Part 8
On entre dans la haute ville par une grande arche cintrée et soudain, au sortir du soleil aveuglant, on tombe en pleine fraîcheur obscure et en pleine paix. La rue principale, bordée de muets logis, pavée, au milieu, de briques rouges posées sur champ, descend en pente rapide vers le port. Les voitures ne s’y hasardent pas et on y est tout enveloppé de silence. Çà et là, des passages voûtés, communiquant avec les quartiers voisins, montrent, au fond de leur couloir béant, d’étroites ruelles dont de massifs arcs-boutants consolident les façades noircies. La plupart des boutiques n’ont pas de vitrines sur la rue; une enseigne indique seulement le genre de commerce auquel on s’y livre et, par la porte, que ferme sommairement un flottant rideau brun ou rouge, on distingue, au moindre coup de vent, les marchandises étalées dans un beau désordre. Au milieu d’un carrefour, des femmes nu-tête, vêtues d’un châle de laine tricotée et d’une jupe d’indienne à fleurs blanches sur fond rose, interrompent leur causerie pour dévisager les _forestieri_. Tout à coup, de l’un des passages voûtés déboulent, comme de turbulents marcassins, deux garçonnets de treize à quatorze ans. Cheveux ébouriffés, l’œil plein de menaces, ils s’entre-regardent en grommelant, puis l’un assène un maître coup de poing à l’autre, qui réplique par une gourmade en pleine figure. Et les voilà qui boxent silencieusement et rageusement. Ce jeune Capulet et ce jeune Montaigu y mettent un acharnement passionné, sans reculer d’une semelle. Enfin, on les sépare et chacun d’eux s’éloigne en grondant et en renfonçant fièrement ses larmes. Au milieu de la bagarre, un abbé au visage ascétique et méditatif passe avec une sereine indifférence, et bientôt, au sommet de la rue montante, sa mince silhouette noire se dessine élégamment sur le pan de ciel bleu encadré par la porte murale.
Vintimille est une ville de huit mille âmes, qui possède un évêché et aussi une troupe d’opéra, car les murs sont bariolés d’affiches annonçant pour ce soir _Crispino e la Comare_. Bien que quelques lieues à peine la séparent de Menton, cette cité est une démonstration évidente des différences notables qui existent actuellement entre les deux nationalités. Ici, on ne parle plus que l’italien, tandis qu’à Menton, comme à Nice, le peuple et même la bourgeoisie se servent d’un dialecte provençal, qui a plus de rapport avec le catalan qu’avec la langue du Tasse. Aussi, les patriotes italiens ont-ils mauvaise grâce à réclamer comme leur une province qui n’a jamais été génoise qu’à son corps défendant et qui nous a été cédée avec le libre consentement des populations. Sauf un petit groupe d’entêtés séparatistes qui s’éclaircit de jour en jour, ces populations, si elles étaient de nouveau consultées, demanderaient à rester françaises. Depuis l’annexion, le département des Alpes-Maritimes s’est enrichi et transformé merveilleusement. Nice s’est agrandie de moitié et ses habitants ont doublé. Le littoral est sillonné de magnifiques routes, la propriété y a acquis une valeur inespérée. Il faudrait que nous commissions de lourdes fautes pour que ce beau pays vînt à se désaffectionner.
Tout en ruminant ces consolantes réflexions, je continuais à déambuler à travers les rues tortueuses de la vieille ville italienne. Je visitais des églises sombres, étoilées de cierges, où régnait une subtile odeur d’encens, où quelques dévotes priaient accoudées aux balustres de marbre blanc et noir du chœur, ou bien s’agenouillaient dans l’ombre d’un mystérieux confessionnal. Je me perdais dans le dédale des ruelles voûtées, admirant la note rouge d’un géranium échevelé à l’embrasure d’une fenêtre, ou un écroulement de citrons entassés sous l’auvent d’une échoppe et exhalant une fine odeur acide. Assise sur les degrés d’un porche obscur, une petite fille en robe rose, pieds nus, les cheveux embroussaillés, tenait dans son giron deux ou trois de ces fruits encore attachés à leurs feuilles vertes, et sur le fond noir, le rose déteint de sa robe, le jaune pâle des citrons, le vert des feuilles s’harmonisaient et chantaient exquisement.
Brusquement, je débouchai en pleine clarté sur le pont qui unit la vieille ville aux nouveaux quartiers de la gare. J’avais, en face de moi, la lumineuse vallée où la Roja roule son eau torrentielle et limpide. A droite, de hautes collines boisées enchaînaient leurs croupes arrondies dans la direction de Bordighera; à gauche, Vintimille étageait ses maisons aux façades rosées, aux volets verts, et découpait sur le ciel la svelte structure de ses campaniles d’églises; tout au fond, par-dessus un premier plan de crêtes lilas, blanchissait la cime éblouissante des Alpes neigeuses.
Tandis que, derrière moi, la mer avec son rythme régulier comme la respiration d’une femme endormie, accompagnait le murmure enfantin de la rivière, je restais en contemplation devant ce noble paysage aux lignes et aux nuances enchanteresses. J’avais oublié mes considérations sur la politique de l’annexion et sur la Triplice: je ne savais plus si j’étais en Italie ou en France. Comme l’abbé de tout à l’heure, qui passait absorbé en ses pieuses méditations à travers la querelle des deux gamins ennemis, je me sentais transporté dans cette sphère sereine où la joie des belles choses vous fait planer au-dessus des prosaïques misères humaines.
Quand je suis rentré à Nice, un peu avant le crépuscule, j’ai rencontré sur le quai Masséna le bataillon de nos Alpins qui revenait de la promenade.--Sac au dos, le fusil sur l’épaule, droits et allègres, les petits chasseurs aux guêtres poudreuses marchaient d’un pas rythmé et léger. Sous le béret crânement incliné, leurs jeunes figures aux moustaches naissantes souriaient malgré la fatigue. Il y avait dans leur démarche alerte et souple quelque chose de joyeux et d’assuré; dans leur physionomie ouverte, un entrain sans pose et sans fanfaronnade. Sous le rayonnement empourpré du soleil oblique, le bataillon défilait bravement aux sonneries des clairons. En mon cœur, la note patriotique se remit à claironner à l’unisson, et dussé-je être accusé de chauvinisme, je constatai, avec orgueil, que nos petits Alpins avaient la mine plus virile et plus martiale que les _bersagliers_ aux chapeaux empanachés de plumes de coq.
NOUVELLE NEIGE
ET
VIEUX SOUVENIRS
Hier matin, quand je me suis réveillé, j’ai vu toutes les hautes cimes poudrées à blanc. Pendant la nuit, la neige est tombée sur les montagnes hardiment découpées qui enceignent le fond du lac d’Annecy. Ces blancheurs éblouissantes forment un contraste charmant avec les pâturages verts, les bois que l’automne colore et le bleu foncé du lac. Le voisinage de la neige donne une teinte plus chaude et plus dorée aux coups de soleil qui tombent sur les arbres et sur les vignobles où le raisin noircit. En même temps, ce premier semblant d’hiver rend le paysage plus intime et mieux clos. On s’y sent plus enfermé encore, plus entouré de paix et de recueillement, plus disposé aux lectures et aux méditations de longue haleine. J’en profite pour lire ce livre de _Napoléon et ses détracteurs_ que le fils de Jérôme Bonaparte vient d’écrire _pro domo suâ_.
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Tout en parcourant ce plaidoyer en réponse au _Napoléon_ de M. Taine, je songeais aux destinées de la légende napoléonienne. Aujourd’hui cette vive polémique au sujet des vertus ou des tares du premier Napoléon occupe encore les lettrés et fournit des sujets d’articles aux journalistes, mais elle laisse profondément indifférente la masse du public. Le peuple se passionne peu pour ou contre Bonaparte. Quelle différence entre les préoccupations populaires d’il y a quarante ans et celles d’aujourd’hui! Lorsque j’étais enfant, le nom de Napoléon était honoré dans les campagnes à l’égal du saint de la paroisse. Dans chaque maison, une lithographie ou une image d’Épinal, accrochée au mur, rappelait l’épopée napoléonienne; dans chaque village, d’anciens soldats, débris de la grande armée, redisaient à satiété, à la façon des conteurs populaires, quelque épisode des guerres du premier Empire, et entretenaient le culte du _petit caporal_. Il n’y avait pas un dîner de noce ni un repas de corps où, au dessert, quelque paysan ne se levât et, le verre en main, n’entonnât une chanson en l’honneur de «l’empereur».--Aujourd’hui le piteux dénouement du second Empire et la guerre de 1870 ont ruiné la légende napoléonienne chez les paysans. Une froide et épaisse couche de neige est tombée sur l’ancienne idole et l’a ensevelie profondément. Les vieux soldats, qui réchauffaient de leur enthousiasme et de leurs récits épiques les cerveaux naïfs des pâtres et des laboureurs, sont allés à leur tour dormir sous la terre, et chacun a emporté dans sa fosse un lambeau de la légende. Avec le dernier des médaillés de Sainte-Hélène, le feu sacré s’est définitivement éteint.
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Avant 1848, ces curieux débris de la grande armée étaient encore très nombreux dans nos provinces de l’Est: rudes sous-officiers chevronnés, devenus gardes forestiers; lieutenants ou capitaines éclopés pendant les dernières guerres ou mis en retrait d’emploi à la Restauration. C’étaient en général de braves gens, un peu grognons quand leurs vieilles blessures les faisaient souffrir, mais bons vivants et enragés chasseurs. Peu cultivés pour la plupart et d’intelligence médiocrement développée, ils étaient intéressants par la façon simple et pittoresque dont ils racontaient leurs prouesses militaires. Leur naïve idolâtrie pour l’empereur avait quelque chose de touchant. Ils se réunissaient les uns chez les autres et passaient l’après-midi à reparler de leurs campagnes, à louer le temps passé et à débiner le temps présent. A les entendre, nous n’avions plus de généraux et le _petit caporal_ avait emporté dans son tombeau le secret de gagner des batailles. J’assistais souvent à leurs entretiens, ayant parmi eux un aïeul maternel, et je m’en revenais la tête farcie de récits merveilleux sur la guerre d’Espagne et la bataille de Leipzig.
J’en ai connu un surtout qui a laissé dans ma mémoire d’enfant une trace bien vivante.--On l’appelait le canonnier Bannet et il était manchot, ayant eu un avant-bras emporté par un boulet à Waterloo. Il avait pris la ville en haine et s’était retiré au fond d’un bois où il s’était fait bâtir une maisonnette entourée d’un jardinet. Il vivait là comme un ours, hiver et été, cultivant son potager, tendant des rets aux petits oiseaux et faisant lui-même son lit et sa cuisine. De temps à autre, il y recevait la visite de quelques anciens compagnons d’armes, et mon grand-père m’y emmenait parfois pendant les après-midi de vacances.--Je vois encore distinctement la maisonnette carrée, bâtie en pierres rougeâtres et couverte en tuiles, avec un perron de quelques marches où fleurissaient des rosiers; les planches de choux et de pommes de terre; la pelouse desséchée et les taillis s’étendant à une lieue aux entours. Non loin de l’habitation, il y avait un grand hêtre aux ramures retombantes, à l’ombre duquel le canonnier Bannet s’asseyait sur une pierre pour fabriquer ses _raquettes_ à prendre les oiseaux. Je me souviens que j’étais émerveillé de la dextérité avec laquelle ce manchot se servait de son moignon. Cela semblait tenir du sortilège, et cette adresse, jointe aux bizarres façons de vivre du vieux soldat, ne contribuait pas peu à m’inculquer pour lui un respect mêlé de crainte superstitieuse.
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Je le tenais quasi pour un sorcier, surtout depuis que je l’avais vu cuisiner une certaine soupe au corbeau qui me faisait l’effet d’un breuvage enchanté et à laquelle je n’aurais pas touché, quand même le _petit caporal_ serait revenu lui-même m’en donner l’ordre. Le canonnier savait toutes sortes de recettes et de secrets qui me paraissaient sentir le sortilège. Il charmait les oiseaux rien qu’en sifflant un air, il avait apprivoisé un crapaud qui accourait à son appel. Contrairement aux préjugés populaires, il affirmait que ce batracien, non seulement est un animal doux et inoffensif, mais qu’il rend d’utiles services dans les potagers. Il introduisait dans le menu de ses repas des quantités de plantes sauvages dont il vantait les quantités comestibles; ainsi, il se confectionnait des salades avec des cœurs de chardons et de jeunes pousses d’orties, et il s’en régalait, tandis que j’ouvrais de grands yeux ahuris.
Le mobilier élémentaire qui garnissait la maisonnette était aussi hétéroclite que les façons de vivre du propriétaire. Les murs blanchis à la chaux étaient ornés de chouettes et de hiboux aux ailes clouées en croix. D’étranges papillons de nuit et des coléoptères plus étranges encore, épinglés sur des bouchons, garnissaient la tablette de la cheminée. Mais ce qui me paraissait beaucoup plus singulier, c’était une petite pile de gros sous vert-de-grisés, posée sur une sorte de piédouche en velours, au-dessous d’un portrait de Napoléon Ier, et recouverte soigneusement d’un de ces globes en verre sous lesquels on abritait autrefois les pendules.--Bien que le canonnier Bannet m’intimidât fort et que je ne me permisse guère de le questionner, un jour pourtant, la curiosité l’emportant sur la crainte, je lui demandai, en désignant la relique:
--Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur?
--Ça, moutard, répondit-il en soulevant avec précaution le globe de verre, c’est un trésor plus précieux que tous les diamants du Brésil!... Regarde bien ces gros sous, car tu ne verras jamais rien de pareil dans toute ta vie. Ils ont été dans la poche de l’empereur!... La veille de Fleurus, Napoléon passait près de ma batterie, et je l’entendis se plaindre à un de ses généraux d’avoir trop de monnaie de cuivre dans son gousset:
«--Qui veut me débarrasser de cette mitraille? dit-il en regardant du côté de la batterie.
»--Moi, sire!» m’écriai-je bravement en m’élançant en avant et en tendant une pièce de quinze sous que je conservais comme la prunelle de mes yeux.
Il me regarda, sourit et, me jetant la poignée de billon:
«--Tiens, mon brave, remets ta pièce en poche et garde les sous pour boire une bouteille.»
... Et je les ai gardés, ajouta gravement le canonnier Bannet, en replaçant le globe sur le morceau de velours,--et on les enterrera avec moi!
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Hélas! pauvre vieux canonnier manchot, on l’a enterré aux environs de 1850. Il s’en est allé, heureusement pour lui, avant la débâcle du second Empire et la guerre de 1870.--Quand je suis revenu au pays, après l’invasion, j’ai été visiter la maisonnette du vieux Bannet. Je l’ai trouvée en ruine. Les bois avaient été abattus et, sur les murs du logis effondré, les soldats allemands du corps d’occupation avaient charbonné leurs noms, avec le numéro de leur compagnie et de leur régiment.
MORALE EN ACTION
L’autre jour, entre chien et loup, à l’heure du thé, je causais morale avec ma vieille amie Mme C..., pendant qu’au dehors l’ouragan secouait les fenêtres et décoiffait les cheminées. Nous en étions venus à constater que l’institution du mariage subissait pour le quart d’heure une crise tempêtueuse semblable à celle qui en ce moment, dans la rue, semait des ardoises sur la tête des passants;--et nous comptions sur nos doigts les désastres récents que ce coup de tempête avait produits dans plusieurs ménages de notre connaissance...
Mme C... est une aimable vieille qui a eu le talent rare de savoir vieillir, de sorte qu’à soixante-cinq ans sonnés elle paraît plus jeune que son âge. Ses magnifiques cheveux blancs et ses spirituels yeux bleus donnent à sa figure rosée une harmonie douce qui fait songer à des violettes écloses sous la neige. Tout en étant naturellement bonne et indulgente, elle a son franc parler et elle exprime ses opinions sur les choses et les gens avec une gaillarde verdeur où l’on retrouve une originale saveur de terroir, car, étant née entre Chinon et Tours, ma vieille amie est la compatriote de Rabelais et de Balzac.
--Quand on songe, me dit-elle, que les trois quarts du temps la machine conjugale est détraquée par un vulgaire grain de sable tombé par hasard dans l’engrenage! Un misérable gravier qu’un charitable et clairvoyant ami n’aurait eu qu’à épousseter pour tout faire marcher à souhait!...
--C’est que, repris-je, vous savez... il y a un proverbe qui prétend qu’«entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt».
--Je l’y ai mis pourtant, moi, et tout le monde s’en est bien trouvé... Voici comment, ajouta-t-elle:
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Il y a quelque dix ans, j’habitais encore la Touraine et j’avais pour voisin de campagne un charmant jeune ménage. La femme était une bonne petite créature, très aimante, très sérieuse et s’occupant beaucoup de son intérieur; le mari, un honnête garçon, un peu vain, un peu léger, excellent musicien et très répandu dans la société bourgeoise des environs. Le ménage, très uni, marchait à merveille, et jamais Robert (le mari) n’avait donné de coup de canif dans le pacte matrimonial; non pas qu’il valût mieux que les autres, mais parce que, se trouvant bien de son ordinaire, il n’était pas tenté de goûter au potage du voisin. Je voyais intimement les deux époux, et même le mari m’avait prise pour confidente, ce qui, à raison de mon âge mûr, ne pouvait porter ombrage à sa jeune femme.--Un jour Robert accourut chez moi tout ému; rien qu’à son air à la fois ahuri, mystérieux et triomphant, je devinai qu’il y avait quelque anguille sous roche et qu’il grillait de me confier un secret. En effet, deux minutes après, il se déboutonnait la conscience et me contait son affaire.
--Figurez-vous, me dit-il, qu’il m’arrive une aventure renversante... Vous connaissez la fille du propriétaire de la Grangerie? Elle s’est mariée il y a quinze jours à un avocat de Loches, un M. Pontenier, et hier on a célébré à la Grangerie le retour de noces. Comme j’avais fait souvent de la musique avec Mme Pontenier avant son mariage, on m’avait invité au dîner.--Un repas plantureux, arrosé de vins de Touraine aussi capiteux que parfumés!... J’avoue qu’en sortant de table j’étais un peu lancé et que j’entendais, comme on dit, _des violons dans le ciel_. En traversant un couloir assez sombre pour me rendre au fumoir, je me trouvai nez à nez avec la jeune mariée. Mme Pontenier était fort appétissante dans sa toilette neuve, le couloir était très étroit. Nous étions seuls et, je le répète, le vin de Vouvray m’avait entrepris le cerveau. Je ne sais quel diable me poussant, je lui pris les mains et je la complimentai gaillardement sur sa beauté. Je n’y entendais pas malice, mais il me sembla que mes innocentes galanteries produisaient sur elle un effet plus sérieux, car ses mains serraient les miennes très amoureusement, ses yeux me regardaient d’une façon très tendre et,--c’est là que commence l’extraordinaire,--tout à coup, elle m’avoua qu’elle m’avait toujours aimé, qu’on l’avait mariée contre son gré et qu’elle détestait son mari. Puis, au moment où j’étais encore ébaubi de cette déclaration, voilà une femme qui me tombe dans les bras et qui applique ses lèvres sur les miennes... Nous n’avions pas le temps de nous en dire long; elle m’apprit que son mari repartait le lendemain, qu’elle s’en retournerait seule à Loches, et il fut convenu que nous nous arrangerions pour faire le voyage en tête à tête... Qu’en dites-vous?
Il me contait cela avec une pointe de fatuité étonnée; il avait l’air un peu confus, mais au fond il paraissait sottement fier de sa bonne fortune, comme si c’était une rare et précieuse denrée qu’une fille à moitié hystérique, qui se jette ainsi au cou du premier venu.
--Je dis que c’est dégoûtant, m’écriai-je, et j’espère bien que vous allez en rester là!
En même temps je le dévisageais. Je vis bien vite que cette effrontée lui avait mis l’eau à la bouche et que ce naïf et vaniteux mari, se croyant déjà un foudre de guerre, grillait d’achever sa conquête.
--Mon cher garçon, lui représentai-je, vous allez faire une sottise. Supposons que vous poussiez voire pointe jusqu’au bout, vous ne sortirez pas de votre intrigue aussi facilement que vous y êtes entré. En province, tout se sait; Mme Robert apprendra un jour que vous la trompez et, comme elle n’est pas femme à prendre la chose en riant, votre bonheur domestique s’en ira à vau-l’eau... Et tout ça pour une donzelle dont vous serez dégoûté avant huit jours!... Croyez-moi, le feu n’en vaut pas la chandelle...
Mais j’avais beau prêcher, il avait soif de mordre au fruit défendu et ne me répondait que par des faux-fuyants:
«Il avait promis, il ne voulait pas avoir l’air d’un Joseph, etc.»; bref, un tas de turlutaines...
--A votre aise! lui criai-je impatientée. Et quand comptez-vous mettre votre beau projet à exécution?
--Demain matin, répliqua-t-il tout gonflé de sa prouesse, nous prendrons la voiture de neuf heures... J’ai retenu tout le coupé, afin que nous ne soyons pas dérangés.
--Bonne chance! grommelai-je entre mes dents.
Mais je m’étais mis en tête de sauver le bonheur domestique de mes voisins, et j’avais décidé _in petto_ que mons Robert n’aurait pas le dernier...
* * * * *
Le lendemain matin, enveloppée dans mon manteau de voyage, j’allai me mettre en sentinelle sur la route. A cette époque, il n’y avait pas de chemin de fer de Tours à Loches et le service était fait par une diligence qui traversait le bourg à neuf heures. Vers neuf heures un quart, j’entendis les grelots des chevaux; je vis venir la lourde caisse peinte en jaune, et à mesure qu’elle s’approchait, je distinguai dans le coupé les silhouettes de mes deux coupables qui s’apprêtaient à goûter les douceurs du tête-à-tête.
--Maurice, criai-je au conducteur, pouvez-vous me conduire à Loches?
--Impossible, madame, répondit-il en arrêtant ses chevaux, tout est plein. Pourtant il y a encore une place dans le coupé, et M. Robert, qui l’a louée, ne se refusera pas sans doute à vous la céder.
Alors, avec un aimable et hypocrite sourire, j’ouvris la portière et j’adressai ma requête au naïf don Juan qui, tout ahuri et pris de court, n’osa pas me répondre négativement. Sans m’inquiéter des mines allongées du couple amoureux, je m’assis entre eux deux en leur prodiguant de perfides remerciements et nous partîmes.
Adieu le tête-à-tête et ses voluptueuses conséquences! Ils durent me supporter jusqu’à Loches, sans compter qu’en route je chantai tout le temps les louanges de Mme Robert. Cette effrontée de Mme Pontenier n’était pas assez sotte pour n’avoir pas deviné ma manœuvre, et, dans son dépit, elle commençait à prendre en grippe son complice, qu’elle soupçonnait d’avoir trop jasé. En arrivant à Loches, elle le quitta assez sèchement. Quant à moi, je gardai mons Robert pour cavalier, et le soir, après l’avoir dûment chapitré, je le ramenai au bourg, honteux et confus, mais converti...
Ce que devint Mme Pontenier, peu importe. C’était une de ces créatures qui n’aiment dans l’amour que le péché, et à ces gaillardes-là les consolateurs ne manquent pas.
L’essentiel, c’est que j’avais balayé l’obstacle qui menaçait de détruire le bon accord de mon jeune ménage, et que je n’ai jamais eu à me repentir d’avoir mis mon doigt entre l’arbre et l’écorce...
--Voyez-vous, ajouta ma vieille amie en sucrant son thé, la morale qui prêche, c’est très bien; mais la morale qui agit, ça vaut mieux encore.
LA PETITE NORINE