Cours familier de Littérature - Volume 17
Part 2
«Peu de jours après, écrit-il, arrivèrent à Sienne mes quatorze chevaux anglais; j'y avais laissé le _quinzième_, sous la garde de mon ami Gori: c'était mon beau cheval bai, mon _Fido_[2], le même qui dans Rome avait plusieurs fois reçu le doux fardeau de ma bien-aimée, et c'était assez pour me le rendre plus cher à lui seul que toute ma nouvelle troupe. Toutes ces bêtes me retenaient en même temps dans la distraction et l'oisiveté. Les peines de coeur venant à s'y joindre, j'essayai vainement de reprendre mes occupations littéraires. Je laissai passer une bonne partie de juin et tout le mois de juillet où je ne bougeai pas de Sienne, sans faire autre chose que quelques vers. J'achevai cependant plusieurs stances qui manquaient encore au troisième chant de mon petit poëme, et je commençai même le quatrième et dernier. L'idée de cet ouvrage, quoique souvent interrompu, repris à de longs intervalles et toujours par fragments, et sans que j'eusse aucun plan écrit, était néanmoins restée très-fortement empreinte dans mon cerveau. Ce à quoi je voulais surtout prendre garde, c'était à ne le pas faire trop long, ce qui m'eût été bien facile, si je me fusse laissé entraîner aux épisodes et aux ornements. Mais, pour en faire une oeuvre originale et assaisonnée d'une agréable teneur, la première condition, c'était d'être court. Voilà pourquoi dans ma pensée il ne devait d'abord avoir que trois chants; mais la _Revue des conseillers_ m'en déroba presque tout un, et il fallut en faire quatre. Je ne suis pas trop sûr cependant, dans mon âme et conscience, que toutes ces interruptions n'aient bien eu leur influence sur l'ensemble du poëme et qu'il n'ait l'air un peu décousu.
[Note 2: Ici, dans une note, l'aimable traducteur de M. de Reumont, M. Saint-René-Taillandier, fait allusion au même nom, donné jadis par moi, dans _Jocelyn_, au plus aimé de mes chiens célèbres.]
«Pendant que j'essayais de poursuivre ce quatrième chant, je ne cessais de recevoir et d'écrire de longues lettres; ces lettres peu à peu me remplirent d'espérance, et m'enflammèrent de plus en plus du désir de revoir bientôt mon amie. Cette possibilité devint si vraisemblable, qu'un beau jour, ne pouvant plus y tenir, je ne confiai qu'à mon ami où je voulais me rendre, et, feignant une excursion à Venise, je me dirigeai du côté de l'Allemagne. C'était le 4 août, un jour, hélas! dont le souvenir me sera toujours amer; car tandis que, content et ivre de joie, j'allai chercher la moitié de moi-même, je ne savais pas qu'en embrassant ce rare et cher ami, quand je croyais ne me séparer de lui que pour six semaines, je le quittais pour l'éternité. Je ne puis en parler, je ne puis y songer sans fondre en larmes, aujourd'hui encore après tant d'années. Mais je ne reviendrai pas sur ces larmes; aussi bien je me suis efforcé ailleurs de leur donner un libre cours.
«Me voici donc de nouveau sur les grands chemins. Je reprends ma charmante et poétique route de Pistoja à Modène, je passe comme un éclair à Mantoue, à Trente, à Inspruck, et de là par la Souabe, j'arrive à Colmar, ville de la haute Alsace, sur la rive gauche du Rhin. Près de cette ville, je retrouvai enfin celle que je demandais à tous les échos, que je cherchais partout, et dont la douce présence me manquait depuis plus de seize mois. Je fis tout ce trajet en douze jours, et j'avais beau courir, je croyais à peine changer de place. Pendant ce voyage, la veine poétique se rouvrit en moi, plus abondante que jamais, et il n'y avait guère de jour où celle qui avait sur moi plus d'empire que moi-même ne me fit composer jusqu'à trois sonnets et plus encore. J'étais tout hors de moi à la pensée que sur toute cette route chacun de mes pas rencontrait une de ses traces. J'interrogeais tout le monde, et partout j'apprenais qu'elle y était passée environ deux mois auparavant. Souvent mon coeur tournait à la joie, et alors j'essayais aussi de la poésie badine. J'écrivis, chemin faisant, un chapitre à Gori, où je lui donnais les instructions nécessaires pour la garde de mes chevaux bien-aimés; cette passion n'était chez moi que la troisième, je rougirais trop de dire la seconde, les muses, comme de raison, devant avoir le pas sur Pégase.
«Ce _chapitre_ un peu long, que j'ai placé dans la suite parmi mes poésies, est le premier et à peu près l'unique essai que j'aie tenté dans le genre de Berni, dont je crois sentir toutes les grâces et la délicatesse, quoique la nature ne me porte pas de préférence vers ce genre. Mais il ne suffit pas toujours d'en sentir les finesses pour les rendre; j'ai fait de mon mieux. J'arrivai le 16 août chez mon amie, près de qui deux mois passèrent comme un éclair. Alors me retrouvant de nouveau tout entier de coeur, d'esprit et d'âme, il ne s'était pas encore écoulé quinze jours depuis que sa présence m'avait rendu à la vie, que moi, ce même Alfieri, qui depuis deux ans n'avais pas même eu l'idée d'écrire d'autres tragédies, qui au contraire, ayant déposé le cothurne aux pieds de _Saül_, avais fermement résolu de ne jamais le reprendre, je me trouvai alors, presque sans m'en douter, avoir conçu ensemble et par force trois tragédies nouvelles: _Agis_, _Sophonisbe_ et _Myrrha_. Les deux premières m'étaient d'autres fois venues à la pensée, et je les avais toujours écartées; mais cette fois elles s'étaient si profondément fixées dans mon imagination, qu'il fallut bien en jeter l'esquisse sur le papier, avec la conviction et l'espoir que j'en resterais là. Pour ce qui est de _Myrrha_, je n'y avais jamais pensé. Ce sujet m'avait paru tout aussi peu que la Bible ou tout autre fondé sur un amour incestueux de nature à être traduit sur la scène; mais tombant par hasard, comme je lisais les _Métamorphoses_ d'Ovide, sur ce discours éloquent et vraiment divin que Myrrha adresse à sa nourrice, je fondis en larmes, et aussitôt l'idée d'en faire une tragédie passa devant mes yeux comme un éclair. Il me sembla qu'il pouvait en résulter une tragédie très-touchante et très-originale, pour peu que l'auteur eût l'art d'arranger sa fable de manière à laisser le spectateur découvrir lui-même par degré les horribles tempêtes qui s'élèvent dans le coeur embrasé et tout ensemble innocent de la pauvre Myrrha, bien plus infortunée que coupable, sans qu'elle en dît la moitié, n'osant s'avouer à elle-même, loin de la confier à personne, une passion si criminelle. En un mot, dans ma tragédie, telle que je la conçus tout d'abord, Myrrha ferait les mêmes choses qu'elle décrit dans Ovide; mais elle les ferait sans les dire. Je sentis dès le début quelle immense difficulté j'éprouverais à prolonger pendant cinq actes, sans le secours d'aucun épisode, ces fluctuations de l'âme de Myrrha, si délicates à rendre. Cette difficulté, qui ne fit alors que m'enflammer de plus en plus, et qui, lorsque ensuite je voulus développer, versifier et imprimer ma tragédie, a toujours été l'aiguillon qui m'excitait à vaincre l'obstacle, l'oeuvre achevée, je la crains, cette difficulté, et la reconnais dans toute son étendue, laissant aux autres à juger si j'ai su la surmonter complétement ou en partie, ou si elle demeure tout entière.
«Ces trois nouvelles productions tragiques allumèrent dans mon coeur l'amour de la gloire que je ne désirais plus désormais que pour la partager avec celle qui m'était plus chère que la gloire. Il y avait donc un mois environ que mes jours s'écoulaient heureux et pleins, sans qu'il s'y mêlât d'autre pensée amère que celle-ci, déjà si horrible: Un mois encore, un mois au plus, et il faudra nous séparer de nouveau. Mais, comme si la crainte de ce coup inévitable n'eût pas suffi à elle seule pour répandre une affreuse amertume sur les fugitives douceurs qu'il me restait à savourer, la fortune ennemie voulut y joindre sa dose cruelle pour me rendre plus chère encore cette éphémère consolation. Des lettres de Sienne m'annoncèrent, dans l'espace de huit jours, et la mort du jeune frère de Gori, et une maladie grave de Gori lui-même. Celles qui suivirent m'apportèrent la nouvelle de sa mort, après une maladie qui n'avait duré que huit jours. Si je ne me fusse pas trouvé auprès de mon amie en recevant ce coup si rapide et si inattendu, les effets de ma juste douleur auraient été bien plus terribles; mais, quand on a quelqu'un pour pleurer avec soi, les pleurs sont moins amers. Mon amie connaissait aussi et elle aimait tendrement ce cher François Gori. L'année d'avant, après m'avoir, comme je l'ai dit, accompagné jusqu'à Gênes, de retour de Toscane, il s'était rendu à Rome presque uniquement pour faire connaissance avec elle, et pendant son séjour, qui dura plusieurs mois, il l'avait vue constamment, et l'avait accompagnée dans ses visites de chaque jour à tous les monuments des beaux-arts, qu'il aimait lui-même passionnément, et qu'il jugeait en appréciateur éclairé. Aussi, en le pleurant avec moi, ne le pleurait-elle pas seulement pour moi, mais encore pour elle-même, sachant bien ce qu'il valait par l'expérience qu'elle venait d'en faire. Ce malheur troubla plus que je ne saurais le dire le reste du temps déjà si court que nous passâmes ensemble; et, à mesure que le terme approchait, cette nouvelle séparation me paraissait bien plus amère et plus horrible. Quand fut venu ce jour redouté, il fallut obéir au sort, et je rentrai dans de tout autres ténèbres, séparé de ma bien-aimée, sans savoir, cette fois, pour combien de temps, et privé de mon ami avec la certitude cruelle que c'était pour toujours. À chaque pas de cette même route où s'étaient dissipées en venant ma douleur et mes noires pensées, je les retrouvai au retour plus poignantes. Vaincu par la douleur, je composai peu de vers et ne fis que pleurer jusqu'à Sienne, où j'arrivai dans les premiers jours de novembre. Quelques amis de mon ami, et qui m'aimaient à cause de lui, comme moi-même je les aimais, accrurent démesurément mon désespoir, pendant ces premiers jours, en ne me servant que trop bien dans mon désir de savoir jusqu'aux moindres particularités de ce funeste accident. Tremblant, j'évitais de les entendre, et je ne cessais de les demander. Je n'allai plus demeurer, comme on peut bien le croire, dans cette maison de deuil que je n'ai plus jamais revue. À mon retour de Milan, l'année précédente, j'avais de grand coeur accepté de mon ami, et dans sa maison, un petit appartement solitaire et fort gai, et nous vivions comme deux frères.
«Cependant, sans Gori, le séjour de Sienne me devint tout d'abord insupportable; j'espérai qu'en changeant de lieux et d'objet j'allais affaiblir ma douleur sans rien perdre de sa mémoire. Dans le courant de novembre, je me transportai à Pise, décidé à y passer l'hiver, en attendant qu'un destin meilleur vînt me rendre à moi-même; car, privé de tout ce qui nourrit le coeur, je ne pouvais, en vérité, me regarder comme vivant.
«Je restai à Pise jusqu'à la fin d'août 1785, mais sans y rien écrire depuis ces notes; je me bornai seulement à faire recopier les dix tragédies imprimées et à mettre à la marge beaucoup de changements qui alors me parurent suffire. Mais quand plus tard je m'occupai de ma réimpression de Paris, je les trouvai plus qu'insuffisants, et il fallut alors en ajouter quatre fois autant pour le moins. Au mois de mai de cette même année, je me donnai à Pise le divertissement du _jeu du pont_[3], spectacle admirable, où l'antique se mêle à je ne sais quoi d'héroïque. Il s'y joignit encore une autre fête fort belle aussi dans son genre, l'_illumination_ de la ville entière, comme elle a lieu, tous les deux ans, pour la fête de saint Ranieri; ces deux fêtes furent alors célébrées ensemble, à l'occasion du voyage que le roi et la reine de Naples firent en Toscane pour y visiter le grand-duc Léopold, beau-frère de ce roi. Ma petite vanité eut alors de quoi se trouver satisfaite, car on distingua surtout mes beaux chevaux anglais qui l'emportaient en force, en beauté, sur tous ceux qu'on avait pu voir en pareille rencontre; mais, au milieu d'une jouissance si puérile et si trompeuse, je vis, à mon grand désespoir, que dans cette Italie morte et corrompue il était plus facile de se faire remarquer par des chevaux que par des tragédies.
[Note 3: «C'est une espèce de tournoi qui se célèbre encore de nos jours.» (_Note du traducteur._)]
«Sur ces entrefaites, mon amie était partie de Bologne et avait pris, au mois d'avril, la route de Paris. Décidée à ne plus retourner à Rome, elle ne pouvait se retirer nulle part plus convenablement qu'en France, où elle avait des parents, des relations, des intérêts. Après être restée à Paris jusque vers la fin du mois d'août, elle revint en Alsace, dans la même villa où nous nous étions réunis, l'année précédente. Je laisse à juger avec quelle joie, quel empressement, dès les premiers jours de septembre, je pris, pour me rendre en Alsace, la route ordinaire des Alpes Tyroliennes. Mon ami que j'avais perdu à Sienne, ma bien-aimée qui désormais allait vivre hors de l'Italie, me déterminèrent aussi à ne pas y demeurer plus longtemps. Je ne voulais pas alors, et les convenances ne le permettaient pas, m'établir à demeure aux lieux qu'elle habitait, mais je cherchai à m'en tenir éloigné le moins possible, et à n'avoir plus du moins les Alpes entre nous. Je mis donc en mouvement toute ma cavalerie qui, un mois après moi, arriva saine et sauve en Alsace, où j'avais alors rassemblé tout ce que je possédais, excepté mes livres, dont j'avais laissé à Rome la majeure partie. Mais le bonheur de cette seconde réunion ne dura et ne pouvait guère durer que deux mois, mon amie devant passer l'hiver à Paris. Au mois de décembre, je l'accompagnai jusqu'à Strasbourg, où il m'en coûta cruellement de me séparer d'elle et de la quitter une troisième fois. Elle continua sa route vers Paris, et je retournai à notre maison de campagne; j'avais le coeur bien gros, mais mon affliction cette fois n'avait plus autant d'amertume, nous étions plus près l'un de l'autre; je pouvais, sans obstacle et sans crainte de lui faire tort, tenter une excursion de son côté. L'été enfin ne devait-il pas nous réunir? Toutes ces espérances me mirent un tel baume dans le sang, et me rafraîchirent si bien l'esprit, que je me rejetai tout entier entre les bras des Muses. Pendant ce seul hiver, dans le repos et la liberté des champs, je fis plus de besogne qu'il me fût jamais arrivé d'en faire en un aussi court espace de temps. Ne penser qu'à une seule et même chose, et n'avoir à se défendre ni des distractions du plaisir, ni de celles de la douleur, rien n'abrége autant les heures et ne les multiplie davantage. À peine rentré dans ma solitude, je finis d'abord de développer l'_Agis_. Je l'avais commencé à Pise, dès le mois de décembre de l'autre année, puis, las et dégoûté de ce travail (ce qui jamais ne m'arrivait dans la composition), il ne m'avait plus été possible de continuer. Mais alors l'ayant heureusement mené à terme, je ne respirai pas que je n'eusse également développé, pendant ce même mois de décembre, la _Sophonisbe_ et la _Myrrha_. Le mois suivant, en janvier 1786, j'achevai de jeter sur le papier le second et le troisième livre du _Prince des Lettres_; je conçus et j'écrivis le dialogue de _la Vertu méconnue_. C'était un tribut que depuis longtemps je me reprochais de n'avoir point payé à la mémoire adorée de mon vénérable ami, François Gori. J'imaginai, en outre, et je développai entièrement la _mélo-tragédie_ d'_Abel_, dont je mis en vers la partie lyrique: c'était un genre nouveau, sur lequel j'aurai plus tard l'occasion de revenir, si Dieu me prête vie et me donne avec la force d'esprit nécessaire les moyens d'accomplir tout ce que je me propose d'entreprendre. Une fois revenu à la poésie, je ne quittai plus mon petit poëme que je ne l'eusse complétement terminé, y compris le quatrième chant. Je dictai ensuite, je recorrigeai, je rassemblai les trois autres qui, composés par fragments, dans l'espace de dix années, avaient, ce qu'ils ont peut-être encore, je ne sais quoi de décousu. Si grand que soit le nombre de mes défauts, ce n'est pas là celui qu'on rencontre habituellement dans mes autres compositions. J'avais à peine terminé ce poëme, que dans une de ses lettres toujours si fréquentes et si chères, mon amie, comme par hasard, me raconta qu'elle venait d'assister au théâtre à une représentation du _Brutus_ de Voltaire, et que cette tragédie lui avait plu souverainement. Moi qui avais vu représenter cette même pièce dix ans peut-être auparavant, et qui depuis l'avais complétement oubliée, je sentis aussitôt mon coeur et mon esprit se remplir d'une émulation où il entrait à la fois de la colère et du dédain, et je me dis: «Et quels _Brutus_! des _Brutus_ d'un Voltaire? J'en ferai, moi, des _Brutus_... Je les traiterai l'un et l'autre. Le temps fera voir à qui de nous il appartenait de revendiquer un tel sujet de tragédie, ou de moi, ou d'un Français, qui, né du peuple, a pendant plus de soixante et dix ans signé: _Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi._» Je n'en dis pas davantage, je n'en touchai même pas un mot dans ma réponse à mon amie, mais, sur-le-champ et avec la rapidité de l'éclair, je conçus à la fois les deux _Brutus_, tels que depuis je les ai exécutés. C'est ainsi que, pour la troisième fois, je manquai à ma résolution de ne plus faire des tragédies, et que de douze qu'elles devaient être, elles sont arrivées au nombre de dix-neuf. Je renouvelai sur le dernier _Brutus_, mais avec plus de solennité que jamais, mon serment à Apollon, et cette fois je suis à peu près sûr de ne plus le violer. J'en ai pour garants les années qui vont s'amassant sur ma tête, et tout ce qui me reste encore à faire dans un autre genre, si toutefois j'en trouve la force et le moyen.
«Je passai plus de cinq mois à cette maison de campagne, dans une continuelle effervescence d'esprit. Le matin, à peine éveillé, j'écrivais aussitôt cinq ou six pages à mon amie; je travaillais ensuite jusqu'à deux ou trois heures de l'après-midi; je montais alors à cheval ou en voiture pendant une couple d'heures; mais, au lieu de me distraire et de me reposer, ne cessant de penser soit à tels vers, soit à tel personnage, soit à telle autre chose, je fatiguais ma tête loin de la soulager. Je fis si bien que j'y gagnai au mois d'avril, un violent accès de goutte qui pour la première fois me cloua dans mon lit, où pendant quinze jours au moins il me retint immobile et souffrant, ce qui vint mettre une interruption cruelle à mes études si chaudement reprises. C'était aussi trop entreprendre que de vouloir vivre solitaire tout à la fois et occupé; je n'aurais pu y résister sans mes chevaux qui me forçaient à prendre le grand air et à faire de l'exercice. Mais, même avec mes chevaux, je ne pus supporter cette perpétuelle et incessante tension des fibres du cerveau, et si la goutte, plus sage que moi, ne fût venue y faire trêve, j'aurais fini par devenir fou ou par défaillir de faiblesse, car je dormais fort peu et ne mangeais presque plus. Toutefois, au mois de mai, grâce au repos et à une diète sévère, les forces m'étaient revenues. Mais des circonstances qui lui étaient personnelles ayant alors empêché mon amie de me rejoindre à notre maison de campagne, et me voyant condamné à soupirer encore après son retour, seule consolation que j'eusse au monde, je tombai dans un trouble d'esprit, qui pendant plus de trois mois obscurcit mon entendement. Je travaillai peu et mal jusqu'à la fin du mois d'août, où la présence tant désirée de mon amie fit évanouir tous ces maux d'une imagination mécontente et enflammée. À peine redevenu sain de corps et d'esprit, j'oubliai les douleurs de cette longue absence qui, heureusement pour moi, fut la dernière, et je me remis au travail avec passion et fureur. Vers le milieu de décembre, époque à laquelle nous partîmes ensemble pour Paris, je me trouvai avoir versifié l'_Agis_, la _Sophonisbe_ et la _Myrrha_, développé les deux _Brutus_ et composé la première de mes _Satires_. Déjà, neuf ans auparavant, j'avais à Florence tenté ce nouveau genre, j'en avais distribué les sujets, et j'avais même alors essayé d'en exécuter quelque chose. Mais, n'étant point encore assez maître de la langue et de la rime, je m'y étais rompu les cornes; et, craignant de ne pouvoir jamais y réussir, du moins pour le style et la versification, j'en avais à peu près abandonné l'idée. Mais le rayon vivifiant des yeux de mon amie me rendit alors ce qu'il fallait pour cela de courage et de hardiesse, et, m'étant de nouveau mis à l'oeuvre, je crus qu'il pourrait m'être donné d'entrer dans la carrière, sinon de la parcourir. Je fis aussi, avant de partir pour Paris, une revue générale de mes poésies, dictées et achevées en grande partie, et je m'en trouvai un bon nombre, trop peut-être.»
VII.
On voit poindre, dans ce mot sur le _Brutus_ de Voltaire, la première jalousie d'Alfieri contre la littérature des Français; on la retrouve dans la suite de ce chapitre.
«Avec tout cela, écrit-il, inébranlable dans ma conviction du beau et du vrai, j'aime mieux (et je saisis toutes les occasions de renouveler à cet égard ma profession de foi), j'aime beaucoup mieux encore écrire dans une langue presque morte et pour un peuple mort, et me voir enseveli moi-même de mon vivant, que d'écrire dans ces langues sourdes et muettes, le français ou l'anglais, quoique leurs armées et leurs canons les mettent à la mode; plutôt mille fois des vers italiens, pour peu qu'ils soient bien tournés, même à la condition de les voir pour un temps ignorés, méprisés, non compris, que des vers français ou anglais, ou dans tout autre jargon en crédit, lors même que, lus aussitôt par tout le monde, ils pourraient m'attirer les applaudissements et l'admiration de tous. Est-ce donc la même chose de faire résonner pour ses propres oreilles les nobles et mélodieuses cordes de la harpe, encore que personne ne vous écoute, ou de souffler dans une vile cornemuse, quand toute une multitude d'auditeurs aux longues oreilles devrait vous étourdir de ses acclamations solennelles?»
Son méprisable recueil d'épigrammes grossières et d'invectives de collége, intitulé _Misogallo_ (haine aux Français), va confirmer bientôt ces impressions _antinationales_.
Après ces seize mois de bonheur caché, libres de leur séjour et de leur vie, les deux amants partirent enfin pour Paris.
«Dès que nous fûmes à Paris, où l'engagement pris de mon édition commencée me faisait une nécessité de me fixer à demeure, je cherchai une maison, et j'eus le bonheur d'en trouver une très-tranquille et très-gaie, isolément située sur le boulevard neuf du faubourg Saint-Germain, au bout de la rue du Mont-Parnasse. J'y avais une fort belle vue, un air excellent et la solitude des champs.»