Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 21

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La troisième _Consolation_, adressée à M. Auguste Le Prévost, un ami de l'auteur, peint admirablement l'impression du dimanche, aussi poétique à force de verve que les sonores épanchements de la cloche de village dans la nature agreste de Bretagne par Chateaubriand. Lisez encore, et réfléchissez à la profondeur naïve de ce talent:

À M. AUGUSTE LE PREVOST.

Quis memorabitur tui post mortem, et quis orabit pro te?

_De Imit. Christi_, lib. I, cap. xxiii.

Dans l'île Saint-Louis, le long d'un quai désert, L'autre soir je passais: le ciel était couvert, Et l'horizon brumeux eût paru noir d'orages, Sans la fraîcheur du vent qui chassait les nuages; Le soleil se couchait sous de sombres rideaux; La rivière coulait verte entre les radeaux; Aux balcons çà et là quelque figure blanche Respirait l'air du soir;--et c'était un dimanche. Le dimanche est pour nous le jour du souvenir; Car, dans la tendre enfance, on aime à voir venir, Après les soins comptés de l'exacte semaine Et les devoirs remplis, le soleil qui ramène Le loisir et la fête, et les habits parés, Et l'église aux doux chants, et les jeux dans les prés.

Et plus tard, quand la vie, en proie à la tempête, Ou stagnante d'ennui, n'a plus loisir ni fête, Si pourtant nous sentons, aux choses d'alentour, À la gaîté d'autrui, qu'est revenu ce jour, Par degrés attendris jusqu'au fond de notre âme, De nos beaux ans brisés nous renouons la trame, Et nous nous rappelons nos dimanches d'alors, Et notre blonde enfance, et ces riants trésors. Je rêvais donc ainsi, sur ce quai solitaire, À mon jeune matin si voilé de mystère, À tant de pleurs obscurs en secret dévorés, À tant de biens trompeurs ardemment espérés, Qui ne viendront jamais,... qui sont venus peut-être! En suis-je plus heureux qu'avant de les connaître? Et, tout rêvant ainsi, pauvre rêveur, voilà Que soudain, loin, bien loin, mon âme s'envola, Et d'objets en objets, dans sa course inconstante, Se prit aux longs discours que feu ma bonne tante Me tenait, tout enfant, durant nos soirs d'hiver, Dans ma ville natale, à Boulogne-sur-Mer. Elle m'y racontait souvent, pour me distraire, Son enfance, et les jeux de mon père, son frère, Que je n'ai pas connu; car je naquis en deuil, Et mon berceau d'abord posa sur un cercueil. Elle me parlait donc et de mon père et d'elle; Et ce qu'aimait surtout sa mémoire fidèle, C'était de me conter leurs destins entraînés Loin du bourg paternel où tous deux étaient nés. De mon antique aïeul je savais le ménage, Le manoir, son aspect et tout le voisinage: La rivière coulait à cent pas près du seuil; Douze enfants (tous sont morts!) entouraient le fauteuil, Et je disais les noms de chaque jeune fille. Du curé, du notaire, amis de la famille, Pieux hommes de bien, dont j'ai rêvé les traits, Morts pourtant sans savoir que jamais je naîtrais.

Et tout cela revint en mon âme mobile, Ce jour que je passais le long du quai, dans l'île.

Et bientôt, au sortir de ces songes flottants, Je me sentis pleurer, et j'admirai longtemps Que de ces hommes morts, de ces choses vieillies, De ces traditions par hasard recueillies, Moi, si jeune et d'hier, inconnu des aïeux, Qui n'ai vu qu'en récits les images des lieux, Je susse ces détails, seul peut-être sur terre, Que j'en gardasse un culte en mon coeur solitaire, Et qu'à propos de rien, un jour d'été, si loin Des lieux et des objets, ainsi j'en prisse soin. Hélas! pensai-je alors, la tristesse dans l'âme, Humbles hommes, l'oubli sans pitié nous réclame, Et, sitôt que la mort nous a remis à Dieu, Le souvenir de nous ici nous survit peu; Notre trace est légère et bien vite effacée; Et moi, qui de ces morts garde encor la pensée, Quand je m'endormirai comme eux, du temps vaincu, Sais-je, hélas! si quelqu'un saura que j'ai vécu? Et, poursuivant toujours, je disais qu'en la gloire, En la mémoire humaine, il est peu sûr de croire; Que les coeurs sont ingrats, et que bien mieux il vaut De bonne heure aspirer et se fonder plus haut, Et croire en Celui seul qui, dès qu'on le supplie, Ne nous fait jamais faute, et qui jamais n'oublie.

Juillet 1829.

X.

Et ceux-ci, qui n'ont que le tort de m'être adressés, et de me proclamer homme grand et heureux, tandis que le sort me préparait un double démenti et un faux présage!

À M. A..... DE L..... (LAMARTINE.)

Le jour que je vous vis pour la troisième fois, C'était en juin dernier, voici bientôt deux mois; Vous en souviendrez-vous? j'ose à peine le croire, Mais ce jour à jamais emplira ma mémoire. Après nous être un peu promenés seul à seul, Au pied d'un marronnier ou sous quelque tilleul Nous vînmes nous asseoir, et longtemps nous causâmes De nous, des maux humains, des besoins de nos âmes; Moi surtout, moi plus jeune, inconnu, curieux, J'aspirais vos regards, je lisais dans vos yeux, Comme aux yeux d'un ami qui vient d'un long voyage; Je rapportais au coeur chaque éclair du visage; Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais, C'était votre jeunesse, et vos premiers accès D'abords flottants, obscurs, d'ardente poésie, Et les égarements de votre fantaisie, Vos mouvements sans but, vos courses en tout lieu, Avant qu'en votre coeur le démon fût un Dieu. Sur la terre jeté, manquant de lyre encore, Errant, que faisiez-vous de ce don qui dévore? Où vos pleurs allaient-ils? par où montaient vos chants? Sous quels antres profonds, par quels brusques penchants S'abîmait loin des yeux le fleuve? Quels orages Ce soleil chauffait-il derrière les nuages? Ignoré de vous-même et de tous, vous alliez... Où? dites? parlez-moi de ces temps oubliés. Enfant, Dieu vous nourrit de sa sainte parole: Mais bientôt le laissant pour un monde frivole, Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui, Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui; Vous avez, loin de vous, couru mille chimères, Goûté les douces eaux et les sources amères, Et sous des cieux brillants, sur des lacs embaumés, Demandé le bonheur à des objets aimés. Bonheur vain! fol espoir! délire d'une fièvre! Coupe qu'on croyait fraîche et qui brûle la lèvre! Flocon léger d'écume, atome éblouissant Que l'esquif fait jaillir de la vague en glissant! Filet d'eau du désert que boit le sable aride! Phosphore des marais, dont la fuite rapide Découvre plus à nu l'épaisse obscurité De l'abîme sans fond où dort l'éternité! Oh! quand je vous ai dit à mon tour ma tristesse, Et qu'aussi j'ai parlé des jours pleins de vitesse, Ou de ces jours si lents qu'on ne peut épuiser, Goutte à goutte tombant sur le coeur sans l'user; Que je n'avais au monde aucun but à poursuivre; Que je recommençais chaque matin à vivre; Oh! qu'alors sagement et d'un ton fraternel Vous m'avez par la main ramené jusqu'au Ciel! «Tel je fus, disiez-vous; cette humeur inquiète, Ce trouble dévorant au coeur de tout poëte, Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu, N'a de remède ici que le retour à Dieu: Seul il donne la paix, dès qu'on rentre en la voie; Au mal inévitable il mêle un peu de joie, Nous montre en haut l'espoir de ce qu'on a rêvé, Et sinon le bonheur, le calme est retrouvé.»

Et souvent depuis lors, en mon âme moins folle, J'ai mûrement pesé cette simple parole; Je la porte avec moi, je la couve en mon sein, Pour en faire germer quelque pieux dessein. Mais quand j'en ai longtemps échauffé ma pensée, Que la Prière en pleurs, à pas lents avancée, M'a baisé sur le front comme un fils, m'enlevant Dans ses bras loin du monde, en un rêve fervent, Et que j'entends déjà dans la sphère bénie Des harpes et des voix la douceur infinie, Voilà que de mon âme, à l'entour, au dedans, Quelques funestes cris, quelques désirs grondants Éclatent tout à coup, et d'en haut je retombe Plus bas dans le péché, plus avant dans la tombe! --Et pourtant aujourd'hui qu'un radieux soleil Vient d'ouvrir le matin à l'Orient vermeil; Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville S'éveille à peine autour de mon paisible asile; À l'instant où le coeur aime à se souvenir, Où l'on pense aux absents, aux morts, à l'avenir, Votre parole, ami, me revient et j'y pense; Et consacrant pour moi le beau jour qui commence, Je vous renvoie à vous ce mot que je vous dois, À vous, sous votre vigne, au milieu des grands bois. Là désormais, sans trouble, au port après l'orage, Rafraîchissant vos jours aux fraîcheurs de l'ombrage, Vous vous plaisez aux lieux d'où vous étiez sorti. Que verriez-vous de plus? vous avez tout senti. Les heures qu'on maudit et celles qu'on caresse Vous ont assez comblé d'amertume ou d'ivresse. Des passions en vous les rumeurs ont cessé; De vos afflictions le lac est amassé; Il ne bouillonne plus; il dort, il dort dans l'ombre, Au fond de vous, muet, inépuisable et sombre; À l'entour un esprit flotte, et de ce côté Les lieux sont revêtus d'une triste beauté. Mais ailleurs, mais partout, que la lumière est pure! Quel dôme vaste et bleu couronne la verdure; Et combien cette voix pleure amoureusement! Vous chantez, vous priez, comme Abel, en aimant; Votre coeur tout entier est un autel qui fume, Vous y mettez l'encens et l'éclair le consume; Chaque ange est votre frère, et, quand vient l'un d'entre eux, En vous il se repose,--ô grand homme, homme heureux!

Juillet 1829.

XI.

Et cette _Consolation_ à deux amis qu'il avait quittés pour quelques jours, et dont l'absence le poignait déjà. Qui n'y reconnaîtra le _génie_ et la _beauté_ de la première _Consolation_?

Lisez:

À DEUX ABSENTS.

Vois ce que tu es dans cette maison! tout pour toi. Tes amis te considèrent: tu fais souvent leur joie, et il semble à ton coeur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant, si tu partais, si tu t'éloignais de ce cercle, sentiraient-ils le vide que ta perte causerait dans leur destinée? et combien de temps?

WERTHER.

Couple heureux et brillant, vous qui m'avez admis Dès longtemps comme un hôte à vos foyers amis, Qui m'avez laissé voir en votre destinée Triomphante, et d'éclat partout environnée, Le cours intérieur de vos félicités, Voici deux jours bientôt que je vous ai quittés; Deux jours, que seul, et l'âme en caprices ravie, Loin de vous dans les bois j'essaye un peu la vie; Et déjà sous ces bois et dans mon vert sentier J'ai senti que mon coeur n'était pas tout entier; J'ai senti que vers vous il revenait fidèle, Comme au pignon chéri revient une hirondelle, Comme un esquif au bord qu'il a longtemps gardé; Et, timide, en secret, je me suis demandé Si, durant ces deux jours, tandis qu'à vous je pense, Vous auriez seulement remarqué mon absence. Car sans parler du flot qui gronde à tout moment, Et de votre destin qu'assiége incessamment La Gloire aux mille voix, comme une mer montante, Et des concerts tombant de la nue éclatante Où déjà par le front vous plongez à demi; Doux bruits, moins doux pourtant que la voix d'un ami: Vous, noble époux; vous, femme, à la main votre aiguille, À vos pieds vos enfants; chaque soir, en famille, Vous livrez aux doux riens vos deux coeurs reposés, Vous vivez l'un dans l'autre et vous vous suffisez. Et si quelqu'un survient dans votre causerie, Qui sache la comprendre et dont l'oeil vous sourie, Il écoute, il s'assied, il devise avec vous, Et les enfants joyeux vont entre ses genoux; Et s'il sort, s'il en vient un autre, puis un autre (Car chacun se fait gloire et bonheur d'être vôtre), Comme des voyageurs sous l'antique palmier, Ils sont les bienvenus ainsi que le premier. Ils passent; mais sans eux votre existence est pleine. Et l'ami le plus cher, absent, vous manque à peine. Le monde n'est pour vous, radieux et vermeil, Qu'un atome de plus dans votre beau soleil, Et l'Océan immense aux vagues apaisées Qu'une goutte de plus dans vos fraîches rosées; Et bien que le coeur sûr d'un ami vaille mieux Que l'Océan, le monde et les astres des cieux, Ce coeur d'ami n'est rien devant la plainte amère D'un nouveau-né souffrant; et pour vous, père et mère, Une larme, une toux, le front un peu pâli D'un enfant adoré, met le reste en oubli. C'est la loi, c'est le voeu de la sainte Nature; En nous donnant le jour: «Va, pauvre créature, Va, dit-elle, et prends garde, au sortir de mes mains, De trébucher d'abord dans les sentiers humains. Suis ton père et ta mère, attentif et docile; Ils te feront longtemps une route facile: Enfant, tant qu'ils vivront, tu ne manqueras pas, Et leur ardent amour veillera sur tes pas. Puis, quand ces noeuds du sang relâchés avec l'âge T'auront laissé, jeune homme, au tiers de ton voyage, Avant qu'ils soient rompus et qu'en ton coeur fermé S'ensevelisse, un jour, le bonheur d'être aimé, Hâte-toi de nourrir quelque pure tendresse, Qui, plus jeune que toi, t'enlace et te caresse; À tes noeuds presque usés joins d'autres noeuds plus forts; Car que faire ici-bas, quand les parents sont morts, «Que faire de son âme orpheline et voilée, À moins de la sentir d'autre part consolée, D'être père, et d'avoir des enfants à son tour, Que d'un amour jaloux on couve nuit et jour?» Ainsi veut la Nature, et je l'ai méconnue; Et quand la main du Temps sur ma tête est venue, Je me suis trouvé seul et j'ai beaucoup gémi, Et je me suis assis sous l'arbre d'un ami. Ô vous dont le platane a tant de frais ombrage, Dont la vigne en festons est l'honneur du rivage, Vous dont j'embrasse en pleurs et le seuil et l'autel, Êtres chers, objets purs de mon culte immortel; Oh! dussiez vous de loin, si mon destin m'entraîne, M'oublier, ou de près m'apercevoir à peine, Ailleurs, ici, toujours, vous serez tout pour moi: --Couple heureux et brillant, je ne vis plus qu'en toi.

Saint-Maur, août 1829.

Puis-je lire sans reconnaissance cette dernière _Consolation_, qui me fut adressée après sept années d'absence, et qui me rappelait un mot de nos conversations ambulantes prononcé avant mon départ?

Non; nous étions alors en froid; mais on voit que l'instinct de l'amitié nous attirait alors l'un vers l'autre comme il m'y ramène aujourd'hui.

Dans un article inséré à la _Revue des Deux-Mondes_, sur M. de Lamartine, pendant son voyage en Orient (juin 1832), on lisait: «L'absence habituelle où M. de Lamartine vécut loin de Paris et souvent hors de France, durant les dernières années de la Restauration, le silence prolongé qu'il garda après la publication de son _Chant d'Harold_, firent tomber les clameurs des critiques, qui se rejetèrent sur d'autres poëtes plus présents: sa renommée acheva rapidement de mûrir. Lorsqu'il revint au commencement de 1830 pour sa réception à l'Académie française et pour la publication de ses _Harmonies_, il fut agréablement étonné de voir le public gagné à son nom et familiarisé avec son oeuvre. C'est à un souvenir de ce moment que se rapporte la pièce de vers suivante, dans laquelle on a tâché de rassembler quelques impressions déjà anciennes, et de reproduire, quoique bien faiblement, quelques mots échappés au poëte, en les entourant de traits qui peuvent le peindre.--À lui, au sein des mers brillantes où ils ne lui parviendront pas, nous les lui envoyons, ces vers, comme un voeu d'ami dans le voyage.»

Un jour, c'était au temps des oisives années, Aux dernières saisons, de poésie ornées Et d'art, avant l'orage où tout s'est dispersé, Et dont le vaste flot, quoique rapetissé, Avec les rois déchus, les trônes à la nage.

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De retour à Paris après sept ans, je crois, De soleils de Toscane ou d'ombre sous tes bois. Comptant trop sur l'oubli, comme durant l'absence, Tu retrouvais la gloire avec reconnaissance. Ton merveilleux laurier sur chacun de tes pas Étendait un rameau que tu n'espérais pas; L'écho te renvoyait tes paroles aimées; Les moindres des chansons anciennement semées Sur ta route en festons pendaient comme au hasard; Les oiseaux par milliers, nés depuis ton départ, Chantaient ton nom, un nom de tendresse et de flamme, Et la vierge, en passant, le chantait dans son âme. Non, jamais toit chéri, jaloux de te revoir, Jamais antique bois où tu reviens t'asseoir, Milly, ses sept tilleuls; Saint-Point, ses deux collines, N'ont envahi ton coeur de tant d'odeurs divines, Amassé pour ton front plus d'ombrage, et paré De plus de nids joyeux ton sentier préféré!

Et dans ton sein coulait cette harmonie humaine, Sans laisser d'autre ivresse à ta lèvre sereine Qu'un sourire suave, à peine s'imprimant; Ton oeil étincelait sans éblouissement, Et ta voix mâle, sobre et jamais débordée, Dans sa vibration marquait mieux chaque idée!

Puis, comme l'homme aussi se trouve au fond de tout, Tu ressentais parfois plénitude et dégoût. --Un jour donc, un matin, plus las que de coutume, De tes félicités repoussant l'amertume, Un geste vers le seuil qu'ensemble nous passions: «Hélas! t'écriais-tu, ces admirations, Ces tributs accablants qu'on décerne au génie, Ces fleurs qu'on fait pleuvoir quand la lutte est finie, Tous ces yeux rayonnants éclos d'un seul regard, Ces échos de sa voix, tout cela vient trop tard! Le dieu qu'on inaugure en pompe au Capitole, Du dieu jeune et vainqueur n'est souvent qu'une idole! L'âge que vont combler ces honneurs superflus, S'en repaît,--les sent mal,--ne les mérite plus! Oh! qu'un peu de ces chants, un peu de ces couronnes, Avant les pâles jours, avant les lents automnes, M'eût été dû plutôt à l'âge efflorescent Où, jeune, inconnu, seul avec mon voeu puissant, Dans ce même Paris cherchant en vain ma place, Je n'y trouvais qu'écueils, fronts légers ou de glace, Et qu'en diversion à mes vastes désirs, Empruntant du hasard l'or qu'on jette aux plaisirs, Je m'agitais au port, navigateur sans monde, Mais aimant, espérant, âme ouverte et féconde! Oh! que ces dons tardifs où se heurtent mes yeux Devaient m'échoir alors, et que je valais mieux!»

Et le discours bientôt sur quelque autre pensée Échappa, comme une onde au caprice laissée; Mais ce qu'ainsi la bouche aux vents avait jeté, Mon souvenir profond l'a depuis médité.

Il a raison, pensais-je, il dit vrai, le poëte! La jeunesse emportée et d'humeur indiscrète Est la meilleure encor; sous son souffle jaloux Elle aime à rassembler tout ce qui flotte en nous De vif et d'immortel; dans l'ombre ou la tempête Elle attise en marchant son brasier sur sa tête: L'encens monte et jaillit! Elle a foi dans son voeu; Elle ose la première à l'avenir en feu, Quand chassant le vieux Siècle un nouveau s'initie, Lire ce que l'éclair lance de prophétie. Oui, la jeunesse est bonne; elle est seule à sentir Ce qui, passé trente ans, meurt ou ne peut sortir, Et devient comme une âme en prison dans la nôtre; La moitié de la vie est le tombeau de l'autre; Souvent tombeau blanchi, sépulcre décoré, Qui reçoit le banquet pour l'hôte préparé. C'est notre sort à tous; tu l'as dit, ô grand homme! Eh! n'étais-tu pas mieux celui que chacun nomme, Celui que nous cherchons, et qui remplis nos coeurs, Quand par delà les monts d'où fondent les vainqueurs, Dès les jours de Wagram, tu courais l'Italie, De Pise à Nisita promenant ta folie, Essayant la lumière et l'onde dans ta voix, Et chantant l'oranger pour la première fois? Oui, même avant la corde ajoutée à ta lyre, Avant le Crucifix, le Lac, avant Elvire, Lorsqu'à regret rompant tes voyages chéris, Retombé de Pæstum aux étés de Paris, Passant avec Jussieu[24] tout un jour à Vincennes À tailler en sifflets l'aubier des jeunes chênes; De Talma, les matins, pour Saül, accueilli; Puis retournant cacher tes hivers à Milly, Tu condamnais le sort,--oui, dans ce temps-là même (Si tu ne l'avais dit, ce serait un blasphème), Dans ce temps, plus d'amour enflait ce noble sein, Plus de pleurs grossissaient la source sans bassin, Plus de germes errants pleuvaient de ta colline, Et tu ressemblais mieux à notre Lamartine! C'est la loi: tout poëte à la gloire arrivé, À mesure qu'au jour son astre s'est levé, A pâli dans son coeur. Infirmes que nous sommes! Avant que rien de nous parvienne aux autres hommes, Avant que ces passants, ces voisins, nos entours, Aient eu le temps d'aimer nos chants et nos amours, Nous-mêmes déclinons! comme au fond de l'espace Tel soleil voyageur qui scintille et qui passe, Quand son premier rayon a jusqu'à nous percé, Et qu'on dit: _Le voilà_, s'est peut-être éclipsé!

Ainsi d'abord pensais-je; armé de ton oracle, Ainsi je rabaissais le grand homme en spectacle; Je niais son midi manifeste, éclatant, Redemandant l'obscur, l'insaisissable instant. Mais en y songeant mieux, revoyant sans fumée, D'une vue au matin plus fraîche et ranimée, Ce tableau d'un poëte harmonieux, assis Au sommet de ses ans, sous des cieux éclaircis, Calme, abondant toujours, le coeur plein, sans orage, Chantant Dieu, l'univers, les tristesses du sage, L'humanité lancée aux océans nouveaux... --Alors je me suis dit: Non, ton oracle est faux, Non, tu n'as rien perdu; non, jamais la louange, Un grand nom,--l'avenir qui s'entr'ouvre et se range, Les générations qui murmurent: _C'est lui!_ Ne furent mieux de toi mérités qu'aujourd'hui; Dans sa source et son jet, c'est le même génie; Mais de toutes les eaux la marche réunie, D'un flot illimité qui noierait les déserts, Égale, en s'y perdant, la majesté des mers. Tes feux intérieurs sont calmés, tu reposes; Mais ton coeur reste ouvert au vif esprit des choses. L'or et ses dons pesants, la Gloire qui fait roi, T'ont laissé bon, sensible, et loin autour de toi Répandant la douceur, l'aumône et l'indulgence. Ton noble accueil enchante, orné de négligence. Tu sais l'âge où tu vis et ses futurs accords; Ton oeil plane; ta voile, errant de bords en bords, Glisse au cap de Circé, luit aux mers d'Artémise; Puis l'Orient t'appelle, et sa terre promise, Et le Mont trois fois saint des divines rançons! Et de là nous viendront tes dernières moissons, Peinture, hymne, lumière immensément versée, Comme un soleil couchant ou comme une Odyssée!

Oh! non, tout n'était pas dans l'éclat des cheveux, Dans la grâce et l'essor d'un âge plus nerveux, Dans la chaleur du sang qui s'enivre ou s'irrite! Le Poëte y survit, si l'Âme le mérite; Le Génie au sommet n'entre pas au tombeau, Et son soleil qui penche est encor le plus beau!

[Note 24: M. Laurent de Jussieu, l'un des plus anciens amis de Lamartine.]

XII.

Ce fut vers ce temps que vous parûtes sérieusement abandonner ce métier immortel mais ingrat des vers, et que vous composâtes un livre _mixte_ que je ne goûtai pas, malgré les beautés dont il était plein: VOLUPTÉ.

Ce livre ne me plut pas, malgré les belles pages dont il est rempli. C'était, selon moi, un livre à deux fins. J'ai été homme de cheval, je n'ai jamais aimé ce qu'on appelle un cheval à deux fins. _Volupté_ était pour moi un cheval à deux fins: amour sensuel et dévotion mystique. Lequel des deux? C'était trop d'un. Il y avait le même talent, l'immense talent, mais un talent faisait tort à l'autre, excepté quelques pages divines, telles que celles-ci: la mort de Théram: