Cours familier de Littérature - Volume 17
Part 14
Le _Jupiter_ étant terminé, le roi voulut le voir. Benvenuto le fit porter à Fontainebleau. François Ier et toute la cour en furent stupéfaits d'admiration. Mme d'Étampes chercha en vain à le rabaisser.--«Qu'est-ce, dit-elle, que ces bêtises, Madame, en comparaison de ces chefs-d'oeuvre de l'antiquité que vous ne regardez pas? Ah! si on la voyait de jour, cette statue, elle ne serait pas si belle, et on lui a mis un voile pour cacher ses défauts.» Je lui avais en effet mis un voile très-léger, pour lui donner plus de majesté, et pour qu'elle parût plus décemment devant les dames de la cour; mais moi, par dépit, je le déchirai, et je fis voir mon Jupiter dans toute sa belle nudité. Mme d'Étampes s'imagina que je l'avais fait par mépris pour elle, et, la colère lui montant au visage, et moi ne pouvant plus me retenir, je voulus parler; mais le roi, qui s'en aperçut, me coupa la parole, en me disant: Taisez-vous; vous aurez plus de bien que vous n'en voudrez. Forcé au silence, je me tordais les mains; Mme d'Étampes en était d'autant plus furieuse. Ce qui fit que le roi partit plus tôt qu'il n'aurait voulu, en disant à haute voix: J'ai dérobé à l'Italie l'homme le plus habile qui fût jamais.
Je laissai mon Jupiter à sa place, et je partis pour Paris, après avoir reçu mille écus d'or, partie pour mon traitement et partie pour les avances que j'avais faites. J'étais si content, qu'après mon dîner je fis présent de tous mes vêtements, qui étaient de fourrures fines et d'étoffes fort belles, à mes compagnons de travail: chacun d'eux eut sa part, selon son mérite; mes domestiques, mes valets d'écurie, ne furent pas même oubliés. Je voulais leur donner du zèle, pour être bien servi de toutes les manières. Ayant repris courage, je m'attachai à mon colosse qui était ma statue de Mars, dont la carcasse était formée de morceaux de bois artistement entrelacés et revêtus de plâtre; et je raconterai une anecdote plaisante à laquelle cette statue donna lieu. J'avais défendu à mes gens de faire entrer des filles dans ma maison; mais cet ordre était mal exécuté. Ascagne était amoureux d'une jeune fille fort jolie, qui le payait de retour; elle se sauva une nuit de chez ses parents, pour venir le trouver, et ne voulut plus y retourner. Ascagne, ne sachant qu'en faire, la cacha dans la statue, lui arrangea un lit dans la tête avec beaucoup d'art, et il venait l'en faire sortir pendant la nuit. Comme cette tête était fort avancée, je l'avais découverte par un peu de vanité, pour la laisser voir au public. Les plus voisins montaient jusque sur leurs toits pour la regarder. Comme le bruit courait depuis longtemps que ce vieux château était habité par un esprit, que je n'avais cependant jamais vu ni entendu, et que cette fille qui était couchée dans cette tête la faisait remuer de temps en temps, le sot peuple disait que l'esprit s'était déjà emparé de cette grande figure, et qu'il lui faisait mouvoir les yeux et la bouche, comme si elle voulait parler; les uns en étaient effrayés, et les autres plus malins s'efforçaient de le leur faire croire, quoiqu'ils ne sussent pas qu'il y avait dans cette tête un véritable esprit.
VIII.
Le roi cependant, à la sollicitation de Mme d'Étampes, lui reprocha de perdre son temps et son talent à faire pour d'autres des vases, des salières, des têtes, des portes, et de négliger les grands ouvrages qu'il lui avait commandés. Mme d'Étampes conseilla en riant au roi de le faire pendre, car, disait-elle, il l'avait bien mérité.
IX.
Benvenuto, mobile et mécontent, laissa à Paris son hôtel et ses ateliers à _Ascagne_, et partit pour l'Italie, en passant par Plaisance; il fut reconnu par le bâtard du pape Farnèse, _Pier Luigi_, et, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, il alla le voir. Je le trouvai à table, dit-il, avec les _Landi_, qui le tuèrent depuis. _Pier Luigi_ lui demanda pardon des persécutions qu'il lui avait fait subir à Rome sous le pape son père, et lui proposa de le garder à Ferrare pour travailler à l'embellissement de cette ville.
Or admirons, dit Cellini, la justice de Dieu, qui ne laisse rien d'impuni sur la terre. Cet homme sembla me demander pardon devant ceux qui peu de temps après me vengèrent, moi et tant d'autres qui avaient été assassinés par lui. Qu'aucun mortel, quelque grand qu'il soit, ne compte donc sur l'impunité de ses crimes. Je dirai dans son lieu que justice sera faite aussi de plusieurs de mes persécuteurs. Ce n'est point la vanité qui m'arrache ces tristes réflexions; je les fais pour rendre grâce à Dieu, dont la puissante protection ne m'a jamais manqué, parce que je l'ai toujours imploré au milieu de mes angoisses.
Ce mélange de scélératesse et de dévotion sincère donne à ce temps un caractère de pittoresque moral qui n'éclate jamais mieux que dans ce naïf scélérat.
X.
En quittant Ferrare, Benvenuto se rendit à Florence. Le duc, qui était alors _comte de Médicis_, le reçut à Poggio, villa magnifique, à quelques milles de sa capitale. Il lui commanda une oeuvre de sculpture dont il décorait en ce moment la _Logia de Lanzi_, espèce d'amphithéâtre couvert, mais en plein air, où l'on exposait à perpétuité les oeuvres immortelles des artistes toscans à l'admiration et à la gloire du peuple sur la place du Gouvernement.
Ce fut le chef-d'oeuvre de _Benvenuto_. La femme de Cosme lui donna mille distractions et mille déplaisirs pour un diamant qu'elle désirait faire acheter à son mari, et que Benvenuto dépréciait; à la fin il alla, pour se distraire, faire un voyage d'artiste à _Venise_. Son objet principal était de revoir le _Titien_ et le fameux _Sanzovino_, sculpteur florentin au service de Venise; il fut reçu d'eux en compatriote et en ami. Ayant rencontré _Laurenzio_, le ministre du duc Alexandre, en compagnie de quelques républicains proscrits, ils lui conseillent de retourner en France, au lieu d'honorer de ses chefs-d'oeuvre le tyran de sa patrie. Il les quitta sans leur répondre. Il n'assassinait que dans sa propre cause. Les ennemis politiques n'étaient à ses yeux que de féroces dupeurs. Il revint à Florence achever son _Persée_, oeuvre désormais de sa vie. Il avait pris pour type de son héros mythologique l'instant où _Persée_ élève dans sa main la tête de Méduse qu'il vient de couper, et où il foule du pied droit le tronc sanglant qui palpite encore.
Nous citons ici, comme nous l'avons cité dans notre entretien sur Bernard de Palissy, le travail et l'anxiété de Benvenuto dans la fonte de cette oeuvre divine en bronze. Combien de fois, avant de connaître la vie et les procédés de Benvenuto Cellini, ne nous sommes-nous pas arrêté à Florence devant la _Logia dei Servi_ pour contempler ce miracle du génie humain! C'est la beauté, la colère et la victoire vengeresse fondues dans une même expression; Cosme en fut ravi, et le peuple toscan le rangea dès le premier jour au rang de ces oeuvres qui n'ont pas de secondes.
Voici comment il rend compte des efforts fiévreux que lui coûta la fonte de _Persée_; on croit assister à l'enfantement de la vie.
XI.
Le succès que j'avais obtenu dans la fonte de ma _Méduse_ devait me faire croire que je réussirais aussi dans mon _Persée_, dont le modèle était achevé et enduit de cire; mais le duc, après l'avoir admiré, soit qu'il eût été prévenu par mes ennemis, soit qu'il se le fût imaginé lui-même, me dit un jour: _Benvenuto_, je ne crois pas que votre _Persée_ puisse venir en bronze; l'art ne vous le permet pas. Ces paroles me piquèrent, et je lui répondis: Je vois, Monseigneur, que vous avez peu de confiance en moi, et que vous croyez trop ce qu'on vous dit, parce que vous ne vous y entendez pas.--Je fais profession de m'y entendre, me dit-il sur-le-champ, et je m'y entends fort bien.--Oui, comme prince, lui dis-je, mais non comme artiste; car vous devriez avoir confiance en moi, d'après la tête de bronze que j'ai faite, d'après le _Ganymède_ que j'ai restauré, et qui m'a donné plus de peine que si je l'avais fait à neuf, et d'après cette statue de _Méduse_, qui est devant vos yeux, et qui est un ouvrage sans exemple. Sachez, Monseigneur, que tous les beaux ouvrages que j'ai faits pour le grand roi François ont parfaitement réussi; mais ce prince m'encourageait par les moyens qu'il me procurait, par la quantité d'ouvriers qu'il me mettait à même de salarier. Que Votre Excellence fasse comme lui, et me procure des secours, je serai certain alors de lui offrir un ouvrage digne d'elle; mais elle ne me donne, pour que j'en vienne à bout, ni argent ni courage. Le duc, pendant que je parlais, se tournait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et semblait m'écouter avec peine; et moi, je m'affligeais en pensant à l'état magnifique que j'avais laissé en France. Comment se peut-il, _Benvenuto_, me dit enfin le duc, que cette belle tête de _Méduse_, qui est là haut dans la main de _Persée_, puisse bien venir?--Vous voyez bien, lui répondis-je sur-le-champ, que vous n'y comprenez rien. Si Votre Excellence avait quelque connaissance de l'art, elle ne craindrait rien pour cette tête, mais pour le pied droit du _Persée_, qui est si éloigné de l'autre, et vers lequel la matière aura plus de peine à parvenir. Le duc, à ces mots, se tourna un peu en colère vers les messieurs qui étaient présents, en leur disant: Je crois que ce _Benvenuto_ a pris à tâche de me contrarier en tout. Je veux savoir quelles raisons il peut me donner pour me convaincre, et avoir la patience de l'écouter.--Voici mes raisons, dis-je alors, et Votre Excellence les comprendra facilement. Je les lui expliquai le plus clairement qu'il me fut possible, et je les passerai ici sous silence, pour n'être pas trop long. Après m'avoir entendu, il me quitta en branlant la tête.
Cependant je secouais mes chagrins, et je me donnais du courage, malgré tous mes regrets, qui me reportaient vers la France, où je trouvais plus de secours que dans Florence, ma patrie, et que je n'avais quittée, dans le fond, que pour faire du bien à ma pauvre famille. J'espérais que, si je venais à bout de mon _Persée_, toutes mes peines se changeraient en gloire et en plaisirs. Je fis des amas de bois de pin, je revêtis de terre convenable la carcasse de ma statue, et je l'armai de bons ferrements; enfin, je préparai tout pour me mettre en état de la jeter en fonte. Je fis ensuite creuser une fosse, dans laquelle je la fis transporter avec toutes les précautions possibles, et selon toutes les règles de l'art, ou celles que me dicta mon expérience ou mon imagination; et, lorsque j'eus donné toutes mes instructions à mes travailleurs et à mes ouvriers, je me tournai du côté de mon fourneau, que j'avais fait remplir de cuivre et d'étain, selon les proportions. J'y fis mettre le feu, que je dirigeai moi-même avec beaucoup de fatigues, étant contrarié, tantôt par la flamme, qui menaçait d'incendier mon atelier, et tantôt par le vent et la pluie qui venaient du côté du jardin, et qui refroidissaient mon fourneau. Obligé de combattre contre tant d'accidents imprévus, mes forces ne purent plus y résister, et je fus saisi d'une grosse fièvre qui m'obligea d'aller, tout désespéré, me jeter sur mon lit, après avoir renouvelé mes avertissements à mes gens, qui étaient au nombre de dix, et surtout à _Bernardino_, mon premier garçon, auquel je dis: Observe bien tout ce que j'ai ordonné de faire; car je sens le plus grand mal que j'aie jamais éprouvé; il me semble que je vais mourir. En attendant, mangez et buvez, et préparez-vous à ce grand ouvrage. Quelque temps après, un homme tout tortu, pâle et tremblant comme s'il allait à la mort, vint me dire: Ô malheureux _Benvenuto_! tout est perdu, et il n'y a pas de remède! À ces mots, je fis un grand cri, je sautai à bas de mon lit, et je m'habillai. Je jurais après tous ceux qui s'approchaient de moi, je les frappais des pieds et des mains, et je me désolais en disant: J'éprouve quelque trahison, mais je la découvrirai; et, avant de mourir, je saurai m'en venger. Je courus ensuite à mon atelier, où je vis tout mon monde bouleversé. Écoutez-moi, leur dis-je; et, puisque vous n'avez pas voulu suivre mes conseils, obéissez-moi sans dire mot, à présent que je suis avec vous! À ces mots, un maître fondeur, nommé Alexandre _Lastricati_, me répondit que je voulais faire une chose impossible. Cette réponse me mit tellement en fureur que je leur fis peur à tous, et qu'ils me dirent: Commandez, nous vous obéirons en toutes choses. Ils me parlèrent ainsi parce qu'ils me croyaient à moitié mort. J'allai voir aussitôt mon fourneau, où le métal avait formé une espèce de pâté; mais j'envoyai chercher du bois de chêne, qui fait un feu plus vif que les autres; j'en remplis la fournaise, et bientôt je vis ce pâté s'amollir. À cet aspect, tous mes travailleurs reprirent courage, et m'obéirent avec une nouvelle ardeur. Je fis jeter dans le fourneau environ soixante livres d'étain de plus, qui, à force de feu et de remuement, rendirent bientôt toute cette masse plus liquide. Ce succès me ressuscita. Je ne pensai plus ni à ma fièvre, ni à ma peur de mourir, quand tout à coup il se fit une explosion qui nous effraya tous, et moi plus que les autres. La matière se soulevait et se répandait. Aussitôt je fis ouvrir les canaux qui devaient la conduire dans le moule; et, voyant qu'elle coulait avec trop de lenteur, j'envoyai chercher tous mes plats, mes assiettes, mes pots et mes écuelles, qui étaient d'étain, au nombre de deux cents environ, et je les jetais au fur et à mesure dans le fourneau. Quand mes ouvriers virent le bronze se vider avec aisance, ils furent remplis de joie, et ils m'obéissaient avec plus d'ardeur; et moi, me mettant à genoux: Grand Dieu! m'écriai-je, qui êtes ressuscité et monté au ciel, faites que mon moule se remplisse bien vite! Ce qui arriva et me fit rendre à Dieu mille actions de grâces. Ensuite je me tournai vers un grand plat qu'on m'avait servi sur un mauvais banc, je mangeai avec appétit, et je bus avec toute ma brigade; et, comme il était déjà tard, j'allai me remettre au lit gai et content, sans me soucier de ma fièvre[17].
[Note 17: Il y a plusieurs exemples de ces guérisons subites, causées par la joie ou une passion forte. Le consul Fulvius, dit Pline l'ancien, fut guéri de même, par la victoire qu'il remporta sur les Celtes.]
J'avais alors une excellente servante[18] qui, sans m'en avertir, m'avait acheté un chapon gras. Le matin, quand je me levai, à l'heure du dîner: Oh! oh! dit-elle, voilà cet homme qui comptait mourir hier! Je crois que les coups de pied et de poing qu'il nous a donnés cette nuit ont fait tant de peur à la fièvre, qu'elle n'a plus osé reparaître. Je me mis à table avec ma bonne famille, dont la joie était revenue avec la mienne, et qui avait remplacé par de la poterie de terre tous les plats d'étain que j'avais jetés dans le feu. Après mon dîner, je reçus la visite de tous mes ouvriers, qui m'avouèrent que je leur avais fait voir des choses qu'ils n'auraient jamais crues possibles, ce qui ne laissait pas que d'enfler un peu ma vanité. Ensuite, ayant mis la main à ma bourse, je les payai bien, et je les renvoyai tous contents.
[Note 18: Cette servante, appelée Piera, devint sa femme, et il en eut plusieurs enfants.]
Le majordome _Riccio_, mon ennemi, était impatient de savoir comment les choses s'étaient passées. Les deux hommes que je soupçonnais de m'avoir mal servi lui dirent que j'étais plus qu'un diable; car un simple diable n'aurait pu venir à bout de ce que j'avais fait. Il l'écrivit aussitôt au duc, qui était à Pise, et il en mit dans sa lettre plus encore qu'on ne lui en avait raconté.
Deux jours après, lorsque mon ouvrage fut bien refroidi, je commençai à le découvrir peu à peu. Je vis d'abord la tête de _Méduse_, parfaitement coulée, ce qui fut favorisé par les ventouses dont j'avais parlé au duc. La tête de _Persée_ n'avait pas moins bien réussi, et j'en fus surpris davantage; car la matière avait servi tout juste pour la remplir entièrement, et je regardai cela comme un coup du ciel. À mesure que j'allais plus avant, j'étais de plus en plus satisfait. Finalement, j'arrivai au pied de la jambe droite, et je trouvai le talon rempli, ce qui, me faisant plaisir d'un côté, me fâchait de l'autre, parce que j'avais prédit au duc qu'il n'arriverait pas à bien; mais il manquait quelque chose aux doigts, et j'en fus bien aise, afin de lui faire voir que je savais ce que je disais; car la matière ne serait jamais parvenue jusqu'à ce pied, et il aurait totalement été manqué, si je n'avais jeté dans le fourneau toute ma vaisselle d'étain, ce que personne n'avait imaginé avant moi.
Glorieux de ma réussite, j'allai trouver le duc à Pise, pour lui en faire part. Lui et la duchesse me firent l'accueil le plus gracieux; et, quoique le majordome lui eût écrit tout ce qui s'était passé, ils en voulurent apprendre tous les détails de ma propre bouche. Mais ce qui étonna davantage le duc, ce fut de voir accomplie la prédiction sur le pied de la statue. Les voyant si bien disposés en ma faveur l'un et l'autre, je leur demandai la permission d'aller faire un tour à Rome. Elle me fut accordée; mais le duc me fit promettre de revenir bien vite pour mettre la dernière main à mon _Persée_, et me donna en même temps des lettres de recommandation pour son ambassadeur auprès du pape, qui était alors Jules III.
Après avoir donné mes ordres aux personnes qui composaient mon atelier, je partis pour Rome; j'y allais pour voir _Antonio Altoviti_, auquel j'avais fait son buste en bronze pour orner son cabinet. Je dois dire, en passant, qu'il le montra à _Michel-Ange_, et que celui-ci, en le voyant, lui demanda quel était l'auteur d'un si bel ouvrage. Sachez, ajouta-t-il, que cette tête est faite selon la manière antique, qui est la bonne, et que, si elle était mieux placée, elle ferait un plus bel effet. Ayant ensuite appris que c'était de mes mains qu'elle était sortie, il m'écrivit cette lettre: «Mon cher _Benvenuto_, je vous ai longtemps connu comme le plus grand orfévre que nous eussions, et je vous reconnais aujourd'hui pour le premier sculpteur. M. _Altoviti_ m'a fait voir son portrait en bronze, et m'a dit qu'il était de vous: il m'a fait le plus grand plaisir; mais il l'a placé dans un faux jour, ce qui l'empêche de produire le merveilleux effet dont il est susceptible.»
Cette lettre était accompagnée des paroles les plus aimables pour moi, et je l'avais montrée au duc, avant de partir, lequel, à ce propos, me chargea de lui dire, dans ma réponse à sa lettre, de revenir à Florence, qu'il le nommerait l'un des quarante-huit membres du conseil, et qu'il ferait plus encore; mais _Michel-Ange_ ne répondit point à ma lettre que j'avais montrée à Son Excellence avant de la cacheter; ce qui la mit de mauvaise humeur contre lui. Étant donc à Rome, j'allai voir _Altoviti_, qui me répéta les paroles de _Michel-Ange_, et chez lequel j'avais placé quelque argent, dont il me devait l'intérêt, ainsi que le prix de son buste; mais, quand nous fûmes sur cet article, il parut si refroidi envers moi, et il me donna de si mauvaises raisons, que je fus obligé de lui laisser mon argent en rente viagère à quinze pour cent, et que je perdis le prix du buste que je lui avais fait. J'allai ensuite baiser les pieds du pape, dont j'espérais obtenir quelque travail; mais il avait été prévenu par notre ambassadeur. De là je me rendis chez _Michel-Ange_; je lui répétai les offres du duc, que j'avais insérées dans ma lettre. Il me répondit qu'il était employé à Rome, à la fabrique de Saint-Pierre; et, comme je le pressais de se rendre aux désirs du duc et à l'amour qu'on doit à sa patrie: Avez-vous été bien content de lui? me dit-il. Très-content, lui répondis-je. Mais il savait tout ce que j'avais souffert, et il refusa absolument de se remettre à son service.
Ayant éprouvé la mauvaise foi des marchands, dans mes rapports d'intérêt avec _Altoviti_, je retournai très-mécontent à Florence, où ma première visite fut pour le duc, qui était à son château au-dessus du pont des Rifredi. J'y rencontrai son majordome _Riccio_, et, comme j'allais le saluer: Oh! vous voilà retourné, me dit-il en battant des mains, et il me tourna le dos. Je ne pus comprendre ce que voulait dire ce sot homme, avec de telles manières; mais je le laissai, et j'allai chez le duc, qui était dans son jardin. Surpris de me voir, l'accueil qu'il me fit fut de me faire signe de m'en aller. J'en demandai la raison à M. _Sforza_, qui était un de ses intimes, et qui ne me répondit que ces mots en souriant: _Benvenuto_, comportez-vous bien, et moquez-vous du reste. Cependant quelques jours après il m'obtint une audience. Le duc me reçut assez froidement, et me demanda ce que j'avais fait à Rome. Je lui parlai de mon affaire _Altoviti_, et ensuite de _Michel-Ange_, sur lequel je lui racontai une anecdote que j'avais passée sous silence. Monseigneur, lui dis-je, quand j'ai proposé à _Michel-Ange_ de venir à Florence, je l'avais engagé à se reposer sur _Urbin_, l'un de ses ouvriers, de ses travaux à finir; mais celui-ci se mit à crier avec une voix de paysan: _Je ne veux point quitter mon maître, jusqu'à ce qu'il m'ait écorché, ou que je l'aie écorché moi-même._ Et le duc se mit à rire en disant: Puisque _Michel-Ange_ ne veut pas venir, tant pis pour lui! Après ces paroles, je pris congé de Son Excellence.
XII.
Le duc, après ce merveilleux triomphe de Benvenuto, prévoyant la guerre avec _Pise_, voulut utiliser à la défense de la capitale les souverains artistes qui avaient contribué à sa décoration. Il choisit Benvenuto pour fortifier les portes principales de Florence. Son bouillant caractère faillit encore lui coûter la vie.
À la garde de la porte de _Prato_ était un capitaine lombard, qui avait les formes aussi robustes que grossières, et qui était aussi présomptueux qu'ignorant. Il me demanda ce que je prétendais faire; je lui montrai fort poliment mon plan. Pendant ce temps-là, il secouait la tête, il se tournait tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, remuait ses jambes, tordait ses moustaches qui étaient très-longues, en me disant: Que le diable m'emporte, si j'entends quelque chose à cela!--Si vous n'y entendez rien, lui répondis-je enfin en lui tournant les épaules, laissez-moi donc faire.--Holà, maître! me répondit-il, est-ce que vous avez envie de vous tirer du sang avec moi?--Il me serait plus facile, lui répartis-je en colère, de vous en tirer que de fortifier cette porte; et, en même temps, nous mîmes l'épée à la main: mais une foule de nos honnêtes Florentins accourut pour nous séparer, en lui donnant tort, parce que j'agissais par ordre de Son Excellence, et depuis il me laissa en repos. Quand j'eus achevé mon bastion à la porte de _Prato_, j'allai à celle de _l'Arno_, où commandait un officier de Césène, extrêmement poli; il avait l'air d'une jolie femme, et c'était l'homme le plus brave du monde. Nous nous accordâmes si bien que mon travail fut beaucoup mieux fait à cette porte qu'à l'autre. Bientôt après, les gens de _Pierre Strozzi_ ayant fait une incursion dans le comté de _Prato_, l'alarme y fut si grande que tous les habitants chargeaient leurs charrettes de leurs effets, et les portaient dans la ville. Il y en avait une si grande quantité qu'elles se touchaient toutes. Voyant ce désordre, j'avertis les gardes de la porte d'avoir soin qu'il n'arrivât pas comme à Turin, où un pareil embarras avait empêché d'abaisser la sarrasine qui resta suspendue sur les charrettes, et fit prendre la ville. Mes avertissements déplurent au capitaine lombard, qui voulut sottement recommencer notre querelle; mais nous fûmes encore séparés, et, mon bastion achevé, je le quittai, et j'allai recevoir assez d'argent, auquel je ne m'attendais pas, ce qui me mit en état de finir mon _Persée_.
XIII.
Il fut récompensé de son chef-d'oeuvre en honneur plus qu'en argent.