Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 10

Chapter 103,913 wordsPublic domain

Le connétable de Bourbon était déjà aux portes de la ville. Nous nous portons, dit Benvenuto, au _Campo Santo_ (cimetière), et de là nous vîmes l'armée du connétable qui faisait ses efforts pour pénétrer dans la ville de ce côté-là. Il avait déjà perdu plusieurs de ses gens, et le combat y était terrible. Je me tournai alors vers Alexandre, c'était le nom de Delbène, et je lui dis: Allons-nous-en, car il n'y a pas de remède. Vous voyez que les uns montent d'un côté, et que ceux-ci fuient de l'autre. Alexandre, effrayé, me répondit: Plût à Dieu que nous ne fussions pas venus ici! Cependant, repris-je, puisque vous m'y avez amené, je veux faire un coup de ma façon: je tournai alors mon arquebuse vers l'endroit où le combat était le plus animé, et je visai un homme qui était plus élevé que les autres. J'ignore s'il était à pied ou à cheval, à cause de la fumée qui m'empêchait de distinguer les objets bien nettement. Je dis ensuite à Alexandre et aux deux autres d'apprêter leurs armes, et je les postai de manière qu'on ne pouvait les atteindre du dehors. Après que nous eûmes fait notre feu, je me haussai sur la muraille, et je vis parmi les ennemis un tumulte extraordinaire; c'est que le connétable était tombé sous nos coups, comme nous l'apprîmes dans la suite. Étant sortis de là, nous nous en allâmes à travers le _Campo Santo_, et l'église de Saint-Pierre; et, par le derrière de celle de Saint-Ange, nous arrivâmes, non sans beaucoup de peine, à la porte du château. Là, _Rienzo_ de _Cerri_ et Laurent _Baglioni_ tuaient tous ceux qui fuyaient devant les ennemis qui étaient déjà entrés dans Rome. Le capitaine du château voulant faire tomber la Sarrasine, nous eûmes le temps de nous y glisser tous les quatre.

Sur-le-champ le capitaine _Pallone de Médicis_ s'empara de moi, parce que j'étais de la maison du pape, et me força de quitter Delbène: ce que je fis malgré moi. J'étais déjà dans le fort, lorsque le pape y entrait par le corridor du château; car il n'avait pas voulu partir plus tôt du palais de Saint-Pierre, ne pouvant s'imaginer que les Impériaux osassent entrer dans Rome.

Bientôt je vis quelques pièces d'artillerie qui étaient sous la garde d'un bombardier de Florence, nommé _Juliano_. Il se désolait de voir, du haut des fortifications, sa pauvre maison saccagée, et sa femme et ses enfants au pouvoir des ennemis: de sorte qu'il n'osait faire son devoir, de peur de tirer sur eux. Il avait jeté sa mèche tout allumée par terre, et se déchirait la figure, en pleurant à chaudes larmes; ce que faisaient aussi les autres bombardiers. À l'aspect de ce désordre, j'appelai à mon aide quelques hommes moins alarmés que ceux-là: prenant ensuite une mèche à la main, je tournai la bouche de quelques pièces où il le fallait, et je mis à bas plusieurs soldats ennemis; sans cela, une partie de ceux qui étaient entrés dans la ville le matin se dirigeait vers le château, et il était possible qu'elle y eût pénétré. J'y faisais un feu continuel; ce qui m'attirait les bénédictions de plusieurs cardinaux et seigneurs qui me regardaient. Enfin, ce jour-là, je sauvai le château, et je vins à bout, par mon exemple, de remettre à l'ouvrage les bombardiers qui s'en éloignaient. Cet exercice m'occupa tout le jour. Le pape ayant nommé le seigneur _Santa-Croce_ chef de son artillerie, il entra dans le fort sur le soir, au moment où l'armée entrait dans Rome par le quartier des Transtéverins. La première opération qu'il fit fut de venir à moi, de me faire beaucoup de caresses, et de me donner cinq bonnes pièces d'artillerie, qui furent placées sur le lieu le plus élevé qu'on appelle l'_Ange_. C'est une plate-forme qui fait le tour du château, d'où l'on voit Rome et les prés de revers. J'eus plusieurs bombardiers sous mes ordres: il m'assigna une paye et des vivres, et me recommanda de continuer comme j'avais commencé.

La nuit venue, et les ennemis entrés dans Rome, moi, qui ai toujours aimé les choses nouvelles, je me plaisais à considérer le désordre d'une ville prise d'assaut, ce que je voyais du point où j'étais, beaucoup mieux que ceux qui étaient dans le château. Je fis jouer mes pièces de canon sans relâche pendant un mois entier que nous fûmes assiégés, et il m'arriva des choses dignes d'être racontées; mais j'en laisserai une partie pour n'être pas long, et ne pas trop m'éloigner de mon sujet principal.

IX.

Le pape, ébloui de ses services, vint plusieurs fois le visiter à son poste. Il lui démontra une fois la portée de ses pièces en coupant en deux un colonel espagnol qu'il prit pour but à sa couleuvrine. Puis, se jetant à ses pieds, il lui demanda de lui accorder le pardon des homicides commis par lui pour le service de l'Église.

La paix de Rome avec l'Espagne fit licencier Benvenuto; il revint à Florence la bourse pleine, avec un bon cheval et un page. Son père faillit mourir de joie de le revoir sauvé, riche et puissant. Le père et deux de ses soeurs l'engageaient à aller à Mantoue pour éviter la peste qui commençait à consterner Florence; il remonte à cheval et leur obéit. Il y retrouve _Jules Romain_, l'élève bien-aimé de _Raphaël_, qui rend hommage à son prodigieux talent; mais le mauvais climat de Mantoue le dégoûta de ce séjour, il revint à Florence. Son père était mort de la peste; il ne retrouve que sa soeur _Reparata_ mariée, et qui le reconnaît avec une tendresse qui fera l'occupation et le souci du reste de sa vie. Il repart pour Rome; il y retrouve ses amis les _bravi_ et les artistes.

L'audience qu'il reçoit du pape le jeudi saint, pour être relevé de l'excommunication, est une des circonstances les plus pittoresques de ses Mémoires:

«Nous nous acheminâmes donc vers le palais, c'était un jeudi saint; et, comme il y était connu, et moi attendu, nous fûmes introduits dans la chambre du pape sans attendre l'audience. Il était un peu malade, et il avait à côté de lui M. _Salviati_ et l'archevêque de Capoue. Ma présence parut le réjouir beaucoup: je m'approchai de lui avec respect, je lui baisai les pieds; et, voyant que j'avais à lui parler de choses importantes, il fit un signe de la main pour qu'on se retirât; et je lui parlai ainsi:

Très-Saint-Père, depuis le sac de Rome, je n'ai pu ni me confesser, ni recevoir la communion, parce qu'on n'a point voulu m'absoudre. La raison en est que, lorsque j'eus fondu l'or de vos joyaux et celui de votre tiare, le cavalier que vous aviez chargé de me récompenser de toutes mes peines me paya avec des sottises. Me voyant sans ressource pour retourner chez moi, j'eus recours aux cendres de cet or, d'où j'en tirai à peu près une livre et demie, avec intention de vous le rendre, quand je le pourrais. Je suis à présent aux pieds de Votre Sainteté, qui est le véritable confesseur, et je la supplie de me pardonner, et de me permettre de me confesser et de communier, pour que je puisse obtenir la grâce de Dieu. Le pape alors, en poussant des soupirs que lui causait peut-être le souvenir de ses malheurs passés, prononça ces paroles: _Benvenuto_, je crois ce que tu me dis, et t'absous de ce péché et de tous ceux que tu peux avoir commis, m'eusses-tu pris la valeur d'une de mes trois couronnes.--Très-Saint-Père, lui répondis-je, je n'ai pas pris autre chose, et cela ne vaut pas cent cinquante ducats, qui, joints à pareille somme que j'obtins de la monnaie de Pérouse, me servirent pour aller porter du secours à mon vieux et malheureux père.--Ton père était un fort honnête homme, reprit le pape, et tu lui ressembles! Je suis fâché de n'avoir pu mieux reconnaître tes services dans le temps, et j'aurais voulu que cet or fût d'un prix plus considérable: va donc te confesser, si tu n'as pas d'autres péchés qui me regardent; et, quand tu auras reçu la communion, viens me retrouver, parce que je te veux beaucoup de bien.

Quand j'eus fini avec le pape, M. _Salviati_ et l'archevêque se rapprochèrent; il leur parla de moi en termes les plus obligeants, et recommanda à ce dernier de m'absoudre de tous mes péchés, et de me faire toutes les caresses possibles, ce qu'il avait déjà fait lui-même.

Quand je sortis du palais avec _Jacopin_, il témoigna beaucoup de curiosité pour savoir ce que j'avais dit à Sa Sainteté. Il me le demanda deux ou trois fois; mais je lui répondis que je ne voulais pas le dire, parce que cela ne le regardait point. J'allai ensuite m'acquitter de mes devoirs chrétiens, et, les fêtes passées, je retournai auprès du pape. Il me reçut aussi bien que la première fois, et me dit que, si j'étais arrivé plus tôt, il m'aurait fait refaire les couronnes que nous avions mises en pièces dans le château, mais qu'il me donnerait des ouvrages plus relevés, et dans lesquels je pourrais montrer tout mon talent; et c'est à l'agrafe de la chape pontificale que je veux te donner à travailler. Il faut qu'elle soit large d'environ huit pouces, et parfaitement ronde. Il y aura Dieu le Père en demi-relief: tu emploieras du mieux possible ce superbe diamant avec d'autres belles pierreries. _Caradosso_ l'a commencée, et ne la finit point. Pour que j'en puisse jouir encore quelquefois, fais-m'en promptement le modèle; et à l'instant il me fit apporter toutes les richesses dont il voulait l'orner, et qu'il me fit emporter chez moi.»

Le pape le fait surintendant de sa monnaie. Il fait des modèles magnifiques; il perd son frère d'un coup de poignard dans une rencontre sur le pont Saint-Ange. Il jure de le venger et tue lui-même son meurtrier d'un autre coup de poignard; le pape lui pardonne et lui donne le conseil de prendre garde à ses ennemis.

«J'ouvris alors une boutique fort belle aux _Banchi_, vis-à-vis celle de Raphaël. Le pape m'y fit porter tous ses joyaux, au gros diamant près, qu'il avait mis en gage chez un banquier génois, dans un cas de nécessité. J'y tenais cinq compagnons excellents, et ma boutique était brillante d'or, d'argent et de riches pierreries: j'avais un superbe chien à poil long, que le duc Alexandre m'avait donné, et qui, outre qu'il était bon chasseur, était d'une garde sûre pour ma maison. J'avais de plus une belle fille, qui me servait de modèle quand j'en avais besoin, et surveillait toutes mes affaires. Une nuit que je dormais profondément, contre mon ordinaire, un homme qui, sous la qualité d'orfévre, était venu souvent dans ma boutique, et la trouvait richement garnie, vint pour me voler; mon chien se jetait sur lui; mais il se défendait avec son épée, de sorte que cet animal courait çà et là dans toute la maison, entrait dans les chambres de mes garçons, qui étaient ouvertes à cause de la grande chaleur; et, voyant que ses aboiements ne les réveillaient pas, il leur arrachait les couvertures de leur lit, leur tirait les bras aux uns et aux autres; et, par les cris épouvantables qu'il faisait, et marchant devant eux, il leur montrait ce qu'ils avaient à faire; mais ils ne voulaient pas le suivre, et, pour le faire taire, lui jetaient des bâtons dans les jambes; car ma boutique était toujours éclairée pendant la nuit. Enfin mon chien, perdant l'espoir d'être secondé, se mit seul à combattre le voleur. Il lui déchirait ses habits, le poursuivait dans la rue, et l'aurait, je crois, égorgé, si le voleur n'avait pas demandé du secours à des passants, en les priant de le défendre contre un chien qu'il disait enragé. Ces gens le crurent, et, après beaucoup d'efforts, firent rentrer cet animal dans la maison. Le jour venu, mes malheureux compagnons, étant descendus dans la boutique, la virent entièrement bouleversée, et trouvèrent les armoires ouvertes. Ils poussèrent des cris qui me réveillèrent, et m'avertirent de ce qui venait de se passer. J'en fus tellement épouvanté que je n'eus pas la force d'aller visiter la cassette où étaient renfermés les joyaux du pape. Je leur dis d'aller y voir eux-mêmes; ils étaient tous en chemise, parce que, s'étant déshabillés dans la boutique, à cause du chaud qu'il faisait, ils y avaient laissé leurs habits, que le voleur avait emportés. Quand ils virent que la cassette n'avait pas été touchée, et que tous les trésors y étaient encore, ils poussèrent des cris de joie, ce qui me rendit toutes mes forces, et me fit remercier Dieu. Je leur dis ensuite d'aller acheter des habits, et que je les payerais. Quand je réfléchis sur cet événement, je fus effrayé de l'idée qu'on pouvait m'accuser moi-même de ce vol, et dire que je l'avais imaginé pour m'emparer des joyaux de Sa Sainteté. Elle l'apprit bientôt par la bouche d'un de ses serviteurs, et par d'autres, qui étaient François de _Nero_, _Zanna_, _Billioti_, son computiste, et l'évêque de Vaison[11]. Très-Saint-Père, lui dirent-ils, comment avez-vous pu confier tant de richesses à cet écervelé de jeune homme?--Avez-vous ouï dire, leur répondit le pape, qu'il avait volé quelqu'un?--C'est, répondit _Nero_, qu'il n'en a pas eu l'occasion.--Hé bien, riposta le pape, je le tiens encore pour un honnête homme.

[Note 11: Jérôme Schio, de Vérone, confesseur du pape, et bon négociateur.]

Sans perdre un seul moment, je courus au palais avec ma cassette, pour la porter au pape, que _Nero_[12] avait depuis entièrement tourné contre moi, en lui mettant mille soupçons dans la tête. Que me veux-tu! me dit-il avec un regard terrible et une voix altérée.--Je vous apporte, lui dis-je, vos joyaux, où il ne manque rien. Alors le pape, tranquillisé, me répondit: En ce cas, tu es _bien-venu_. Tandis qu'il faisait le compte de ses joyaux, je lui racontais mon aventure malheureuse en présence de celui qui m'avait accusé. Ensuite le pape, après m'avoir regardé plusieurs fois attentivement, se mit à rire de tout ce que je lui avais dit, et me recommanda d'être toujours honnête homme, comme je l'avais été jusqu'alors.»

[Note 12: Ce Français Nero, qui accusait Benvenuto, était un homme d'une médiocre probité, selon _L'archi_.]

X.

Dans son retour à Rome, Benvenuto eut une aventure.

Il devint éperdument épris de la fille d'une courtisane sicilienne. En apprenant le départ de cette fille pour son pays, il s'échappa comme un insensé de Rome pour la poursuivre. Arrivé à quelque distance de Naples, il la retrouve dans une hôtellerie et la perd de nouveau. C'est tout à fait une aventure d'Arioste, et qui, comme celle de ce poëte, n'a pas de suite dans la vie de ce héros. Mais cet amour de rencontre est agréablement raconté.

«En quittant Naples, je cachai mon argent sur mon dos, à cause des voleurs, qui ne sont point rares dans ce pays. À la _Selciata_, je me défendis contre eux avec beaucoup de courage, et je m'en débarrassai. Quelques jours après, ayant laissé _Solosmeo_ au _mont Cassin_, j'allai dîner à l'hôtellerie des _Adannani_. Près de là, je voulus tirer quelques oiseaux avec mon arquebuse; un petit fer qui s'y trouvait me déchira la main droite; et, sans ressentir beaucoup de mal, ma main versait beaucoup de sang.

Étant entré dans l'hôtellerie, je montai dans une chambre où se trouvaient à table plusieurs gentilshommes, et une dame de la plus rare beauté. Derrière moi était un jeune domestique que j'avais, qui me suivait avec une pertuisane au bras. Cette arme, le sang que je versais, et notre accoutrement, leur firent une peur effroyable, d'autant plus que ce lieu était un nid à voleurs. Ils se levèrent de table, et me prièrent de leur prêter secours; mais je leur dis en riant qu'ils n'avaient rien à craindre, et que j'étais homme à pouvoir les défendre; que je leur demandais seulement leurs bons offices pour bander ma blessure. Cette belle dame m'offrit aussitôt son mouchoir brodé d'or; et, comme je le refusais, elle le déchira par le milieu, et voulut elle-même m'en envelopper la main. Nous dinâmes ensuite fort tranquillement. Après le dîner, nous montâmes à cheval, et nous voyageâmes de compagnie. La peur n'était pas encore passée; et ces messieurs, qui restaient en arrière, me prièrent de marcher à côté de leur dame. Je fis signe alors à mon valet de s'éloigner un peu de nous, et nous eûmes le temps et la facilité de nous dire de ces douceurs qu'on ne trouve point chez le marchand. C'est ainsi que je fis le voyage le plus agréable de ma vie.»

Avant d'aller en prison, il eut un différend, pour une bagatelle, avec un gentilhomme du cardinal _Santa-Fiore_, et il voulut lui faire mettre les armes à la main. Celui-ci s'en plaignit au cardinal, qui lui répondit que, si _Benvenuto_ le touchait, il lui ferait passer sa folie avec sa tête. Si l'on en croit le rapport que _Pier Luigi_ fit au pape, _Benvenuto_, instruit de cette menace, tenait toujours son arquebuse prête pour tuer le cardinal, dont le palais était vis-à-vis de sa boutique. Un jour, le prélat étant à sa fenêtre, _Benvenuto_ allait tirer sur lui, s'il ne s'était retiré; mais, ayant manqué son coup, il tira sur un pigeon qui couvait au haut du palais, et lui enleva la tête, chose difficile à croire; car il ne voyait que cela du corps de l'oiseau. «À présent, ajouta _Pier Luigi_, j'ai dit à Votre Sainteté ce que je voulais lui dire. Il pourrait bien, croyant avoir été injustement incarcéré, mettre aussi en danger les jours de Votre Sainteté. C'est un homme violent, emporté: lorsqu'il tua _Pompeio_, il lui porta deux coups de poignard, au milieu des dix soldats qui le gardaient, et se sauva, au grand mécontentement de tous les gens de bien.» Le gentilhomme appartenant au cardinal _Santa-Fiore_ était présent quand _Pier Luigi_ parla ainsi au pape, et lui confirma tout ce que son fils venait de lui dire. Le pape, gonflé de colère, ne prononça aucune parole.

«Il faut que je m'explique, dit _Benvenuto_, sur cette calomnie de M. _Pier Luigi_. Ce gentilhomme du cardinal _Santa Fiore_ vint un jour à ma boutique, et m'apporta un petit anneau d'or couvert de vif-argent, en me disant de le lui nettoyer. Moi, qui avais des ouvrages plus importants, et qui me vis commander si grossièrement par un homme que je n'avais ni vu ni connu de ma vie, je lui répondis que je n'en avais pas le temps; qu'il s'adressât à un autre. Il me dit alors que j'étais un _âne_. Non, lui repartis-je, je ne suis pas un âne, et je vaux mieux que vous. Ne m'ennuyez pas davantage; car je vous donnerais des coups de pied plus forts que ceux d'un âne! Il alla rapporter au cardinal, en l'envenimant, ce que je lui avais dit. Deux jours après, je tirai, sur le haut du palais _Santa-Fiore_, un pigeon qui couvait dans un trou, et qui avait été manqué plusieurs fois par l'orfévre _Tacca_, qui était mon rival au tir de l'arquebuse. Quelques amis qui étaient dans ma boutique dirent: Voyez ce pauvre animal, il a peur, et à peine ose-t-il montrer sa tête!--Il a beau se cacher, répondis-je; si je prenais mon arquebuse, je ne le manquerais pas. Ils me défièrent. Je pariai une bouteille de vin grec de lui faire sauter la tête, qui était la seule chose que je visse de ce pauvre oiseau; et, le pari accepté, je pris mon merveilleux brocard (c'est ainsi que j'appelais mon arquebuse), et je gagnai la bouteille de vin grec, ne pensant ni à ce cardinal, ni à nul autre; car ce cardinal était un de mes protecteurs. Que l'on juge, d'après cela, des moyens que prend la fortune lorsqu'elle veut perdre un homme!

Le pape, de mauvaise humeur contre moi, pensait à ce que son fils lui avait dit. Deux jours après, le cardinal _Cornaro_ vint lui demander un évêché pour un de ses affidés gentilshommes, appelé _Andrea Centano_, que le pape lui avait promis, lorsqu'il vaquerait. Le pape ne s'en défendit pas; mais il voulut que le cardinal lui livrât ma personne, en retour de cette grâce.--Mais si Votre Sainteté lui a pardonné, que dira-t-on d'elle et de moi dans le monde? lui répondit celui-ci.--On en dira ce qu'on voudra, dit le pape: si vous voulez l'évêché, il faut me donner _Benvenuto_. Alors le bon cardinal lui répondit: Donnez-moi l'évêché, et que Votre Sainteté fasse ce qu'elle croira convenable. Le pape, que cet odieux marché faisait rougir en lui-même, ajouta: J'enverrai, pour ma propre satisfaction, _Benvenuto_ dans les chambres basses, où il pourra se faire guérir et recevoir tous ses amis; et, de plus, je payerai toute sa dépense. Le cardinal me fit redire toute cette conversation par M. _Andrea_, qui avait obtenu son évêché; mais je le suppliai de me laisser faire; que je m'envelopperais dans un matelas pour sortir de Rome; et que me donner au pape c'était me donner la mort. Le cardinal y consentit; mais M. _Andrea_, qui voulait son évêché, alla tout découvrir au pape, qui m'envoya saisir sur-le-champ, et me fit mettre dans une prison séparée. Le cardinal m'avertit de ne rien manger de ce que le pape m'enverrait; qu'il se chargeait lui-même de me nourrir; et il s'excusait envers moi sur ce qu'il avait été obligé de faire, mais qu'il allait tout employer pour me rendre la liberté.

Mes amis continuaient leurs visites et leurs offres de services. Parmi eux, il y avait un jeune Grec d'environ vingt-cinq ans, qui était une des meilleures épées de Rome; bon, fidèle dans son amitié, mais faible et crédule. Me défiant des intentions du pape, je dis un jour à cet ami: Ils veulent m'assassiner; il est temps de me prêter ton secours. Ces soins qu'ils prennent de pourvoir à toutes mes dépenses me confirment dans l'idée que j'ai qu'ils veulent me trahir.--Mon cher _Benvenuto_, me dit-il, on dit dans Rome que le pape te donne un emploi de cinq cents écus de rente; ainsi, je te prie de ne pas l'irriter par tes soupçons.--Je sais bien, lui répondis-je, qu'il pourrait me faire du bien, s'il le voulait; mais il croit son honneur intéressé à me perdre: c'est pourquoi je te supplie à mains jointes de me tirer d'ici; je te devrai la vie, et je te la sacrifierai, si tu en as besoin.

Le pauvre jeune homme me répondait tout en pleurs: Mon cher _Benvenuto_, tu veux courir à ta perte: mais, quoique je t'obéisse malgré moi, dis-moi ce que tu veux que je fasse. Alors je lui prescrivis la manière dont il devait s'y prendre, qui ne pouvait manquer de réussir; et au moment où je l'attendais il vint me dire que, pour mon avantage, il voulait me désobéir; qu'il savait de bonne part, et par des personnes qui étaient auprès du pape, qu'il n'avait que de bonnes intentions pour moi; ce qui m'affligea beaucoup. C'était le jour de la Fête-Dieu que cela se passait. Le cardinal _Cornaro_ m'envoya une quantité de vivres, avec lesquels je me régalai avec mes amis; ensuite, la nuit étant venue, nous allâmes nous coucher. Deux de mes gens restaient dans mon antichambre, et mon chien sous mon lit; car il ne me quittait point. Je les appelai plusieurs fois pour le faire sortir, parce qu'il ronflait tellement qu'il interrompait mon sommeil; mais il se jetait sur eux pour les mordre, et les effrayait par ses hurlements. À quatre heures précises, le barrigel avec ses sbires entra dans ma chambre. Mon chien s'élança sur eux, leur déchira leurs habits, et leur fit tant de peur qu'ils le crurent enragé. Le barrigel, qui s'y entendait, dit alors: C'est la nature des bons chiens de deviner les malheurs de leur maître: prenez des bâtons pour l'écarter, et vous, attachez _Benvenuto_ sur ce fauteuil, et portez-le où vous savez.

Ils obéirent, et me transportèrent ainsi à la tour de _Nona_, me couchèrent sur un mauvais matelas, et laissèrent un garde auprès de moi, qui me disait sans cesse: Hélas! pauvre _Benvenuto_, que leur avez-vous fait?