Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 18

Chapter 183,916 wordsPublic domain

En vain leurs mortelles compagnes Les comblaient de baisers de miel: Ils erraient seuls par les campagnes, Et montaient, de nuit, les montagnes, Pour revoir de plus près le Ciel;

Et si, plus prompt que la tempête, Un Ange pur, au rameau d'or, Vers un monde ou vers un prophète Volait, rasant du pied la tête Ou de l'Horeb ou du Thabor,

Au noble exilé de sa race Il lançait vite un mot d'adieu, Et, tout suivant des yeux sa trace, L'autre espérait qu'un mot de grâce Irait jusqu'au trône de Dieu.

Que vouliez-vous répondre à ces vers, si ce n'est aimer? Aussi je vous aimais d'une amitié plus tendre que toutes mes amitiés d'enfance.

Vous souvenez-vous de ces heures intimes et bien à nous, où j'allais le matin vous prendre dans votre petit appartement des environs du Luxembourg, vous enlever à votre mère et vous entraîner pour marcher, causer, rêver dans ce jardin adjacent des Capucins, qu'on commençait seulement à niveler pour agrandir le Jardin Royal? Que de confidences amicales et poétiques ne nous sommes-nous pas faites? Que cette longue allée qui suivait de son parapet les terrains fangeux des Capucins n'a entendu de ces confidences de nos âmes, qui sont les pressentiments de hautes actions ou de poésie en faits! Vous étiez plus doux, plus modeste, plus triste que moi dans vos perspectives! Il y avait plus de silence, de résignation, de spiritualisme dans votre attitude que dans la mienne; mon vers avait plus d'écume que le vôtre! J'étais plus âgé et moins lettré que vous; ma poésie ne dépassait pas, dans son ambition, les années où je n'avais qu'elle pour occuper et pour évaporer mes longs loisirs; mais vous vous en souvenez, et, je l'avoue, je rêvais autre chose dès cette époque que des mots cadencés et des soupirs mélodieux! Je croyais me sentir plein d'éloquence à une tribune, mon idéal d'alors, et plein d'héroïsme en face des tyrannies ou des multitudes. D'une main je lançais un peuple, de l'autre main je découvrais ma poitrine et je réprimais une populace victorieuse et domptée, puis je retombais sans me plaindre dans l'humiliation de la misère ou dans le sang de mon échafaud; le plus grand des bonheurs n'est-ce pas l'échafaud pour l'innocent? Mon plus beau rêve fut toujours celui-là! Ce ne fut pas ma faute si je ne l'obtins pas en 1848. Vous avez lu peut-être, quelques années après 1830, et bien des années avant 1848, la prophétie bien imprévoyable alors de lady Stanhope, pendant une nuit d'entretien avec elle dans les solitaires roches de Djioû, où elle me dit: «Je ne sais pas au juste ce qui vous attend à votre retour en Europe, mais quelque chose de grand vous y attend; vous y retournerez, vous y jouerez un rôle élevé mais court, vous rendrez service à vos compatriotes et à l'Europe, puis vous reviendrez chercher un asile comme moi en Syrie, au pic du Liban ou du Taurus. Voilà ce que je vois comme je vous vois: mais derrière ce tronçon de votre existence, ne me demandez plus rien, je n'y vois plus!»

Ceci fut dit en 1832, et imprimé en 1833; dix-sept ans avant les événements de 1848.

Ces éventualités du destin étaient déjà loin dans mes songes. L'homme a des rapports plus multiples et plus lointains qu'il ne pense avec l'avenir. Les prophéties sont naturelles, plus que surnaturelles. Retirez-vous comme lady Stanhope, dans la solitude d'un monde désert, regardez le monde qui passe, et qu'un jeune homme vous apparaisse tout à coup dans une nuit de surprise et d'anxiété; causez une nuit entière avec lui, et vous verrez tout à coup le point de conjonction et la destinée de cet homme avec la destinée de son pays: sauf la date que Dieu s'est réservée, parce que les révolutions sont des horloges détraquées qui avancent ou qui retardent par une circonstance inappréciable à nos faibles intelligences. De même que, dans ce monde matinal, on voit de loin un objet qui s'avance, de même, dans le monde moral, on voit de loin celui qui doit les modifier. Ce n'est point prédire un événement qui n'est pas; c'est dire les rapports de l'homme existant avec l'événement qui n'est pas encore. Ce n'est pas prédiction, c'est prescience.

XII.

Peu de choses, dans le cours agité de ma vie, m'ont laissé pour un homme de plus attrayants souvenirs que ces conversations avec vous et notre époque, qu'on peut appeler notre âge d'innocence. Il y avait en vous tout ce qui séduit, tout ce qui attache, tout ce qui charme le plus; je ne sais quel demi-mystère qui laisse deviner ce qu'on n'a pas interrogé. Vous n'aviez fait encore que peu de poésies, mais ces poésies révélaient un homme entièrement nouveau. Je jouissais de vous en mon particulier comme d'une découverte. Les vers de Joseph Delorme étaient le présage de quelque chose d'inconnu. Je vous quittai avec douleur quand il me fallut aller rejoindre mon poste diplomatique hors de France; mais l'idée ne me vint jamais de chercher à vous engager dans cette même carrière positive ou dans une autre. J'aurais cru vous profaner en vous utilisant. Vous me paraissez de ces êtres qui vivent de parfums et non de pain. Je partis.

XIII.

C'est alors, je crois, que vous vous liâtes par l'admiration avec Victor Hugo, seule manière de se lier avec lui; votre liaison eut tous les caractères d'une passion; vous ne quittiez plus la maison; vous étiez comme ces jeunes Orientaux qui ont besoin de diviniser ce qu'ils admirent, et de pousser leur amour jusqu'à une servitude volontaire qui les identifie avec leur idole. Cela dura longtemps, je crois; mais j'en ignore les détails et la fin. Quand je rentrai en France, vous étiez redevenu vous-même. Il vous fallait un Dieu pour ami. Je pense, sans le savoir à fond, que Chateaubriand vieilli, dégoûté, malheureux, consolant et consolé auprès de madame Récamier, devint le vôtre. Cette illustration des grâces d'un siècle était devenue un digne débris de votre culte; c'est là du moins que je vous retrouvai, c'est-à-dire avec Ballanche, les deux Deschamps, Vigny, madame Émile de Girardin, Brifaut, chez madame Récamier, régnant par l'attrait universel sur l'universalité des talents. Je ne voyais pas M. de Chateaubriand, je n'avais fait que lui être présenté comme diplomate pendant qu'il gouvernait notre diplomatie. J'en avais été reçu assez froidement; je n'insistai pas. Je l'admirais comme écrivain d'imagination, comme homme je l'honorais moins. Nos deux ombres ne se mêlèrent pas sur la muraille du même salon. Quant à vous, jeune entre ces deux vieillards, serviteur empêché de ces deux faiblesses, vous me parûtes un jeune Grec dévoué par bon goût à la vieillesse et au génie, entre Platon vieilli et une belle ombre d'Athénienne, recueillant sur les lèvres d'un siècle mourant les traditions du passé et les secrets de l'avenir. Au milieu de cette cour un peu surannée, vous aviez le beau rôle, fidélité désintéressée au passé, affection compatissante au présent, foi muette dans un mystérieux inconnu qui s'approchait sans dire son nom. Je ne vous admirais pas moins là que dans nos premières années.

XIV.

Faisiez-vous des vers encore? faisiez-vous de la prose? faisiez-vous les deux? Je ne pus le discerner; je vous retrouvai plus retiré encore que jamais dans le même logement de philosophe sur un petit jardin, ombre de la campagne aux environs du Luxembourg, dans le sein de la même mère.

Bien qu'enthousiasmé un moment avec Hugo par la révolution avortée de 1830, vous n'aviez pas voulu des dépouilles; vous me paraissiez peu ami du gouvernement amphibie, qui cherchait à faire accepter ses faveurs pour montrer à la France honnête d'illustres partisans; vous écriviez contre lui, dit-on, dans des journaux dont les rancunes étaient devenues de l'antipathie. Vous aviez l'air pauvre, de cette pauvreté fière parce qu'elle est volontaire et ne se laisse ni caresser ni acheter. Vous avez toujours cette fine et douce expression intelligente et ces beaux cheveux blonds de notre jeunesse retombant en arrière comme une cascatelle du génie; mais une redingote d'un drap sombre râpée, et dont les pans battaient les talons des souliers à la _Dupin_, un chapeau aux ailes usées et battues, désavouaient toute prétention à l'élégance extérieure, et n'en montraient que dans l'esprit.

Quoique votre enthousiasme momentané pour la révolution de 1830 eût dépassé un peu mon humeur contre cette usurpation de famille, je vous aimai ainsi: tout sied à la supériorité, même la déchéance extérieure; l'homme négligé relève le costume. Achète un habit, fais retaper ton chapeau, ressemeler tes souliers, relève ton front, tu seras Alcibiade quand tu voudras! Laisse-toi prendre pour un indigent, tu portes en toi ta richesse si tu ne dois rien à personne!

XV.

Mais voilà sous ma main un second volume de poésies, intitulé les _Consolations_, qui me donne à peu près le secret de cette vie mystérieuse et séquestrée du monde. Ce volume parut à peu près en ce temps-là. Excusez-moi sur l'exactitude des dates; je ne tiens pas registre de mes impressions, mais j'en tiens mémoire dans mon coeur.

Voici ce que vous en dites en 1863, en les réimprimant pour vous et pour nous:

«Je continue et j'achève, dans un court loisir qui m'est accordé, cette publication de mes Poésies sous leur forme dernière. Ceci en est la seconde partie, qui se distingue de _Joseph Delorme_ par l'accent et par un certain caractère d'élévation ou de pureté. Si l'on cherchait le lien, le point d'union ou d'embranchement des deux recueils, j'indiquerais la pièce de _Joseph Delorme_:

Toujours je la connus pensive et sérieuse...

comme celle d'où est née et sortie, en quelque sorte, cette nouvelle veine plus épurée. C'est ce côté que je n'avais qu'atteint et touché dans _Joseph Delorme_, qui se trouve développé dans les _Consolations_.

«Nous avons presque tous en nous un homme double. Saint Paul l'a dit, Racine l'a chanté. «Je connais ces deux hommes en moi,» disait Louis XIV. Buffon les a admirablement décrits dans l'espèce de guerre morale qu'ils se livrent l'un à l'autre. Moi aussi, me sentant double, je me suis dédoublé, et ce que j'ai donné dans les _Consolations_ était comme une seconde moitié de moi-même, et qui n'était pas la moins tendre. Mais, devenu trop différent avec les années, il ne m'appartient aujourd'hui ni de la juger, cette moitié du moi d'alors, ni même d'essayer de la définir. Je dirai seulement, au point de vue littéraire, que les _Consolations_ furent celui de mes recueils de poésies qui obtint, auprès du public choisi de ce temps-là, ce qui ressemblait le plus à un succès véritable; on m'accusera d'en avoir réuni les preuves et témoignages dans un petit chapitre-appendice. Bayle a remarqué que chaque auteur a volontiers son époque favorite, son moment plus favorable que les autres, et qui n'est pas toujours très-éloigné de son coup d'essai. Pour moi, quoique ma vie littéraire déjà si longue, et, pour ainsi dire, étendue sur un trop large espace, me laisse peu le plaisir des perspectives, il en a été cependant ainsi pendant un assez long temps; et quand je m'arrêtais pour regarder en arrière, il me semblait que c'était en 1829, à la date où j'écrivais les _Consolations_, que j'aimais le plus à me retrouver, et qu'il m'eût été le plus agréable aussi qu'on cherchât de mes nouvelles. Je le dis de souvenir plutôt que par un sentiment actuel et présent; car à l'heure où j'écris ces lignes, engagé plus que jamais dans la vie critique active, je n'ai plus guère d'impression personnelle bien vive sur ce lointain passé.

«Ce 16 juin 1862.»

À VICTOR H.

«Mon ami, ce petit livre est à vous; votre nom s'y trouve à presque toutes les pages; votre présence ou votre souvenir s'y mêle à toutes mes pensées. Je vous le donne, ou plutôt je vous le rends; il ne se serait pas fait sans vous. Au moment où vous vous lancez pour la première fois dans le bruit et dans les orages du drame, puissent ces souvenirs de vie domestique et d'intérieur vous apporter un frais parfum du rivage que vous quittez! Puissent-ils, comme ces chants antiques qui soutenaient le guerrier dans le combat, vous retracer l'image adorée du foyer, des enfants et de l'épouse!

«Pétrarque, ce grand maître dans la science du coeur et dans le mystère de l'amour, a dit au commencement de son _Traité sur la Vie solitaire_: «Je crois qu'une belle âme n'a de repos ici-bas à espérer qu'en Dieu, qui est notre fin dernière; qu'en elle-même et en son travail intérieur; et qu'en une âme amie, qui soit sa soeur par la ressemblance.» C'est aussi la pensée et le résumé du petit livre que voici:

«Lorsque, par un effet des circonstances dures où elle est placée, ou par le développement d'un germe fatal déposé en elle, une âme jeune, ardente, tournée à la rêverie et à la tendresse, subit une de ces profondes maladies morales qui décident de sa destinée; si elle y survit et en triomphe; si, la crise passée, la liberté humaine reprend le dessus et recueille ses forces éparses, alors le premier sentiment est celui d'un bien-être intime, délicieux, vivifiant, comme après une angoisse ou une défaillance. On rouvre les yeux au jour; on essuie de son front sa sueur froide; on s'abandonne tout entier au bonheur de renaître et de respirer. Plus la réflexion commence: on se complaît à penser qu'on a plongé plus avant que bien d'autres dans le Puits de l'abîme et dans la Cité des douleurs; on a la mesure du sort; on sait à fond ce qui en est de la vie, et ce que peut saigner de sang un coeur mortel. Qu'aurait-on désormais à craindre d'inconnu et de pire? Tous les maux humains ne se traduisent-ils pas en douleurs? Toutes les douleurs poussées un peu loin ne sont-elles pas les mêmes? On a été englouti un moment par l'Océan; on a rebondi contre le roc comme la sonde, ou bien on a rapporté du gravier dans ses cheveux; et, sauvé du naufrage, ne quittant plus de tout l'hiver le coin de sa cheminée, on s'enfonce des heures entières en d'inexprimables souvenirs. Mais ce calme, qui est dû surtout à l'absence des maux et à la comparaison du présent avec le passé, s'affaiblit en se prolongeant, et devient insuffisant à l'âme; il faut, pour achever sa guérison, qu'elle cherche en elle-même et autour d'elle d'autres ressources plus durables. L'étude d'abord semble lui offrir une distraction pleine de charme et puissante avec douceur; mais la curiosité de l'esprit, qui est le mobile de l'étude, suppose déjà le sommeil du coeur plutôt qu'elle ne le procure; et c'est ici le coeur qu'il s'agit avant tout d'apaiser et d'assoupir. Et puis ces sciences, ces langues, ces histoires qu'on étudierait, contiennent au gré des âmes délicates et tendres trop peu de suc essentiel sous trop d'écorces et d'enveloppes; une nourriture exquise et pulpeuse convient mieux aux estomacs débiles. La poésie est une nourriture par excellence, et de toutes les formes de poésie, la forme lyrique plus qu'aucune autre, et de tous les genres de poésie lyrique, le genre rêveur, personnel, l'élégie ou le roman d'analyse en particulier. On s'y adonne avec prédilection; on s'en pénètre; c'est un enchantement; et, comme on se sent encore trop voisin du passé pour le perdre de vue, on essaye d'y jeter ce voile ondoyant de poésie qui fait l'effet de la vapeur bleuâtre aux contours de l'horizon. Aussi la plupart des chants que les âmes malades nous ont transmis sur elles-mêmes datent-ils déjà de l'époque de convalescence; nous croyons le poëte au plus mal, tandis que souvent il touche à sa guérison; c'est comme le bruit que fait dans la plaine l'arme du chasseur, et qui ne nous arrive qu'un peu de temps après que le coup a porté. Cependant, convenons-en, l'usage exclusif et prolongé d'une certaine espèce de poésie n'est pas sans quelque péril pour l'âme; à force de refoulement intérieur et de nourriture subtile, la blessure à moitié fermée pourrait se rouvrir: il faut par instants à l'homme le mouvement et l'air du dehors; il lui faut autour de lui des objets où se poser; et quel convalescent surtout n'a besoin d'un bras d'ami qui le soutienne dans sa promenade et le conduise sur la terrasse au soleil?

«L'amitié, ô mon ami, quand elle est ce qu'elle doit être, l'union des âmes, a cela de salutaire, qu'au milieu de nos plus grandes et de nos plus désespérées douleurs, elle nous rattache insensiblement et par un lien invisible à la vie humaine, à la société, et nous empêche, en notre misérable frénésie, de nier, les yeux fermés, tout ce qui nous entoure. Or, comme l'a dit excellemment M. Ballanche, «toutes les pensées d'existence et d'avenir se tiennent; pour croire à la vie qui doit suivre celle-ci, il faut commencer par croire à cette vie elle-même, à cette vie passagère.» Le devoir de l'ami clairvoyant envers l'ami infirme consiste donc à lui ménager cette initiation délicate qui le ramène d'une espérance à l'autre; à lui rendre d'abord le goût de la vie; à lui faire supporter l'idée de lendemain; puis, par degrés, à substituer pieusement dans son esprit, à cette idée vacillante, le désir et la certitude du lendemain éternel. Mais indiquer ce but supérieur et divin de l'amitié, c'est assez reconnaître que sa loi suprême est d'y tendre sans cesse, et qu'au lieu de se méprendre à ses propres douceurs, au lieu de s'endormir en de vaines et molles complaisances, elle doit cheminer, jour et nuit, comme un guide céleste, entre les deux compagnons qui vont aux mêmes lieux. Toute autre amitié que celle-là serait trompeuse, légère, bonne pour un temps, et bientôt épuisé; elle mériterait qu'on lui appliquât la parole sévère du saint auteur de l'_Imitation_: «Noli confidere super amicos et proximos, nec in futurum tuam differas salutem, quia citius obliviscentur tui homines quam æstimas.» Il ne reste rien à dire, après saint Augustin, sur les charmes décevants et les illusions fabuleuses de l'amitié humaine. À la prendre de ce côté, je puis répéter devant vous, ô mon ami, que l'amitié des hommes n'est pas sûre, et vous avertir de n'y pas trop compter. Il est doux sans doute, il est doux, dans le calme des sens, dans les jouissances de l'étude et de l'art, «de causer entre amis, de s'approuver avec grâce, de se complaire en cent façons; de lire ensemble d'agréables livres; de discuter parfois sans aigreur, ainsi qu'un homme qui délibère avec lui-même, et par ces contestations rares et légères de relever un peu l'habituelle unanimité de tous les jours. Ces témoignages d'affection qui, sortis du coeur de ceux qui s'entr'aiment, se produisent au dehors par la bouche, par la physionomie, par les yeux et par mille autres démonstrations de tendresse, sont comme autant d'étincelles de ce feu d'amitié qui embrase les âmes et les fond toutes en une seule[21].» Mais si vous tenez à ce que ce feu soit durable, si vous ne pouvez vous faire à l'idée d'être oublié un jour de ces amis si bons, ô Vous, qui que vous soyez, ne mourez pas avant eux; car cette sorte d'amitié est tellement aimable et douce qu'elle-même bientôt se console elle-même, et que ce qui reste comble aisément le vide de ce qui n'est plus; la pensée des amis morts, quand par hasard elle s'élève, ne fait que mieux sentir aux amis vivants la consolation d'être ensemble, et ajoute un motif de plus à leur bonheur.

[Note 21: S. AUG., _Conf._, liv. IV, ch. 8.]

«Si vous êtes humble, obscur, mais tendre et dévoué, et que vous ayez un ami sublime, ambitieux, puissant, qui aime et obtienne la gloire et l'empire, aimez-le, mais n'en aimez pas trop un autre, car cette sorte d'amitié est absolue, jalouse, impatiente de partage; aimez-le, mais qu'un mot équivoque, lâché par vous au hasard, ne lui soit pas reporté envenimé par la calomnie; car ni tendresse à l'épreuve, ni dévouement à mourir mille fois pour lui, ne rachèteront ce mot insignifiant qui aura glissé dans son coeur.

«Si votre ami est beau, bien fait, amoureux des avantages de sa personne, ne négligez pas trop la vôtre; gardez-vous qu'une maladie ne vous défigure, qu'une affliction prolongée ne vous détourne des soins du corps; car cette sorte d'amitié, qui vit de parfums, est dédaigneuse, volage, et se dégoûte aisément.

«Si vous avez un ami riche, heureux, entouré des biens les plus désirables de la terre, ne devenez ni trop pauvre, ni trop délaissé du monde, ni malade sur un lit de douleurs; car cet ami, tout bon qu'il sera, vous ira visiter une fois ou deux, et la troisième il remarquera que le chemin est long, que votre escalier est haut et dur, que votre grabat est infect, que votre humeur a changé; et il pensera, en s'en revenant, qu'il y a au fond de cette misère un peu de votre faute, et que vous auriez bien pu l'éviter; et vous ne serez plus désormais pour lui, au sein de son bonheur, qu'un objet de compassion, de secours, et peut-être un sujet de morale.

«Si, malheureux vous-même, vous avez un ami plus malheureux que vous, consolez-le, mais n'attendez pas de lui consolation à votre tour; car, lorsque vous lui raconterez votre chagrin, il aura beau animer ses regards et entr'ouvrir ses lèvres comme s'il écoutait, en vous répondant il ne répondra qu'à sa pensée, et sera intérieurement tout plein de lui-même.

«Si vous aimez un ami plus jeune que vous, que vous le cultiviez comme un enfant, et que vous lui aplanissiez le chemin de la vie, il grandira bientôt; il se lassera d'être à vous et par vous, et vous le perdrez. Si vous aimez un ami plus vieux, qui, déjà arrivé bien haut, vous prenne par la main et vous élève, vous grandirez rapidement, et sa faveur alors vous pèsera, ou vous lui porterez ombrage.

«Que sont devenus ces amis du même âge, ces frères en poésie, qui croissaient ensemble, unis, encore obscurs, et semblaient tous destinés à la gloire! Que sont devenus ces jeunes arbres réunis autrefois dans le même enclos? Ils ont poussé, chacun selon sa nature; leurs feuillages, d'abord entremêlés agréablement, ont commencé de se nuire et de s'étouffer: leurs têtes se sont entre-choquées dans l'orage; quelques-uns sont morts sans soleil; il a fallu les séparer, et les voilà maintenant, bien loin les uns des autres, verts sapins, châtaigniers superbes, au front des coteaux, au creux des vallons, ou saules éplorés au bord des fleuves.

«La plupart des amitiés humaines, même des meilleures, sont donc vaines et mensongères, ô mon ami; et c'est à quelque chose de plus intime, de plus vrai, de plus invariable, qu'aspire une âme dont toutes les forces ont été brisées et qui a senti le fond de la vie. L'amitié qu'elle implore, et en qui elle veut établir sa demeure, ne saurait être trop pure et trop pieuse, trop empreinte d'immortalité, trop mêlée à l'invisible et à ce qui ne change pas; vestibule transparent, incorruptible, au seuil du Sanctuaire éternel; degré vivant, qui marche et monte avec nous, et nous élève au pied du saint Trône. Tel est, mon Ami, le refuge heureux que j'ai trouvé en votre âme. Par vous, je suis revenu à la vie du dehors, au mouvement de ce monde, et de là, sans secousse, aux vérités les plus sublimes. Vous m'avez consolé d'abord, et ensuite vous m'avez porté à la source de toute consolation; car vous l'avez vous-même appris dès la jeunesse, les autres eaux tarissent, et ce n'est qu'aux bords de cette Siloé céleste qu'on peut s'asseoir pour toujours et s'abreuver:

Voici la vérité qu'au monde je révèle: Du Ciel dans mon néant je me suis souvenu: Louez Dieu! La brebis vient quand l'agneau l'appelle; J'appelais le Seigneur, le Seigneur est venu.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous avez dans le port poussé ma voile errante; Ma tige a reverdi de séve et de verdeur; Seigneur, je vous bénis! à ma lampe mourante Votre souffle vivant a rendu sa splendeur.