Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 20

Chapter 203,928 wordsPublic domain

J'avais par hasard connu et aimé, en Italie, un beau jeune homme français, nommé _Farcy_. C'était une de ces âmes concentrées, quoique errantes, qui désespèrent de trouver dans les autres âmes ce qu'elles rêvent de perfection en elles-mêmes. J'avais passé quelques mois avec lui, et, quoique je ne me fusse pas ouvert complétement à lui, je vis qu'il m'aimait comme homme et comme poëte. Il partit pour la France un an avant la révolution de 1830. Un jour, je lus sa mort dans un journal. Le journaliste en fit naturellement un héros de Juillet. Ce n'était pas cela, c'était un héros de _je ne sais quoi_, un héros de l'ennui, du vide, de l'inspiration maladive de l'âme. Revenu à Paris, j'appris de M. D..., son ami, comment il était mort.

Les deux premières journées de la lutte entre le peuple et les troupes étaient passées; le combat languissait. Farcy ne s'y était pas mêlé; il redoutait autant la défaite que la victoire, danger extrême des deux côtés. Il restait incertain et impassible à sa fenêtre. À la fin du troisième jour, vers le soir, il se fit un reproche à lui-même de sa longanimité. Quelle que soit l'issue, se dit-il, cela aura une issue bientôt. Si le peuple est vaincu, il n'est plus peuple, il est esclave, c'est un mal; si le peuple est vainqueur, les circonstances seront extrêmes, il sera entraîné à l'anarchie: à l'anarchie, il y a un remède; à la servitude, il n'y en a plus. Ainsi, à tout risque, combattons pour le parti qui peut encore, à la rigueur, sauver la France. Que mon coup de fusil soit du moins pour quelque chose dans les conséquences de cette guerre civile! Il sortit son fusil à la main; mais il tournait à peine l'angle de l'hôtel de Nantes, maison isolée et pyramidale qui existait seule sur le Carrousel, qu'un coup de feu de hasard vint l'atteindre en pleine poitrine; il tomba philosophe, on le releva héros.

Or voici ce que Farcy venait d'écrire à Sainte-Beuve, quelques semaines auparavant, sur les _Consolations_:

«Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), c'était une âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une âme façonnée à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune.

«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte.

«Aujourd'hui (dans les _Consolations_) il sort de sa débauche et de son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu, d'où vient la paix et la joie.

«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa passion avec emportement et audace; plus tard peut-être... Aujourd'hui il cherche, il attend et se défie.

«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour. L'étude, la méditation religieuse, l'amitié, l'occupent, si elles ne le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme et de sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire à tout, et n'est maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakespeare, qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.

«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera avec plus de pudeur; il nous montrera les blessures de son âme, les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au poëte, qui doit toujours marcher simple et le front levé, à qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.

«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le contraste; il chérit son étroit horizon, où il est à l'abri de ce qui le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective. Mais, si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.

«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là dedans qu'est le poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de l'incrédulité à l'élan vers Dieu.

«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...»

Vous l'avouez vous-même, il avait raison.

«Il me fut difficile, pourquoi ne l'avouerais-je pas? de tenir tout ce que les _Consolations_ avaient promis. Les raisons, si on les cherchait en dehors du talent même, seraient longues à donner, et elles sont de telle nature qu'il faudrait toute une confession nouvelle pour les faire comprendre. Ceux qui veulent bien me juger aujourd'hui avec une faveur relativement égale à celle de mes juges d'autrefois, trouveront une explication toute simple, et ils l'ont trouvée: «Je suis critique, disent-ils, je devais l'être avant tout et après tout; le critique devait tuer le poëte, et celui-ci n'était là que pour préparer l'autre.» Mais cette explication n'était pas, à mes yeux, suffisante.

«En effet, la vie est longue, et avant que la poésie, «cette maîtresse jalouse et qui ne veut guère de partage,» songeât à s'enfuir, il s'écoula encore bien du temps. J'étais poëte avant tout en 1829, et je suis resté obstinément fidèle à ma chimère pendant quelques années, la critique n'étant guère alors pour moi qu'un prétexte à analyse et à portrait. Qu'ai-je donc fait durant les saisons qui ont suivi? La Révolution de Juillet interrompit brusquement nos rêves, et il me fallut quelque temps pour les renouer. Moi-même, à la fin de l'année 1830, j'éprouvai dans ma vie morale des troubles et des orages d'un genre nouveau. Des années se passèrent pour moi à souffrir, à me contraindre, à me dédoubler. Je confiai toujours beaucoup à la Muse, et le Recueil qu'on va lire (les _Pensées d'Août_), aussi bien que les fragments dont j'ai fait suivre précédemment l'ancien _Joseph Delorme_ et que j'ai glissés sous son nom, le prouvent assez. Le roman de _Volupté_ fut aussi une diversion puissante, et ceux qui voudront bien y regarder verront que j'y ai mis beaucoup de cette matière subtile à laquelle il ne manque qu'un rayon pour éclore en poésie.

«Mais l'impression même sous laquelle j'ai écrit les _Consolations_ n'est jamais revenue et ne s'est plus renouvelée pour moi. «Ces six mois célestes de ma vie,» comme je les appelle, ce mélange de sentiments tendres, fragiles et chrétiens, qui faisaient un charme, cela en effet ne pouvait durer; et ceux de mes amis (il en est) qui auraient voulu me fixer et comme m'immobiliser dans cette nuance, oubliaient trop que ce n'était réellement qu'une nuance, aussi passagère et changeante que le reflet de la lumière sur des nuages ou dans un étang, à une certaine heure du matin, à une certaine inclinaison du soir.»

II.

Mais ce que j'ignorais et ce que votre Préface m'apprend, c'est que le sceptique le plus résolu et le plus cynique du siècle, _Beyle_, l'auteur le plus spirituel de ces derniers temps, l'homme en apparence le plus antipathique à ce spiritualisme pieux dont les _Consolations_ étaient débordantes, eut des rapports d'enthousiasme avec vous, et vous tendit les bras dès qu'il les eut lues.

Quelque chose de semblable avait eu lieu entre Beyle et moi en Italie, peu d'années avant.

J'avais une liaison intime et qui remontait à mes jeunes années, une parenté de coeur (et qui dure encore en se resserrant), avec un des amis les plus intimes de _Beyle_, M. _de Mareste_, connu, recherché, chéri d'à peu près tous les hommes éminents de ce temps, trop spirituel pour être fanatique (les fanatismes sont des manies), mais très-fanatique des talents qui sont les supériorités de la nature. M. de Mareste est un homme qui rit souvent, mais chez qui le rire bienveillant ne va jamais jusqu'au coeur et laisse des larmes pour toutes les blessures, un homme qui, comme l'ami de Cicéron, se serait retiré au fond de la Grèce pendant les guerres civiles de Rome, pour éviter de haïr personne; _magister elegantium_, un Saint-Évremond français suivant _Hortense Mancini_ à Londres, afin d'aimer le beau jusque dans sa vieillesse! Souvent, pendant que j'étais très-jeune et que j'allais avec ivresse au bal, je me suis étonné, en sortant de la salle à la première pointe du jour, de voir des larmes de rosée trembler et briller sur toutes les feuilles des buissons et sur toutes les herbes qui me mouillaient les pieds; ces gouttes d'eau rafraîchissantes étaient tombées en dehors à notre insu, en silence, pendant que la chaleur des bougies et la poussière du parquet nous brûlaient à l'intérieur de la salle. C'était l'image de la bonté de M. de Mareste: gaie et chaude à l'intérieur avec les heureux du monde; sensible, et humide et compatissante au dehors avec ceux qui souffrent et qui pleurent; aimé de tout le monde, des heureux parce qu'il partage leur gaieté, des malheureux parce qu'il pleure sur eux comme eux-mêmes.

III.

Or M. de Mareste aimait Beyle, je ne comprenais pas pourquoi; car je l'avais de confiance, moi, en antipathie, pour avoir entendu dire qu'il ne croyait pas en Dieu, et qu'il s'en vantait, et qu'il était cynique. Le cynisme, à mes yeux, était alors et est encore l'impiété de la nature envers Dieu et envers soi-même, la raillerie grossière de ce qu'il y a de plus respectable et de plus saint dans la création: la beauté et la douleur.--Un coup de sifflet à la Divinité partout où elle se montre!--Et contre nous-même! car, si nous ne nous respectons pas, comment voulez-vous que le sort nous respecte?...........

Mareste cependant avait consenti à donner à Beyle une lettre d'introduction pour moi; il vint. Il ne chercha pas à adoucir sa doctrine. Dès le premier entretien il me dit:

«On vous a sans doute dit des horreurs de moi; que j'étais un athée, que je me moquais des quatre lettres de l'alphabet qui nomment ce qu'on appelle _Dieu_, et des hommes, ces mauvais miroirs de leur _Dieu_. Je ne cherche point à vous tromper, c'est vrai! J'ai bien examiné la vie, et la nature, cette source intermittente de la vie, et la mort muette qui ne dit rien, et l'innombrable série des fables par lesquelles des hommes aussi ignorants que vous et moi ont cherché à interpréter ce silence! Je ne dis pas que Dieu existe, je ne dis pas qu'il n'existe pas, je dis seulement que je n'en sais rien, que cette idée me paraît avoir fait aux hommes autant de mal que de bien, et qu'en attendant que _Dieu_ se révèle, je crois que son premier ministre, le hasard, gouverne aussi bien ce triste monde que lui. Je crois seulement que je ne crois à rien; je me trompe cependant, je crois à ce qu'on appelle _conscience_, soit instinct, soit mauvaise habitude d'idées, soit effet de préjugés et de respect humain. Je sens que je suis honnête homme, et qu'il me serait impossible de ne pas l'être, non pour plaire à un _Être suprême_ qui n'existe pas, mais pour me plaire à moi-même, qui ai besoin de vivre en paix avec mes préjugés et mes habitudes, et pour donner un but à ma vie et un aliment à mes pensées. J'ai jeté loin derrière moi le sac théologique de ce que vous appelez, vous autres, les pieuses croyances. Je vous envie, car de consolantes illusions sont des vérités très-douces pour ceux qui y croient; mais moi, non, je ne crois à rien, et je me livre seulement à mon goût pour les beaux-arts et pour la littérature. Je crois que Raphaël dessine bien, et que Titien est un admirable coloriste, que Voltaire écrit comme pense un homme d'esprit, et que _Byron_ chante comme l'humanité pleure, surtout dans _Don Juan_!

«Et me voilà! dit-il en souriant, avec un air de bonne foi communicatif. Mareste, notre ami, m'a dit que vous aviez mille fois plus d'esprit qu'il n'y en a dans vos livres, que vous en prendriez encore beaucoup plus en vieillissant, et que vous étiez très-bon à connaître pour moi, parce que vos sentiments étaient excellents, vos idées sincères, et que vous compreniez tout le monde, même moi, si je vous plaisais!... Je viens vous plaire.--Causons!»

IV.

Nous causâmes sans mystère et sans colère des deux parts; je lui dis que j'avais lu avec charme presque tout ce qu'il avait écrit, et qu'excepté le cynisme antipathique à ma nature et l'athéisme inacceptable par mon esprit, j'avais tout goûté de lui, même le scepticisme; que je n'étais rien moins que sceptique cependant; que je croyais fermement qu'il y avait une foi difficile à trouver, mais trouvable, un _arcanum_ de la vie intérieure, dont la recherche était l'oeuvre des grands esprits, et que, dans cette foi, il y avait non-seulement la croyance, mais le repos; que c'était l'affaire de la vie entière de la découvrir, que j'y travaillais, et que j'y travaillerais jusqu'à mon dernier jour, et que les hommes qui se disaient comme lui incrédules n'étaient que d'aimables paresseux qui revenaient sur leurs pas aux premières difficultés de la route; que j'étais heureux de connaître en lui un de ces esprits impatients, découragés avant le temps, et que, s'il voulait venir à toute heure du soir finir avec moi les journées, nous causerions ou de Dieu, s'il voulait, ou de la littérature et des arts, lui me donnant du goût, moi de la foi, chacun dans notre mesure!

V.

Et cela eut lieu ainsi pendant deux ou trois mois d'automne. Je logeais dans un faubourg de la ville; chaque soir, avant ou après dîner, Beyle arrivait. On jetait une bourrée de myrte odorant au feu, et nous causions avec la confiance qu'inspirent aux hommes la solitude et la bonne foi. Je lui inspirai quelques doutes sur son incrédulité; et lui jetait, en fait de musique, d'arts et de poésie, beaucoup d'éclairs sur mon ignorance.

VI.

Ce fut alors que j'appris qu'il était poëte jusqu'à l'adoration, et que le volume des _Consolations_ de Sainte-Beuve, entre autres, tombé par hasard dans ses mains, lui avait donné tant d'enthousiasme qu'il lui avait écrit: «Je viens de passer _trois heures_ entières à vous lire; je pars pour l'Italie; venez, il y aura toujours à votre service une chambre solitaire pour le travail, une liberté entière pour votre loisir, une admiration sincère et passionnée pour vous. Venez, un ami vous attend!»

Or, si un livre si rempli de Divinité faisait cette impression sur Beyle, quelle impression n'avait-il pas dû faire sur moi?--Vous allez en juger.

VII.

Ce volume commence par une des épîtres les plus éthérées de la littérature française. On ne trouve rien de ce ton dans Boileau ni dans Voltaire, ces rois de l'épître. L'élégie s'y mêle, et, au lieu de ces grains de sel attique en français qui font sourire, on y savoure avec délices ces gouttes de larmes un peu amères qui font presque pleurer.

Je ne sais si je me trompe, mon cher Sainte-Beuve; mais ce ton me semble aussi nouveau dans l'épître que tendre et amical. On sent que c'était murmurer à demi-voix, en plein jour, en beau soleil de trois heures après midi; chaste et pur comme un rayon d'été ou comme le regard ravissant et respecté de cette charmante femme de votre meilleur ami, épars sur ce groupe de ses beaux enfants à peine éclos. Il est aisé de voir qu'un sentiment indécis entre la passion tempérée par le respect et l'amour innomé, le rêve triste de l'âme, sera l'accent de votre vie; ce spiritualisme passionné, mais muet, comprenant le bonheur des autres, mais sans le profaner ou l'envier. C'est en effet le céleste caractère de cette pièce. Quiconque a passé dans ses belles années par ces épreuves si difficiles à traverser, se reconnaît dans ces limbes du pur attachement jouissant de contempler ces _Béatrices_ de l'amour idéal, mais interdites par la sainte amitié. Il y a dans l'intimité de certaines familles une espèce d'adoption qui est le préservatif de tout autre amour. L'enfant de la maison aime sa mère plus qu'un fils, mais il ne l'aime pas comme un amant. Ce serait un sacrilége, et, s'il se complaît à écrire ce qu'il éprouve en la voyant, c'est ainsi qu'il écrit:

À MADAME V. H.

Notre bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé.

DUCIS.

Oh! que la vie est longue aux longs jours de l'été, Et que le temps y pèse à mon coeur attristé! Lorsque midi surtout a versé sa lumière, Que ce n'est que chaleur et soleil et poussière; Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir, Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir; Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse! Et vos enfants au loin épars sur la pelouse, Et votre époux absent et sorti pour rêver, J'entre pourtant; et Vous, belle et sans vous lever, Me dites de m'asseoir; nous causons; je commence À vous ouvrir mon coeur, ma nuit, mon vide immense, Ma jeunesse déjà dévorée à moitié, Et vous me répondez par des mots d'amitié; Puis revenant à vous, Vous si noble et si pure, Vous que, dès le berceau, l'amoureuse nature Dans ses secrets desseins avait formée exprès Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais, Douce comme un parfum et comme une harmonie; Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie; Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain, Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin De vos enfants bénis que la joie environne, De l'époux votre orgueil, votre illustre couronne; Et quand vous avez bien de vos félicités Épuisé le récit, alors vous ajoutez Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle: «Hélas! non, il n'est point ici-bas de mortelle Qui se puisse avouer plus heureuse que moi; Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi, Il me prend des accès de soupirs et de larmes; Et plus autour de moi la vie épand ses charmes, Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert, Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de fleurs couvert, Plus mon époux aimant comme au premier bel âge, Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage, Plus la brise légère et n'osant soupirer, Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer.»

C'est que, même au-delà des bonheurs qu'on envie, Il reste à désirer dans la plus belle vie; C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué; Qu'à le chercher plus bas on l'a toujours manqué; C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe, Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe; C'est qu'après bien des jours, bien des ans révolus, Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus; Que ces enfants, objets de si chères tendresses, En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses; Que toute joie est sombre à qui veut la sonder, Et qu'aux plus clairs endroits, et pour trop regarder Le lac d'argent, paisible, au cours insaisissable, On découvre sous l'eau de la boue et du sable.

Mais comme au lac profond et sur son limon noir Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir, Et, déroulant d'en haut la splendeur de ses voiles, Pour décorer l'abîme y sème les étoiles, Tel dans ce fond obscur de notre humble destin Se révèle l'espoir de l'éternel matin; Et quand sous l'oeil de Dieu l'on s'est mis de bonne heure, Quand on s'est fait une âme où la vertu demeure; Quand, morts entre nos bras, les parents révérés Tout bas nous ont bénis avec des mots sacrés; Quand nos enfants, nourris d'une douceur austère, Continueront le bien après nous sur la terre; Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas, Alors on peut encore être heureux ici-bas; Aux instants de tristesse on peut, d'un oeil plus ferme, Envisager la vie et ses biens et leur terme, Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur, Soutient l'âme et console au milieu du bonheur.

Mai 1829.

À M. VIGUIER.

Dicebam hæc et flebam amarissime contritione cordis mei; et ecce audio vocem de vicina domo cum cantu dicentis et crebro repetentis, quasi pueri an puellæ nescio: _Tolle, lege! tolle, lege!_

SAINT AUGUSTIN, _Confess._, liv. VIII.

Au temps des Empereurs, quand les dieux adultères, Impuissants à garder leur culte et leurs mystères, Pâlissaient, se taisaient sur l'autel ébranlé Devant le Dieu nouveau dont on avait parlé, En ces jours de ruine et d'immense anarchie Et d'espoir renaissant pour la terre affranchie, Beaucoup d'esprits, honteux de croire et d'adorer, Avides, inquiets, malades d'ignorer, De tous lieux, de tous rangs, avec ou sans richesse, S'en allaient par le monde et cherchaient la sagesse. À pied, ou sur des chars brillants d'ivoire et d'or, Ou sur une trirème embarquant leur trésor, Ils erraient: Antioche, Alexandrie, Athènes, Tour à tour leur montraient ces lueurs incertaines Qui, dès qu'un oeil humain s'y livre et les poursuit, Toujours, sans l'éclairer, éblouissent sa nuit.

Platon les guide en vain dans ses cavernes sombres; En vain de Pythagore ils consultent les nombres: La science les fuit; ils courent au-devant, Esclaves de quiconque ou la donne ou la vend. Du Stoïcien menteur, du Cynique en délire, Dans leur main, chaque fois, le manteau se déchire.

VIII.

Je ne voulais que citer, et je n'ai pas pu m'empêcher de copier. Il y a des pièces, en effet (et ce sont les plus parfaites), où la beauté est dans le tout. Qui pourrait ne pas comprendre dans celle-ci la touchante et involontaire adresse de ce tourment triste des derniers vers qui ramène à la mélancolie vague de la personne innomée, des pensées dont l'amour voudrait s'emparer pour lui faire sentir un vide que lui seul pourrait combler?

Je n'ai jamais pu lire ces vers sans que mon coeur, humide de larmes, ne sourît en même temps de l'involontaire habileté du poëte; c'est une des notes les plus voilées et tout à la fois les plus pénétrantes de la poésie aimante, qui, pour se tromper soi-même, prend la voix de la simple amitié.

IX.