Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

Part 39

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Dans le conte corse (Ortoli, p. 81), cité dans les remarques du _Poirier d'or_, quand la marâtre substitue sa fille Dinticona à Mariucella que le prince envoie chercher pour l'épouser, le coq crie: «Couquiacou! couquiacou! Mariucella est dans le tonneau et Dinticona sur le beau cheval!» comme dans notre conte les enfants crient: «La belle est sous le cuveau!»--Dans le conte serbe de _Cendrillon_ (Vouk, nº 32), cité également dans les remarques de notre numéro précédent, quand le prince vient pour essayer la pantoufle, la belle-mère cache Cendrillon sous une huche et dit au prince qu'elle n'a qu'une fille; mais le coq de la maison se met à chanter: «Kikeriki! la jeune fille est sous la huche!»--Un passage du même genre se trouve dans un conte espagnol, un conte de _Cendrillon_ aussi, recueilli dans le Chili (_Biblioteca de las tradiciones populares españolas_ [Madrid, 1884], t. I, p. 119), où le coq du conte corse et du conte serbe est remplacé par un chien. Comparer aussi la fin d'un conte portugais (Coelho, nº 36).--Dans un conte toscan (Nerucci, nº 5), c'est, par suite d'une altération évidente, la fiancée elle-même qui dit: «La belle est dans le tonneau, la laide est dans le carrosse, et le roi l'emmène.»

Dans le conte toscan des _Novelline di S. Stefano_ (nº 1), cité dans nos remarques du _Poirier d'or_, un prince vient pour épouser la «belle». La marâtre met celle-ci dans un tonneau, voulant ensuite y verser de l'eau bouillante, et le prince emmène sur son cheval la fille de la marâtre, cachée sous un voile. Un chat se met à dire: «Miaou, miaou, la belle est dans le tonneau; la laide est sur le cheval du roi.» Le prince met la laide dans le tonneau, où sa mère, sans le savoir, la fait périr.--Comparer la fin de deux contes italiens des collections Busk (p. 35) et Comparetti (nº 31).

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Un recueil du XVIIe siècle, le _Pentamerone_, de Basile, nous offre un récit napolitain analogue. A la fin du conte nº 30, une marâtre, Caradonia, envoie sa belle-fille Cecella garder les cochons. Un riche seigneur, Cuosemo, la voit et va la demander en mariage à Caradonia. Celle-ci enferme Cecella dans un tonneau avec l'intention de l'y échauder, et elle donne sa propre fille, Grannizia, à Cuosemo, qui l'emmène. Furieux d'avoir été trompé, Cuosemo retourne chez Caradonia, qui est allée à la forêt chercher du bois pour faire bouillir l'eau. «Miaou, miaou,» dit un chat noir, «ta fiancée est enfermée dans le tonneau.» Cuosemo délivre Cecella et met Grannizia à sa place. La vieille échaude sa fille, et, de désespoir, va se jeter à la mer.

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On peut encore comparer le conte allemand de _Cendrillon_, nº 21 de la collection Grimm: Les deux soeurs de Cendrillon réussissent à mettre la pantoufle en se coupant, l'une l'orteil, l'autre le talon. Le prince les emmène l'une après l'autre; sur son passage deux colombes chantent: «Roucou, roucou, le soulier est plein de sang, le soulier est trop petit; la vraie fiancée est encore à la maison.»--Ce passage se retrouve presque identiquement dans le conte islandais cité dans nos remarques du _Poirier d'or_. Comparer un conte écossais (Brueyre, p. 41), un conte breton (_Revue celtique_, 1878, p. 373), etc.

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En Orient, rappelons un passage d'un conte indien, du genre de _Cendrillon_, résumé dans les remarques déjà mentionnées. Quand le prince arrive pour chercher la jeune fille, elle est cachée dans le grenier, et un coq trahit sa présence.

M. A. Lang, dans la _Revue celtique_ (_loc. cit._), cite un épisode d'un conte zoulou de la collection Callaway (I, p. 121), qu'on peut rapprocher de ce passage. Les oiseaux avertissent le prince qu'il chevauche avec la fausse fiancée: «_Ukakaka!_ le fils du roi est parti avec une bête.»

XXV

LE CORDONNIER & LES VOLEURS

Un pauvre cordonnier allait de village en village en criant: «Souliers à refaire! souliers à refaire!» Sa condition lui paraissait bien triste, et il maugréait sans cesse contre les riches: «Ils sont trop heureux,» disait-il, «et moi je suis trop malheureux!»

Un jour, en passant devant une revendeuse, il eut envie d'un fromage blanc. «Combien ce fromage?--Quatre sous.--Les voilà.» Il mit le fromage dans son sac et poursuivit son chemin. Il rencontra plus loin une marchande de mercerie: «Combien la pelote de laine?--C'est tant.» Il en prit une et se remit à marcher en sifflant.

Arrivé au milieu d'un bois, il vit devant lui un beau château; il y entra hardiment. Ce château était habité par des voleurs. «Camarades,» leur dit le cordonnier, «voulez-vous jouer avec moi au jeu qui vous plaira?--Volontiers,» répondit le chef de la bande; «jouons à lancer une pierre en l'air. Si tu jettes plus haut que moi, le quart du château t'appartient.»

Le voleur lança très haut sa pierre. Le cordonnier, lui, tenait dans sa main un petit oiseau; il le lança en l'air de toutes ses forces comme si c'eût été une pierre: l'oiseau s'envola et disparut. Les voleurs furent bien étonnés de ne pas voir retomber la pierre. «Tu as gagné,» dit le chef au cordonnier; «le quart du château est à toi. Jouons maintenant à qui fera sortir le plus de lait de ce chêne: si tu gagnes, tu auras un autre quart du château.»

Le voleur étreignit le chêne d'une telle force qu'il en fit sortir du lait. Le cordonnier s'était mis sur l'estomac son fromage blanc; il embrassa l'arbre à son tour, et l'on vit le lait couler en abondance. «C'est toi qui as gagné,» dit le voleur. «Maintenant jouons la moitié du château contre l'autre moitié, à qui fera le plus gros fagot.»

Le voleur monta sur un chêne, coupa des branches et en fit un énorme fagot. Le cordonnier grimpa sur l'arbre après lui, et se mit à entourer toute la tête de l'arbre avec sa pelote de laine. «Que fais-tu là?» lui demandèrent les autres.--«Je fais un fagot avec tout ce chêne.--Arrête,» dit le chef des voleurs. «Ce n'est pas la peine de continuer: tu as gagné, nous le voyons bien d'avance.»

Ils rentrèrent tous ensemble au château, et l'on conduisit le cordonnier dans la chambre où il devait passer la nuit. En regardant autour de lui, le cordonnier vit pendus au mur un grand nombre d'habits de toute espèce. «Hum!» se dit-il, «les gens de ce château ne seraient-ils pas des voleurs? Il faut se méfier.» Il prit une vessie remplie de sang et la mit dans le lit à sa place; lui-même se cacha sous le lit. Au milieu de la nuit, trois voleurs entrèrent dans la chambre, s'approchèrent du lit sans faire de bruit, et l'un d'eux y donna un grand coup de couteau. «Le sang coule!» dit-il. Le second fit de même. «Oh!» dit le troisième, «il ne doit pas encore être mort; je vais l'achever.» Et il frappa à son tour. Cela fait, les trois voleurs se retirèrent.

Le lendemain matin, les voleurs étaient réunis dans une des salles du château quand ils virent entrer le cordonnier. «Quoi!» s'écrièrent-ils, «tu n'es pas mort?--Vous voyez,» dit le cordonnier.--«Ecoute,» lui dirent les voleurs; «si tu veux nous laisser le château, nous te donnerons un sac plein d'or.» Le cordonnier accepta la proposition et partit bien joyeux. Mais, pendant qu'il traversait la forêt, d'autres voleurs tombèrent sur lui et le dépouillèrent. «Ah!» s'écria-t-il, «que j'étais sot d'envier le sort des riches! ils ont tout à craindre. Moi, je suis plus heureux qu'eux.»

De retour dans son pays, il trouva une belle jeune fille qui lui plut; il l'épousa et vécut heureux.

REMARQUES

Ce conte a beaucoup de rapport avec un autre de nos contes, _le Tailleur et le Géant_ (nº 8). Il n'est même pas rare que l'introduction de ce nº 8 se trouve jointe à des contes analogues à celui dont nous nous occupons ici. Nous mentionnerons comme offrant cette combinaison plusieurs contes allemands (Grimm, nº 20; Kuhn, _Mærkische Sagen_, p. 289; Meier, nº 37), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 13), un conte suisse (Sutermeister, nº 30), un conte hongrois (Gaal-Stier, nº 11), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, nº 3), un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 23), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 41).

L'introduction en question n'existe pas dans les contes suivants: un conte autrichien (Grimm, nº 183), un conte de l'Allemagne du Nord (Müllenhoff, p. 442), un conte suisse (Sutermeister, nº 41), un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 27), un conte suédois (Cavallius, p. 1), un conte norwégien (Asbjoernsen, I, p. 45), un conte lapon (nº 7 des contes traduits par M. Liebrecht dans le tome XV [1870] de la revue _Germania_), un conte italien de Vénétie (Widter-Wolf, nº 2), un conte sicilien (Pitrè, nº 83), un conte albanais (Dozon, nº 3), un conte grec moderne de l'île de Tinos (Hahn, t. II, p. 211), un conte basque (Webster, p. 7).

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Le conte lorrain présente une altération assez notable du thème primitif: les voleurs sont un souvenir affaibli des géants, _drakos_, etc., qui figurent dans les contes étrangers. D'un autre côté, le récit a pris la tournure d'une leçon morale.

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On peut aussi faire remarquer qu'un trait du thème primitif a ici une forme particulière.

Dans la plupart des contes de ce type, c'est en faisant sortir de l'eau d'une pierre,--c'est-à-dire, en réalité, du petit-lait d'un fromage mou,--que le tailleur, cordonnier, etc., donne au géant, drakos, ou autre, une haute idée de sa force. Dans plusieurs de ces contes, il veut, par cet exploit, surenchérir, si l'on peut parler ainsi, sur ce qu'a fait le géant, qui vient de broyer réellement une pierre entre ses doigts. Dans le nº 20 de la collection Grimm, le géant a vraiment fait sortir de l'eau d'une pierre; mais, sous les doigts du petit tailleur, il en ruisselle en apparence bien davantage.

Dans notre conte, c'est d'un arbre qu'il s'agit de faire sortir du _lait_, de la sève. Comparer, dans un conte gascon (Cénac-Moncaut, p. 90), l'épisode où Juan doit, sur l'ordre de son seigneur, lancer une pierre contre un arbre de façon à le faire «saigner». Juan s'en tire en lançant un oeuf contre l'arbre.

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L'épisode de l'oiseau, lancé en l'air comme si c'était une pierre, se trouve dans les contes allemands des collections Kuhn, Meier et Müllenhoff, dans le premier conte suisse, dans le conte des «Saxons» de Transylvanie, dans le conte hongrois, le second conte grec et le conte basque.

Un épisode analogue à celui de l'arbre dont le cordonnier feint de vouloir faire un fagot, figure dans le conte des «Saxons» de Transylvanie, dans le conte des Tsiganes de la Bukovine, dans les deux contes grecs, le conte albanais, le conte sicilien de la collection Gonzenbach et le conte basque. Dans tous ces contes (excepté dans le conte sicilien), le héros fait semblant de vouloir rapporter à la maison, non pas tout un arbre, mais la forêt tout entière.

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Tous les contes de ce type,--à l'exception du conte allemand de la collection Kuhn, des deux contes suisses, du conte des «Saxons» de Transylvanie et du conte norwégien,--ont un épisode dans lequel le géant croit avoir assommé le héros pendant que celui-ci est endormi. A peu près dans tous ces contes se trouve une même hablerie du héros: le matin, il dit au géant stupéfait qu'il n'a rien senti pendant la nuit, sinon des puces qui l'ont un peu piqué.

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Un livre populaire anglais, _Jack le Tueur de géants_, dont on connaît une édition datée de 1711, renferme ce dernier épisode: Jack, qui a demandé l'hospitalité à un géant, entend pendant la nuit celui-ci se dire à lui-même qu'un bon coup de massue va le débarrasser de son hôte. Il met une bûche dans le lit à sa place. Le lendemain, le géant, qui croit avoir tué Jack, est fort étonné de le voir s'avancer vers lui. «Ah! c'est vous!» lui dit-il, «comment avez-vous dormi? n'avez-vous rien senti cette nuit?--Rien,» dit Jack, «si ce n'est, je crois, un rat qui m'a donné deux ou trois coups avec sa queue.»

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En Orient, un voyageur a trouvé le pendant de tous ces contes. Dans un conte persan (Malcolm, _Sketches of Persia_, Londres, 1828, t. II, p. 88), qui a été traduit par M. Emile Chasles, dans ses _Contes de tous pays_ (p. 10), un homme d'Ispahan, nommé Amîn, obligé dans un voyage de traverser certaine vallée hantée par des _ghouls_ (sorte d'ogres), prend pour toutes armes une poignée de sel et un oeuf. Il rencontre effectivement un ghoul. Sans se déconcerter, il lui dit que lui, Amîn, est le plus fort des hommes, et il l'invite à se mesurer avec lui. Il le défie d'abord de faire sortir de l'eau d'un caillou. Le ghoul ayant essayé en vain, Amîn glisse son oeuf dans le creux de sa main; puis, saisissant le caillou, il le presse, et le ghoul stupéfait voit un liquide couler entre les doigts du petit homme. Ensuite, par un procédé du même genre, Amîn tire du sel d'une autre pierre. Le ghoul, peu rassuré, se fait humble et invite le voyageur à passer la nuit dans sa caverne. Amîn le suit. Quand ils sont arrivés chez le ghoul, celui-ci dit à son hôte d'aller chercher de l'eau pour le repas, tandis que lui-même ira chercher du bois. Amîn, ne pouvant seulement soulever l'énorme outre du ghoul, s'avise d'un expédient; il se met à creuser le sol et dit au ghoul qu'il lui fait un canal pour amener l'eau chez lui, en souvenir de son hospitalité[249]. «C'est bon,» dit le ghoul, et il va remplir l'outre. Après le souper, il indique à Amîn un lit au fond de sa caverne. Dès qu'Amîn entend le ghoul ronfler, il quitte son lit et met à sa place des coussins et des tapis roulés. Sur ces entrefaites, le ghoul se réveille; il se lève tout doucement, prend une massue et frappe sept fois de suite sur ce qu'il croit être Amîn endormi; puis il va se recoucher. Amîn regagne aussi son lit et demande au ghoul ce que c'est que cette mouche qui sept fois de suite s'est posée sur son nez. Le ghoul, étonné, effrayé, s'enfuit, et Amîn peut s'esquiver de son côté.--La fin de ce conte persan, que nous laissons de côté, est identique à celle de plusieurs des contes mentionnés plus haut (voir, par exemple, le conte des «Saxons» de Transylvanie, le conte tsigane, le conte grec moderne nº 23 de la collection Hahn); elle n'a plus de rapport avec notre conte[250].

[249] Il y a ici une altération. Dans plusieurs des contes mentionnés ci-dessus, le petit homme creuse la terre autour d'un puits et dit au géant qu'il va lui rapporter tout le puits, comme, dans notre conte et dans d'autres, il prétend vouloir rapporter tout un arbre ou toute une forêt.

[250] Pour cette dernière partie, voir l'Introduction au _Pantchatantra_ de M. Benfey (§ 211). Aux contes tirés de divers livres orientaux (dont deux livres sanscrits), qui y sont résumés, on peut ajouter un conte populaire indien actuel (nº 7 des contes du pays de Cachemire, publiés dans l'_Indian Antiquary_, novembre 1882).

XXVI

LE SIFFLET ENCHANTÉ

Il était une fois un roi et ses deux fils. Ce roi avait un oiseau si beau et si charmant, que jamais on n'avait vu son pareil; aussi y tenait-il beaucoup.

Un jour qu'il lui donnait à manger et que la porte était ouverte, l'oiseau s'envola. Le roi appela ses fils, et leur dit: «Celui de vous deux qui, d'ici à un an, retrouvera l'oiseau, aura la moitié de mon royaume.»

Les deux frères partirent ensemble, et, arrivés à une croisée de chemin, ils se séparèrent. Bientôt l'aîné fit la rencontre d'une vieille femme: c'était une fée. «Où vas-tu?» lui dit-elle.--«Je vais où bon me semble; cela ne te regarde pas.» Alors la vieille alla se mettre sur le chemin où passait le plus jeune. «Où vas-tu, mon bel enfant?--Je vais chercher l'oiseau que mon père a laissé envoler.--Eh bien! voici un sifflet. Va dans la forêt des Ardennes; tu donneras un coup de sifflet et tu diras: Je viens chercher l'oiseau de mon père. Tous les oiseaux répondront: C'est moi, c'est moi. Un seul dira: Ce n'est pas moi. C'est celui-là qu'il faudra prendre.»

Le prince remercia la vieille, mit le sifflet dans sa poche et s'en alla dans la forêt des Ardennes. Il donna un coup de sifflet et dit: «Je viens chercher l'oiseau de mon père.» Tous les oiseaux se mirent à crier: «C'est moi, c'est moi, c'est moi.» Un seul dit: «Ce n'est pas moi.» Le prince le saisit et reprit le chemin du château de son père.

Il rencontra bientôt son frère, qui lui demanda: «As-tu trouvé l'oiseau?--Oui, je l'ai trouvé.--Donne-le-moi.--Non.--Eh bien! je vais te tuer.--Tue-moi si tu veux.» Son frère le tua, creusa un trou et l'y enterra; puis il retourna chez son père avec l'oiseau. Le roi, bien content de ravoir son oiseau, fit préparer un grand festin, et y invita beaucoup de monde.

Cependant, le chien d'un berger, passant dans la forêt, s'était mis à gratter à la place où le jeune prince était enterré. Le berger, qui avait suivi son chien, aperçut quelque chose à l'endroit où il grattait et crut d'abord voir un doigt qui sortait de terre; il regarda de plus près et vit que c'était un sifflet; il le prit et le porta à ses lèvres. Le sifflet se mit à dire:

«Siffle, siffle, berger, C'est mon frère qui m'a tué, Dans la forêt des Ardennes.»

Le maire du pays, qui était le voisin du berger, entendit parler du sifflet et l'acheta. Ayant été invité au festin du roi, il prit le sifflet pendant qu'on était à table et se mit à siffler:

«Siffle, siffle, maire, C'est mon frère qui m'a tué, Dans la forêt des Ardennes.»

Le roi prit le sifflet à son tour:

«Siffle, siffle, mon père, C'est mon frère qui m'a tué, Dans la forêt des Ardennes, Pour l'oiseau que tu as laissé envoler.»

Le fils aîné du roi comprit bien que c'était de lui qu'il s'agissait; il voulut s'enfuir, mais on courut après lui, on le fit revenir et on l'obligea à siffler aussi:

«Siffle, siffle, bourreau, Car c'est toi qui m'as tué, Dans la forêt des Ardennes.»

Aussitôt le roi fit brûler son fils dans un cent de fagots. Ensuite il demanda au berger s'il se rappelait l'endroit où il avait trouvé le sifflet. Le berger dit qu'il ne s'en souvenait pas bien, qu'il essaierait pourtant de l'y conduire, mais le chien y alla tout droit. Dès qu'on eut retiré le corps, le jeune homme se dressa sur ses pieds.

Le roi, bien joyeux, fit préparer un grand festin en signe de réjouissance, et moi je suis revenu.

REMARQUES

Nous avons à rapprocher de notre conte plusieurs contes recueillis dans différentes parties de la France: en Picardie (Carnoy, p. 236), dans le département de la Loire (_Mélusine_, 1877, p. 423), dans l'Armagnac (Bladé, nº 1), dans la Bretagne non bretonnante (Sébillot, _Littérature orale_, pp. 220 et 226), dans une région non désignée (_Semaine des Familles_, 8e année, 1865-1866, p. 709);--en Allemagne: dans la Hesse (Grimm, nº 28), dans la principauté de Waldeck (Curtze, nº 11), dans le Hanovre (Colshorn, nº 71), dans le duché de Lauenbourg (Müllenhoff, nº 49);--dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 42);--chez des populations polonaises de la Prusse orientale (Toeppen, p. 139);--en Pologne (Woycicki, p. 105), d'après M. R. Koehler;--en Russie (Gubernatis, _Zool. Myth._, I, p. 195; Naakè, p. 170);--dans le Tyrol italien (Schneller, nº 51);--en Italie: dans le Montferrat (Comparetti, nº 28), en Toscane (Gubernatis, _Novelline_, nº 20), dans le pays napolitain (Imbriani, _Conti pomiglianesi_, p. 195), en Sicile (Gonzenbach, nº 51; Pitrè, nº 79);--en Espagne: dans la Catalogne (_Rondallayre_, I, p. 33), dans la province de Valence (Caballero, II, p. 29), à Séville (_Biblioteca de las tradiciones populares españolas_, I, p. 196);--enfin, en Portugal (Braga, nº 54, et, sous une forme assez différente, Coelho, nº 40).

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Ceux de ces contes qui se rapprochent le plus du nôtre pour l'introduction sont les contes italiens et siciliens: là, les trois fils d'un roi vont chercher des plumes d'un certain oiseau, qui doivent guérir les yeux de leur père. (Dans le conte du Tyrol italien, les trois princes s'en vont à la recherche d'une plume d'«oiseau griffon», que leur père a perdue, comme le roi du conte lorrain a laissé échapper son oiseau, et à laquelle il tient beaucoup.)--Dans le conte espagnol de Séville, ce ne sont pas des plumes d'oiseau qu'il faut pour guérir les yeux du roi; c'est une certaine fleur: de même dans le conte catalan, où le roi a la jambe malade. C'est une fleur aussi qu'un roi a la fantaisie de demander à ses fils dans le conte français de la Loire et dans le conte espagnol de la province de Valence; et celui qui apportera cette fleur aura la couronne. Comparer le conte breton p. 220 de la collection Sébillot, où, comme dans notre conte, le jeune prince est tué «dans la forêt d'Ardennes».--Dans le conte allemand du duché de Lauenbourg, un père, sur son lit de mort, désire manger du lièvre: celui de ses trois fils qui lui apportera un lièvre, aura tout l'héritage;--Dans un autre conte allemand (Grimm, variante du nº 28), un roi laissera sa couronne à celui de ses trois fils qui pourra prendre un certain ours.

Ailleurs (conte allemand de Waldeck, conte du «pays saxon» de Transylvanie), un roi a promis sa fille à celui qui prendrait un sanglier terrible. Trois frères tentent l'entreprise. Le plus jeune ayant réussi, les aînés le tuent pour s'emparer du trophée de sa victoire.--Comparer le conte hessois.

Dans un autre groupe (contes français de la collection Sébillot (p. 226) et de la _Semaine des Familles_, et contes russes), toute introduction de ce genre fait défaut. Elle est remplacée par une introduction absolument différente, dont le conte français de la collection Sébillot donnera l'idée: Un père, partant en voyage, demande à ses trois filles ce qu'elles veulent qu'il leur rapporte. La première demande une robe couleur du soleil, la seconde une belle rose, la troisième un pot de réséda. C'est pour s'emparer de ce réséda que l'aînée tue la plus jeune.

Dans le conte picard, un petit garçon tue sa soeur pour lui prendre le fagot qu'elle a fait dans la forêt et avoir ainsi la galette que leur mère a promise à celui qui rapporterait le plus de bois mort.

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Plusieurs contes de cette famille,--notamment les contes allemands des collections Müllenhoff et Grimm (III, p. 55), et le conte du «pays saxon» de Transylvanie,--ont un épisode qui correspond à celui de la vieille à laquelle le jeune prince seul répond poliment. Dans le conte espagnol de Séville, nous retrouvons la vieille elle-même, ou plutôt la Sainte Vierge, qui a pris cette forme.

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Dans tous les contes mentionnés ci-dessus, figure l'instrument,--sifflet, flûte, etc.,--qui dénonce le meurtrier. Mais c'est dans le conte lorrain seulement que ce sifflet a été précédemment donné à la victime par la personne qui l'avait aidée dans son entreprise. Il y a là une altération, ingénieuse d'ailleurs, du thème primitif.

Sur ce point, les contes de cette famille se partagent en deux groupes. Dans le premier (conte français de la Loire; conte picard; contes allemands des collections Grimm et Curtze; conte du Tyrol italien; conte napolitain; contes siciliens; conte espagnol de Séville), le sifflet ou tout autre instrument qui parle, a été fait par un berger avec un os du frère ou de la soeur assassinés.--Dans le second (conte du «pays saxon» de Transylvanie; conte polonais; contes russes; conte toscan; conte catalan; conte espagnol de la province de Valence; conte portugais de la collection Braga), le berger se taille une flûte dans un roseau (un sureau, dans le conte allemand de la collection Müllenhoff), qui a poussé à la place où la victime a été enterrée.

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Nous rencontrons dans le conte italien du Montferrat, dans le conte espagnol de la province de Valence et le conte catalan, le détail, si peu vraisemblable, même dans un conte merveilleux, du jeune homme retrouvé vivant quand on le retire du trou où il a été enterré.--Dans le second conte russe, la flûte dit qu'il faut asperger la victime d'une certaine eau, et elle revient à la vie.

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