Part 9
Dans un dizain des _Promenades et Intérieurs_, Coppée se demande où les oiseaux «se cachent pour mourir»! Ne vous êtes-vous jamais fait la même question à l’occasion de ces jolis oiseaux de passage,--ces éphémères comédiennes qui ont eu un succès d’une soirée ou d’une saison et qui, après avoir traversé le ciel parisien avec l’éclat d’une étoile filante, disparaissent sans laisser de traces?--Combien sommes-nous aujourd’hui qui ayons gardé le souvenir de la petite Norine? A peine trois ou quatre. Et cependant Norine, peu d’années avant 1870, faisait la pluie et le beau temps dans un théâtre de genre du boulevard. Elle était la comédienne à la mode, les petits journaux ne tarissaient pas sur son compte et dans les salons du second Empire il n’y avait pas de fête réussie sans elle. Je la vois encore jouant le Zanetto du _Passant_ devant la fine fleur des belles dames de ce temps-là, ou apparaissant à un souper de centième, drapée dans une robe couleur de blé mûr qui moulait son mignon corps et s’harmonisait avec le ton de châtaigne de ses cheveux bouclés. Elle avait alors vingt ans et, sans être régulièrement jolie, elle était charmante avec ses yeux couleur noisette, sa peau blanche, ses lèvres très rouges et son nez spirituellement retroussé. Elle possédait l’art de lancer d’une voix mordante des mots drôles et des plaisanteries terriblement salées, et elle chantait très gaillardement la chansonnette.
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Norine m’intéressait doublement: d’abord à cause de ses beaux yeux, puis parce que nous étions compatriotes. Elle avait une origine assez obscure. Fille d’un fripier de ma petite ville, elle avait été enlevée à dix-huit ans par un vieux journaliste qui l’avait emmenée à Paris et l’avait fait débuter au théâtre. La première fois que je la revis, j’eus la maladresse de lui rappeler que nous étions du même pays. J’arrivais de ma province et j’en rapportais une fleur de gaucherie qui--pour me servir de l’argot en usage aujourd’hui--m’exposait à commettre les _gaffes_ les plus odieuses. Lorsqu’on m’eut présenté à Norine et que je l’eus saluée, je lui décochai mon plus aimable sourire et lui dis de mon air le plus triomphant: «Nous sommes compatriotes, Mademoiselle, et j’ai eu le plaisir de vous connaître tout enfant.»--Elle me toisa d’un air effrontément étonné, puis me tourna le dos sans répondre. Ce ne fut qu’après réflexion que je compris ma sottise. Aussi, quand, plus tard, j’eus l’occasion de me retrouver auprès d’elle, je fis celui qui ignorait absolument son origine et son nom de famille. De son côté, elle n’eut pas l’air de reconnaître en moi le fâcheux qui lui avait, un soir, rappelé des souvenirs désagréables, et nous devînmes les meilleurs amis du monde. Je la voyais souvent au théâtre et dans des réunions d’artistes, et, bien qu’une amicale familiarité se fût établie entre nous, jamais plus nous ne fîmes allusion au passé; jamais je ne surpris dans ses yeux un de ces involontaires regards qui trahissent une mystérieuse complicité, entre deux personnes possédant un commun secret qu’elles ne veulent pas laisser deviner.
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Après la guerre, elle fit partie de ces troupes nomades qui exploitent, en province et à l’étranger, les pièces en vogue; elle joua dans les villes d’eaux, passa plusieurs années en Égypte et ne reparut plus sur la scène à Paris. Peu à peu le silence se fit sur la petite Norine. Ceux de ses contemporains qu’elle avait charmés l’oublièrent, et la nouvelle génération ignora jusqu’au nom de la comédienne. D’autres jolies filles, jeunes, pimpantes et plus modernes, recueillaient maintenant les applaudissements et les sourires sur ce même théâtre où Norine avait débuté. Parfois, à la fin d’un souper, des gens à barbes grisonnantes, évoquant leurs souvenirs de jeunesse, s’écriaient tout à coup: «Et la petite Norine, savez-vous ce qu’elle est devenue?» La plupart du temps on secouait la tête et on passait à un sujet plus intéressant. Un jour, comme la question était renouvelée devant des comédiens, l’un d’eux répondit: «Norine? Elle a quitté le théâtre, elle est poitrinaire et elle se soigne je ne sais où, dans le Midi.» Une année ou deux s’écoulèrent, puis, un matin d’hiver, ayant eu l’idée de rappeler le nom de ma compatriote dans un article de journal, je reçus par la poste une boîte pleine de mimosas et de violettes, avec ces simples mots sur une carte: «Remerciements et amitiés de la petite Norine.»
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Un mois après, j’eus devant moi trois semaines de loisirs, et, comme cette année-là l’hiver était détestable, je résolus d’en profiter pour aller humer le soleil le long de la Corniche. Lorsque j’arrivai à Menton, je songeai tout à coup que le petit mot de Norine était daté de cette ville et je résolus de me mettre en quête de son domicile. La chose fut moins aisée que je ne pensais; la comédienne était peu connue; pourtant, à force de persistance, je finis par découvrir l’hôtel où elle se cachait et je lui écrivis pour lui demander la permission de l’aller voir. Elle me reçut le lendemain et, bien qu’elle eût mis quelque coquetterie à l’arrangement de sa toilette et de son visage, je ne pus réprimer assez vite une expression de surprise en constatant les ravages de la maladie. Quelle différence entre la moribonde qui gisait là, perdue dans son grand lit, et la pimpante actrice d’autrefois! Hâve sous son maquillage, maigre à faire peur, les yeux renfoncés, la poitrine secouée à chaque instant par une toux rauque et creuse, la comédienne semblait avoir honte d’elle-même.
--Vous me trouvez changée, hein? murmura-t-elle en me tendant sa main émaciée; je suis devenue une belle horreur et je n’ose plus me regarder dans une glace... N’importe, c’est gentil à vous d’être venu voir ce qui reste de la petite Norine!... D’ailleurs, vous, je vous ai toujours aimé, parce que vous avez été toujours bon pour moi, malgré le mauvais accueil que je vous ai fait tout d’abord, quand nous nous sommes revus à Paris...
Je la regardai, un peu étonné; c’était la première fois que je lui entendais faire allusion à ma fameuse _gaffe_ de jadis.
--Vous croyiez, reprit-elle avec un sourire maladif, vous croyiez que j’avais oublié notre première rencontre?... Eh bien! non, et je vous ai toujours su gré ensuite de votre discrétion. Voyez-vous, au théâtre, j’avais raconté des tas d’histoires sur ma famille et j’avais peur d’être blaguée par les camarades, si elles venaient à savoir que je sortais de la boutique d’un fripier... Mais, malgré ça, au fond, j’aimais mon pays et ça me faisait plaisir de me trouver de temps en temps avec quelqu’un de là-bas... Vous aviez dans les yeux et dans l’accent quelque chose de _chez nous_, et quand vous étiez près de moi, il me semblait que je revoyais nos vignes et que je sentais l’odeur de nos bois... Ah! les bois de chez nous! je donnerais je ne sais quoi pour être encore au temps où j’y allais cueillir des muguets!... Quand vous irez à V..., souvenez-vous de faire une promenade en forêt à mon intention... Et maintenant, adieu, je n’en puis plus... Merci de votre visite, mais ne revenez pas... Je ne ne veux pas qu’on me voie mourir en détail... C’est trop laid... Adieu!
Je la quittai après l’avoir embrassée et je n’eus pas de peine à lui obéir, car elle mourut de consomption le lendemain.
Ainsi finit la petite Norine, solitairement, dans un obscur oubli, après avoir, pendant deux ans, émerveillé et ensorcelé tout le Paris boulevardier.
Avant de quitter Menton, j’allai porter des fleurs sur sa tombe, et tout en longeant l’allée de hauts cyprès d’où l’on voit la Méditerranée bleuir, je songeais combien cette réputation après laquelle nous courons tous est peu de chose en somme, dans cette vie fuyante où hier est déjà un rêve, où nous sommes incertains de demain et où nous sommes sûrs d’être oubliés après-demain.
PAQUES-FLEURIES
Pâques-Fleuries! Un joli nom, tout plein de jolis souvenirs d’enfance... D’abord ce dimanche des Rameaux ouvrait la série des vacances de Pâques; c’était le premier jour de liberté après l’emprisonnement des longs mois d’hiver. Puis, ce jour-là, l’église était toute parée de branches vertes et sentait déjà le printemps. Branches de buis à l’odeur amère, branches de saules couvertes de chatons jaunissants. Toutes ces _pâquettes_, comme on les appelle dans mon pays meusien, se balançaient aux mains des hommes, des femmes et des enfants, et mettaient un frisson vert dans la nef endimanchée. Les blancs et les ors des vêtements sacerdotaux, le rouge des soutanes d’enfants de chœur tranchaient plus vivement parmi cette verdure; et, en dépit des longs récitatifs de la Passion, chantés alternativement par trois prêtres debout devant de hauts pupitres, une gaieté printanière régnait dans l’église. Par un vitrail ouvert dans la verrière de l’abside, on voyait des nuages blancs courir sur le ciel bleu, on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait à pleins poumons l’air humide imprégné de cette pénétrante senteur du buis, et on se disait, avec un soubresaut de joie au cœur: «Le printemps est revenu!»
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Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma liberté reconquise, je m’en allais tout seul par les chemins qui montent vers les vignes et les bois. Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore de feuilles, mais ils étaient tout neigeux de fleurs blanches, ce qui leur donnait des airs d’arbustes japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et drue et, à chaque pas, des oiseaux en train de bâtir leur nid s’envolaient de la haie et filaient presque à ras de terre. Les friches étaient grises, mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles verdâtres de l’ellébore noir et les magnifiques fleurs violettes de l’anémone pulsatille, tandis qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à plein gosier dans les branches rougissantes.
Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre étaient pleines de gens courbés vers les ceps. On n’y voyait pas encore le moindre soupçon de verdure; rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps noueux d’un ton noir. Seulement, de loin en loin, un pêcher de plein vent dressait sa ramure épanouie et comme poudrée d’un rose vif; puis, en y regardant de plus près, on distinguait à deux pouces du sol une petite plante de la famille des liliacées, à la hampe minuscule terminée par de minuscules fleurettes d’un bleu violet. C’était l’hyacinthe ou muscari à grappe, qu’on nomme aussi l’_ail des chiens_. Cette plante abonde dans nos vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de prune sans revoir en esprit nos coteaux rougeâtres aux ceps tordus, et ces premières journées de printemps qui s’associent pour moi à mes premières émotions d’adolescent. Le parfum de cette humble fleur évoque devant mes yeux notre paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des traits les plus saillants du terroir barrois.
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Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation de ses voisins de la Champagne et de la Bourgogne. Il ressemble à ces grands hommes de province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent les limites de leur département. Il n’est bu et apprécié que dans le pays; d’ailleurs il ne supporte pas le transport. C’est un petit vin léger, couleur de groseille, qui se dépouille en vieillissant et prend des teintes de pelure d’oignon. Il a un agréable goût de terroir qu’estiment fort les buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a connu des jours de gloire. Au temps où Marie Stuart vint visiter ses parents, les ducs de Bar, il fut servi à la table ducale, et la jeune reine y trempa ses belles lèvres, tandis que des chœurs chantaient des vers composés par Ronsard pour la circonstance:
Je nourris tout, toutes choses j’embrasse, Et ma vertu par toutes choses passe; Je serre tout, je tiens tout en mes mains, Et, tout ainsi que de tout je suis maître, Pour commander au monde, j’ay fait naître Ce jeune roy, le plus grand des humains.
On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut versé à des cardinaux pendant le concile de Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le vin de Bar était l’un des meilleurs de la chrétienté.
Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos palais sont-ils devenus plus difficiles. J’inclinerais à croire que la qualité de ce vin ducal s’est affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire, mais plus productif, au vieux plant de pineau qui donnait de petites grappes peu nombreuses, mais exquises.--Quoi qu’il en soit, à présent encore, les vignes tapissent toutes nos collines de la vallée de l’Ornain, et c’est un spectacle doux à l’œil, quand, triomphant des gelées de mai, les pampres ont poussé et couvrent de leur verdure phosphorescente les rondes épaules des coteaux.
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Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les nuits de juin, c’est un charme que d’errer à travers nos collines, alors que la fleur de vigne a déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une virginale et amoureuse odeur se répand dans toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux du vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur; dans l’exquise et pure haleine de la vigne en fleur, on devine déjà toutes les ivresses qui sortiront de la grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations de la puberté commençante font pressentir les passions brûlantes de la jeunesse en pleine maturité.--Cette odeur vous grise doucement, chastement, mais elle vous grise. Quand elle se répand dans la vallée et arrive jusque dans la ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se sentent prises d’une langueur indéfinissable, et les vieillards resongent, avec un soupir de regret, à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond des caves, dans les barriques où il est enfermé, le vin des années précédentes subit l’influence de cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente et bouillonne à faire craquer les cercles des tonneaux.
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Cette odeur de la jeune grappe aux boutons fraîchement éclos et cette autre pénétrante senteur de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine de Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire comme deux sensations sœurs: l’une plus innocente, plus enfantine, délicate comme la première verdure du printemps; l’autre, plus vive, plus brûlante, apportant avec elle les ardeurs de l’été et le trouble des sens déjà éveillés par l’éclosion de la vingtième année... Hélas! et toutes deux ne sont plus que des souvenirs déjà lointains!... N’importe! je suis comme le vieux vin enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs me reviennent, évoquées par les premières branches de saule et les premières floraisons de Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir. Comme le poète de Gœthe, je crie au printemps:--Rends-moi ma jeunesse, rends-moi le temps où je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied léger et content la terre rouge de nos vignes toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes gonflées de bourgeons naissants!
LE MOINE QUÊTEUR
Il y avait une fois, en automne, au pays savoyard, un moine capucin qui faisait la quête du vin pour son couvent. Pieds nus, vêtu de bure marron, les reins ceints d’une corde, portant sur son dos le bidon de fer-blanc destiné à contenir les offrandes des vignerons, il allait de village en village, au bord du lac d’Annecy, implorant la générosité des propriétaires et leur promettant en échange des prières ferventes, ce qui n’était pas à dédaigner; on savait que les prières de ce frère quêteur étaient particulièrement précieuses, car, par grâce spéciale, il avait l’oreille du bon Dieu et de saint François.--Néanmoins, cette année-là, les vignes avaient gelé en mai, la récolte était maigre, les vignerons étaient de mauvaise humeur et par conséquent peu donnants. Après avoir marché toute la journée au soleil qui ne laissait pas d’être ardent, bien qu’on fût en octobre, le moine sentait son bidon lui peser sur les épaules, encore qu’il se trouvât à moitié vide. A la tombée du jour, il arriva harassé et les pieds en sang près d’une cabane de pêcheur qui mirait son toit de chaume dans les eaux vertes du lac, et, n’en pouvant plus, il frappa à la porte, demandant un gîte pour la nuit. La femme du pêcheur vint lui ouvrir. C’était une jeune femme fort jolie et très avenante; mais, quand elle eut entendu la requête du frère quêteur, elle secoua tristement la tête: «Je vous plains de tout mon cœur, mon pauvre frère, lui dit-elle, mais je ne puis vous loger, car mon mari va rentrer, il déteste les moines et il est fort brutal.» Pourtant, le moine redoublant ses supplications, elle finit par avoir compassion et le laissa entrer. Elle lui servit en hâte un souper de bouillie de châtaignes et le fit monter dans le grenier, où il se cacha dans le foin.
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Très tard dans la soirée, le pêcheur rentra. Il était fort grognon, n’ayant rien pris et mourant de faim. Il trouva sa soupe mauvaise, jeta son écuelle à la tête de sa femme et, bien que celle-ci ne répliquât pas, il se mit à la battre fort vilainement. Du fond du fenil où il s’était mussé, le capucin entendait toute cette scène, et l’injustice de ce traitement lui arracha une exclamation indignée. Le pêcheur avait l’oreille fine. «Ah! dévergondée, s’écria-t-il, il y a quelqu’un là-haut? C’est sans doute un de tes galants que tu as caché dans le foin!--Non, répondit la jeune femme, c’est un moine qui m’a demandé de lui donner à coucher.--Un moine!... Attends! je vais lui régler son compte!» Et il se précipitait vers l’échelle du fenil en brandissant un gourdin. Le pauvre frère n’eut que le temps de sauter par la gerbière, heureusement peu élevée, et de s’aller coucher dans les joncs de la berge. Là il trouva la barque du pêcheur, la détacha doucement et, ramant avec vigueur, il gagna l’autre rive.
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Près du talus où il aborda, dans une petite anse, se dressait le manoir de la Maladière, dont les fenêtres étaient encore éclairées. Le moine, plus que jamais vanné de fatigue, résolut d’aller y demander l’hospitalité pour la nuit.--Ce manoir était la propriété d’une jeune dame fort riche, mais d’humeur tellement acariâtre et hargneuse, que son mari avait été obligé de la quitter et que ses domestiques ne la servaient qu’en tremblant. Elle accueillit la requête du capucin avec force plaisanteries d’un goût douteux; prétendit que les moines, ayant fait vœu de pauvreté, n’avaient besoin que de pain noir pour souper et d’une botte de paille pour la couchée. En conséquence, elle commanda qu’on servît au frère la soupe des chiens et qu’on lui dressât un lit dans l’écurie. Elle-même, pour le narguer, vint à la cuisine tandis qu’il se reposait au coin de l’âtre. Elle le railla sur le contenu de son bidon, l’accusa d’être un hypocrite et de s’enivrer en cachette avec le vin de la quête. Le pauvre moine se faisait petit et ne répondait rien, ce qui exaspéra encore davantage cette arrogante créature. Elle l’invectiva de plus belle et finalement le fit jeter dehors.
Quand l’infortuné capucin se vit sur la route, par cette froide nuit d’octobre, il ne put s’empêcher d’établir une comparaison entre cette châtelaine si dure au pauvre monde et la femme du pêcheur, si avenante et charitable. Les conditions humaines lui parurent mal arrangées, et il lui monta au cœur un peu de rancune,--car, pour être moine, on n’en est pas moins sensible à l’injustice.--Donc il s’agenouilla sur la terre et levant les yeux vers le ciel plein d’étoiles scintillantes: «Mon bon Dieu, pria-t-il, et vous, vénéré saint François, faites que la dame de ce manoir prenne la place de la femme du pêcheur, et qu’en retour celle-ci devienne châtelaine de la Maladière.»
Comme on l’a dit plus haut, le capucin jouissait au ciel d’un crédit illimité, et incontinent sa prière fut exaucée. Des mains invisibles exécutèrent la transmutation des deux femmes. Au matin, l’acariâtre châtelaine de la Maladière s’éveilla dans la cabane du pêcheur, qui, comme entrée de jeu, accueillit ses exclamations irritées par une formidable volée de bois vert.--A son tour, la femme du preneur de truites se trouva, à son réveil, dans un grand lit à courtines de soie, au milieu d’une belle pièce tendue de tapisseries. Quand la femme de chambre entra doucement pour apporter le déjeuner de sa maîtresse, elle fut étonnée de voir dans le lit une jeune femme jolie et douce, au lieu de l’arrogante harpie de la veille, et son étonnement redoubla quand elle l’entendit lui adresser la parole sur un ton aimable et poli. La nouvelle châtelaine se leva et émerveilla tous les gens par sa bonne grâce et sa bienveillance. On cria au miracle et le bruit de cette métamorphose se répandit rapidement aux entours, de sorte que le seigneur châtelain, qui s’était enfui loin de son ancienne épousée, s’empressa de réintégrer le domicile conjugal pour contempler la nouvelle maîtresse du logis. Il fut si ravi de la beauté et de la douceur de la jeune dame qu’il résolut de l’épouser sur-le-champ. Le mariage fut célébré à l’église voisine et les nouveaux mariés revinrent en calèche découverte au manoir. Comme ils longeaient les bords du lac, une femme en haillons, qui lavait son linge sur les pierres du talus, jeta un coup d’œil sur le couple, lâcha son battoir et se mit à courir derrière la calèche en criant au cocher: «Arrête, Mauricet! Arrête donc, butor!»
Le châtelain se pencha et reconnut sa première femme. Un frisson le prit et il cria à son tour à Mauricet: «Fouette tes chevaux, mon garçon, et au grand galop!...»
La calèche disparut; l’ex-châtelaine essoufflée s’en revint piteusement vers la cabane du pêcheur et, comme elle était en retard pour le souper, celui-ci, par surcroît, la régala d’une nouvelle volée de bois vert. Le capucin, qui était sur la route et qui vit la chose, s’en esclaffa tellement qu’il faillit en répandre tout le vin de son bidon.
MONTREURS D’OURS
Je vois toujours nettement le carrefour où je les ai rencontrés, ces bohémiens errants, qu’on nomme chez nous des _camps-volants_ et qui, comme disait Baudelaire:
Promènent sur le ciel des yeux appesantis Par le morne regret des chimères absentes.
C’était dans un village lorrain, très vulgaire, et qui ne se recommande aux touristes que par son église bâtie au quinzième siècle. L’édifice est resté inachevé. L’architecture extérieure est du pur style renaissance et rappelle un peu la décoration de la cour du Louvre. Au-dessus du grand portail brodé de feuillages, règne une frise où sont sculptés des personnages bibliques: Adam, Ève, puis la Mort et la Résurrection. L’ensemble est élégant, mais bien inférieur comme charme et comme sentiment aux églises bretonnes de la même époque.--En somme, le monument nous avait laissés froids et, pour nous réchauffer, nous étions allés prendre un grog à l’auberge d’en face.
Tandis qu’au milieu d’un essaim de mouches nous vidions nos verres, un bourdonnement de tambour de basque et un chant guttural nous attirèrent à la fenêtre. O ressouvenir de Heine et d’_Atta-Troll_!... Sur la place, une famille de tsiganes faisait danser un ours pelé.--Coiffé d’un fez déteint, vêtu d’une veste en lambeaux, un grand gaillard aux cheveux noirs longs et plats, au teint cuivré, aux prunelles ardentes et mobiles, agitait la chaîne de l’ours qui se dandinait lourdement devant lui, tenant un bâton dans ses pattes de devant. L’homme tapait sur son tambour de basque et beuglait en même temps une mélopée monotone, rappelant les chants arabes.