Cours familier de Littérature - Volume 17
Part 11
Le lieu où j'étais, et les paroles de cet homme, m'annonçaient assez ce qui devait m'arriver. Je réfléchis toute la nuit sur ce que je pouvais avoir fait qui m'attirât un si rude châtiment, et je n'en trouvai point le motif. Mon garde me consolait et cherchait à me donner du courage; mais je le priai de me laisser tranquille, parce que je savais mieux que lui ce que je devais faire. Alors je me remis tout entier entre les mains de Dieu, et je le priai de venir à mon secours. Je sais, disais-je, que j'ai commis des homicides; mais je ne l'ai fait que pour défendre cette vie que vous m'avez donnée en garde; et d'ailleurs ils m'ont été pardonnés: dans ce moment-ci, je suis innocent, selon toutes les lois humaines, et je suis comme un homme qui, passant dans la rue, reçoit une grosse pierre qui lui tombe sur la tête.
Je pensais ensuite à la puissance des étoiles, non qu'elles puissent nous faire du mal ni du bien par elles-mêmes, mais par le hasard de leurs conjonctions auxquelles nous sommes exposés. D'après ma foi et mon innocence, disais-je, les anges devraient me délivrer de cette prison; mais je ne suis pas digne d'un tel bienfait, et ils me laisseront soumis à toute la malignité de mon étoile.
C'était au milieu de ces tristes pensées que le sommeil vint un moment s'emparer de moi. Je fus réveillé par mon garde au point du jour. Malheureux brave homme! me dit-il, il n'est plus temps de dormir; on vient vous apporter une mauvaise nouvelle.--Le plus tôt sera le meilleur, lui répondis-je, persuadé que mon âme sera sauvée en faveur de mon innocence. Jésus-Christ n'abandonne jamais ceux qui le servent, et je lui en rends grâces. Pourquoi ne vient-on pas me lire ma sentence?--Celui qui en est chargé en est aussi affligé que vous, me répondit le garde. Alors je l'appelai par son nom, parce que je le connaissais. Venez, lui dis-je, monsieur _Benedetto de Cagli_, venez, je suis tout résolu: il vaut mieux mourir innocent que coupable. Envoyez-moi seulement un prêtre auquel je puisse me confesser, quoique je l'aie déjà fait devant Dieu, mais pour me soumettre aux lois de l'Église, à laquelle je pardonne, malgré tout le mal qu'elle me fait. Lisez-moi ma sentence, expédiez-moi promptement, de peur que mes saintes résolutions ne m'abandonnent. Cet honnête homme, à ces mots, ordonna que l'on refermât ma prison, parce que l'on ne pouvait rien faire sans lui; et il partit sur-le-champ pour aller chez la duchesse, femme de _Pier Luigi_, qui se trouvait en ce moment avec l'autre duchesse, femme d'Octavio, et lui parla ainsi: Madame, je vous prie, au nom de Dieu, de dire au pape d'envoyer un autre que moi lire à _Benvenuto_ sa sentence, parce qu'il m'est impossible de le faire; et il la quitta aussitôt, le coeur rempli de douleur. L'autre duchesse s'écria à ces mots: C'est donc ainsi qu'on rend la justice à Rome, au nom du vicaire de Jésus-Christ! Mon premier mari, qui aimait beaucoup _Benvenuto_, à cause de ses talents et de ses bonnes qualités, avait raison de vouloir le retenir à Florence, et de l'empêcher de revenir à Rome; et elle s'en alla en murmurant des paroles fort aigres.
La femme de _Pier Luigi_ alla soudain trouver le pape, et, se jetant à ses pieds en présence de plusieurs cardinaux, lui dit tant de choses qu'elle le fit rougir, et lui arracha ces paroles:--Je lui fais grâce pour l'amour de vous, et d'autant plus que je ne lui en veux point.
Il parla ainsi, parce qu'il était devant ces cardinaux qui avaient entendu les paroles hardies de cette dame généreuse. En attendant, j'étais dans des transes cruelles, qui étaient redoublées par la présence de ceux qui devaient m'exécuter; mais l'heure du dîner étant venue, et voyant les provisions qu'on m'envoyait, je m'écriai, plein de surprise: La vérité a donc vaincu ma mauvaise étoile! Je prie Dieu qu'il m'arrache bientôt de ce lieu-ci. Je commençai à manger d'assez bon appétit, car l'espérance fit cesser toutes mes craintes; et je restai dans cet état jusqu'à une heure de la nuit, que le barrigel revint avec ses gens, et, avec des paroles plus douces, me fit reporter avec beaucoup de ménagement, à cause de ma jambe, au lieu où ils m'avaient pris.
Le châtelain vint bientôt m'y trouver en s'y faisant porter, parce qu'il était malade. Voilà, dit-il, celui qui t'a repris!--Voilà, lui répondis-je, celui qui vous a échappé, et que vous n'auriez pas, s'il n'avait été vendu pour un évêché, au mépris des lois les plus sacrées! Mais, puisque c'est l'usage de cette cour, faites ce que vous voudrez, et pis encore, tout m'est indifférent dans ce monde. Ce pauvre homme, à ces paroles, s'écria: Hélas! il ne se soucie ni de vivre ni de mourir, et il est plus hardi que lorsqu'il n'était point malade. Qu'on le porte sous le jardin, et qu'on ne me parle plus de lui, car il serait cause de ma mort. On me transporta donc sous le jardin, dans une chambre très-obscure et très-humide, pleine de vermine et de tarentules. On me jeta une mauvaise paillasse, et je fus enfermé, sans souper, sous quatre guichets. À dix heures du matin seulement, on m'apporta quelque chose à manger. Je demandai quelques-uns de mes livres; on me donna la Bible vulgaire et la Chronique de _Villani_. J'eus beau en demander quelques autres, on me répondit que j'en avais trop de ceux-là.
C'est dans cette situation que je passais ma vie, couché sur une triste paillasse tout humide, sans pouvoir me remuer, à cause de ma jambe rompue, et obligé de ramper au milieu des ordures pour aller faire mes besoins au dehors, afin de ne pas augmenter l'air infect de ma chambre. Je ne pouvais lire qu'une heure et demie par jour, parce qu'il n'entrait qu'en ce seul moment dans cette caverne affreuse, et le reste du temps, je le donnais à Dieu et à mes réflexions sur les fragilités de cette vie, que j'espérais bientôt quitter. Cependant quelquefois je reprenais mon courage, et je me consolais en me voyant moins exposé dans cette prison que dans le monde, à me livrer à mon caractère emporté et au poignard de mes ennemis jaloux. Un sommeil plus doux s'emparait de moi, et peu à peu je sentis ma santé se rétablir, l'ayant accoutumée à ce purgatoire.
Je lisais tous les jours la Bible, et j'y prenais tant de plaisir, que je n'aurais fait autre chose, si je l'avais pu. J'étais si désespéré, lorsque l'obscurité venait interrompre mes lectures, que je me serais tué si j'avais eu des armes. Un jour, je me décidai à le faire, et je suspendis avec beaucoup d'efforts, au-dessus de ma tête, un énorme morceau de bois qui l'aurait écrasée; mais, comme je voulus le faire tomber avec la main, je fus arrêté, et jeté à quatre pas de là d'une manière invisible. J'en demeurai tout étourdi et à demi mort, jusqu'au moment où l'on vint m'apporter mon dîner. J'entendis le capitaine _Monaldi_ qui disait: Malheureux homme! quelle fin ont eue ses talents admirables! Ces paroles me réveillèrent, et je le vis avec un prêtre à côté de lui, qui s'écria: Vous disiez qu'il était mort! Le geôlier répondit: Je l'ai dit, parce que je l'avais cru. Aussitôt ils me levèrent de dessus mon matelas tout trempé et pourri, qu'ils jetèrent dehors pour m'en donner un autre de la part du châtelain, auquel ils allèrent tout rapporter.
Je fis ensuite réflexion sur la cause qui m'avait empêché de me donner la mort, et je la jugeai toute divine. Pendant la nuit, m'apparut en songe un jeune homme d'une beauté merveilleuse, qui me dit, en ayant l'air de me gronder: Tu sais qui t'a donné la vie, et tu veux la quitter avant le temps. Il me semble que je lui répondis que je reconnaissais tous les bienfaits de Dieu. Pourquoi donc, reprit-il, veux-tu les détruire? Laisse-toi conduire, et ne perds pas l'espérance en sa divine bonté. Je vis alors que cet ange m'avait dit la vérité; et ayant jeté les yeux sur des morceaux de brique que j'aiguisai en les frottant l'un contre l'autre, et avec un peu de rouille que je tirai des ferrures de ma porte avec les dents, et dont je fis une espèce d'encre, j'écrivis sur le bord d'une des pages de ma Bible, au moment où la lumière m'apparut, le dialogue suivant entre mon corps et mon âme:
LE CORPS.
Pourquoi veux-tu te séparer de moi? Ô mon âme! le ciel m'a-t-il joint avec toi Pour me quitter, s'il t'en prenait l'envie? Ne pars point, sa rigueur semble s'être adoucie!
L'ÂME.
Puisque le ciel m'en impose la loi, Je serai ta compagne encore; Oui, des jours plus heureux vont se lever, je croi, Et déjà j'en ai vu l'aurore.
Ayant donc repris courage par mes propres forces, et continuant de lire la Bible, je m'étais tellement accoutumé à l'obscurité de ma prison, qu'au lieu d'une heure et demie, j'en pouvais employer trois à mes lectures. Je considérais avec étonnement quelle est la force de la puissance divine dans les âmes simples et croyantes avec ferveur, auxquelles Dieu accorde de faire tout ce qu'elles s'imaginent; et j'espérais la même grâce de Dieu, à cause de mon innocence. C'est ce qui faisait que je le priais, et que je m'entretenais sans cesse avec lui. J'y trouvais un si grand plaisir, que j'oubliais entièrement tout ce que j'avais souffert; et, tout le jour, je chantais des psaumes ou des cantiques à sa gloire.
Le seul malaise que j'éprouvasse venait de mes ongles, qui étaient devenus si longs que je ne pouvais ni me vêtir ni me toucher sans me blesser. Mes dents se gâtaient, ou se séparaient tellement de leurs alvéoles que je pouvais les en arracher sans douleur, comme si elles eussent été dans une gaîne. Cependant je m'étais accoutumé à ces nouvelles douleurs. Tantôt je chantais ou je priais, tantôt j'écrivais avec ma brique et l'encre dont j'ai parlé; et je commençai, sur ma captivité, des vers que l'on verra plus bas.
Le bon châtelain envoyait souvent en secret savoir ce que je faisais; et comme, le dernier du mois de juillet, me réjouissant en moi-même de cette grande fête qui se célèbre tous les ans à Rome, le premier d'août, je me disais: Jusqu'ici j'ai fait cette fête avec un esprit mondain; cette année, je la ferai avec un coeur tout en Dieu: combien j'y trouverai plus de plaisir! ceux qui m'écoutaient allèrent le redire au châtelain, qui s'écria avec douleur: Ô Dieu, il vit content au milieu des souffrances, et moi, je meurs à cause de lui, au milieu de toutes les commodités de la vie! Allez! et mettez-le dans cette caverne souterraine où l'on fit mourir de faim le prédicateur _Fojano_[13]; peut-être cette prison lui fera-t-elle sortir la joie du coeur!
[Note 13: C'était un fameux prédicateur, partisan des ennemis des Médicis. On l'enferma dans le château Saint-Ange, où il mourut de la mort la plus cruelle.]
Aussitôt le capitaine _Manaldi_ vint avec vingt hommes armés, et me trouva à genoux devant Dieu le Père entouré de ses anges, et un crucifix ressuscitant victorieux, que j'avais figurés sur le mur, avec un peu de charbon que j'avais trouvé dans la terre.
Depuis quatre mois que j'étais couché sur le dos, à cause de ma jambe, j'avais rêvé tant de fois que les anges venaient eux-mêmes me la panser, que je m'en servais; et j'étais devenu aussi fort que si je n'y eusse jamais eu de mal. Ces hommes armés qui étaient venus me prendre me redoutaient comme si j'eusse été un vrai dragon. Le capitaine me dit: Nous venons ici beaucoup de gens armés, et avec grand bruit; et vous ne daignez pas nous regarder! Voyant bien, à ces paroles, qu'ils venaient pour accroître mes maux, mais préparé à tout souffrir, je lui répondis: J'ai tourné vers ce Dieu, roi des cieux, toutes les pensées de mon âme, de sorte qu'il ne reste rien pour vous. Tout ce qu'il y a de bon en moi n'est point de votre ressort; ainsi, faites ce que vous voudrez. Le poltron de capitaine, ne sachant ce que je voulais dire, ordonna à quatre de ses hommes les plus robustes de reculer leurs armes, de peur que je ne m'en emparasse, et leur cria ensuite: Vite! vite! sautez-lui sur le dos, et saisissez-le, serrez-le bien fort! J'aurais moins peur du diable que de lui! Prenez garde qu'il ne vous échappe! Moi, garrotté et maltraité par eux, m'attendant à de plus grands maux encore, je levais mes yeux vers le Christ, en disant: Dieu juste! vous avez payé toutes nos dettes sur votre croix; pourquoi faut-il que mon innocence paye celles de gens qui me sont inconnus? Mais que votre volonté soit faite!
Ils me transportèrent ensuite, avec un gros flambeau allumé devant eux; et je croyais qu'ils m'allaient jeter dans le trébuchet de _Sammalo_, lieu épouvantable qui en avait englouti plusieurs, et où l'on tombait tout en vie de haut en bas, jusqu'au fond des fondations du château. Mais cela n'arriva pas; et je crus m'en être tiré à bon marché. L'on se contenta de m'enfermer dans la caverne du _Prédicateur_. Dès que je fus seul, je chantai un _Miserere_, un _De profundis_, et le cantique _In te, Domine, speravi_. Je célébrai la fête du jour avec Dieu, et je remplissais mon coeur de foi et d'espérance. Le jour d'après, ils me tirèrent de cette caverne, et me remirent au lieu où ils m'avaient pris; et devant eux, en revoyant la figure de mon Dieu, je répandis des larmes de joie.
Le châtelain voulait toujours savoir ce que je faisais. Le pape, qui s'informait aussi de tout, et auquel les médecins avaient annoncé la mort prochaine du châtelain, dit qu'il voulait que celui-ci me fît mourir avant lui, de la manière qu'il le jugerait à propos, puisque j'étais la cause de sa mort. Le châtelain ayant su ces paroles du pape, par son fils _Pier Luigi_: Le pape veut donc, lui dit-il, que je me venge de _Benvenuto_, et le laisse à ma disposition? Hé bien, qu'il me laisse faire! Il devint alors plus cruel envers moi que le pape même. Le jeune invisible qui m'avait empêché de me tuer vint encore vers moi; et, d'une voix fort claire: Mon cher _Benvenuto_! me cria-t-il, allons! allons! fais ta prière à Dieu, et crie fort! Tout effrayé alors, je me jette à genoux, et je dis mes oraisons accoutumées; j'y ajoutai le psaume _Qui habitat in adjutorio_, et je m'entretins un moment avec Dieu; et la même voix me dit: Va te reposer à présent, et sois sans crainte. Dans le même instant, le châtelain, ayant donné l'ordre de me faire mourir, changea soudain de sentiment, en disant: N'est-ce pas le même _Benvenuto_ que j'ai tant défendu, et dont je connais toute l'innocence? Comment Dieu me pardonnera-t-il, si je ne pardonne moi-même? Allez lui dire qu'au lieu de la mort, je lui donne la liberté. Je veux de plus, par mon testament, l'acquitter de toutes les dépenses qu'il m'a faites. Le pape, qui en fut informé, s'en mit fort en colère.
Cependant je priais toujours, et je composais mon chapitre sur ma prison. La nuit je faisais les songes les plus agréables; et il me semblait être toujours avec cet esprit invisible qui me donnait de si salutaires avertissements.»
Le pape Clément VII, protecteur de _Benvenuto_, meurt en admirant ses chefs-d'oeuvre. _Benvenuto_ crie quelquefois après _Pompeio_, un officier milanais de Sa Sainteté, qui s'était de tout temps déclaré son ennemi. Il se retire chez son ami _Delbène_, où tout Rome vient le féliciter de son assassinat.
Le cardinal _Farnèse_, nommé pape quelques jours après, envoie lui demander son travail et l'assurer de sa protection. Le fils du pape _Pier Luigi_, assassiné depuis par ses ordres, pour le punir de son ingratitude envers son père et son bienfaiteur, se déclara contre Benvenuto et l'obligea à chercher sa sûreté à Florence.
Il y fut bien accueilli par le duc Alexandre de Médicis, qui lui donna une forte somme d'argent pour aller à Venise, et revenir ensuite travailler à son service. Mécontent du sculpteur _Sansovino_, qui, plein de son mérite, se préférait à Michel-Ange, il repart pour Florence avec son ami Tribolo.
Les persécutions du pape devinrent une vengeance privée.
XI.
Quelques jours après, nous repartîmes, dit-il, pour Florence. Nous logeâmes en route dans une hôtellerie près de _la Chioggia_, où l'hôte nous invita à le payer, et à aller nous coucher ensuite. Je trouvai ce procédé si nouveau, que je lui dis qu'on ne payait, selon l'usage, qu'en partant. Mon usage est de faire payer ainsi, me dit-il. Hé bien, lui répondis-je, faites un monde à votre mode! Payez, reprit-il, et ne me rompez pas la tête de vos discours! _Tribolo_, toujours peureux, me retenait, de crainte que l'hôte ne m'en dît encore davantage; et nous le payâmes, comme il le voulait, avant de nous coucher. Les lits étaient neufs, et tout était fort propre dans la chambre qu'il nous donna. Cependant toute la nuit je songeai à me venger de son impertinence. Tantôt j'avais envie de mettre le feu à sa maison, tantôt de lui estropier quatre bons chevaux qu'il avait dans son écurie; mais je craignais que _Tribolo_ ne pût se sauver avec moi. Je fis donc porter mes effets dans la barque; j'y fis entrer _Tribolo_, et je lui recommandai de ne point partir que je ne fusse revenu de l'auberge où j'avais oublié mes pantoufles. J'y fis appeler l'hôte qui m'envoya au diable. Il y avait dans la maison un jeune garçon d'écurie à moitié endormi, qui me dit que l'hôte ne se dérangerait pas pour le pape, et me demanda la bonne main; je lui ordonnai d'aller causer avec celui qui tenait la corde du bateau, en attendant que j'eusse trouvé mes pantoufles, et que je fusse de retour. Je pris ensuite un petit couteau, et j'allai mettre en pièces les lits tout neufs de mon hôte; de manière que je lui fis au moins pour cinquante écus de dommage; et, emportant quelques morceaux des couvertures dans mes poches, je dis au batelier de nous faire partir. _Tribolo_, qui avait véritablement oublié les courroies de sa valise, voulait aussi retourner à l'auberge, et je ne pus l'en empêcher que lorsque je lui racontai le mal que j'y avais fait, en lui montrant des morceaux de couvertures. La peur s'empara de lui de plus belle, il ne cessait de crier au batelier de démarrer; et ce ne fut qu'arrivé à Florence qu'il se crut en sûreté, et qu'il cessa de trembler. Il me dit alors: Pour l'amour de Dieu, liez votre épée, et n'en faites plus rien; car il me semblait à toute heure voir mes entrailles percées.--Compère, lui répondis-je, vous n'aurez pas la peine de lier la vôtre, puisque vous ne l'avez point tirée. En effet, je n'en ai jamais vu de plus poltron que lui. À ces mots, regardant son épée: Vous dites la vérité, répondit-il; elle est telle qu'elle était lorsque je me suis mis en route. Il trouvait que j'étais mauvais compagnon de voyage, attendu que j'avais su me défendre; et moi je le lui rendais, parce qu'il ne me fut d'aucun secours. On en jugera par ce que j'en ai raconté.
XII.
Le duc Alexandre de Médicis le reçut bien, il lui confia les dessins de ses monnaies et lui fit faire son portrait. Dans l'intimité de ses rapports il vit plusieurs fois le duc Alexandre de Médicis dormant seul dans sa chambre en compagnie de son cousin _Laurenzino_ de Médicis, qui rêvait déjà l'assassinat du grand-duc. _Laurenzino_ favorisait les vices d'Alexandre. Il se faisait, comme _Brutus_, passer pour idiot et pour lâche, mais, sous prétexte d'un rendez-vous secret donné par une belle dame de Florence, dont il savait Alexandre épris, il l'entraîna seul la nuit dans le piége, le poignarda et s'enfuit à Ferrare. Alexandre, dans un de ses entretiens avec _Benvenuto_, pria _Laurenzino_ de se joindre à lui pour l'engager à ne pas retourner à Rome. _Laurenzino_, dit Benvenuto, s'y employa très-froidement, en regardant le duc de mauvais oeil. Lorsque j'eus fini mon modèle, je l'enfermai dans une petite boîte, et je dis au duc: Que Votre Excellence soit tranquille, je lui ferai une médaille plus belle que celle du pape Clément, parce que la sienne était la première que j'eusse faite; et Mgr Laurent, qui a de l'esprit et de la science, me donnera l'idée d'un revers qui soit digne de vous. Le duc sourit, et ayant regardé Laurent: Vous lui donnerez un revers, lui dit-il, et il ne partira point. Celui ci répondit sur-le-champ: Je vous en donnerai un[14] qui surprendra tout le monde. Le duc, qui le tenait tantôt pour un fou et tantôt pour un poltron, se mit à rire, et s'enfonça dans son lit. Ayant ensuite appris que j'étais parti malgré lui, il m'envoya cinquante ducats d'or à Sienne, où m'atteignit un de ses serviteurs, qui me dit, de la part de Laurent, qu'il me préparait un _beau revers_ pour mon retour.
[Note 14: C'est qu'il avait envie de le tuer, comme il fit en effet.]
Quelques jours après son retour à Rome, arriva la nouvelle de l'assassinat mystérieux du duc _Alexandre_ par _Laurenzino_. Benvenuto fut consterné et comprit alors le sens du mot infâme des REVERS de la médaille. Les fugitifs de Florence, ennemis des Médicis, le raillèrent sur son amour pour eux et crurent au retour de la république. Mais le courrier suivant leur apprit la nomination de Jean de Médicis à la place de son frère. Il triompha et se réjouit d'avoir mieux connu la versatilité des Toscans.
XIII.
Le pape Farnèse, qui voulait plier à lui _Charles-Quint_, fit venir _Benvenuto_, et lui commanda pour ce prince, qu'il attendait à Rome, une reliure en or massif entourée de diamants d'un prix énorme.
«Je mis aussitôt la main à l'ouvrage, et peu de temps après je le portai au pape. Il fut si émerveillé de sa perfection qu'il me combla d'éloges, et défendit à ce sot de _Juvénal_, son ministre, de se mêler de mes affaires.»
Ce livre précieux était presque achevé lorsque l'empereur arriva à Rome, au milieu des arcs de triomphe et des fêtes que d'autres sauront décrire mieux que moi. À leur première entrevue, ce prince fit présent au pape d'un beau diamant qui avait coûté douze mille écus, et que je devais monter sur un anneau à la mesure de son doigt; mais Sa Sainteté voulut auparavant que je lui portasse le livre, quoique imparfait encore. Me consultant sur les excuses que nous pourrions donner à l'empereur, sur cette imperfection, je lui dis que l'excuse serait ma maladie, à laquelle Sa Majesté croirait facilement en me voyant si maigre et si défait. C'est à merveille, me dit le pape; mais il faut que tu le lui offres toi-même de ma part. Il m'ajouta ce que je devais faire et dire en cette circonstance; ce que je répétai devant lui. C'est fort bien, me répondit le pape, si la présence d'un empereur ne te trouble pas. Que Votre Sainteté ne craigne rien, lui dis-je, je ferai et je parlerai encore mieux! L'empereur est vêtu et fait comme un autre homme, et je ne me trouble point devant Votre Sainteté, malgré son auguste dignité, ses ornements pontificaux et sa vieillesse. Ce prince lui fit compter cinq cents écus.--Juvénal, ministre et confident du pape Farnèse, le calomnia auprès de lui. On ne le reçut plus comme autrefois.
LAMARTINE.
(_La suite au prochain entretien._)
Ce ENTRETIEN.
BENVENUTO CELLINI.
(SECONDE PARTIE.)
I.
Ce mécontentement et sa renommée croissante commencèrent à tourner ses yeux vers la France. Mais, avant de le suivre à la cour de _François Ier_, ce prince que la triple passion de la guerre, des arts et de l'amour égalait à Henri IV, à Louis XIV et aux Valois, racontons par sa bouche une anecdote qui semble donner la clef de quelques-uns de ses goûts secrets, très-communs en ce temps-là dans cette corruption de la Grèce et de l'Italie.