à la main, força le poëte, pour se dérober à sa poursuite, de passer le Mincio à la nage. Il fallut quelque protection nouvelle et présente, telle que celle de Varus (on l'entrevoit), pour mettre le poëte à l'abri de la vengeance, et pour tenir la main à ce que le bienfait d'Octave eût son exécution; à moins qu'on n'admette que ce ne fut que l'année suivante, et après la guerre de Pérouse, Octave devenant de plus en plus maître, que Virgile reconquit décidément sa chère maison et son héritage.
«Ce n'est qu'en lisant de près les _Églogues_ qu'on peut suivre et deviner les vicissitudes de sa vie, et plus certainement les sentiments de son âme en ces années: même sans entrer dans la discussion du détail, on se les représente aisément. Une âme tendre, amante de l'étude, d'un doux et calme paysage, éprise de la campagne et de la muse pastorale de Sicile; une âme modeste et modérée, née et nourrie dans cette médiocrité domestique qui rend toutes choses plus senties et plus chères;--se voir arracher tout cela, toute cette possession et cette paix, en un jour, par la brutalité de soldats vainqueurs! ne se dérober à l'épée nue du centurion qu'en fuyant! quel fruit des guerres civiles! Virgile en garda l'impression durable et profonde. On peut dire que sa politique, sa morale publique et sociale datèrent de là. Il en garda une mélancolie, non pas vague, mais naturelle et positive; il ne l'oublia jamais. Le cri de tendre douleur qui lui échappa alors, il l'a mis dans la bouche de son berger Mélibée, et ce cri retentit encore dans nos coeurs après des siècles:
«Est-ce que jamais plus il ne me sera donné, après un long temps, revoyant ma terre paternelle et le toit couvert de chaume de ma pauvre maison, après quelques étés, de me dire en les contemplant: «C'était pourtant là mon domaine et mon royaume!» Quoi! un soldat sans pitié possédera ces cultures si soignées où j'ai mis mes peines! un barbare aura ces moissons! Voilà où la discorde a conduit nos malheureux concitoyens! voilà pour qui nous avons ensemencé nos champs[25]!»
[Note 25: «Dans ces traductions, je me suis occupé à mettre en saillie le sentiment principal, sauf à introduire dans le texte une légère explication. Si l'on traduisait avec suite tout un ouvrage, on devrait s'y prendre différemment; mais, pour de simples passages cités, je crois qu'il est permis et qu'il est bon de faire ainsi.»]
«Toute la biographie intime et morale de Virgile est dans ces paroles et dans ce sentiment.
«Plus qu'aucun poëte, Virgile est rempli du dégoût et du malheur des guerres civiles, et, en général, des guerres, des dissensions et des luttes violentes. Que ce soit Mélibée ou Énée qui parle, le même accent se retrouve, la même note douloureuse: «Vous m'ordonnez donc, ô reine! de renouveler une douleur qu'il faudrait taire..., de repasser sur toutes les misères que j'ai vues, et dont je suis moi-même une part vivante!» Ainsi dira Énée à Didon après sept années d'épreuves, et dans un sentiment aussi vif et aussi saignant que le premier jour. Voilà Virgile et l'une des sources principales de son émotion.
«Je crois être dans le vrai en insistant sur cette médiocrité de fortune et de condition rurale dans laquelle était né Virgile, médiocrité, ai-je dit, qui rend tout _mieux senti et plus cher_, parce qu'on y touche à chaque instant la limite, parce qu'on y a toujours présent le moment où l'on a acquis et celui où l'on peut tout perdre: non que je veuille prétendre que les grands et les riches ne tiennent pas également à leurs vastes propriétés, à leurs forêts, leurs chasses, leurs parcs et châteaux; mais ils y tiennent moins tendrement, en quelque sorte, que le pauvre ou le modeste possesseur d'un enclos où il a mis de ses sueurs, et qui y a compté les ceps et les pommiers; qui a presque compté à l'avance, à chaque récolte, ses pommes, ses grappes de raisin bientôt mûres, et qui sait le nombre de ses essaims. Que sera-ce donc si ce possesseur et ce fils de la maison est, à la fois, un rêveur, un poëte, un amant; s'il a mis de son âme et de sa pensée, et de ses plus précoces souvenirs, sous chacun de ces hêtres et jusque dans le murmure de chaque ombrage? Ce petit domaine de Virgile (et pas si petit peut-être), qui s'étendait entre les collines et les marécages, avec ses fraîcheurs et ses sources, ses étangs et ses cygnes, ses abeilles dans la haie de saules, nous le voyons d'ici, nous l'aimons comme lui; nous nous écrions avec lui, dans un même déchirement, quand il s'est vu en danger de le perdre: _Barbarus has segetes!..._
«Il ne serait pas impossible, je le crois, dans un pèlerinage aux bords du Mincio, de deviner à très-peu près (comme on vient de le faire pour la villa d'Horace) et de déterminer approximativement l'endroit où habitait Virgile. En partant de ce lieu pour aller à Mantoue, lorsqu'on arrivait à l'endroit où le Mincio s'étend en un lac uni, on était à mi-chemin; c'est ce que nous apprend le Lycidas de la neuvième églogue, en s'adressant au vieux Moeris, qu'il invite à chanter: «Vois, le lac est là immobile, qui te fait silence; tous les murmures des vents sont tombés; d'ici, nous sommes déjà à moitié du chemin, car on commence à apercevoir le tombeau de Bianor.» Il ne manque, pour avoir la mesure précise, que de savoir où pouvait être ce tombeau de Bianor. Je trouve dans l'ouvrage d'un exact et ingénieux auteur anglais une description du domaine de Virgile, que je prends plaisir à traduire, parce qu'elle me paraît composée avec beaucoup de soin et de vérité:
«La ferme, le domaine de Virgile, nous dit Dunlop (_Histoire de la littérature romaine_), était sur les bords du Mincio. Cette rivière, qui, par la couleur de ses eaux, est d'un vert de mer profond, a sa source dans la Bénaque ou lac de Garda. Elle en sort et coule au pied de petites collines irrégulières qui sont couvertes de vignes; puis, passé le château romantique qui porte aujourd'hui le nom de Valleggio, situé sur une éminence, elle descend à travers une longue vallée, et alors elle se répand dans la plaine en deux petits lacs, l'un au-dessus et l'autre juste au-dessous de la ville de Mantoue. De là, le Mincio poursuit son cours, dans l'espace d'environ deux milles, à travers un pays plat mais fertile, jusqu'à ce qu'il se jette dans le Pô (à Governolo). Le domaine du poëte était situé sur la rive droite du Mincio, du côté de l'ouest, à trois milles environ au-dessous de Mantoue et proche le village d'Andès ou Pietola. Ce domaine s'étendait sur un terrain plat, entre quelques hauteurs au sud-ouest et le bord uni de la rivière, comprenant dans ses limites un vignoble, un verger, un rucher et d'excellentes terres de pâturages qui permettaient au propriétaire de porter ses fromages à Mantoue, et de nourrir des victimes pour les autels des dieux. Le courant même, à l'endroit où il bordait le domaine de Virgile, est large, lent et sinueux. Ses bords marécageux sont couverts de roseaux, et des cygnes en grand nombre voguent sur ses ondes ou paissent l'herbe sur sa marge humide et gazonnée.
«En tout, le paysage du domaine de Virgile était doux, d'une douceur un peu pâle et stagnante, de peu de caractère, peu propre à exciter de sublimes émotions ou à suggérer de vives images; mais le poëte avait vécu de bonne heure au milieu des grandes scènes du Vésuve; et, même alors, s'il étendait ses courses un peu au-delà des limites de son domaine, il pouvait visiter, d'un côté, le cours grandiose du rapide et majestueux Éridan, ce _roi des fleuves_, et, de l'autre côté, la Bénaque, qui présente par moments l'image de l'Océan agité.
«Le lieu de la résidence de Virgile est bas et humide, et le climat en est froid à certaines saisons de l'année. Sa constitution délicate et les maux de poitrine dont il était affecté le déterminèrent, vers l'année 714 ou 715, vers l'âge de trente ans, à chercher un ciel plus chaud...»
«Mais ceci tombe dans la conjecture.--Le plus voyageur des critiques, M. Ampère, a touché, comme il sait faire, le ton juste de ce même paysage et de la teinte morale qu'on se plaît à y répandre, dans un chapitre de son _Voyage Dantesque_:
«Tout est virgilien à Mantoue, dit-il; on y trouve la topographie virgilienne et la place virgilienne; aimable lieu qui fut dédié au poëte de la cour d'Auguste par un décret de Napoléon.
«Dante a caractérisé le Mincio par une expression exacte et énergique, selon son habitude: «(Il ne court pas longtemps sans trouver une plaine basse dans laquelle il s'étend et qu'il _emmarécage_).
Non molto ha corso che trova una lama Nella qual _si distende e la impaluda_.»
«Ce qui n'a pas la grâce de Virgile: «(... là où le large Mincio s'égare en de lents détours sinueux et voile ses rives d'une molle ceinture de roseaux.)
.....Tardis ingens ubi flexibus errat Mincius, et tenera prætexit arundine ripas.»
«La brièveté expressive et un peu sèche du poëte florentin, comparée à l'abondance élégante de Virgile, montre bien la différence du style de ces deux grands artistes peignant le même objet.
«Du reste, le mot _impaluda_ rend parfaitement l'aspect des environs de Mantoue. En approchant de cette ville, il semble véritablement qu'on entre dans un autre climat; des prairies marécageuses s'élève presque constamment une brume souvent fort épaisse. Par moments on pourrait se croire en Hollande.
«Tout l'aspect de la nature change: au lieu des vignes, on ne voit que des prés, des prés virgiliens, _herbosa prata_. On conçoit mieux ici la mélancolie de Virgile dans cette atmosphère brumeuse et douce, dans cette campagne monotone, sous ce soleil fréquemment voilé.»
«Notons la nuance, mais n'y insistons pas trop et n'exagérons rien; n'y mettons pas trop de cette vapeur que Virgile a négligé de nous décrire; car il n'est que Virgile pour être son propre paysagiste et son peintre, et, dans la première des descriptions précédentes (je parle de celle de l'auteur anglais), on a pu le reconnaître, ce n'est, après tout, que la prose du paysage décrit par Virgile lui-même en ces vers harmonieux de la première églogue:
Fortunate senex, hic inter flumina nota...
Que tous ceux, et ils sont encore nombreux, qui savent par coeur ces vers ravissants, se les redisent.
«Ainsi Virgile est surtout sensible à la fraîcheur profonde d'un doux paysage verdoyant et dormant; au murmure des abeilles dans la haie; au chant, mais un peu lointain, de l'émondeur là-bas, sur le coteau; au roucoulement plus voisin du ramier ou de la tourterelle; il aime cette habitude silencieuse et tranquille, cette monotonie qui prête à une demi-tristesse et au rêve.
«Même lorsqu'il arrivera, plus tard, à toute la grandeur de sa manière, il excellera surtout à peindre de grands paysages reposés.