Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 15

Chapter 153,869 wordsPublic domain

«Je commençai donc, dit-il, à mettre ma statue en état d'être montrée; et, comme il me manquait un peu d'or et certaines choses pour la perfectionner, je murmurais, je me plaignais, je maudissais le jour où j'avais quitté la France et son grand roi; et je ne prévoyais pas encore tout ce qui me devait arriver avec un prince qui me laissait travailler pour lui, aux dépens de ma propre bourse. Cependant, lorsque j'eus permis au public de voir ma statue, il s'éleva, grâces à Dieu, un cri si universel d'approbation, qu'il ne laissa pas que de me consoler. Le même jour, plus de vingt sonnets[19] furent attachés autour de mon _Persée_; et, les jours suivants, il y en eut une grande quantité de faits en grec et en latin, par les professeurs et les écoliers de l'université de Pise, qui étaient venus en vacances. Mais les éloges qui me flattèrent le plus furent ceux des maîtres de l'art, des peintres _Jacobo de Puntormo_, de l'habile _Bronzino_, qui ne se contenta pas de compliments, et qui y joignit de beaux vers. J'ôtai ma statue des yeux du public, pour y mettre ensuite la dernière main.

[Note 19: C'est l'usage en Italie de faire des sonnets pour tous les événements et les choses extraordinaires.]

Quoique le duc eût été témoin de l'approbation de notre excellente école, cela ne l'empêcha pas de dire qu'il était bien aise que j'eusse obtenu cette petite satisfaction, parce qu'elle m'exciterait à l'achever; mais que ma statue étant tout à fait découverte et vue de tous les côtés, on y trouverait des défauts qu'on n'avait point aperçus, et que je devais m'armer de patience. Il parlait d'après _Bandinello_, qui lui cita pour exemple le _Christ_ et le _saint Thomas_ de bronze d'André _Verrochio_; le beau _David_ du divin _Michel-Ange_, qui n'était parfait que par devant. _Bandinello_ jugeait mal du goût public par tout ce qu'on avait dit de son _Hercule_. Un jour même que le duc causait avec lui sur mon ouvrage, _Bernardone_, venant à l'appui de cet envieux, lui dit qu'autre chose était de faire de grandes figures ou d'en faire de petites; et, avec des paroles pleines de fiel et de mensonges, il tâchait de me nuire et de se venger.

Cependant, grâces à Dieu, mon _Persée_ fut achevé, et je le découvris tout à fait au public un jeudi matin. Une grande quantité de monde se rassembla pour le voir, même avant le jour, et tous le louaient à l'envi les uns des autres. Le duc restait caché près d'une fenêtre, pour écouter ce qu'on en disait, et son contentement fut si grand qu'il m'envoya M. _Sforza_ pour m'en faire part, ce qui, ajouté aux louanges que je recevais de côté et d'autre, fut d'autant plus glorieux pour moi qu'on me montrait au doigt comme une chose merveilleuse.

Parmi ceux qui me félicitèrent le plus, se trouvaient deux gentilshommes qui avaient été envoyés auprès du duc, de la part du vice-roi de Naples, pour des affaires d'État. Je leur fus désigné comme je passais sur la place; et ils m'approchèrent avec précipitation, le chapeau à la main; ils me haranguèrent comme si j'eusse été un pape. J'avais beau m'humilier, leurs compliments ne finissaient pas; et, comme il s'assemblait une grande quantité de gens autour de nous, j'en étais si confus que je les priai de faire trêve à tant de cérémonies, et de nous éloigner. Ils m'engagèrent ensuite à aller dans leur pays, où l'on me donnerait le traitement que je souhaiterais, en me disant que _Giovanangelo de Servi_ leur avait fait une fontaine ornée de plusieurs figures, qui étaient loin de la beauté des miennes, et qu'on l'avait comblé de biens. Quand ils eurent fini leurs longs discours, je leur répondis que j'étais au service d'un prince plus amateur des talents que tout autre, et dans le sein de ma patrie, qui était celle des beaux-arts; que si l'intérêt me faisait agir, je n'avais qu'à rester auprès du grand roi _François_, qui me donnait un traitement de mille écus d'or, sans compter la facture de mes ouvrages; de sorte que, tous les ans, il m'en revenait plus de quatre mille; que cependant j'avais renoncé à cet état magnifique, et laissé en France le fruit de quatre ans de travail. Avec ces paroles, je coupai court à leurs cérémonies, et je les remerciai de leurs éloges, qui étaient le prix le plus digne des beaux ouvrages, et qui m'encourageraient à en composer de plus beaux encore. Ces deux gentilshommes voulaient reprendre le cours de leurs compliments; mais je les saluai avec beaucoup de respect, et je m'éloignai d'eux.

Deux jours après, voyant que les éloges allaient toujours en croissant, je me disposai à aller voir le duc, qui m'adressa ces gracieuses paroles: Mon cher _Benvenuto_, vous avez satisfait moi et tout le public; je vous promets de vous rendre content à votre tour, d'une manière qui vous étonnera, avant que deux jours soient passés. Ces belles promesses firent tourner vers Dieu toutes les facultés de mon âme, et je baisai le pan de l'habit de Son Excellence, les larmes aux yeux. Je lui dis ensuite: Mon glorieux maître, vrai rémunérateur des talents et de ceux qui les professent, je vous demande un congé de huit jours, pour un pèlerinage que je veux faire, afin de remercier Dieu, qui m'a prêté son secours, et m'a donné assez de force pour venir à bout de ma statue. Le duc me demanda où je voulais aller. Aux Camaldules de _Vallombreuse_, lui répondis-je, et de là aux bains de _Sainte-Marie_, et peut-être jusqu'à _Sertila_, où je crois que l'on peut trouver de belles antiques; ensuite je retournerai par _Saint-François de la Vernia_, toujours remerciant Dieu sur mon chemin. Eh bien, partez, j'y consens, me dit le duc; laissez-moi seulement un souvenir en deux vers. J'en fis, un moment après, quatre, que je priai M. _Sforza_ de lui remettre, et auquel il dit, en les recevant: Mettez-les-moi tous les jours sous les yeux, afin que je fasse ce que je lui ai promis, car il me tuerait, si je l'oubliais. M. _Sforza_ me répéta ces propres paroles, en portant presque envie à la faveur dont je jouissais auprès du duc.

Je sortis de Florence, et je fis mon pèlerinage, ne cessant de chanter des psaumes et des oraisons en la gloire de Dieu; ce qui me délectait d'autant plus que la saison était belle, et le pays que je parcourais extrêmement agréable. J'avais pour guide un de mes garçons, qui était de ce pays-là. Arrivé aux bains, je fus parfaitement bien accueilli dans sa maison, par son père et un vieil oncle qu'il avait, qui était médecin-chirurgien, et se mêlait un peu d'alchimie. Celui-ci me fit voir que les bains avaient des mines d'or et d'argent, et beaucoup d'autres choses fort curieuses, et, lorsqu'il se fut familiarisé avec moi, il me dit un jour: Si notre duc voulait m'entendre, je lui ferais connaître un projet fort avantageux. Près des Camaldules, il y a un tel passage que, si des vaisseaux voulaient le traverser malgré nous, ils ne le feraient pas sans danger. Et ce bon vieillard me mit sous les yeux un plan du pays, fait de sa main, où il me fit voir la vérité de ce qu'il me disait. Je pris le plan, et je retournai à Florence le plus vite possible; et, sans m'arrêter, je courus au palais. Je rencontrai en chemin le duc, qui me dit: Je ne vous attendais pas si tôt!--Monseigneur, lui répondis-je, je suis venu pour le service de Votre Excellence; car j'aurais demeuré volontiers encore quelque temps dans ce beau pays. Il me conduisit dans un cabinet secret, et alors je lui montrai le plan du vieillard. Il l'approuva beaucoup, et me dit qu'il s'en occuperait; et, après un peu de réflexion: Au reste, ajouta-t-il, nous nous sommes accordés, le duc d'Urbin et moi, et c'est à lui à s'en charger; mais gardez-en le secret; je vous remercie de votre zèle.

Le lendemain, le duc, après quelques propos joyeux, me dit: Demain, sans faute, j'expédierai votre affaire. Soyez tranquille là-dessus. Le moment arrivé, je courus au palais; mais, comme les mauvaises nouvelles viennent plus vite que les bonnes, M. _Jacobo Guidi_, secrétaire de Son Excellence, m'appela avec sa bouche de travers, et d'une voix assez haute, se tenant droit comme un pieu, me dit: Le duc veut savoir ce que vous demandez pour votre _Persée_. À ces mots je restai stupéfait, et je lui répondis que je ne mettais pas de prix à mes travaux vis-à-vis de Son Excellence, et que ce n'était pas ce qu'elle m'avait promis il y avait deux jours. Cet homme, plus roide encore et d'une voix plus haute: Je vous demande de sa part ce que vous en voulez, et je vous ordonne de me le dire, sous peine de sa disgrâce. Moi, qui croyais avoir non-seulement gagné, mais mérité toute la faveur du duc par mes travaux désintéressés, j'entrai, aux paroles insolentes de ce vilain homme, dans une si grande colère, que je lui dis que, quand le duc me donnerait dix mille écus, il ne me payerait pas trop, et que je ne me serais pas arrêté à Florence, si je ne m'étais attendu qu'à ce prix. Le _Guidi_ me répondit par des paroles plus sottes encore, que je repoussai outrageusement, et, le lendemain, m'étant présenté devant le duc: Savez-vous, me dit-il en colère, que les villes et les palais se font pour dix mille écus?--Vous trouverez beaucoup d'hommes, lui répondis-je en baissant la tête, qui vous en feront; mais pour des _Persées_, non; et je m'en allai. Quelques jours après, la duchesse m'envoya chercher, et me dit qu'elle voulait m'accorder avec le duc, et que je m'en reposasse sur elle. Je répondis à ces paroles obligeantes que je n'avais jamais demandé, pour prix de mes peines, que les bonnes grâces de Son Excellence; qu'elle me les avait promises, qu'il n'était pas nécessaire qu'elle s'interposât pour m'obtenir une récompense que je ne demandais pas, puisque je me contentais de la moindre, si le duc me continuait ses bontés.

_Benvenuto_, me dit-elle, en souriant et en me tournant le dos, vous feriez mieux de vous en rapporter à moi.

Je croyais avoir bien fait de parler ainsi; mais il en résulta le contraire de ce que j'attendais, parce que la duchesse, quoiqu'un peu fâchée contre moi, avait un excellent esprit et un bon coeur. J'étais lié, dans ce temps-là, avec Jérôme _Albizzi_, commissaire de l'infanterie, qui me dit qu'il voulait m'accorder avec le duc, et que je ne devrais point pousser les choses au point de l'irriter contre moi. Comme j'avais appris que l'on avait dit au duc que, pour un quatrain[20], je mettrais en pièces mon _Persée_, et qu'ainsi tout serait fini, je m'en rapportai à Jérôme _Albizzi_, qui m'assura que je serais content, et que je resterais dans les bonnes grâces de Son Excellence. Cet homme, qui s'entendait mieux en soldats qu'aux choses de l'art, alla parler au duc, qui, de son côté, s'en remit à son jugement. Il pensa donc que trois mille cinq cents écus suffiraient pour me dédommager de mes travaux, et que je serais bien récompensé. Il m'écrivit là-dessus une lettre que le duc souscrivit. Que l'on juge du plaisir que j'eus à la recevoir! La duchesse, l'ayant su, ne put s'empêcher de dire que, si je m'en étais rapporté à elle, j'aurais eu cinq mille écus d'or. M. _Alamanni Salviati_, qui était présent, me répéta ces paroles, et se moqua de moi en disant que je n'avais que ce que je méritais.

[Note 20: Espèce de monnaie, comme nos centimes.]

Le duc me faisait payer cent écus d'or par mois. _Antonio_ de _Nobili_, qui avait cette commission, m'en donna d'abord cinquante, ensuite vingt-cinq, et souvent rien du tout. Voyant ainsi mon payement se prolonger, je m'en plaignis, mais il m'allégua la pénurie d'argent qui était au palais et me promit de m'en donner à mesure qu'il en arriverait; de sorte que j'en vins avec lui aux grosses paroles; mais bientôt il mourut, et il m'est redû cinq cents écus d'or, au moment où je parle. Il m'était redû aussi quelque argent sur mon traitement; mais le duc, tourmenté pendant quarante heures d'une rétention d'urine, sur laquelle la médecine ne pouvait rien, eut recours à Dieu; et il fit payer l'arriéré de tout le monde. Mon _Persée_ seul fut oublié.

J'avais résolu de ne plus en parler; mais je suis forcé d'y revenir, et de laisser le fil de mon discours pour retourner un peu en arrière. Je comptais donc bien faire en refusant l'intercession de la duchesse, et en lui disant que je me contenterais de tout ce que le duc voudrait me donner, parce que je savais qu'il était irrité contre moi, et que je voulais l'apaiser par mes soumissions; car, m'étant plaint à lui de quelques injustices que j'avais éprouvées, il m'avait répondu: Il en est de ceci comme de votre _Persée_, dont vous me demandez dix mille écus. Vous êtes trop intéressé; je le ferai estimer, et je le payerai en conséquence. À cela j'avais répondu d'une manière trop hardie envers un prince comme lui, en lui disant: Comment ferez-vous estimer ma _statue_, puisqu'il n'y a personne à Florence qui soit capable de la faire?--Je trouverai quelqu'un, me dit-il en colère. Il entendait par là se servir de _Bandinello_. Je lui répondis alors: Monseigneur, vous m'avez commandé un ouvrage d'une extrême difficulté, que j'ai achevé, et qui a mérité les éloges de cette divine école; je ne dis pas que le célèbre _Bronzino_, qui l'a loué en prose et en vers, n'en pût faire autant, s'il était sculpteur; je ne dis pas que le divin _Michel-Ange_, mon maître, n'en fût venu à bout dans le temps de sa jeune vigueur; mais je ne connais que ces deux-là dans notre école. Vous-même, Monseigneur, vous m'en avez témoigné un grand contentement; j'ai reçu de vous les plus magnifiques éloges. Quelle plus belle récompense pouvez-vous m'accorder? elle me suffit, et j'en rends grâces de tout mon coeur à Votre Excellence.--Vous croyez donc, me repartit le duc, que je ne puis la payer? Je la payerai plus qu'elle ne vaut.--Je ne m'étais attendu, pour le prix de mes peines, lui dis-je alors, qu'à l'approbation de cette école. Reprenez la maison que vous m'avez donnée; car je ne veux plus y rentrer, ni rester à Florence. À ces paroles pleines de courroux, il me dit avec plus de colère encore: Gardez-vous bien de partir! m'entendez-vous? De manière que de peur je le suivis au palais; car nous nous trouvions alors près de _Sainte-Félicité_. Quand nous y fûmes, il chargea l'archevêque de Pise et M. _de la Stacca_ de dire à _Bandinello_ d'estimer _Persée_. Il refusa d'abord cette commission, parce que nous étions mal ensemble; mais sur un ordre réitéré, après l'avoir bien examiné pendant deux jours, il prononça que ma statue valait dix-huit mille écus. Le duc devint furieux de cette estimation; et, lorsque j'en eus connaissance, je dis que je ne voulais rien de ce qui venait de _Bandinello_. C'est alors que la duchesse me dit de m'en rapporter à elle; ce que je refusai pour mon malheur.»

Cette série de vicissitudes était couronnée par le bonheur de famille que la Providence avait réservé pour les jours avancés de Benvenuto, en récompense des soins si tendres qu'il avait lui-même témoignés à son vieux père, et de la vive affection qu'il avait nourrie pour ses soeurs. La plus jeune d'entre elles, mariée et mère de famille à Florence, le logeait, le nourrissait, l'aimait et lui faisait goûter l'affection de ses nièces. Un autre eût été aussi heureux que la destinée le comporte. Cependant il pensait à retourner en France au service de François Ier. Il en fit parler au duc de Florence. Le duc rejeta bien loin cette requête, et continua ses commandes et ses bienfaits dans certaines limites, et Benvenuto devint, après _Michel-Ange_, le plus grand sculpteur d'Italie.

Il perdit son principal protecteur à la cour dans le cardinal Hippolyte de Médicis, qui prit la fièvre et la mort des _maremmes_ de Toscane, dans un voyage où il accompagna le grand-duc son frère quelque temps après.

Benvenuto lui survécut peu; il mourut lui-même, riche et honoré, le 1er février 1570, et ses obsèques furent dignes de Florence et de lui. La croix monumentale qu'il avait conçue et exécutée vingt ans avant s'éleva dans l'église de la _Nunziata_ sur sa tombe; on l'y admire encore. Semblable à ces grands musiciens qui écrivent en notes leurs plus magnifiques accents funèbres pour être chantés à leur propre convoi, il dormit sous le marbre qu'il s'était lui-même préparé. Cette croix, le _Persée_, et ses _Mémoires_ furent ses éternels monuments, mais le plus impérissable furent ses _Mémoires_.

XIV.

Les principaux caractères de sa vie, écrits par lui-même tels que nous venons de vous les raconter, furent la naïveté souvent un peu féroce de ses sentiments et de ses actes. Ils peignent avec exactitude l'enthousiasme pour tous les arts de la main qui renaissaient sous Léon X, le culte du génie, la liberté des passions individuelles, à qui les crimes même étaient pardonnés en faveur d'un chef-d'oeuvre de peinture et de sculpture, et enfin ce mélange bizarre de dévotion sincère et d'attentats atroces que l'absolution du pontife effaçait de la main même de l'assassin. La fausse modestie n'existait pas. On se vantait du mal comme du bien. Le génie était la vertu, la bravoure était la gloire. On jetait sa vie ou son immortalité à _croix ou pile_, pourvu qu'un pape eût le temps de vous pardonner et de vous renvoyer du gibet au ciel. Une sainte jactance affichait même plus de forfaits qu'on n'en avait commis. Ce temps explique _Machiavel_ en politique, _Benvenuto_ Cellini en art et en littérature. Les Médicis vinrent et changèrent ces moeurs en les polissant. Le commerce fit de l'Italie ce que la guerre et la religion en avaient fait sous les Romains et sous le christianisme naissant, ce modèle de l'Europe! Machiavel et Benvenuto Cellini furent les créatures de l'ère, de la politique et des arts, les héros forts et demi-barbares qui précédèrent dans l'antiquité fabuleuse les grandes civilisations.

LAMARTINE.

FIN.

CIe ENTRETIEN.

LETTRE À M. SAINTE-BEUVE.

(PREMIÈRE PARTIE.)

I.

Mon cher Sainte-Beuve,

Je reçois et je relis, avec un plaisir égal à celui de ma jeunesse, ces deux charmants volumes que vous avez pensé à m'adresser à Saint-Point.

La vieillesse réconcilie l'homme avec sa jeunesse. Tout ce qu'il y a eu entre ces deux âges de la vie disparaît; il ne reste que l'intrinsèque des hommes. Nous nous sommes beaucoup plu et beaucoup aimé quand en 1827 nous nous connûmes; je connaissais déjà vos premiers vers, et je les avais mis à part dans mon souvenir et dans ma bibliothèque dépareillée de ce pauvre Saint-Point. Ils y sont encore souvent lus, souvent feuilletés par moi et par mes amis. _Saint-Point_ était alors un port tranquille où je laissais en partant ce que j'espérais retrouver intact dans mes jours de repos. Maintenant Saint-Point est une barque flottante à tous les vents, engagée à mes créanciers, qui peuvent m'y chercher tous les mois, et je la radoube grâce à mes amis, tous les jours, pour gagner un port aventuré. Sans le dévouement d'une nièce chérie j'y serais seul; ma mère, ma femme, mes deux enfants, m'attendent au bout du jardin dans le cimetière de la paroisse. Je me sens plus léger depuis que je porte, isolé, le poids de l'existence. La mort n'est que le sentiment de ce qui se quitte. J'ai, comme un voyageur attardé, envoyé mes trésors avant moi; qu'ai-je à quitter? une âme, une âme seule qui jettera un peu de sable humide de ses larmes sur ma poussière, et qui mettra en ordre ce que je laisserai ici-bas pour que nul ne dise: «Il m'a emporté en mourant quelque chose de ce qui était à moi;» mais plutôt: «Il est mort pauvre, mais il n'a appauvri personne.»

Quant à l'éternelle réunion de ces âmes chéries dans le sein du maître doux, clément et miséricordieux, je ne m'en inquiète pas, je m'y fie comme l'enfant se fie à sa mère, et ma confiance même est ma preuve d'immortalité. Dieu ne voudrait pas permettre, pour son honneur, à sa créature d'imaginer une Providence éternelle plus belle que la sienne; nous serons bien étonnés là-haut de trouver un monde de morts plus beau cent fois que nous n'avons rêvé! que d'êtres adorés nous y retrouverons!

Laissez donc ces nouveaux prêcheurs du néant croire à la stérilité de la mort, plus qu'à la divinité de la vie! Cela n'est pas poétique, encore moins philosophique, indigne de nous!

II.

Entre nos jeunesses et vieillesses nous fûmes, à mon grand regret, souvent séparés. Les événements nous ballottèrent d'un bord à l'autre. Vous aimiez la révolution de 1830, bien que vous ne l'eussiez pas préparée; je ne l'aimais pas, elle ne me semblait pas loyale et pas complète. J'aurais voulu que Louis-Philippe acceptât le rôle réparateur de lieutenant général de Charles X, avec la tutelle de son petit-neveu Henri V. Sa situation était honorable et logique, deux mandats, l'un du peuple vainqueur, l'autre du roi vaincu, lui donnant une base inébranlable. Il aurait laissé quelques jours peut-être sa belle villa de Neuilly, mais au bout de peu de semaines, l'armée, toujours fidèle au bon sens, serait revenue à lui, et la doctrine toujours fidèle au vent qui se lève, lui aurait restitué le trône. Alors la France était effectivement sauvée, et Louis-Philippe très-fort, de son désintéressement, l'aurait reçue en dépôt. C'est 1830 qui a engendré 1848. On me dit: Pourquoi, vous-même en 1848, n'avez-vous pas pratiqué contre la république ce que vous conseilliez en 1830 au roi Louis-Philippe? Je réponds: «Parce que Mme la duchesse d'Orléans n'était que la belle-fille de ce roi de l'illégitimité, parce que le comte de Paris n'était que le petit-fils de l'usurpation, parce que le mot de république ne préjugeait rien et apaisait tout jusqu'à l'Assemblée constituante nommée au suffrage universel pour déclarer la volonté du pays! Sans cela j'aurais certainement ramené la duchesse d'Orléans et son fils aux Tuileries; je n'avais qu'à les indiquer, au peuple indécis! Mais il m'était évident aussi que la ramener aux Tuileries, c'était la _ramener au Capitole déjà conquis_, et au bas duquel était la roche Tarpéienne pour elle, l'anarchie pour nous!--Voilà pourquoi!»

III.

Vous-même, peu de temps après 1830, vous combattîtes Louis-Philippe dans le _National_, cette _Satire Menippée_ du temps; je ne vous suivis pas. Une république de fantaisie me paraissait coupable; j'attendis l'heure d'une république de nécessité. Je m'y jetai alors, et la république sauva tout, tant qu'elle ne se transforma pas en _Montagne_ et ne menaça pas la France de spoliation et d'échafaud. Moi-même elle m'avait répudié comme un homme d'ordre, et mes dix nominations de 1848 m'avaient remplacé par dix montagnards!

L'armée alors joua le tout pour le tout, et accomplit son mouvement d'où sortit un homme. Comme républicain fidèle et sensé, je m'affligeai mais je ne m'étonnai pas: entre une épée et un échafaud, la France n'hésitera jamais!

Je me retirai pour toujours alors; ma page était écrite; l'honneur me condamnait à un éternel ostracisme.

Vous n'aviez, vous, ni les mêmes devoirs, ni les mêmes antécédents, ni les mêmes points d'honneur; vous pouviez transiger et choisir; vous parûtes vous rallier à un second _dix-huit brumaire_, bien supérieur, selon moi, au premier. Je ne peux pas et je ne veux pas le juger ici.

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L'histoire jugera dans quelques années; je n'ai pas d'humeur contre l'histoire. La France peut se ranger d'un autre parti que moi. _La France, c'est la France!_ nous ne sommes que des Français; elle a toujours raison de se sauver quand il lui est démontré qu'elle se sauve!--Passons!--

IV.