Cours familier de Littérature - Volume 17
Part 12
Je voulais voyager seul; mais je ne le pus, à cause d'un jeune homme que j'avais, nommé _Ascanio_, qui était le meilleur serviteur du monde. Je l'avais eu d'un orfévre espagnol, qui me le céda volontairement. Nous l'appelions _Petit Vieux_, parce qu'il était fort maigre, et que sa raison paraissait au-dessus de son âge, de treize ans; mais en peu de mois il se rétablit si bien, et devint d'un si bel embonpoint, qu'il passait pour le plus beau garçon qu'il y eut à Rome. Il apprenait facilement tout ce que je lui enseignais, et je le traitais comme mon fils. C'était pour lui une bonne fortune d'être tombé entre mes mains: aussi allait-il souvent en rendre grâces à son ancien maître, qui avait une jeune femme fort belle. _Ascanio_, lui disait-elle, qu'as-tu donc fait pour devenir si beau garçon? C'est mon maître _Benvenuto_, répondit-il, par ses bons traitements. Cette femme, assez maligne, était piquée de ces réponses; et, comme elle passait pour très-galante, je crois qu'elle lui fit quelques avances peu honnêtes, car il allait la voir plus souvent que de coutume.
Un jour que j'étais absent de la maison, ce jeune homme s'avisa de dire des sottises à l'un de mes garçons de boutique, qui, à mon retour, s'en plaignit à moi. Je défendis à _Ascanio_ de prendre à l'avenir de telles licences; mais, m'ayant répondu impertinemment, je lui tombai dessus à coups de pied et à coups de poing, et il ne put sortir de mes mains que sans son bonnet et sans son manteau; je fus deux jours à savoir ce qu'il était devenu; un gentilhomme espagnol, nommé don _Diego_, homme excellent, pour lequel j'avais travaillé, et qui était mon ami, me dit qu'il était retourné chez son ancien maître, et qu'il me priait de lui rendre son bonnet et son manteau. Je répondis à don _Diego_ que cet homme était un mal élevé d'avoir repris _Ascanio_ sans m'en prévenir; que je n'en avais point agi ainsi avec lui, et que j'exigeais qu'il chassât ce petit insolent, qui s'était mal conduit avec moi. Don _Diego_ s'acquitta de ma commission, dont l'autre se moqua. Le jour suivant, je vis, en passant devant sa boutique, _Ascanio_ qui travaillait à côté de lui. Celui-ci me salua, et son maître eut l'air de rire, et me renvoya le gentilhomme espagnol pour me demander les hardes que j'avais données à _Ascanio_, auxquelles d'ailleurs il ne tenait pas, parce que ce jeune homme n'en manquerait jamais. Seigneur don Diego, lui répondis-je, je vous ai connu en tout comme un fort honnête homme; mais ce _Francesco_ (cet orfévre se nommait ainsi) est tout le contraire de vous. C'est un homme de mauvaise foi. Vous pouvez lui dire de ma part que, s'il ne me ramène pas _Ascanio_ d'ici à ce soir, il aura affaire à moi, et que je traiterai de même le garçon, s'il ne sort pas de sa boutique. Don _Diego_, sans me répondre, alla rapporter mes paroles à _Francesco_, qui en eut tant de peine qu'il ne savait que devenir. Pendant ces entrefaites, _Ascanio_ alla chercher son père, qui était ce jour-là venu à Rome, de _Taglia Cozzo_, d'où il était, et qui conseilla à _Francesco_ de me rendre et de me ramener son fils. Ramenez-le-lui vous-même, lui disait-il; don _Diego_, d'un autre côté, disait à _Francesco_: Il arrivera quelque malheur; vous savez quel est _Benvenuto_: allons, venez, je vous accompagnerai chez lui. Moi, en les attendant, je me promenais impatiemment dans ma boutique, disposé à faire une des plus épouvantables scènes que j'eusse faites de ma vie, lorsque je les vis arriver tous les trois, avec le père que je ne connaissais pas. Je les regardai d'un oeil courroucé lorsqu'ils entrèrent. _Francesco_, pâle et tremblant, me dit: Voici _Ascanio_ que je vous ramène, et que j'avais repris, ne croyant pas vous offenser. Celui-ci ajouta respectueusement: Mon maître, pardonnez-moi, je ferai tout ce que vous me commanderez. Je répondis alors: Viens-tu ici pour achever ton temps, comme tu l'avais promis? Pour toujours, si vous le voulez, me dit-il. Qu'on lui apporte ses habits et ses hardes, répondis-je, et qu'il s'en aille où il voudra. Don _Diego_ resta surpris de ma conduite; lui, _Ascanio_ et son père me prièrent de le reprendre. Ayant demandé quel était celui-ci, et ayant appris que c'était son père: Pour l'amour de vous, je le reprends, lui dis-je. Ainsi se termina cette querelle.
II.
Benvenuto confia son atelier à Rome à un de ses meilleurs élèves, _Filici_. Il prit avec lui _Ascanio_ et un jeune homme de Pérouse, et partit de Rome à cheval et armé avec eux. Le cardinal _Bembo_ les reçut à Padoue, lui fit faire son portrait, et lui donna trois chevaux turcs pour continuer son voyage. Ses aventures, en traversant les Alpes de Padoue à Lyon, sont écrites à la façon de _Gil Blas_. Nous y arrivâmes, dit-il, toujours en riant et en chantant. Ainsi de Lyon à Paris.
François Ier, quoique menacé d'une guerre dispendieuse, le reçut à _Fontainebleau_, Vatican des Valois. Le roi, qui partait pour l'Italie, l'engagea à le suivre pour causer des ouvrages qu'il se proposait de lui commander. Benvenuto remonta à cheval avec sa suite, franchit le Simplon et arriva au bord d'une rivière des États vénitiens. Il y eut une nouvelle rixe.
La rivière, dit-il, était fort large et très-profonde, et on la traversait sur un pont long et étroit qui n'avait pas de garde-fou. Arrivé le premier, et jugeant ce passage dangereux, je recommandai à mes jeunes gens de descendre de cheval, et de les mener par la bride: ce qui nous le fit franchir sans danger. Les deux Français avec qui je voyageais étaient, l'un gentilhomme, et l'autre un notaire qui se moquait de ce que nous étions descendus de cheval pour si peu de chose. Je lui disais, pour répondre à ses railleries, d'aller doucement, parce qu'il y avait du danger; mais il ne tint compte de mes avis, et il me répondit en français que j'étais un peureux, avec ce ton avantageux qu'ils ont tous; et sur-le-champ, piquant son cheval qui glissa, il alla tomber avec lui, bête sur bête, sur une grosse pierre, et de là dans la rivière. Mais, comme Dieu a pitié des fous, je courus aussitôt, je sautai sur la pierre, et, m'y attachant d'une main, de l'autre je le saisis par son manteau, au moment où il allait disparaître dans l'eau, et je lui sauvai la vie. Mais, comme je m'en félicitais, il me dit presque en colère et en murmurant, que je n'avais rien fait, si je ne sauvais aussi ses écritures, qui étaient de la plus haute importance. Alors j'invitai un de nos guides à l'aider, en lui promettant une récompense; ce qui fut heureusement exécuté, car il n'y eut rien de perdu. Arrivés à _Isdevedra_, nous fîmes une bourse commune pour la dépense du voyage, dont je fus chargé. Après dîner, je donnai quelque argent de cette bourse au guide qui avait sauvé les papiers du notaire; mais celui-ci me dit que j'avais promis de donner du mien, et que celui de la bourse commune ne m'appartenait pas; ce qui me mit si en colère que je lui dis les sottises qu'il méritait. En ce moment, l'autre guide, qui n'avait rien fait, voulut aussi être payé pour avoir aidé, disait-il, à sauver les écritures; mais lui ayant répondu que celui qui avait porté la croix en méritait seul la récompense: Je vous en donnerai une, me dit-il, près de laquelle vous pleurerez.--Et moi, lui répondis-je, j'y attacherai un cierge près duquel tu pleureras avant moi. Comme nous étions là sur les confins de l'État vénitien et de l'Allemagne, il alla chercher du monde avec lequel il vint sur moi, une lance à la main; mais, comme j'avais un bon cheval, je préparai mon arquebuse, et je dis à mes gens: Je tuerai celui-ci, défendez-vous contre les autres; ce sont des voleurs de grand chemin qui ont pris cette occasion pour nous assassiner. L'aubergiste chez lequel nous avions dîné appela un vieux caporal pour mettre l'ordre, en lui disant que j'étais un jeune homme très-courageux; que si l'on me tuait, j'en aurais auparavant tué bien d'autres. Allez en paix, me dit le caporal; quand vous auriez été cent, vous ne vous seriez pas tirés d'ici. Moi qui voyais qu'il disait la vérité, et qui avais déjà fait le sacrifice de ma vie, je secouai ma tête, en lui disant que je me serais défendu jusqu'à la mort. Nous étant remis en route, à la première auberge, nous fîmes le compte de la bourse: je me séparai de ce sot de notaire, et, emportant l'amitié du gentilhomme, j'arrivai à Ferrare avec mes deux garçons seulement.
J'allai sur-le-champ présenter mes respects au duc, afin de pouvoir partir le lendemain pour Lorette. Après deux heures d'attente, j'eus l'honneur de le voir et de lui baiser les mains. Il voulut me faire mettre à table avec lui, mais je le priai de m'excuser, attendu que, vivant de peu depuis ma maladie, je craignais d'abuser, pour ma santé, de l'excellence de ses mets; que j'aurais plus de temps, en ne mangeant pas, pour répondre à ses questions. Je restai quelques heures avec lui; et lui ayant demandé congé, je trouvai à mon auberge ma table couverte de quelques plats délicats, qu'il avait eu la bonté de m'y envoyer, avec d'excellent vin. Comme l'heure de mon repas était passée, j'en eus beaucoup plus d'appétit, et ce fut, depuis quatre mois, le jour où je pus manger avec plaisir.
Le lendemain je partis pour Lorette, où je fis mes prières à la sainte Vierge.
III.
Rentré à Rome, Benvenuto est poursuivi par le pape Farnèse et par son bâtard _Pier Luigi_, sous prétexte de lui faire restituer des richesses qu'il avait dérobées à Clément VII pendant le siége du château Saint-Ange. Il se justifie, mais n'en est pas moins retenu captif au château. François Ier le fait réclamer par son ambassadeur Monluc. Le Pape, inflexible, continue à le retenir prisonnier. Il se décide enfin à s'évader: il tresse en cordes les draps de son lit, il accomplit son dessein et parvint à franchir la dernière enceinte, mais avec la hanche cassée. Un pauvre _aniero_ le conduit sur son âne jusque sur les marches de Saint-Pierre de Rome. Le cardinal _Cornaro_ le recueillit, le fit guérir et le garda dans une chambre secrète du palais. Cornaro alla demander sa grâce au pape Farnèse. Le pape l'accorda avec bonté; il avoua que lui-même, dans sa jeunesse, il en avait fait autant. Farnèse disait vrai; il avait été autrefois incarcéré dans le château pour avoir falsifié des brefs lorsqu'il en était secrétaire. Le pape Alexandre avait décidé de le faire décapiter, mais _Farnèse_, qui le sut, fit dire en secret à _Pietro Careluzzi_ de venir avec plusieurs chevaux, corrompit ses gardes à force d'argent, et, tandis que le pape était à la procession le jour de la fête, on le fit descendre dans une corbeille, et on le sauva ainsi; car, dans ce temps-là, on n'avait pas encore entouré la tour des murailles dont j'ai parlé. Le pape, en racontant cela au gouverneur de Rome, voulait passer à ses yeux pour un brave; mais il ne voyait pas qu'il se faisait aussi passer pour un coupable. Il dit ensuite au gouverneur: «Allez lui demander qui l'a aidé dans sa fuite, et dites-lui que je fais grâce à tous.»
IV.
Quelques jours après, le gouverneur du château Saint-Ange mourut, persuadé que j'étais tout à fait libre. Sa place fut donnée à M. Antonio _Ugolini_, son frère. Le pape avait chargé celui-ci de me laisser où j'étais alors, jusqu'à ce qu'il en ordonnât autrement.
Ce M. _Durante_ de Bresce, dont j'ai déjà parlé, était convenu avec un soldat, pharmacien de Prato, de mêler à mes vivres quelque liqueur mortelle qui pût me faire périr dans quatre ou cinq mois: on imagina du diamant pilé, qui n'est pas un poison par lui-même, mais qui est le seul, parmi toutes les pierres, qui conserve des coins aigus, lesquels, introduits dans l'estomac ou dans les entrailles, les déchirent insensiblement, et vous donnent enfin la mort. On fournit à cet homme un diamant de peu de valeur, et l'on m'a dit qu'un certain orfévre, Léon _Aretino_, l'un de mes plus grands ennemis, fut chargé de le mettre en poudre; mais comme il était fort pauvre, et que ce diamant valait pourtant quelques dizaines d'écus, il le garda pour lui, et donna au soldat la poudre d'une autre pierre à sa place. On la mêla avec tous les mets que l'on me servait. C'était un jour de fête, j'avais grand appétit, parce que j'avais jeûné la veille; je sentis en effet craquer quelque chose sous mes dents, mais j'étais loin de penser à une telle scélératesse. Cependant je vis luire quelque chose sur mon assiette, parmi un reste de salade, et, l'ayant regardé de plus près, je crus que c'était réellement du diamant pilé. Cela me rappela le craquement que j'avais éprouvé dans ma bouche, et je me jugeai mort.
Sur-le-champ j'eus recours à mes prières ordinaires, et je remerciai Dieu de mourir d'une mort si douce et bien différente de celle dont j'avais été tant de fois menacé. Mais, comme l'espérance ne nous quitte jamais, je pris un couteau, je broyai sur des morceaux de fer quelques grains de cette poudre, et je m'assurai enfin que ce n'était pas du diamant, mais de la pierre molle, qui ne pouvait me faire aucun mal. J'en bénis Dieu; et, quelque temps après, je bénis aussi la pauvreté qui m'avait sauvé la vie, tandis qu'elle tue tant de malheureux.
Dans ce temps-là, M. _Rossi_, frère du comte de _Sansecondo_, et évêque de Pavie, était aussi prisonnier dans le château; je l'appelai à haute voix, pour lui dire et lui faire voir que ces scélérats m'avaient empoisonné avec du diamant en poudre; mais je lui cachai que ce n'était que de la pierre pilée; je le priai, pour le temps que j'avais encore à vivre, de me donner de son pain, parce que je ne voulais rien manger de ce qui viendrait de leur part. Comme c'était mon ami, il me promit de partager ses vivres avec moi.
Quand le nouveau châtelain fut instruit de cela, il fit beaucoup de bruit, et voulut voir cette poudre; mais il se tut ensuite, se doutant qu'elle m'était donnée par l'ordre du pape. Il me faisait toujours apporter mes repas par le même soldat qui avait voulu m'empoisonner; mais je lui signifiai que je ne mangerais rien de ce qu'il m'apportait, sans qu'il en eût mangé avant moi. Il me répondit qu'on ne faisait l'essai que pour le pape. Hé bien, si ce sont des gentilshommes, lui répartis-je, qui font l'épreuve pour le pape, un vilain tel que tu es peut bien le faire pour un homme comme moi! Honteux de ce qui s'était passé, le châtelain ordonna de m'obéir dans la suite, à un autre de ses gens qu'il m'envoya, et cet homme ne s'y refusa pas. Comme celui-ci était du nombre de ceux qui me plaignaient, il me disait que le pape était souvent sollicité par M. de Montluc, de la part du roi de France, de me donner la liberté, et que le cardinal _Farnèse_, autrefois mon patron et mon ami, avait dit que je ne l'aurais point de longtemps encore. À quoi je répondais toujours que je l'obtiendrais malgré eux. Mais il me priait de ne pas tenir de pareils discours, parce qu'ils pourraient me nuire, et d'attendre tranquillement ce que le ciel voudrait faire en ma faveur. Ma réponse continuelle était que Dieu était au-dessus de la méchanceté des hommes.
C'était ainsi que se passait ma vie, lorsque le cardinal de Ferrare parut à Rome. Il alla sur-le-champ offrir ses respects au pape, qui l'entretint jusqu'au moment de son dîner. Ils parlèrent beaucoup de la France et de la générosité de son grand monarque; et le cardinal lui dit, à ce sujet, des choses qui lui firent tant de plaisir qu'il fut de la meilleure humeur du monde, parce que c'était son jour de _débauche_ qu'il faisait une fois la semaine. Le cardinal, le voyant en bonne disposition, lui demanda ma liberté avec instance, en lui disant que le roi avait la plus grande envie de m'avoir. Alors le pape, sentant venir le besoin qu'il avait de vomir, que lui donnait l'excès qu'il avait fait à son repas, dit en riant au cardinal: «Allons! allons! je veux que vous le meniez chez vous tout de suite,» et il en donna l'ordre en se levant de table. Sur-le-champ le cardinal envoya cet ordre avant que _Pier Luigi_ le sût, car il s'y serait opposé; et deux de ses principaux gentilshommes me tirèrent de ma prison, à quatre heures de la nuit, et me conduisirent dans son palais, où je fus accueilli avec toute la bonté possible.
Le nouveau châtelain, oubliant que son frère en mourant m'avait fait présent de toutes ses dépenses pour moi, voulut en agir comme un vrai barrigel et ses semblables, et me força de les lui rembourser; ce qui me coûta beaucoup d'argent.
Cependant le cardinal me recommanda de veiller sur moi, et d'être bien sur mes gardes, si je voulais jouir de ma liberté, car le pape se repentait déjà de me l'avoir donnée. Pour abréger, je ne parlerai pas d'une banqueroute que j'éprouvai de plusieurs centaines d'écus que j'avais déposés chez un caissier de M. _Altoviti_, auquel je fus obligé d'en faire un pur don, parce qu'il était totalement ruiné. Je passerai légèrement sur un songe que j'avais eu en prison, où je vis un homme qui m'écrivit sur le front des paroles importantes, et me recommanda, pendant trois fois, de ne les faire voir à personne; tellement qu'en m'éveillant je me trouvai le front tout noirci. Je ne dirai pas non plus comment il se faisait que j'étais toujours invisiblement averti de tout ce que _Pier Luigi_ faisait contre moi; mais je ne puis passer sous silence une chose plus extraordinaire, dont j'ai voulu que quelques personnes seulement fussent certaines, et qui était un témoignage de la faveur du ciel envers moi. Il m'était resté sur la tête une certaine splendeur qui s'y voyait surtout le matin, au lever du soleil, ou à son coucher, et encore mieux lorsque la terre était couverte de rosée. Je m'en aperçus en France, où l'air est plus dégagé de brouillards qu'en Italie. Quelques personnes qui l'ont vue ne peuvent douter de ce miracle.
Voici des vers que je composai en prison, et que j'adressai à M. _Luna Martini_; ils sont faits à la louange de la prison, et j'y rappelle beaucoup de choses que j'ai déjà dites parmi d'autres, que l'on ne sait pas. (Il ne fait que répéter dans ces vers tout ce qui lui était arrivé dans sa prison.)
Étant au palais du cardinal de Ferrare, j'étais parfaitement traité, et j'y recevais beaucoup de visites: tout le monde voulait voir un homme qui avait échappé à tant de dangers. Pour rétablir mes forces, j'allais prendre l'air sur les chevaux du cardinal, accompagné de deux jeunes gens, dont l'un était mon élève, et l'autre mon ami. Je me transportai un jour à _Taglia Cozzo_ pour y voir _Ascanio_, et j'y fus accueilli avec joie par toute sa famille. Je le ramenai à Rome avec moi. Nous parlâmes beaucoup en route de notre métier, et j'étais impatient de m'y remettre. Je commençai par le bassin d'argent que j'avais promis en France au cardinal, et que je retrouvai ébauché; car l'aiguière m'avait été volée, avec quantité d'autres objets précieux. Je faisais travailler un de mes garçons, _Pagolo_, au bassin, et je recommençai l'aiguière, qui était enrichie de tant de figures et d'ornements en bas-relief que tout le monde l'admirait. Le cardinal venait me voir au moins deux fois par jour, avec MM. _Alamanni_ et _Cesano_, hommes de lettres et savants de ce siècle; et, malgré mes travaux pressants, je causais souvent des heures entières fort gaiement avec eux; l'ouvrage me venait de tous les côtés. Le cardinal voulut que je lui fisse son sceau pontifical, auquel je réussis si bien qu'on le mettait au-dessus de ceux du célèbre _Lantizio_, dont j'ai déjà parlé. Le cardinal se plaisait à le comparer avec ceux des autres cardinaux, qui étaient presque tous de la main de ce grand maître. Il voulut en même temps que je lui composasse un modèle de salière qui n'eût rien de commun avec la mode d'alors. M. _Alamanni_ dit à ce sujet de fort belles choses; M. _Cesano_ y en ajouta d'autres. Mgr le cardinal, auditeur bénévole, fort content de tout ce qu'ils avaient proposé, me dit ensuite: «_Benvenuto_, les propositions de ces messieurs me plaisent l'une et l'autre, et je ne sais pour laquelle me décider; je t'en laisse le choix.» Messieurs, leur dis-je alors, les fils des empereurs et des rois ont en eux quelque chose de majestueux et de divin; cependant, si vous demandez à un humble paysan lesquels il aime davantage des fils des rois ou des siens, il dira que ce sont les siens. J'ai, comme lui, beaucoup d'amour pour mes enfants, qui sont les ouvrages que je produis; c'est pourquoi le modèle que je vous montrerai, Monseigneur, sera de mon invention. Ce qui est beau à dire n'est souvent pas beau à exécuter; et, me tournant vers ces messieurs: Vous avez dit, et moi je ferai. M. _Alamanni_ me dit alors, en riant, des choses gracieuses qui furent embellies par son éloquence et ses belles manières; et M. _Cesano_, qui était fort laid, me parla selon sa figure. M. _Alamanni_ voulait que je fisse une _Vénus_ avec un _Cupidon_, et des ornements analogues; et M. _Cesano_, une _Amphitrite_ entourée de tritons et des dieux de la mer; et moi, je composai une ovale d'environ quinze pouces de hauteur; elle était ornée de deux figures qui s'entrelaçaient, comme la mer entrelace la terre; et par dessus, un vaisseau qui renfermait le sel.
L'une était Neptune, le trident à la main, traîné par quatre chevaux marins; l'autre, la Terre, sous la figure d'une belle femme, appuyée d'un bras sur un temple qui renfermait le poivre, et de l'autre portant une corne d'abondance. Sous la figure de la Terre, j'avais mis toutes sortes d'animaux qu'elle enfante; sous celle de la Mer, les poissons qu'elle nourrit.
Ensuite, ayant attendu la visite du cardinal et de ces deux messieurs, je leur montrai mon modèle en cire. M. _Cesano_ s'écria: «Mais c'est un ouvrage à ne jamais finir, eût-on la vie de dix hommes; et vous, Monseigneur, qui voulez en jouir, vous ne l'aurez jamais que pour vos héritiers! _Benvenuto_ a voulu vous montrer un de ses enfants, mais non vous le donner comme nous, qui nous vous proposions des choses faisables, et lui, des choses qui ne se font pas.» M. _Alamanni_ plaida ma cause, et le cardinal dit que cette entreprise était trop considérable; alors je pris la parole, et je dis:
Je suis sûr d'achever cet ouvrage _pour celui qui doit l'avoir_; et je le ferai plus beau encore que le modèle; j'espère vivre assez pour en exécuter de plus importants. Le cardinal, un peu fâché, me répondit: «Tu les feras alors pour le roi vers lequel je te conduirai, et non pour d'autres.» Et il me montra des lettres de François Ier, qui l'engageait à retourner au plus tôt en France, et d'y amener _Benvenuto_. Oh! quand viendra cet heureux moment! m'écriai-je en levant les mains au ciel.
Le cardinal ne me donna que dix jours pour arranger mes affaires dans Rome, et m'y préparer. Le jour du départ, il me fit présent d'un beau cheval appelé _Tournon_, parce que le cardinal de ce nom le lui avait donné. _Pagolo_ et _Ascanio_ eurent chacun le leur.
Le cardinal, qui avait une maison considérable, la divisa en deux parties. La plus noble le suivit par la Romagne, à Lorette et à Ferrare, chef-lieu de sa maison; l'autre, où se trouvait beaucoup plus de monde et une belle cavalerie, passa par Florence. Le cardinal voulait que je ne me séparasse point de lui, à cause des dangers que je pouvais courir; mais je le suppliai de me laisser aller par Florence, où je voulais embrasser ma soeur, qui avait tant souffert de mes malheurs, et deux cousines, religieuses à Viterbe, où elles gouvernaient un riche monastère, et qui avaient tant fait de prières et récité d'oraisons pour obtenir la grâce de Dieu en ma faveur.
Une tragique aventure l'attendait à Sienne.