Cours familier de Littérature - Volume 17
Part 13
«Je sortis du couvent de _Viterbe_ avec mes compagnons de voyage, marchant tantôt devant, et tantôt derrière le train du cardinal; de manière que nous arrivâmes le jeudi saint, vers le soir, à une poste en avant de Sienne. Je trouvai là des chevaux de retour qu'on ne demandait pas mieux que de fournir, pour peu de chose, au premier venu. Je descendis de mon cheval _Tournon_, et je mis sur un de ceux-là ma selle et mes étriers; je laissai l'autre à conduire à mes jeunes gens, parce que je voulais arriver de bonne heure à Sienne, pour y voir un de mes amis. Le postillon qui me conduisait m'enseigna une bonne auberge, et je lui rendis son cheval, en oubliant de reprendre ma selle et mes étriers. Nous passâmes fort gaiement le reste de la journée; et, le lendemain, je m'aperçus que j'avais laissé ma selle et mes étriers sur la jument que j'avais montée. Je les envoyai demander plusieurs fois au maître de la poste, sans qu'il voulût me les rendre, en disant que j'avais éreinté son cheval.
L'hôte chez lequel je logeais me dit: Vous serez heureux, s'il ne vous arrive rien que de perdre votre selle. C'est l'homme le plus brutal qui soit ici, et il a deux fils soldats qui le sont encore plus que lui; c'est pourquoi je vous conseille d'en acheter une autre, et de ne rien dire.
Cependant je crus que le maître de la poste me rendrait ma selle à force de douces paroles, et je ne craignais rien avec mon excellente arquebuse et ma cotte de mailles, monté sur mon bon cheval, que je savais assez bien manier. J'avais accoutumé mes deux jeunes gens à porter aussi une cotte de mailles, et je me fiais sur _Pagolo_, qui, à Rome, ne la quittait jamais. C'était d'ailleurs le vendredi saint, jour où les fous doivent donner quelque relâche à leur folie.
Arrivés devant la porte, je reconnus mon homme, parce qu'on m'avait dit qu'il était borgne; m'étant avancé seul pour lui parler: Mon maître, lui dis-je, je vous prie de me rendre ma selle et mes étriers, parce que je n'ai fait aucun mal à votre jument. Il me fit une réponse si brutale que je lui dis: Vous n'êtes donc point chrétien, puisque vous voulez me faire tort, même le vendredi saint?--Que ce soit le vendredi saint, ou le vendredi du diable, peu m'importe! Si vous ne vous en allez, vous voyez cette pique et cette arquebuse, vous êtes mort!
Ces paroles firent approcher un vieux gentilhomme qui venait de faire ses dévotions, et qui, approuvant mes raisons, lui fit des reproches sur sa conduite vis-à-vis d'un étranger et sur ses blasphèmes. Ses deux fils alors rentrèrent dans sa maison, sans dire mot; mais leur père, furieux des reproches du gentilhomme, baissa sa pique, en jurant qu'il voulait me tuer. Voyant sa résolution, je me mis un peu à l'écart, en lui montrant le bout de mon arquebuse, pour le tenir en respect. Il se jeta alors sur moi, plus furieux encore; mais cette arme, que je tenais assez haut, partit d'elle-même, et la balle, ayant frappé l'arc de la porte, rebondit sur sa tête, et l'étendit par terre.
À ce bruit ses fils accoururent, l'un avec une fourche, et l'autre avec la pique de son père; ils se jetèrent, celui-ci sur _Pagolo_, l'autre sur le Milanais qui nous accompagnait, et qui se défendait en s'écriant qu'il n'avait que faire dans cette querelle, ce qui ne l'empêcha pas de recevoir un coup qui lui fendit la bouche. Quant à l'horloger _Cherubino_, qui était vêtu en prêtre, parce qu'il avait de bons bénéfices que le pape lui avait donnés, on n'osa l'attaquer. J'avais donné de l'éperon à mon cheval, pour revenir au combat, après avoir rechargé mon arquebuse, résolu de me faire tuer pour venger mes compagnons, que je croyais morts; mais je les vis revenir, et _Ascanio_, qui était en avant, me dit que _Pagolo_ était mortellement blessé. Hélas! lui dis-je, il n'avait donc pas sa cotte de mailles? Il l'avait laissée dans sa valise, me répondit-il. Malheureux _Pagolo!_ m'écriai-je alors, tu ne la portais donc que pour faire le beau garçon dans Rome, et tu la quittais lorsqu'elle t'était le plus nécessaire! je vais donc mourir pour ta sottise! Mais bientôt je sus, par M. _Cherubino_ et le Milanais blessé, que le coup porté à _Pagolo_ n'avait fait que lui écorcher la peau; que le maître de poste était mort, et que ses fils se préparaient à le venger; ils me suppliaient de ne pas recommencer la querelle, dans laquelle je ne manquerais pas de succomber. Puisque vous êtes contents, leur répondis-je, je le suis aussi; allons, piquons nos chevaux, et arrivons à Staggia, où nous serons en sûreté! Le Milanais nous dit alors: Je suis puni par où j'ai péché! Hier, n'ayant rien autre chose à manger, j'ai fais gras à mon dîner. Ces paroles inattendues nous firent beaucoup rire, quoique nous n'en eussions point envie. Nous forçâmes le pas de nos chevaux, laissant loin de nous _Cherubino_, qui voulait marcher à son aise.
Les fils du mort, pendant ces entrefaites, allèrent porter leurs plaintes au duc de _Melfi_, qui, ayant appris que nous appartenions au cardinal de Ferrare, ne voulut pas donner de suite à cette affaire. Arrivés à Staggia, nous envoyâmes chercher un chirurgien pour visiter la blessure de _Pagolo_, qu'il trouva fort légère, et nous fîmes préparer le dîner. Alors arrivèrent aussi _Cherubino_ et le Milanais, qui répétait sans cesse: Je suis puni par où j'ai péché, et je serai excommunié, parce que je n'ai pas fait ma prière du matin! Comme il était fort laid, que sa bouche, déjà fort grande, s'était élargie de la moitié, et qu'il parlait son baragouin milanais d'une manière fort ridicule, nous ne pouvions nous empêcher de rire, mais surtout lorsqu'il dit au chirurgien qui lui recousait sa bouche, de lui en laisser au moins pour passer sa cuiller.
C'est en riant encore que nous arrivâmes à Florence, où nous descendîmes chez ma soeur, que ma présence remplit de bonheur et de joie.»
V.
Arrivé à Fontainebleau, le cardinal de Ferrare le présenta une seconde fois à François Ier.
Voyons dans quel état il trouvait la cour. L'amour pour la duchesse d'Étampes, régnait sur le roi.
Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, dite d'abord Mlle d'Heilly, maîtresse de François Ier, née vers 1508, était fille d'honneur de Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mère de François Ier, et avait dix-huit ans lorsque ce prince en devint éperdument amoureux. Il la maria à un certain Jean de Brosse et lui donna le comté d'Étampes, qu'il érigea pour elle en duché.
La duchesse gouverna François Ier pendant vingt-deux ans; elle troubla la cour et porta la désunion dans la famille royale, par sa haine contre Diane de Poitiers, maîtresse du Dauphin; trahissant son roi, elle favorisa, en livrant des secrets d'État, les succès de Charles-Quint et de Henri VIII, dans l'intention de rabaisser le Dauphin, qui était chargé de les combattre, et fit signer à François Ier le honteux traité de Crespy.
Elle aimait les arts et les artistes autant que son royal amant les favorisait.
Voici le récit de la première audience accordée à _Benvenuto_ par François Ier:
«Le cardinal informa bientôt le roi de mon arrivée; et ce prince voulut me voir sur-le-champ. Je me présentai devant Sa Majesté avec l'aiguière et le bassin d'argent, et je lui baisai les genoux. J'en fus accueilli avec beaucoup de bonté; je le remerciai de m'avoir fait sortir de prison, en lui disant qu'il était digne d'un grand monarque comme lui de protéger l'innocence, et que ses bienfaits étaient écrits au ciel et dans le coeur de tous les gens de bien.
Ce bon prince m'écouta avec beaucoup d'attention, et me répondit par des paroles bienveillantes et dignes de lui. Il prit ensuite les deux vases, en déclarant qu'il ne croyait pas que les anciens eussent jamais rien fait de si beau, et qu'ils surpassaient tout ce qu'il avait vu de plus rare en Italie. Il parlait français au cardinal, et, se tournant vers moi, il me dit en italien: «Reposez-vous, _Benvenuto_, et amusez-vous pendant quelques jours. Je vais songer à vous occuper.»
Quelques jours après, sur les instances du cardinal, le roi offrit à Benvenuto le modique traitement de 300 écus par an. Indigné de cette modicité, Benvenuto fit ses préparatifs secrets de départ. Le cardinal le sut, le fit appeler et lui offrit de sa part du roi le même traitement qu'il avait assigné à _Léonard de Vinci_, cent écus d'or par an, et en plus le prix de tous les ouvrages qui lui seraient commandés par la cour. Le lendemain François Ier le fit venir et lui commanda pour sa table douze chandeliers en argent, représentant six dieux et six déesses. Il lui donna pour son laboratoire le petit _hôtel de Nesle_, terrain qui fut occupé plus tard par le palais du cardinal Mazarin, aujourd'hui l'Académie française. M. de Villebon, qui occupait cet hôtel, déclara qu'il s'y opposerait. Benvenuto alla se plaindre au roi. Ce prince avait oublié son visage: Qui êtes-vous? lui dit-il. _Benvenuto_, lui répondis-je. Si vous êtes ce _Benvenuto_ dont j'ai appris tant de choses, ajouta-t-il, faites selon votre coutume, je vous en donne pleine licence.--Il me suffit de conserver les bonnes grâces de Votre Majesté, lui répartis-je; je ne crains rien pour le reste.--Hé bien, allez, me répondit ce prince en souriant, elles ne vous manqueront jamais.
Il ordonna aussitôt à l'un de ses secrétaires, appelé M. de Villeroy[15], de faire pourvoir à tous mes besoins. Ce secrétaire était grand ami du prévôt, à qui appartenait le Petit-Nesle. Cette maison était une espèce de château antique qui touchait aux murs de Paris, assez grand, et de forme triangulaire. Il n'y avait aucun soldat pour le garder. M. de Villeroy me conseillait de chercher un autre établissement, parce que le prévôt était un homme puissant qui me ferait tuer quelque jour. Je suis venu d'Italie en France, lui répondis-je, pour servir votre grand prince, et je n'ai pas peur de mourir, parce que tôt ou tard il faut le faire.
[Note 15: Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, secrétaire des finances.]
Ce M. de Villeroy était un homme de beaucoup d'esprit, fort riche, admirable en toutes choses, mais mon secret ennemi. Il mit après moi un certain M. de Marmagne, trésorier de la province de Languedoc. La première chose que fit celui-ci fut de chercher dans cette maison l'appartement le plus commode, et de s'en saisir. J'eus beau lui représenter que le roi m'avait donné ce logement pour moi et mes gens, et que je ne voulais y souffrir personne autre; cet homme était fier, audacieux et violent; il me répondit qu'il voulait faire ce qui lui plairait, et que c'était donner de la tête contre une muraille, que de s'opposer à lui et à M. de Villeroy. Je lui répartis que le roi était plus puissant que M. de Villeroy, et que c'était lui-même qui m'avait donné cette maison.
Alors, furieux, il me dit beaucoup d'injures en français, auxquelles je répondis en italien; et, voyant qu'il mettait la main à sa dague, qui était fort courte, je mis la main à la mienne, qui était plus longue, et qui ne me quittait jamais; je lui dis qu'il était mort s'il faisait le moindre signe. Marmagne avait deux valets avec lui, et moi mes deux jeunes gens.
Jetez-vous, leur dis-je, sur ces deux marauds-là; tuez-les, si vous pouvez, et, quand j'aurai tué leur maître, nous partirons. Celui-ci, voyant ma contenance assurée, se crut heureux de sortir la vie sauve. J'écrivis sur-le-champ au cardinal ce qui venait de se passer; il l'alla raconter au roi, qui en fut affligé, et me recommanda au comte d'Orbec, qui eut toute sorte de soins pour moi.
Telle était alors l'anarchie féodale qui régnait dans l'administration.
Les faveurs du roi me faisaient considérer de tout le monde. Je reçus l'argent qu'il me fallait pour mes statues, et je commençai par celle de Jupiter, qui était déjà assez avancée lorsque le roi revint à Paris. Aussitôt qu'il me vit, il me demanda si je pouvais lui montrer quelque chose de mon atelier, parce qu'il avait envie d'y aller. L'ayant assuré que je le pouvais, le jour même, après son dîner, Sa Majesté y vint, accompagnée de Mme d'Étampes, du roi et de la reine de Navarre, sa soeur; de Mgr le Dauphin, de Mme la Dauphine, du cardinal de Lorraine, enfin de tout ce qu'il y avait de plus grand à sa cour. J'étais à travailler lorsque le roi parut. Je donnai l'ordre à tout mon monde de rester à sa place. Il me trouva ayant une grande plaque d'argent à la main, pour le corps de mon Jupiter; un autre faisait une jambe, un autre la tête; de sorte que c'était un bruit épouvantable dans mon atelier. Je venais de donner en ce moment un coup de pied à un petit garçon français, qui m'avait fait une sottise, et qui alla se cacher dans les jambes du roi; ce qui le fit beaucoup rire. Sa Majesté me demanda ce que je faisais, et m'ordonna de ne pas me déranger. Elle me dit alors de prendre les choses à mon aise, et de soigner ma santé, parce qu'elle voulait me faire travailler longtemps. Je lui répondis que je serais malade si je ne travaillais pas, surtout à ce que je désirais faire pour elle. Le roi crut que je ne voulais lui adresser qu'un compliment, et recommanda au cardinal de Lorraine de me répéter ce qu'il m'avait dit; mais je lui donnai de si bonnes raisons, qui furent rapportées, qu'on me laissa toute liberté.
Le roi, en s'en allant, me laissa si rempli de ses bontés, que j'aurais peine à l'exprimer. Il me fit appeler quelques jours après, en présence du cardinal de Ferrare, qui dînait avec lui; il était au second service lorsque je parus. M'étant approché de lui, il causa beaucoup avec moi, et me dit qu'il aurait envie d'une belle salière, cassette qui contenait le sel et les serviettes destinées au roi, pour accompagner les vases que M. le cardinal lui avait donnés, et que j'en fisse le dessin le plus tôt possible. Votre Majesté l'aura sur-le-champ, si elle veut m'accorder un quart d'heure. (J'en avais fait le dessin depuis longtemps, dans l'espérance de l'exécuter un jour pour le cardinal.) Le roi, étonné, se tourne vers le roi de Navarre et les cardinaux de Lorraine et de Ferrare, et leur dit: _Benvenuto_ est vraiment un homme admirable et digne de se faire aimer et désirer de tous ceux qui le connaissent! Ensuite il me dit qu'il verrait volontiers ce dessin. À ces mots je partis, et j'allai le chercher; j'y joignis son modèle en cire. En les voyant, le roi s'écria: C'est un ouvrage plus que divin! Cet homme ne s'est donc jamais reposé! Et, me regardant d'un oeil satisfait, il m'invita à lui faire cette salière.
Le cardinal de Ferrare, qui était présent, jeta sur moi les yeux pour me faire entendre qu'il connaissait ce modèle, parce que j'avais ajouté au roi que je le ferais pour celui qui devait l'avoir, comme pour me venger de ses vaines promesses; et il dit au roi, comme pour se venger aussi: Sire, c'est une grande entreprise que celle dont vous chargez _Benvenuto_, et il ne viendra jamais à bout de la finir. Ces grands hommes de l'art se promettent plus qu'ils ne peuvent faire. Le roi lui répondit que si l'on pensait toujours à la fin d'un ouvrage, on ne l'entreprendrait jamais. Vous avez raison, Sire, osai-je lui dire, les princes qui, comme Votre Majesté, savent encourager ceux qui les servent, ne trouvent jamais en eux rien d'impossible; et, puisque Dieu m'a donné un si bon maître que vous, j'espère achever tout ce que vous m'avez commandé. Je le crois aussi, dit le roi en se levant de table. Il m'emmena ensuite dans sa chambre, et me demanda quelle quantité d'or il me faudrait pour cette salière. Mille écus, lui répondis-je. Il fit venir sur-le-champ son trésorier, M. d'Orbec, et lui ordonna de me les donner vieux et de bon poids.
Ayant pris congé du roi, je repassai la Seine; je pris chez moi, au lieu d'un sac, une bourse qu'une religieuse de mes parents m'avait donnée à Florence; et, comme il était encore de bonne heure, je me rendis seul, sans domestique, chez le trésorier qui devait me compter les mille écus d'or. Je le trouvai occupé à les choisir, et il le faisait si lentement, qu'il me fallut attendre nuit close avant qu'ils me fussent livrés. Soupçonnant là-dessous quelque trahison, j'eus la prudence de faire dire à quelques-uns de mes garçons de venir au-devant de moi. Ne les voyant point, je demandai si on les avait avertis; un coquin de valet m'assura qu'il avait fait ma commission, et qu'ils n'avaient point voulu venir, mais qu'il me porterait cette somme si je voulais. Non, lui dis-je, je la porterai moi-même.
Quand j'en eus donné le reçu en bonne forme, je partis avec ma bourse bien attachée à mon bras gauche. J'étais armé, et j'avais ma cotte de mailles. Je m'étais aperçu que quelques valets parlaient bas entre eux, et étaient sortis avec moi, en prenant une rue opposée. C'est pourquoi je traversai à grands pas le pont au Change, et je suivis les bords de la Seine qui me conduisaient à mon logis. Quand je fus devant les Augustins[16], lieu très-dangereux, j'en étais encore trop éloigné pour qu'on pût m'entendre et venir à mon secours. C'est là précisément que je me vis attaqué par quatre hommes, l'épée à la main. J'enveloppai aussitôt de mon manteau le bras auquel ma bourse était attachée, et je mis la main à mon épée. «Avec un soldat, leur dis-je, lorsqu'ils me serraient de près, on ne gagne que la cape et l'épée, et je vous les vendrai cher.» Mais je m'aperçus bien qu'ils étaient endoctrinés par les valets qui m'avaient vu compter mon argent. Comme je me défendais vivement, peu à peu ils se retirèrent en disant en français: «C'est un brave Italien, et ce n'est pas celui que nous cherchions; car il ne porte rien avec lui.» Enfin, comme ils crurent qu'il n'y avait que de bons coups d'épée à gagner, et que je ne les ménageais pas, ils ne marchèrent plus que lentement après moi. Alors, précipitant mes pas, parce que je craignais quelque embuscade encore, et me voyant à portée de mon logement, je me mis à crier: Aux armes! aux armes! on veut m'assassiner. Quatre de mes gens accoururent avec des piques, et voulurent poursuivre ces coupe-jarrets; mais je les arrêtai, en leur disant: Laissez-moi déposer cet argent qui m'arrache le bras, et nous donnerons ensuite sur ces quatre poltrons qui n'ont pu me voler. Quand je fus entré, tout mon monde se mit après moi, en me faisant des reproches sur ce que je me fiais trop sur moi-même, et en me disant que quelque jour je me ferais tuer. Enfin, après bien des paroles et des plaisanteries, nous soupâmes aussi gaiement que s'il nous fût arrivé quelque chose d'heureux. Il est vrai que le proverbe dit qu'à force d'aller on rencontre le mauvais pas, mais les malheurs n'arrivent jamais de la même manière.
[Note 16: Les Grands-Augustins, où se trouve à présent le marché de la Volaille. Cellini devait nécessairement y passer pour se rendre du pont au Change au Petit-Nesle.]
VI.
Benvenuto se livra alors tout entier à son génie et à sa verve. Il finit sa statue de Jupiter de grandeur naturelle, celle de Mars et une multitude de chefs-d'oeuvre pour la duchesse d'Étampes et pour ses amis d'Italie. Sa situation était triomphante; le roi le chérissait et croyait avoir enlevé son lustre à l'Italie, avec _Léonard de Vinci_ et _Benvenuto_, pour les attacher à son règne en France. À son retour de sa campagne il lui envoya des lettres de naturalisation. Il vint à Paris le visiter dans l'hôtel de Nesle. Il ne pouvait comprendre comment il avait fini ou ébauché tant de magnifiques ouvrages en si peu de mois. Pendant la conversation on parla de _Fontainebleau_. La duchesse d'Étampes dit au roi que Sa Majesté devrait me commander quelque chose de beau pour ce magnifique palais. Vous avez raison, dit le roi; et il me consulta sur-le-champ sur ce que nous pourrions imaginer pour cette belle fontaine. Je lui fis part de mes avis; il y ajouta les siens, il me dit ensuite qu'il allait passer quinze ou vingt jours à Saint-Germain; que je lui fisse, pendant ce temps-là, un dessin, le plus beau que je pourrais imaginer, pour orner ce château, qui était ce qui lui plaisait le plus dans son royaume; qu'il me _priait_ d'y employer toute mon imagination et mon talent. Se tournant ensuite vers Mme d'Étampes: Je n'ai jamais vu d'homme qui me soit plus agréable, et qui mérite plus d'être récompensé! Quoique je le voie souvent, jamais il ne me demande rien; il ne pense qu'à son travail: c'est pourquoi je veux le fixer à Paris à force de récompenses. Mme d'Étampes lui répondit qu'elle aurait soin d'en faire souvenir Sa Majesté; et ils me quittèrent.
VII.
L'ouvrier était devenu artiste suprême. Il était évident que son génie aspirait à s'égaler à la fortune de son protecteur, et que les lauriers grandioses de Michel-Ange l'empêchaient de dormir. C'est alors qu'il conçut le monument colossal de la statue du dieu Mars, représentant François Ier. Le roi fut ravi; la duchesse d'Étampes, jalouse de la préférence accordée au roi, l'irrita contre Benvenuto. «Cet homme, lui dit le roi, est vraiment selon mon coeur! Mon ami, dit-il à Cellini en lui frappant sur l'épaule, je ne sais qui est le plus heureux, ou du prince qui trouve un homme, ou de l'homme qui trouve un prince!»
Cependant, à la requête de la duchesse d'Étampes, le roi fit venir de Bologne à _Fontainebleau_, son séjour habituel, le célèbre peintre _Primatice_, pour lui confier la galerie du palais. Benvenuto s'indigna d'une préférence qu'il désirait accaparer pour ses ouvrages. Un procès scandaleux qu'on lui intenta par vengeance, sous prétexte des infâmes amours dont on l'avait accusé en Italie, souleva tellement sa colère, que, l'ayant gagné, il se vengea à coups de dague de ses accusateurs, et les fit repentir cruellement de leur accusation vraie ou fausse.
«À peine fus-je descendu de cheval qu'une de ces bonnes personnes qui veulent toujours mettre le feu aux étoupes vint me dire que _Miceri_ avait loué un appartement pour Catherine et sa mère, et qu'il ne les quittait point; qu'en parlant de moi il s'égayait en disant: _Benvenuto_ a mis de la graine devant les oiseaux, et il a cru qu'ils n'y toucheraient pas. Je ne crains point son épée, j'en ai une aussi bonne que la sienne; je suis Florentin comme lui, et ma famille vaut mieux que celle dont il sort. À peine eus-je entendu ces malignes paroles, que la fièvre s'empara de moi; je dis la fièvre, parce que je crois que j'en serais mort, si je n'avais pris ce parti: j'ordonnai à un de mes garçons, qui était Ferrarois, de me suivre, et à un domestique de faire marcher un cheval derrière moi, et je courus au logis de ce misérable _Miceri_. Je trouvai la porte entr'ouverte; je le vis avec une épée et un poignard à son côté, assis auprès de sa belle et de sa mère, et j'entendis qu'ils parlaient de moi. Soudain je pousse la porte, je lui mets la pointe de mon épée sur la poitrine, sans lui donner le temps de tirer la sienne, et je lui dis: Vil poltron, recommande ton âme à Dieu, car tu vas mourir! _Miceri_, épouvanté, s'écria trois fois: Maman, à mon secours! J'avais chargé le Ferrarois de ne laisser sortir personne, car mon intention était de les tuer tous les trois; mais la voix tremblante de _Miceri_ me fit passer la moitié de ma colère; et, en lui tenant toujours le fer appuyé fortement sur l'estomac, et voyant qu'il ne faisait pas de résistance, je changeai de résolution, et il me prit sur-le-champ envie de le marier à Catherine, et de me venger d'une autre manière. Tire, lui dis-je, l'anneau que tu as au doigt, et mets-le au doigt de cette fille. Je retirai un peu mon épée pour lui donner la facilité de le faire. Il m'obéit en me disant qu'il ferait tout ce que je voudrais, pourvu que je ne le tuasse point. Cela ne suffit pas, repris-je; qu'on aille chercher un notaire et des témoins; je veux que le mariage soit en règle. Si quelqu'un de vous ici parle de ce qui vient de se passer, leur dis-je en bon français, il peut être certain de sa mort. Et toi, _Miceri_, repris-je en italien, si tu ajoutes une parole, tu es mort!»