Cours familier de Littérature - Volume 17
Part 17
* * * * *
Enfant, je suis Milton! relève ton courage; N'use point ta jeunesse à sécher dans le deuil; Il est pour les humains un plus noble partage Avant de descendre au cercueil!
Abandonne la plainte à la vierge abusée, Qui, sur ses longs fuseaux se pâmant à loisir, Dans de vagues élans se complaît, amusée Au récit de son déplaisir.
Brise, brise, il est temps, la quenouille d'Alcide; Achille, loin de toi cette robe aux longs plis! Renaud, ne livre plus aux guirlandes d'Armide Tes bras trop longtemps amollis.
Tu rêves, je le sais, le laurier des poëtes; Mais Pétrarque et le Dante ont-ils toujours rêvé En ces temps où luisait, dans leurs nuits inquiètes, Des partis le glaive levé?
Et moi, rêvais-je alors qu'Albion en colère, Pareille à l'Océan qui s'irrite et bondit, Loin d'elle rejetait la race impopulaire Du tyran qu'elle avait maudit?
Il fallut oublier les mystiques tendresses, Et les sonnets d'amour dits à l'écho des bois; Il fallut, m'arrachant à mes douces tristesses, Corps à corps combattre les rois.
Éden, suave Éden, berceau des frais mystères, Pouvais-je errer en paix dans tes bosquets pieux, Quand Albion pleurait, quand le cri de mes frères Avec leur sang montait aux cieux?
Je croyais voir alors l'Ange à la torche sainte: Terrible, il me chassait du divin paradis, Et, debout à la porte, il en gardait l'enceinte, Ainsi qu'il la garda jadis.
Sur moi, quand je fuyais, il secoua sa flamme; Sion, quel chaste amour en moi fut allumé! Dans tes embrassements je répandis mon âme, De Sion enfant bien-aimé.
Sur Sion qui gémit la voix du Seigneur gronde; Il vient la consoler par ces terribles sons; Silence aux flots des mers, aux entrailles du monde! Silence aux profanes chansons!
Non, la lyre n'est pas un jouet dans l'orage; Le poëte n'est pas un enfant innocent, Qui bégaye un refrain et sourit au carnage Dans les bras de sa mère en sang.
Avant qu'à ses regards la patrie immolée Dans la poussière tombe, elle l'a pour soutien: Par le glaive il la sert, quand sa lyre est voilée; Car le poëte est citoyen.
--Ainsi parlait Milton; et ma voix plus sévère, Par degrés élevant son accent jusqu'au sien, Après lui murmurait: «Oui, la France est ma mère, Et le poëte est citoyen.»
«Tout ce discours de Milton révèle assez quelle fièvre patriotique fermentait au coeur de Joseph, et combien les souffrances du pays ajoutèrent aux siennes propres, tant que la cause publique fut en danger. C'était le seul sentiment assez fort pour l'arracher aux peines individuelles, et il en a consacré, dans quelques pièces, l'expression amère et généreuse. Plus d'un motif nous empêche, comme bien l'on pense, d'être indiscret sur ce point. À une époque d'ailleurs où les haines s'apaisent, où les partis se fondent, et où toutes les opinions honnêtes se réconcilient dans une volonté plus éclairée du bien, les réminiscences de colère et d'aigreur seraient funestes et coupables, si elles n'étaient avant tout insignifiantes. Joseph le sentait mieux que personne. Il vécut assez pour entrevoir l'aurore de jours meilleurs, et pour espérer en l'avenir politique de la France. Avec quel attendrissement grave et quel coup d'oeil mélancolique jeté sur l'humanité, sa mémoire le reportait alors aux orages des derniers temps! En nous parlant de cette Révolution dont il adorait les principes et dont il admirait les hommes, combien de fois il lui arrivait de s'écrier avec lord Ormond dans _Cromwell_:
Triste et commun effet des troubles domestiques! À quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques? Combien doivent leur faute à leur sort rigoureux, Et combien semblent purs qui ne furent qu'heureux!
Et qu'il enviait au divin poëte d'avoir pu dire, parlant à sa lyre tant chérie:
Des partis l'haleine glacée Ne t'inspira point tour à tour: Aussi chaste que la pensée, Nul souffle ne t'a caressée, Excepté celui de l'amour!
«Par ses goûts, ses études et ses amitiés, surtout à la fin, Joseph appartenait d'esprit et de coeur à cette jeune école de poésie qu'André Chénier légua au dix-neuvième siècle du pied de l'échafaud, et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Émile Deschamps, et dix autres après eux, ont recueilli, décoré, agrandi le glorieux héritage. Quoiqu'il ne se soit jamais essayé qu'en des peintures d'analyse sentimentale et des paysages de petite dimension, Joseph a peut-être le droit d'être compté à la suite, loin, bien loin de ces noms célèbres. S'il a été sévère dans la forme, et pour ainsi dire religieux dans la facture; s'il a exprimé au vif et d'un ton franc quelques détails pittoresques ou domestiques jusqu'ici trop dédaignés; s'il a rajeuni ou refrappé quelques mots surannés ou de basse bourgeoisie, exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique; si enfin il a constamment obéi à une inspiration naïve et s'est toujours écouté lui-même avant de chanter, on voudra bien lui pardonner peut-être l'individualité et la monotonie des conceptions, la vérité un peu crue, l'horizon un peu borné de certains tableaux; du moins son passage ici-bas dans l'obscurité et dans les pleurs n'aura pas été tout à fait perdu pour l'art: lui aussi, il aura eu sa part à la grande oeuvre, lui aussi il aura apporté sa pierre toute taillée au seuil du temple; et peut-être sur cette pierre, dans les jours à venir, on relira quelquefois son nom.
«Paris, février 1829.»
IX.
Comme de juste, les premiers vers de Joseph Delorme ou de vous étaient amoureux. L'amour est l'aurore de la nature. Qui n'aime pas ne voit rien. Jusqu'à ce que ce soleil du coeur se lève, tout est ténèbre et par conséquent tout est froid. Les plus grands poëtes sont ceux qui ont le plus aimé de l'amour de l'âme. Voici comment vous aimiez, c'est-à-dire comment vous chantiez votre premier air: c'était chaste, par conséquent amoureux, car là, la chasteté n'est que le respect de ce qu'on aime.
PREMIER AMOUR.
Printemps, que me veux-tu? Pourquoi ce doux sourire, Ces fleurs dans tes cheveux et ces boutons naissants? Pourquoi dans les bosquets cette voix qui soupire, Et du soleil d'avril ces rayons caressants?
Printemps si beau, ta vue attriste ma jeunesse; De biens évanouis tu parles à mon coeur; Et d'un bonheur prochain ta riante promesse M'apporte un long regret de mon premier bonheur.
Un seul être pour moi remplissait la nature; En ses yeux je puisais la vie et l'avenir; Au musical accent de sa voix calme et pure, Vers un plus frais matin je croyais rajeunir.
Oh! combien je l'aimais! et c'était en silence! De son front virginal arrosé de pudeur, De sa bouche où nageait tant d'heureuse indolence, Mon souffle aurait terni l'éclatante candeur.
Par instants j'espérais. Bonne autant qu'ingénue, Elle me consolait du sort trop inhumain; Je l'avais vue un jour rougir à ma venue, Et sa main par hasard avait touché ma main.
Que de fois, étalant une robe nouvelle, Naïve, elle appela mon regard enivré, Et sembla s'applaudir de l'espoir d'être belle, Préférant le ruban que j'avais préféré!
Ou bien, si d'un pinceau la légère finesse Sur l'ovale d'ivoire avait peint ses attraits, Le velours de sa joue, et sa fleur de jeunesse, Et ses grands sourcils noirs couronnant tous ses traits:
Ah! qu'elle aimait encor, sur le portrait fidèle Que ses doigts blancs et longs me tenaient approché, Interroger mon goût, le front vers moi penché, Et m'entendre à loisir parler d'elle près d'elle!
Un soir, je lui trouvai de moins vives couleurs: Assise, elle rêvait: sa paupière abaissée Sous ses plis transparents dérobait quelques pleurs; Son souris trahissait une triste pensée.
Bientôt elle chanta; c'était un chant d'adieux. Oh! comme, en soupirant la plaintive romance, Sa voix se fondait toute en pleurs mélodieux, Qui, tombés en mon coeur, éteignaient l'espérance!
Le lendemain un autre avait reçu sa foi. Par le voeu de ta mère à l'autel emmenée, Fille tendre et pieuse, épouse résignée, Sois heureuse par lui, sois heureuse sans moi!
Mais que je puisse au moins me rappeler tes charmes; Que de ton souvenir l'éclat mystérieux Descende quelquefois au milieu de mes larmes, Comme un rayon de lune, un bel Ange des cieux!
Qu'en silence adorant ta mémoire si chère, Je l'invoque en mes jours de faiblesse et d'ennui; Tel en sa soeur aînée un frère cherche appui, Tel un fils orphelin appelle encor sa mère.
Puis vient une série de pièces en vers où respire un souffle à la fois antique et moderne. Quelque chose de Virgile et d'André Chénier.
Mais une pièce étrange, et cependant au fond très-originale, très-belle et très-triste, intitulée les _Rayons jaunes_, attira sur ce remarquable volume les regards et les moqueries des critiques du temps. Je n'étais pas critique alors, je n'étais que sensible. Je me souviens que les _Rayons jaunes_, cette nuance non encore caractérisée du soir dans nos villes ou dans nos étages élevés de nos chambres à la campagne, me frappa comme une nouveauté des yeux, du coeur, de l'expression, et m'arracha des larmes. Je me dis: Voilà un jeune homme qui s'attache trop à un détail, mais le détail est pittoresque, et son expression restera dans le dictionnaire de nos tristesses. J'ai mille fois senti ces rayons jaunes. Je n'aurais pas osé les décrire, ce jeune homme est plus poëte que moi! du premier coup il déchire le voile des fausses convenances, et pénètre dans la nature vraie comme un conquérant dans son domaine.
LES RAYONS JAUNES.
Lurida præterea fiunt quæcumque...
LUCRÈCE, liv. IV.
Les dimanches d'été, le soir, vers les six heures, Quand le peuple empressé déserte ses demeures Et va s'ébattre aux champs, Ma persienne fermée, assis à ma fenêtre, Je regarde d'en haut passer et disparaître Joyeux bourgeois, marchands,
Ouvriers en habits de fête, au coeur plein d'aise; Un livre est entr'ouvert, près de moi, sur ma chaise: Je lis ou fais semblant; Et les jaunes rayons que le couchant ramène, Plus jaunes ce soir-là que pendant la semaine, Teignent mon rideau blanc.
J'aime à les voir percer vitres et jalousies; Chaque oblique sillon trace à ma fantaisie Un flot d'atomes d'or; Puis, m'arrivant dans l'âme à travers la prunelle, Ils redorent aussi mille pensers en elle, Mille atomes encor.
Ce sont des jours confus dont reparaît la trame, Des souvenirs d'enfance, aussi doux à notre âme Qu'un rêve d'avenir: C'était à pareille heure (oh! je me le rappelle) Qu'après vêpres, enfants, au choeur de la chapelle, On nous faisait venir.
La lampe brûlait jaune, et jaune aussi les cierges; Et la lueur glissant aux fronts voilés des vierges Jaunissait leur blancheur; Et le prêtre vêtu de son étole blanche Courbait un front jauni, comme un épi qui penche Sous la faux du faucheur.
Oh! qui dans une église, à genoux sur la pierre, N'a bien souvent, le soir, déposé sa prière, Comme un grain pur de sel? Qui n'a du crucifix baisé le jaune ivoire? Qui n'a de l'Homme-Dieu lu la sublime histoire Dans un jaune missel?
Mais où la retrouver, quand elle s'est perdue, Cette humble foi du coeur, qu'un Ange a suspendue En palme à nos berceaux; Qu'une mère a nourrie en nous d'un zèle immense; Dont chaque jour un prêtre arrosait la semence Au bord des saints ruisseaux?
Peut-elle refleurir lorsqu'a soufflé l'orage, Et qu'en nos coeurs l'orgueil debout a, dans sa rage, Mis le pied sur l'autel? On est bien faible alors, quand le malheur arrive, Et la mort... faut-il donc que l'idée en survive Au voeu d'être immortel!
J'ai vu mourir, hélas! ma bonne vieille tante, L'an dernier; sur son lit, sans voix et haletante, Elle resta trois jours, Et trépassa. J'étais près d'elle dans l'alcôve; J'étais près d'elle encor quand sur sa tête chauve Le linceul fit trois tours.
Le cercueil arriva, qu'on mesura de l'aune; J'étais là... puis, autour, des cierges brûlaient jaune, Des prêtres priaient bas; Mais en vain je voulais dire l'hymne dernière; Mon oeil était sans larme et ma voix sans prière, Car je ne croyais pas.
Elle m'aimait pourtant...; et ma mère aussi m'aime, Et ma mère à son tour mourra; bientôt moi-même Dans le jaune linceul Je l'ensevelirai; je clouerai sous la lame Ce corps flétri, mais cher, ce reste de mon âme; Alors je serai seul;
Seul, sans mère, sans soeur, sans frère et sans épouse; Car qui voudrait m'aimer, et quelle main jalouse S'unirait à ma main?... Mais déjà le soleil recule devant l'ombre, Et les rayons qu'il lance à mon rideau plus sombre S'éteignent en chemin...
Non, jamais à mon nom ma jeune fiancée Ne rougira d'amour, rêvant dans sa pensée Au jeune époux absent; Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse, Ne tiendront suspendus sur moi, durant la messe, Le poêle jaunissant.
Non, jamais, quand la mort m'étendra sur ma couche, Mon front ne sentira le baiser d'une bouche, Ni mon oeil obscurci N'entreverra l'adieu d'une lèvre mi-close! Jamais sur mon tombeau ne jaunira la rose, Ni le jaune souci!
--Ainsi va ma pensée, et la nuit est venue; Je descends, et bientôt dans la foule inconnue J'ai noyé mon chagrin: Plus d'un bras me coudoie; on entre à la guinguette, On sort du cabaret; l'invalide en goguette Chevrote un gai refrain.
Ce ne sont que chansons, clameurs, rixes d'ivrogne, Ou qu'amours en plein air, et baisers sans vergogne, Et publiques faveurs; Je rentre: sur ma route on se presse, on se rue; Toute la nuit j'entends se traîner dans ma rue Et hurler les buveurs.
X.
Le nom de _Sainte-Beuve_ avait éclaté; il était devenu plus hardi, il ne demandait conseil qu'à lui-même, il osa livrer une pièce du même ton, intitulée: _Promenade_. Relisez-la, mon ami. C'est encore vous à vingt ans:
PROMENADE.
.....Silvas inter reptare salubres.
HORACE.
Reptare per limitem.
PLINE LE JEUNE.
S'il m'arrive, un matin et par un beau soleil, De me sentir léger et dispos au réveil, Et si, pour mieux jouir des chants et de moi-même, De bonne heure je sors par le sentier que j'aime, Rasant le petit mur jusqu'au coin hasardeux, Sans qu'un fâcheux m'ait dit: «Mon cher, allons tous deux; Lorsque sous la colline, au creux de la prairie, Je puis errer enfin, tout à ma rêverie, Comme loin des frelons une abeille a son miel, Et que je suis bien seul en face d'un beau ciel; Alors... oh! ce n'est pas une scène sublime, Un fleuve résonnant, des forêts dont la cime Flotte comme une mer, ni le front sourcilleux Des vieux monts tout voûtés se mirant aux lacs bleus! Laissons Chateaubriand, loin des traces profanes, À vingt ans s'élancer en d'immenses savanes, Un bâton à la main, et ne rien demander Que d'entendre la foudre en longs éclats gronder, Ou mugir le lion dans les forêts superbes, Ou sonner le serpent au fond des hautes herbes; Et bientôt, se couchant sur un lit de roseaux, S'abandonner pensif au cours des grandes eaux. Laissons à Lamartine, à Nodier, nobles frères, Leur Jura bien-aimé, tant de scènes contraires En un même horizon, et des blés blondissants, Et des pampres jaunis, et des boeufs mugissants, Pareils à des points noirs dans les verts pâturages, Et plus haut, et plus près du séjour des orages, Des sapins étagés en bois sombre et profond, Le soleil au-dessus et les Alpes au fond. Qu'aussi Victor Hugo, sous un donjon qui croule, Et le Rhin à ses pieds, interroge et déroule Les souvenirs des lieux; quelle puissante main Posa la tour carrée au plein cintre romain, Ou quel doigt amincit ces longs fuseaux de pierre, Comme fait son fuseau de lin la filandière; Que du fleuve qui passe il écoute les voix, Et que le grand vieillard lui parle d'autrefois! Bien; il faut l'aigle aux monts, le géant à l'abîme, Au sublime spectacle un spectateur sublime. Moi, j'aime à cheminer et je reste plus bas. Quoi! des rocs, des forêts, des fleuves?... oh! non pas, Mais bien moins; mais un champ, un peu d'eau qui murmure, Un vent frais agitant une grêle ramure; L'étang sous la bruyère avec le jonc qui dort; Voir couler en un pré la rivière à plein bord; Quelque jeune arbre au loin, dans un air immobile, Découpant sur l'azur son feuillage débile; À travers l'épaisseur d'une herbe qui reluit, Quelque sentier poudreux qui rampe et qui s'enfuit; Ou si, levant les yeux, j'ai cru voir disparaître Au détour d'une haie un pied blanc qui fait naître Tout d'un coup en mon âme un long roman d'amour..., C'est assez de bonheur, c'est assez pour un jour. Et revenant alors, comme entouré d'un charme, Plein d'oubli, lentement, et dans l'oeil une larme, Croyant à toi, mon Dieu, toi que j'osais nier! Au chapeau de l'aveugle apportant mon denier, Heureux d'un lendemain qu'à mon gré je décore, Je sens et je me dis que je suis jeune encore, Que j'ai le coeur bien tendre et bien prompt à guérir, Pour m'ennuyer de vivre et pour vouloir mourir.
XI.
En voici une qui m'alla au coeur comme une voix de mère:
Tacendo il nome di questa gentilissima
DANTE, _Vita nuova_.
Toujours je la connus pensive et sérieuse: Enfant, dans les ébats de l'enfance joueuse Elle se mêlait peu, parlait déjà raison; Et, quand ses jeunes soeurs couraient sur le gazon, Elle était la première à leur rappeler l'heure, À dire qu'il fallait regagner la demeure; Qu'elle avait de la cloche entendu le signal; Qu'il était défendu d'approcher du canal, De troubler dans le bois la biche familière, De passer en jouant trop près de la volière: Et ses soeurs l'écoutaient. Bientôt elle eut quinze ans, Et sa raison brilla d'attraits plus séduisants: Sein voilé, front serein où le calme repose, Sous de beaux cheveux bruns une figure rose. Une bouche discrète, au sourire prudent, Un parler sobre et froid, et qui plaît cependant; Une voix douce et ferme, et qui jamais ne tremble, Et deux longs sourcils noirs qui se fondent ensemble. Le devoir l'animait d'une grave ferveur; Elle avait l'air posé, réfléchi, non rêveur: Elle ne rêvait pas comme la jeune fille, Qui de ses doigts distraits laisse tomber l'aiguille, Et du bal de la veille au bal du lendemain Pense au bel inconnu qui lui pressa la main. Le coude à la fenêtre, oubliant son ouvrage, Jamais on ne la vit suivre à travers l'ombrage Le vol interrompu des nuages du soir, Puis cacher tout d'un coup son front dans son mouchoir. Mais elle se disait qu'un avenir prospère Avait changé soudain par la mort de son père; Qu'elle était fille aînée, et que c'était raison De prendre part active aux soins de la maison. Ce coeur jeune et sévère ignorait la puissance Des ennuis dont soupire et s'émeut l'innocence. Il réprima toujours les attendrissements Qui naissent sans savoir, et les troubles charmants, Et les désirs obscurs, et ces vagues délices De l'amour dans les coeurs naturelles complices. Maîtresse d'elle-même aux instants les plus doux, En embrassant sa mère elle lui disait _vous_. Les galantes fadeurs, les propos pleins de zèle, Les jeunes gens oisifs étaient perdus chez elle; Mais qu'un coeur éprouvé lui contât un chagrin, À l'instant se voilait son visage serein: Elle savait parler de maux, de vie amère, Et donnait des conseils comme une jeune mère. Aujourd'hui la voilà mère, épouse, à son tour; Mais c'est chez elle encor raison plutôt qu'amour. Son paisible bonheur de respect se tempère; Son époux déjà mûr serait pour elle un père; Elle n'a pas connu l'oubli du premier mois, Et la lune de miel qui ne luit qu'une fois. Et son front et ses yeux ont gardé le mystère De ces chastes secrets qu'une femme doit taire. Heureuse comme avant, à son nouveau devoir Elle a réglé sa vie... Il est beau de la voir, Libre de son ménage, un soir de la semaine, Sans toilette, en été, qui sort et se promène, Et s'asseoit à l'abri du soleil étouffant, Vers six heures, sur l'herbe avec sa belle enfant. Ainsi passent ses jours depuis le premier âge, Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage, D'un cours lent, uniforme, et pourtant solennel; Car ils savent qu'ils vont au rivage éternel.
Et moi qui vois couler cette humble destinée Au penchant du devoir doucement entraînée, Ces jours purs, transparents, calmes, silencieux, Qui consolent du bruit et reposent les yeux, Sans le vouloir, hélas! je retombe en tristesse; Je songe à mes longs jours passés avec vitesse, Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir, Et je pense, ô mon Dieu! qu'il sera bientôt soir!
L'ENFANT RÊVEUR.
Abandonnant tout à coup mes jeunes compagnons, j'allais m'asseoir à l'écart pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage.
RENÉ.
À MON AMI ***
Où vas-tu, bel enfant? tous les jours je te vois, Au matin, t'échapper par la porte du bois, Et, déjà renonçant aux jeux du premier âge, Chercher dans les taillis un solitaire ombrage; Et le soir, quand, bien tard, nous te croyons perdu, Répondant à regret au signal entendu, Tu reviens lentement par la plus longue allée, La face de cheveux et de larmes voilée. Qu'as-tu fait si longtemps? tu n'as pas dans leurs nids Sous la mère enlevé les petits réunis; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
À M. A.... DE L.... (LAMARTINE).
Ces chantres sont de race divine: ils possèdent le seul talent incontestable dont le Ciel ait fait présent à la terre.
RENÉ.
Ô toi qui sais ce que la terre Enferme de triste aux humains, Qui sais la vie et son mystère, Et qui fréquentes, solitaire, La nuit, d'invisibles chemins;
Toi qui sais l'âme et ses orages, Comme un nocher son élément, Comme un oiseau sait les présages, Comme un pasteur des premiers âges Savait d'abord le firmament;
Qui sais le bruit du lac où tombe Une feuille échappée au bois, Les bruits d'abeille et de colombe, Et l'Océan avec sa trombe, Et le Ciel aux immenses voix;
Qui dans les sphères inconnues, Ou sous les feuillages mouillés, Ou par les montagnes chenues, Ou dans l'azur flottant des nues, Ou par les gazons émaillés,
Pélerin à travers les mondes, Messager que Dieu nous donna, Entends l'alcyon sur les ondes, Ou les soupirs des vierges blondes, Ou l'astre qui chante: Hosanna!
Sais-tu qu'il est dans la vallée, Bien bas à terre, un coeur souffrant, Une pauvre âme en pleurs, voilée, Que ta venue a consolée Et qui sans parler te comprend?
J'aime tes chants, harpe éternelle! Astre divin, cher au malheur, J'aime ta lueur fraternelle! As-tu vu l'ombre de ton aile, Beau cygne, caresser la fleur?
Est-ce assez pour moi que mon âme Frémisse à ton chant inouï; Qu'écoutant tes soupirs de flamme, Comme à l'ami qui la réclame, Dans l'ombre elle réponde: Oui;
Qu'aux voix qu'un vent du soir apporte Elle mêle ton nom tout bas, Et ranime son aile morte À tes rayons si doux..., qu'importe, Hélas! si tu ne le sais pas?
Si dans ta sublime carrière Tu n'es pour elle qu'un soleil Versant au hasard sa lumière, Comme un vainqueur fait la poussière Aux axes de son char vermeil;
Non pas un astre de présage Luisant sur un ciel obscurci, Un pilote au bout du voyage Éclairant exprès le rivage, Un frère, un ange, une âme aussi!
Mais que tu saches qu'à toute heure Je suis là, priant, éploré; Mais qu'un rayon plus doux m'effleure Et plus longtemps sur moi demeure, Je suis heureux... et j'attendrai.
J'attendrai comme un de ces Anges Aux filles des hommes liés Jadis par des amours étranges, Et pour ces profanes mélanges De Dieu quelque temps oubliés.