Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 16

Chapter 163,849 wordsPublic domain

Depuis cet exil volontaire à l'intérieur, je me suis retourné tout entier vers le passé; je ne me suis plus occupé de la politique de l'avenir, pas même par la pensée. Il ne faut pas regarder ce qu'on ne veut pas toucher. J'ai envisagé courageusement mon passé, et j'ai été effrayé un moment de l'abîme de mes affaires personnelles. Une dette énorme pesait sur moi; elle ne m'était point personnelle: quand on se dévoue corps et bien pour son pays, on brûle ses vaisseaux, on prend de l'argent partout où les braves gens vous en offrent. J'ai trouvé beaucoup de braves gens qui ne comptaient pas plus avec moi que moi avec eux. En 1850, ma dette passait deux millions. J'ai travaillé, j'ai vendu, j'ai engagé des terres, berceau, tombeau, tout, pour gagner du temps; bref, en y comprenant les fonds nécessaires à mes publications, mes dettes totales ont bientôt atteint cinq millions. Je suis parvenu à en payer jusqu'à _quatre_ aujourd'hui; il m'en reste un et demi à faire, et, si j'y parviens avant de mourir, je mourrai en paix, sauf Milly, mon cher berceau, que j'ai été obligé de jeter au naufrage! (Sacrifice que je ne pardonnerai jamais à mes compatriotes de m'avoir imposé.)

Trois fois le chef du gouvernement, de qui je n'ai personnellement pas à me plaindre, m'a envoyé offrir les _deux millions_ nécessaires à ma libération. J'ai cru devoir le remercier. J'ai désiré seulement que l'administration ne s'interposât pas entre moi et le public pauvre, mais empressé de m'offrir son obole, pour m'aider, par sa subvention volontaire, à me libérer d'une dette qui n'était pas toute à moi. C'est ainsi qu'en continuant encore deux ans à recevoir pour d'autres cette subvention individuelle, et grâce au travail, j'espère mourir pauvre, mais probe. N'en parlons plus! J'ai donc eu recours à tout, même au hasard. Espérons! Le hasard est Dieu!

V.

Pendant ce temps-là, bien que vous m'eussiez vu à l'oeuvre, et, entre autres jours, le 16 avril 1848, le plus beau jour, le jour du salut, le jour encore mystérieux de ma vie publique, le jour que des calomnies qui seront confondues à leur heure ont cherché à tourner contre moi et dont ils ont voulu me dérober l'honneur et la résolution, bien que ces calomniateurs n'en sachent pas même encore la cause et le secret; bien que, reconnu par vous au moment où, déguisé, j'échappais à mon triomphe, vous m'ayez dit à l'oreille, enlevé par l'enthousiasme de la bienveillance, un de ces mots que je n'ai jamais oubliés, jamais cités, et qui prouvaient plus que de la justice pour moi dans votre coeur, que faisiez-vous?

Vous ne demandiez ni asile, ni pardon, ni emploi à la république sauvée et fondée le 16 avril 1848; mais vous préfériez aller fonder dans une université de Belgique un enseignement littéraire indépendant, malgré mes instances pour vous retenir. Vous portiez un talent grandi par la liberté et qui grandissait encore. Dès votre retour de Belgique, quelque temps après, vous allâtes achever de grandir en Suisse, dans cette ville de Lausanne que Voltaire avait choisie pour en faire la colonie de la liberté entre la persécution et les cours. Vous y trouviez, comme Voltaire lui-même, un beau ciel, un beau lac, de l'étude et des amitiés.

VI.

Rappelé en France par des temps plus tranquilles, vous y parûtes un homme nouveau, retrempé et renouvelé par l'exil volontaire et par des études impartiales. La France littéraire, pervertie par l'esprit de parti et distraite par ses orages, avait besoin de vous. Mme Récamier, M. de Chateaubriand, vos deux amis du passé, étant morts, vous ne deviez rien à personne; il nous fallait un grand critique, plus qu'un critique, un _moraliste littéraire_ qui ne se bornât pas à la langue, mais qui étudiât l'homme et l'humanité dans l'écrivain, un _Laharpe d'après_, mais très-supérieur à Laharpe d'avant, homme de collége, qui n'apprit que les mots, quand _Sainte-Beuve_ apprécie les choses. Les _Soirées du lundi_, plus approfondies que _Laharpe_, plus littéraires que _Grimm_, devinrent la correspondance, non plus avec tel ou tel prince d'Allemagne, mais avec la postérité. Votre style, souvent embarrassé de l'abondance de vues et de l'excès d'esprit de l'auteur, ressemblait dans le commencement à un fil d'or mal dévidé, qui se noue dans sa trame et qu'on regrette de ne pas trouver toujours sous la main. La richesse est souvent un embarras pour l'écrivain, une énigme pour le lecteur; on s'y retrouvait, mais il fallait chercher son chemin. Votre route avait trop de sentiers! on lisait avec charme pourtant. Maintenant l'excès s'est dépouillé, il n'y a plus que le charme. L'éblouissement des rayons trop nombreux sur lesquels le jour éclaboussait s'est changé en lumière unie, franche et vraie, qui attire les yeux, qui les fixe et qui les repose! C'est parfait.

Je lis assidûment les admirables articles qui font du _Constitutionnel du lundi_ le premier des livres littéraires de haute critique de la France. On n'a pas besoin d'attendre le retour d'Allemagne, et l'impression en recueil de ces correspondances avec des impératrices de Russie, des rois de Prusse, des électeurs de Hesse ou de Bade, qui portaient le génie de la France au dix-huitième siècle partout. On ouvre le _Constitutionnel du lundi_; l'on sait ce qu'a pensé l'Europe, ce qu'elle pense et ce qu'elle pensera dans ce siècle.--L'esprit de parti ne jette plus ni ombre, ni tache, ni prévention sur la page. L'esprit de parti n'est que le _lieu commun_ des sots qui se font passer un certain temps pour des hommes d'esprit; l'immortalité ne les connaît pas. Aussi voyez combien d'hommes soi-disant supérieurs, mais en réalité très-médiocres, de 1789 à 1863, ont occupé l'attention trompée de leur siècle, et disparu tout entiers sous la poussière de la _vogue_ qui les avait soulevés,--depuis M. Necker jusqu'à messieurs tels ou tels que je ne veux pas nommer pour ne pas faire rougir leurs partisans devant la taille vraie de leurs idoles successives! Voltaire,--Mirabeau--Danton; le premier des Bonaparte, comme homme de guerre; Louis XVIII, quoique détestable écrivain; Rossini, quoique exclusivement dieu de la musique; Thiers, quoique plus orateur et historien qu'homme d'État; le second des Bonaparte, quoiqu'il soit l'homme où l'esprit de parti aveugle ait eu la main heureuse en le choisissant pour dictateur;--ces hommes, nés d'eux-mêmes, et vraiment remarquables, rapetissent tout ce qui est faussement grand autour d'eux. On n'a qu'à fermer les yeux pendant une ou deux générations, et, en regardant après devant soi, on n'aperçoit plus qu'une ou deux grandes figures debout de toute leur hauteur. Le reste a disparu.

VII.

Quoi qu'il en soit, continuez; vous élevez un monument aux autres et à vous-même. Déblayez courageusement les routes du temple! Vous étiez fait pour mieux; vous êtes comme moi, né pour le grand, condamné au moindre. La nature nous avait bien doués, les événements nous ont mal servis: tant pis pour eux.

Je ne sais plus en quelle année exacte de ce siècle, autour de 1820, je crois, il parut un petit livre de poésie extrêmement original, intitulé: les _Poésies de Joseph Delorme_. Joseph Delorme était un pseudonyme, un jeune poëte imaginaire dessiné sur le type de Werther. On lui arracha le masque bientôt, et sous ce masque maladif on reconnut un autre jeune homme blond, frais, fin et profond de physionomie, Allemand plus que Français d'apparence.

Le peu de personnes qui prétendaient vous connaître disaient que vous sortiez d'une de nos villes maritimes du Nord, où vous aviez marqué dans votre éducation très-distinguée. On n'en savait pas davantage. Une mère que je connus plus tard vous était le monde tout entier. Cette mère n'avait que vous pour passé, pour présent, pour avenir; j'aime à me la retracer dans ce petit jardinet de la rue _Notre-Dame des Champs_, où je causais souvent avec elle en attendant que vous fussiez rentré quand j'allais vous voir; sa modestie, sa grâce naturelle, sa bonté maternelle, son sourire fin et attendri, le timbre enchanteur de sa voix émue en causant de vous, me rappelaient cette _Monique_, mère d'Augustin, si bien peinte par _Scheffer_, quand, dans son geste double, elle presse ici-bas des deux mains les mains de son fils, tandis que ses deux beaux yeux levés au ciel et tournés à Dieu ont déjà oublié la terre et enlèvent l'âme de son enfant dans un regard. Une maternité si complète éclate dans cette ravissante figure qu'on ne sait pas où est le père et qu'on ne s'en inquiète pas.

VIII.

Voici comment vous peigniez vous-même Joseph Delorme, cet autre vous-même sous le nom duquel vous vouliez entrer alors dans notre monde:

«Joseph était poëte, parce qu'il était amoureux.--Mais, dans la crainte de s'emprisonner dans une affection trop étroite, il avait cessé de rendre visite à une jeune personne pour laquelle il éprouvait trop d'inclination.

«Son premier amour pour la poésie se convertit alors en une aversion profonde; il se sevrait rigoureusement de toute lecture trop enivrante, pour être certain de tuer en lui son inclination rebelle. Il en voulait misérablement aux Byron, aux Lamartine, comme Pascal à Montaigne, comme Malebranche à l'imagination, parce que ces grands poëtes l'attaquaient par son côté faible.

«Un jour, c'était un dimanche, le soleil luisait avec cet éclat et cette chaleur de printemps qui épanouissent la nature et toutes les âmes vivantes. Au réveil, Joseph sentit pénétrer jusqu'à lui un rayon de l'allégresse universelle, et naître en son coeur comme une envie d'être heureux ce jour-là. Il s'habilla promptement, et sortit seul pour aller s'ébattre et rêver sous les ombrages de Meudon. Mais, au détour de la première rue, il rencontra deux amants du voisinage qui sortaient également pour jouir de la campagne, et qui, tout en regardant le ciel, se souriaient l'un à l'autre avec bonheur. Cette vue navra Joseph. Il n'avait personne, lui, à qui il pût dire que le printemps était beau, et que la promenade, en avril, était délicieuse. Vainement il essaya de secouer cette idée, et de continuer quelque temps sa marche: le charme avait disparu; il revint à la hâte sur ses pas, et se renferma tout le jour.

«Les seules distractions de Joseph, à cette époque, étaient quelques promenades, à la nuit tombante, sur un boulevard extérieur près duquel il demeurait. Ces longs murs noirs, ennuyeux à l'oeil, ceinture sinistre du vaste cimetière qu'on appelle une grande ville; ces haies mal closes laissant voir, par des trouées, l'ignoble verdure des jardins potagers; ces tristes allées monotones, ces ormes gris de poussière, et, au-dessous, quelque vieille accroupie avec des enfants au bord d'un fossé; quelque invalide attardé regagnant d'un pied chancelant la caserne; parfois, de l'autre côté du chemin, les éclats joyeux d'une noce d'artisans, cela suffisait, durant la semaine, aux consolations chétives de notre ami; depuis, il nous a peint lui-même ses soirées du dimanche dans la pièce des _Rayons jaunes_. Sur ce boulevard, pendant des heures entières, il cheminait à pas lents, _voûté comme un aïeul_, perdu en de vagues souvenirs, et s'affaissant de plus en plus dans le sentiment indéfinissable de son existence manquée. Si quelque méditation suivie l'occupait, c'était d'ordinaire un problème bien abstrus d'idéologie condillacienne; car, privé de livres qu'il ne pouvait acheter, sevré du commerce des hommes, d'où il ne rapportait que trouble et regret, Joseph avait cherché un refuge dans cette science des esprits taciturnes et pensifs. Son intelligence avide, faute d'aliment extérieur, s'attaquait à elle-même, et vivait de sa propre substance comme le malheureux affamé qui se dévore.

«Cependant, au milieu de ces tourments intérieurs, Joseph poursuivait avec constance les études relatives à sa profession. Quelques hommes influents le remarquèrent enfin, et parlèrent de le protéger. On lui conseilla trois ou quatre années de service pratique dans l'un des hôpitaux de la capitale, après quoi on répondait de son avenir. Joseph crut alors toucher à une condition meilleure: c'était l'instant critique; il rassembla les forces de sa raison et se résigna aux dernières épreuves. S'il parvenait à les surmonter, et si, au sortir de là, comme on le lui faisait entendre, un patronage honorable et bienveillant l'introduisait dans le monde, sa destinée était sauve désormais; des habitudes nouvelles commençaient pour lui et l'enchaînaient dans un cercle que son imagination était impuissante à franchir; une vie toute de devoir et d'activité, en le saisissant à chaque point du temps, en l'étreignant de mille liens à la fois, étouffait en son âme jusqu'aux velléités de rêveries oisives; l'âge arrivait d'ailleurs pour l'en guérir, et peut-être un jour, parvenu à une vieillesse pleine d'honneur, entouré d'une postérité nombreuse et de la considération universelle, peut-être il se serait rappelé avec charme ces mêmes années si sombres; et, les renvoyant dans sa mémoire à travers un nuage d'oubli, les retrouvant humbles, obscures et vides d'événements, il en aurait parlé à sa jeune famille attentive, comme des années les plus heureuses de sa vie. Mais la fatalité, qui poursuivait Joseph, tournait tout à mal. À peine eut-il accepté la charge d'une fonction subalterne, et se fut-il placé, à l'égard de ses protecteurs, dans une position dépendante qu'il ne tarda pas à pénétrer les motifs d'une bienveillance trop attentive pour être désintéressée. Il avait compté être protégé, mais non exploité par eux; son caractère noble se révolta à cette dernière idée. Pourtant des raisons de convenance l'empêchaient de rompre à l'instant même et de se dégager brusquement de la fausse route où il s'était avancé. Il jugea donc à propos de temporiser trois ou quatre mois, souffrant en silence et se ménageant une occasion de retraite.

«Ces trois ou quatre mois furent sa ruine. Le désappointement moral, la fatigue de dissimuler, des fonctions pénibles et rebutantes, la disette de livres, un isolement absolu, et, pourquoi ne pas l'avouer? une vie misérable, un galetas au cinquième et l'hiver, tout se réunissait cette fois contre notre pauvre ami, qui, par caractère encore, n'était que trop disposé à s'exagérer sa situation. C'est lui-même, au reste, qu'il faut entendre gémir. Le morceau suivant, que nous tirons de son journal, est d'un ton déchirant. Quand son imagination malade se serait un peu grossi les traits du tableau, faudrait-il moins compatir à tant de souffrances?

«Ce vendredi 14 mars 1820, dix heures et demie du matin.

«Si l'on vous disait: Il est un jeune homme, heureusement doué par la nature et formé par l'éducation; il a ce qu'on appelle du talent, avec la facilité pour le produire et le réaliser; il a l'amour de l'étude, le goût des choses honnêtes et utiles, point de vices, et, au besoin, il se sent capable de déployer de fortes vertus. Ce jeune homme est sans ambition, sans préjugés. Quoique d'un caractère inflexible et d'airain, il est, si on ne l'atteint pas au fond, doux, tolérant, facile à vivre, surtout inoffensif; ceux qui le connaissent veulent bien l'aimer, ou du moins s'intéresser à lui; tout ce qu'ils lui peuvent reprocher, c'est d'être excessivement timide, peu parleur et triste. Il entre aisément dans les idées de tout le monde, et pourtant il a des idées à lui, auxquelles il tient, et avec raison. Ce jeune homme a toujours, depuis qu'il se connaît, reçu des éloges et des espérances: enfant, il a grandi au milieu d'encouragements flatteurs et de succès mérités; depuis, il n'a jamais dérogé à sa conduite première, et il est resté irréprochable. Sa pureté est même austère par moments, quoique pleine d'indulgence envers autrui. Ce jeune homme a gardé son coeur, et il a près de vingt ans, et ce coeur est sensible, aimant; c'est le coeur d'un poëte. Il respecte les femmes; il les adore quand elles lui paraissent estimables; il ne demande au ciel qu'une jeune et fidèle amie, avec laquelle il s'unisse saintement jusqu'au tombeau. Ce jeune homme a de modestes besoins; le froid, la fatigue, la faim même, l'ont déjà éprouvé, et le plus étroit bien-être lui suffit. Il méprise l'opinion ou plutôt la néglige, et sait surtout que le bonheur vient du dedans. Il a une mère tendre enfin. Que lui manque-t-il? Et si l'on ajoutait: Ce jeune homme est le plus malheureux des êtres. Depuis bien des jours, il se demande s'il est une seule minute où l'un de ses goûts ait été satisfait, et il ne la trouve pas. Il est pauvre, et jusqu'aux livres de son étude, il s'en passe, faute de quoi. Il est lancé dans une carrière qui l'éloigne du but de ses voeux; dans cette carrière même, il s'égare plutôt qu'il n'avance, dénué qu'il est de ressources et de soutien. Sa mère pour lui s'épuise, et ne peut faire davantage. Lui travaille, mais travaille à peu de lucre, à peu de profit intellectuel, à nul agrément. Ses forces portent à vide; la matière leur manque; elles se consument et le rongent. Les encouragements superficiels du dehors le replongent dans l'idée de sa fausse situation, et le navrent. La vue de jeunes et brillants talents qui s'épanouissent lui inspire, non pas de l'envie, il n'en eut jamais! mais une tristesse resserrante. S'il va un jour dans ce monde qui lui sourit, mais où il sent qu'il ne peut se faire une place, il est en pleurs le lendemain; et s'il se résigne, car il le faut bien, c'est la douleur dans l'âme et en baissant la tête. Qu'on ne lui parle pas de protecteurs, ils se ressemblent tous, plus ou moins: ils ne donnent que pour qu'on leur rende, ou, s'ils donnent gratuitement, c'est qu'il ne leur en coûte nulle peine; leur indifférence n'irait pas jusque-là. Sa fierté à lui, honorable et vertueuse, s'accommoderait mal de ces transactions coupables ou de ses méprisantes légèretés. Oh! qui ne le plaindrait, ce jeune et malheureux coeur, si on y lisait ce qu'il souffre! qui ne plaindrait cet homme de vingt ans (car on est homme à vingt ans quand on est resté pur), en le voyant, sous la tuile, mendier dans l'étude une vaine et chétive distraction; non pas dans une étude profonde, suivie, attachante, mais dans une étude rompue, par haillons et par miettes, comme la lui fait le denier de la pauvreté? Qui ne le plaindrait de cette cruelle impuissance où il est d'atteindre à sa destinée? et quel être heureux, s'il n'avait souffert lui-même, ne sourirait de pitié à ces petites joies que l'infortuné se fait en consolation d'une journée d'ennui et de marasme; joies niaises à qui n'a point passé par là, et que dédaignerait même un enfant: _prendre dans la rue le côté du soleil; s'arrêter à quatre heures sur le pont du canal, et, durant quelques minutes, regarder couler l'eau, etc., etc._ Quant à ce besoin d'aimer qu'on éprouve à vingt ans... mais moi, qui écris ceci, je me sens défaillir; mes yeux se voilent de larmes, et l'excès de mon malheur m'ôte la force nécessaire pour achever de le décrire... _Miserere!_»

«On voit, par quelques mots de cette méditation, que la vieille colère de Joseph contre la poésie s'était déjà beaucoup apaisée; il s'y glorifie d'avoir un _coeur de poëte_; et en effet, durant ses heures d'agonie, la Muse était revenue le visiter. Un soir qu'il avait par hasard entendu un opéra à Feydeau, et qu'il s'en retournait lentement vers son réduit à la clarté d'une belle lune de mars, la fraîcheur de l'air, la sérénité du ciel, la teinte frémissante des objets, et les derniers échos d'harmonie qui vibraient à son oreille, agirent ensemble sur son âme, et il se surprit murmurant des plaintes cadencées qui ressemblaient à des vers. Ce fut pour lui comme un rayon de lumière saisi au passage à travers des barreaux. Dans ses longs tête-à-tête avec lui-même, sa morgue philosophique était bien tombée. Il avait compris que tout ce qui est humain a droit au respect de l'homme, et que tout ce qui console est bon au malheureux. Il avait relu avec candeur et simplicité ces mélodieuses lamentations poétiques dont il avait autrefois persiflé l'accent. L'idée de s'associer aux êtres élus qui chantent ici-bas leurs peines, et de gémir harmonieusement à leur exemple, lui sourit au fond de sa misère et le releva un peu. L'art, sans doute, n'entrait pour rien dans ses premiers essais. Joseph ne voulait que se dire fidèlement ses souffrances, et se les dire en vers. Mais il y a dans la poésie même la plus humble, pourvu qu'elle soit vraie, quelque chose de si décevant, qu'il fut, par degrés, entraîné beaucoup plus loin qu'il n'avait cru d'abord. Pour le moment, son importante affaire était de recouvrer sa liberté. Après quatre mois de silence, il n'hésita plus; un mot la lui rendit. Cela fait, incapable de rien poursuivre, renonçant à tout but, s'enveloppant de sa pauvreté comme d'un manteau, il ne pensa qu'à vivre chaque jour en condamné de la veille qui doit mourir le lendemain, et à se bercer de chants monotones pour endormir la mort.

«Il reprit un logement dans son ancien quartier, et s'y confina plus étroitement que jamais, n'en sortant qu'à la nuit close. Là commença de propos délibéré, et se poursuivit sans relâche, son lent et profond suicide; rien que des défaillances et des frénésies, d'où s'échappaient de temps à autre des cris ou des soupirs; plus d'études suivies et sérieuses; parfois, seulement, de ces lectures vives et courtes qui fondent l'âme ou la brûlent; tous les romans de la famille de _Werther_ et de _Delphine_; _le Peintre de Saltzbourg_, _Adolphe_, _René_, _Édouard_, _Adèle_, _Thérèse_, _Aubert_ et _Valérie_; Sénancour, Lamartine et Ballanche; Ossian, Cowper, etc.

«En nous efforçant d'arracher cette humble mémoire à l'oubli, continue-t-il, et en risquant aujourd'hui, au milieu d'un monde peu rêveur, ces poésies mystérieuses que Joseph a confiées à notre amitié, nous avons dû faire un choix sévère, tel sans doute qu'il l'eût fait lui-même s'il les avait mises au jour de son vivant. Parmi les premières pièces qu'il composa, et dans lesquelles se trahit une grande inexpérience, nous ne prenons qu'un seul fragment, et nous l'insérons ici parce qu'il nous donne occasion de noter un fait de plus dans l'histoire de cette âme souffrante. Après avoir essayé de retracer l'enivrement d'un coeur de poëte à l'entrée de la vie, Joseph continue en ces mots:

Songe charmant, douce espérance! Ainsi je rêvais à quinze ans; Aux derniers reflets de l'enfance, À l'aube de l'adolescence, Se peignaient mes jours séduisants.

Mais la gloire n'est pas venue; Mon amante auprès d'un époux De moi ne s'est plus souvenue, Et de ma folie inconnue Ma mère se plaint à genoux.

Moi, malheureux, je rêve encore, Et, poëte désenchanté, À l'autel du Dieu que j'adore, Sous la cendre je me dévore, Foyer que la flamme a quitté.

Avez-vous vu, durant l'orage, L'arbre par la foudre allumé? Longtemps il fume; en long nuage Sa verte séve se dégage Du tronc lentement consumé.

Oh! qui lui rendra son jeune âge? Qui lui rendra ses jets puissants, Les nids bruyants de son feuillage, Les rendez-vous sous son ombrage, Ses rameaux, la nuit gémissants?

Qui rendra ma fraîche pensée À son rêver délicieux? Quel prisme à ma vue effacée Repeindra la couleur passée Où nageaient la terre et les cieux?

Était-ce une blanche atmosphère, Le brouillard doré du matin, Ou du soir la rougeur légère, Ou cette pâleur de bergère Dont Phoebé nuance son teint?

Était-ce la couleur de l'onde Quand son cristal profond et pur Réfléchit le dôme du monde? Ou l'oeil bleu de la beauté blonde Luisait-il d'un si tendre azur?

Mais bleue encore est la prunelle; Mais l'onde encore est un miroir; Phoebé luit toujours aussi belle; Chaque matin l'aube est nouvelle, Et le ciel rougit chaque soir.

Et moi, mon regard est sans vie; Dans l'univers décoloré Je traîne l'inutile envie D'y revoir la lueur ravie Qui d'abord l'avait éclairé.

Je soulève en vain la paupière: Sans l'oeil de l'âme, que voit-on? Ô ciel! ôte-moi ta lumière, Mais rends-moi ma flamme première; Aveugle-moi comme Milton!