Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

Part 28

Chapter 284,054 wordsPublic domain

Le laboureur, ne sachant plus que faire, l'envoya porter une lettre à un sien frère, qui était geôlier d'une prison, et lui dit d'attendre la réponse. Le geôlier, après avoir lu la lettre, fit enchaîner le jeune homme et l'enferma dans un cachot. Le jeune homme se laissa faire, croyant que telle était la coutume, et que c'était en cet endroit qu'on attendait les réponses. Il finit pourtant par trouver le temps long; il brisa ses chaînes en étendant les bras et les jambes, et donna dans la porte un coup de pied qui la fit voler sur le toit. Puis il alla trouver le geôlier. «Eh bien!» lui dit-il, «la réponse?--C'est juste,» répondit le geôlier, «je l'avais oubliée. Attendez un moment.» Il écrivit à son frère de se débarrasser du garçon comme il pourrait, mais que, pour lui, il ne s'en chargeait pas. Le jeune homme mit la lettre dans sa poche et partit; puis, se ravisant, il emporta la prison avec le geôlier, et la déposa près de la maison du laboureur. «A présent,» dit-il à son maître, «il vous sera bien facile de voir votre frère. Mais,» ajouta-t-il, «est-ce que mon année n'est pas finie?--Justement, elle vient de finir,» répondit le laboureur.--«Eh bien! donnez-moi ma charge de blé.» A ces mots, les pauvres gens se mirent à pleurer et à se lamenter. «Jamais,» disaient-ils, «nous ne pourrons trouver assez de grain, quand même nous prendrions tout ce qu'il y en a dans le village.» Le jeune garçon feignit d'abord de vouloir exiger son salaire, mais enfin il leur dit qu'il ne voulait pas leur faire de peine, et même il leur donna de l'argent qu'il tira de la culotte noire.

En sortant de chez le laboureur, il marcha droit devant lui, si bien qu'il arriva sur le bord de la mer; il s'embarqua sur le premier vaisseau qu'il trouva. Mais un des gens du vaisseau, sachant qu'il avait une culotte dont les poches étaient toujours remplies d'argent, lui coupa la gorge pendant son sommeil et s'empara de la culotte.--Je l'ai encore vu, ce matin, qui se promenait avec cette vieille culotte noire.

REMARQUES

L'ensemble de notre conte a une grande analogie avec nos nos 46, _Bénédicité_, et 69, _le Laboureur et son Valet_. Voir les remarques de ces deux contes, qui présentent le thème de l'_Homme fort_ d'une manière plus complète.

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On peut rapprocher de l'introduction de notre conte celle d'un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, nº 68), et celle d'un conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, nº 13).--Dans le conte grec, un démon déguisé se présente à un roi et lui promet qu'il aura plusieurs enfants, s'il consent à lui donner l'aîné.--Dans le conte italien, un prince sans enfants désire tant en avoir qu'il en accepterait du diable lui-même. Un étranger paraît et lui dit: «Promettez-moi de me donner un enfant, et moi je vous promets que dans un an vous en aurez deux.»

Comparer l'introduction de plusieurs des contes européens étudiés dans les remarques de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_ (second groupe), (pp. 139-140).

Comparer aussi, dans ces mêmes remarques, l'introduction du conte swahili de l'île de Zanzibar (p. 145), à peu près identique à celle de notre conte, et l'introduction du conte indien du Kamaon (p. 149). Dans les remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_, comparer l'introduction du conte indien du Bengale de la collection Lal Behari Day (p. 80).

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Nous ne nous arrêterons plus ici que sur un détail de notre _Fils du Diable_. Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 288), Nesyta, jeune homme merveilleusement fort, entre au service du diable. Il délivre une pauvre âme, qui s'envole sous la forme d'une colombe blanche après lui avoir dit de demander au diable pour salaire un vieil habit qu'il verra pendu à un clou: les poches de cet habit sont toujours remplies d'or et d'argent. C'est là, comme on voit, le pendant de l'épisode de la culotte noire que la dame blanche dit au héros de notre conte de dérober au diable.--Ajoutons que, dans un conte westphalien appartenant à une autre famille (Kuhn, _Westfælische Sagen_, nº 25), figure une vieille culotte, des poches de laquelle on peut tirer sans cesse de l'argent. Cette culotte vient également de chez le diable, et le héros l'a reçue comme salaire.

XV

LES DONS DES TROIS ANIMAUX

Il était une fois trois cordonniers, qui allaient de village en village. Passant un jour dans une forêt, ils virent trois chemins devant eux; le plus jeune prit le chemin du milieu, et ses compagnons ceux de droite et de gauche.

Au bout de quelque temps, celui qui avait pris le chemin du milieu rencontra un lion, un aigle et une fourmi, qui se disputaient un âne mort. Le jeune homme fit trois parts de l'âne et en donna une à chacun des animaux, puis il continua sa route.

Quand il se fut éloigné, le lion dit aux deux autres: «Nous avons été bien malhonnêtes de n'avoir pas remercié cet homme qui nous a fait si bien nos parts; nous devrions lui faire chacun un don.» Et il se mit à courir après lui pour le rejoindre.

Le jeune cordonnier fuyait à toutes jambes, car il croyait que le lion était en colère et qu'il voulait le dévorer. Lorsque le lion l'eut rattrapé, il lui dit: «Puisque tu nous as si bien servis, voici un poil de ma barbe: quand tu le tiendras dans ta main, tu pourras te changer en lion.» L'aigle vint ensuite et lui dit: «Voici une de mes plumes: quand tu la tiendras dans ta main, tu pourras te changer en aigle.» La fourmi étant arrivée, l'aigle et le lion lui dirent: «Et toi, que vas-tu donner à ce jeune homme?--Je n'en sais rien,» répondit-elle.--«Tu as six pattes,» dit le lion, «tandis que moi je n'en ai que quatre; donne-lui en une, il t'en restera encore cinq.» La fourmi donna donc une de ses pattes au cordonnier en lui disant: «Quand tu tiendras cette patte dans ta main, tu pourras te changer en fourmi.»

A l'instant même le jeune homme se changea en aigle pour éprouver si les trois animaux avaient dit vrai. Il arriva vers le soir dans un village et entra dans la cabane d'un berger pour y passer la nuit. Le berger lui dit: «Il y a près d'ici, dans un château, une princesse gardée par une bête à sept têtes et par un géant. Si vous pouvez la délivrer, le roi son père vous la donnera en mariage. Mais il faut que vous sachiez qu'il a déjà envoyé des armées pour tuer la bête, et qu'elles ont toutes été détruites.»

Le lendemain matin, le jeune homme s'en alla vers le château. Quand il fut auprès, il se changea en fourmi et monta contre le mur. Une fenêtre était entr'ouverte; il entra dans la chambre, après avoir repris sa première forme, et trouva la princesse. «Que venez-vous faire ici, mon ami?» lui dit-elle. «Comment avez-vous fait pour pénétrer dans ce château?» Le jeune homme répondit qu'il venait pour la délivrer. «Méfiez-vous,» dit la princesse, «vous ne réussirez pas. Beaucoup d'autres ont déjà tenté l'aventure; ils ont coupé jusqu'à six têtes à la bête, mais jamais ils n'ont pu abattre la dernière. Plus on lui en coupe, plus elle devient terrible, et si on ne parvient à lui couper la septième, les autres repoussent.»

Le jeune homme ne se laissa pas intimider; il alla se promener dans le jardin, et bientôt il se trouva en face de la bête à sept têtes, qui lui dit: «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.--Je viens pour te combattre.» La bête lui donna une épée, et le jeune homme se changea en lion. La bête faisait de grands sauts pour le fatiguer; cependant, au bout de deux heures, il lui coupa une tête. «Tu dois être las,» lui dit alors la bête, «moi aussi; remettons la partie à demain.»

Le jeune homme alla dire à la princesse qu'il avait déjà coupé une tête; elle en fut bien contente. Le lendemain il retourna au jardin, et la bête lui dit: «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.--Je viens pour te combattre.» La bête lui donna encore une épée, et, au bout de quatre heures de combat, le jeune homme lui coupa encore deux têtes. Puis il alla dire à la princesse qu'il y en avait déjà trois de coupées. «Tâche de les couper toutes,» lui dit la princesse. «Si tu ne parviens à abattre la septième, tu périras.»

Le jour suivant, il redescendit au jardin. «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.--Je viens pour te combattre.» Au bout de huit heures de combat, il coupa trois têtes à la bête et courut en informer la princesse. «Tâche de lui couper la dernière,» lui dit-elle, «puis fends cette tête avec précaution, et tu y trouveras trois oeufs. Tu iras ensuite ouvrir la porte du géant et tu lui jetteras un des oeufs au visage: aussitôt il tombera malade; tu lui en jetteras un autre, et il tombera mort. Tu lanceras le dernier contre un mur, et il en sortira un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, avec trois laquais: tu te trouveras auprès de moi dans ce carrosse, mais avec d'autres habits que ceux que tu portes en ce moment.»

Le jeune homme retourna dans le jardin. «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.--Je viens pour te combattre.» Ils combattirent pendant dix heures: la bête devenait de plus en plus terrible; enfin le jeune homme lui coupa la septième tête. Il la fendit en deux et y trouva trois oeufs, comme l'avait dit la princesse; puis il alla frapper à la porte du géant. «Que viens-tu faire ici, poussière de mes mains, ombre de mes moustaches?» lui dit le géant. Le jeune homme, sans lui répondre, lui jeta un des oeufs au visage, et le géant tomba malade; il lui en jeta un second, et le géant tomba mort. Il lança le troisième contre un mur, et aussitôt parut un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, avec trois laquais. La princesse était dans le carrosse, et le cordonnier s'y trouva près d'elle; elle lui donna un mouchoir dont les quatre coins étaient brodés d'or.

Toute la ville sut bientôt que la princesse était délivrée. Or il y avait là un jeune homme qui aimait la princesse et qui avait essayé de tuer la bête à sept têtes. Quand la princesse et le cordonnier s'embarquèrent pour se rendre chez le roi (car il fallait passer la mer), ce jeune homme partit avec eux.

Un jour, pendant la traversée, il dit au cordonnier: «Regarde donc dans l'eau le beau poisson que voilà.» Le cordonnier s'étant penché pour voir, l'autre le jeta dans la mer, où il fut avalé vivant par une baleine. Le jeune homme dit ensuite à la princesse: «Si tu ne dis pas que c'est moi qui t'ai délivrée, je te tuerai.» La jeune fille promit de faire ce qu'il exigeait d'elle. En arrivant chez le roi son père, elle lui dit que c'était ce jeune homme qui l'avait délivrée, et l'on décida que la noce se ferait dans trois jours.

Cependant il y avait sur un pont un mendiant qui jouait du violon. Les baleines aiment beaucoup la musique; celle qui avait avalé le cordonnier s'approcha pour entendre. Le mendiant lui dit: «Si tu veux me montrer la tête du cordonnier, je jouerai pendant un quart d'heure.--Je le veux bien,» répondit la baleine. Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta. «Tu as déjà fini?--Oui, mais si tu veux me le montrer jusqu'aux cuisses, je jouerai pendant une demi-heure.--Je ne demande pas mieux.» Au bout de la demi-heure, il s'arrêta. «Tu as déjà fini?--Oui, mais si tu veux me le montrer jusqu'aux genoux, je jouerai pendant trois quarts d'heure.--Je le veux bien.» Au bout des trois quarts d'heure: «Tu as déjà fini?--Oui, j'ai fini; il paraît que tu ne trouves pas le temps long. Si tu veux me montrer le cordonnier depuis la tête jusqu'aux pieds, je jouerai pendant une heure.--Volontiers,» dit la baleine. Et elle le montra tout entier au mendiant. Aussitôt le cordonnier se changea en aigle et s'envola. Le mendiant s'enfuit au plus vite, et il fit bien, car au même instant la baleine, furieuse de voir le cordonnier lui échapper, donna un coup de queue qui renversa le pont.

Le jour fixé pour les noces de la princesse, on devait habiller de neuf tous les mendiants et leur donner à boire et à manger. Le cordonnier vint au palais avec ses habits froissés et tout mouillés; il s'assit près du feu pour se sécher et tira de sa poche le mouchoir aux quatre coins brodés d'or, que lui avait donné la princesse. Une servante le vit et courut dire à sa maîtresse: «Je viens de voir un mendiant qui a un mouchoir aux quatre coins brodés d'or: ce mouchoir doit vous appartenir.» La princesse voulut voir le mendiant et reconnut son mouchoir; elle dit alors à son père que ce mendiant était le jeune homme qui avait tué la bête à sept têtes.

Le roi alla trouver celui qui devait épouser sa fille et lui dit: «Eh bien! mon gendre, voulez-vous venir voir si tout est prêt pour le feu d'artifice?--Volontiers,» répondit le jeune homme. Quand ils furent dans la chambre où se trouvaient les artifices, le roi y mit le feu, et le jeune homme fut étouffé.

La princesse se maria, comme on l'avait décidé, le troisième jour; mais ce fut avec le cordonnier.

REMARQUES

Ce conte a été apporté à Montiers-sur-Saulx par un jeune homme qui l'avait appris au régiment, comme le nº 3.

Comparer, dans notre collection, le nº 50, _Fortuné_.

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Les trois thèmes dont se compose notre conte,--partage fait par le héros entre plusieurs animaux et dons qui lui sont faits par eux; délivrance d'une princesse, prisonnière d'un géant ou d'un autre être malfaisant, et enfin délivrance du héros lui-même retenu captif au fond des eaux,--ces trois thèmes, à notre connaissance, ne se rencontrent pas souvent combinés dans un même récit. En revanche, dans les collections déjà publiées, ils se trouvent plusieurs fois isolément ou groupés par deux.

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Pour la réunion des trois thèmes, nous citerons d'abord un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, nº 23): Un jeune homme, envoyé par une princesse à la recherche de sa fille, qui a été enlevée par un magicien, rencontre sur son chemin un lion, un aigle et une fourmi qui ne peuvent s'entendre sur le partage d'un cheval mort. A leur prière, il fait les parts, et, en récompense, le lion lui donne la force de sept lions, l'aigle la force de sept aigles, la fourmi la force de sept fourmis. Grâce au don de l'aigle, le jeune homme prend son vol et arrive sur la tour où est retenue la princesse; le don de la fourmi lui permet de pénétrer dedans. Il demande à la princesse comment il pourra l'enlever au magicien. Elle lui dit qu'il faut déraciner un certain bois et dessécher une fontaine qui s'y trouve: au fond de cette fontaine il y a un aigle, dans l'aigle un oeuf; si on jette l'oeuf au front du magicien, celui-ci disparaîtra, ainsi que sa tour. Le jeune homme, avec la force de sept lions, déracine le bois et dessèche la fontaine; avec la force de sept aigles, il combat l'aigle. Quand il a l'oeuf, il le jette au front du magicien, et aussitôt il se trouve seul avec la princesse dans une île déserte. Après un épisode dans lequel un marin enlève la princesse et se fait passer pour son libérateur, le héros épouse la princesse. Mais un jour, par suite d'un dernier enchantement du magicien, le jeune homme est englouti sous terre[196]. Alors la princesse jette au magicien une boule de cristal, et le magicien lui fait voir son mari; puis elle lui donne une boule d'argent, et le magicien approche d'elle le jeune homme; enfin une boule d'or, et le magicien le présente à la princesse sur la paume de sa main: aussitôt le jeune homme se transforme en aigle et s'envole.

[196] Dans tous les autres contes de cette famille où se rencontre ce thème, c'est, comme dans notre conte, au fond des eaux que le héros est prisonnier.

Dans un conte écossais (Campbell, nº 4, var. 1), les trois thèmes sont rangés différemment; le troisième est placé avant le second. Le héros a été promis par son père à une ondine. Il partage une proie entre un lion, un loup et un faucon, qui ici lui promettent simplement de venir à son aide en cas de besoin. Plus tard il sauve une princesse qui devait être livrée à un dragon, et il l'épouse. Dans la suite, l'ondine l'attire dans la mer. Sur le conseil d'un devin, la princesse s'assied sur le rivage et se met à jouer de la harpe. L'ondine, ravie de l'entendre, lui montre, pour qu'elle continue à jouer, d'abord la tête du jeune homme, puis peu à peu le jeune homme tout entier: celui-ci pense au faucon, et, métamorphosé aussitôt en faucon, il s'envole. (Ici nous avons la forme originale du passage de notre conte où intervient si bizarrement le mendiant qui joue du violon.) La princesse ayant été à son tour enlevée par l'ondine, son mari apprend du devin que, dans une certaine vallée, il y a un boeuf, dans le boeuf un bélier, dans le bélier une oie, dans l'oie un oeuf où est l'âme de l'ondine. Avec l'aide des animaux reconnaissants et d'une loutre, il s'empare de l'âme de l'ondine. Celle-ci périt, et la princesse est délivrée.

Dans un conte allemand (Proehle, I, nº 6), les trois thèmes sont disposés de la même manière que dans notre conte et dans le conte toscan; mais le second de ces thèmes est altéré et le dernier absolument défiguré. On remarquera qu'ici le héros est jeté dans la mer par un rival, comme dans notre conte.

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Les contes qui vont suivre ne renferment que deux des trois thèmes. Voici, par exemple, un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 5): Un prince, qui a été promis avant sa naissance à un _drakos_ (sorte d'ogre), s'enfuit quand celui-ci somme le roi de tenir sa promesse. Le jeune homme rencontre un lion, un aigle et une fourmi, entre lesquels il partage une proie, et il reçoit d'eux le don de se transformer à volonté en lion, en aigle et en fourmi. Grâce à ce don, il conquiert la main d'une princesse. Mais un jour qu'il veut boire à une fontaine, le drakos surgit et l'avale. Alors, la princesse, femme du jeune homme, suspend des pommes au dessus de la fontaine: pour avoir ces pommes, le drakos montre à la princesse la tête de son mari; un autre jour, il lui fait voir le prince jusqu'à la ceinture; enfin, il le sort tout à fait de l'eau. Aussitôt le jeune homme se change en fourmi, puis en aigle, et s'envole.

L'introduction de ce conte,--la promesse au drakos,--est tout à fait analogue à l'introduction du conte écossais résumé plus haut. Nous la retrouverons encore dans d'autres contes. D'abord dans un conte allemand du Haut-Palatinat, résumé par M. R. Koehler (_Orient und Occident_, II, p. 117-118). Là, le héros est promis à une ondine, comme dans le conte écossais. Les dons lui sont faits par un ours, un renard, un faucon et une fourmi, entre lesquels il a partagé un cheval, et, grâce à ces dons, il épouse une princesse. Plusieurs années après, il tombe au pouvoir de l'ondine. Pour le délivrer, sa femme prend le même moyen que la princesse du conte toscan et du conte grec: seulement, au lieu de boules ou de pommes, elle donne successivement à l'ondine trois bijoux d'or: un peigne, un anneau et une pantoufle.

Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 5e rapport, p. 36), où se trouvent aussi le partage et les dons des animaux, le héros est jeté du haut d'une falaise dans la mer par un ancien prétendant de la princesse, sa femme. Une sirène qui avait déjà manifesté son affection pour lui, quand il était tout enfant, s'empare de lui. La princesse ne figure pas dans la dernière partie de ce conte breton. Un jour, la sirène consent à élever le héros sur la paume de sa main au dessus des flots. Aussitôt il souhaite de devenir épervier et s'envole auprès de sa femme qui, le croyant mort, allait se marier avec le prince qui l'avait jeté à la mer.

Plusieurs contes,--recueillis dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 9), dans les Flandres (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 20), en Allemagne (Wolf, p. 82), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, nº 1), en Danemark (Grundtvig, II, p. 194), en Norwège (Asbjoernsen, _Tales of the Fjeld_, p. 223), dans le pays basque (Webster, p. 80),--n'ont que les deux premiers thèmes: le partage, suivi des dons des animaux, et la délivrance d'une princesse prisonnière d'un être malfaisant.

Ces deux thèmes sont réunis à d'autres dans deux contes italiens de la Toscane et du Montferrat (Comparetti, nos 32 et 55), dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 19, p. 87) et dans un conte sicilien de la collection Pitrè (II, p. 215).

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Enfin, le troisième de nos thèmes figure seul, avec l'introduction de certains des contes ci-dessus résumés, dans un conte originaire de la Haute-Lusace (Grimm, nº 181). Là, un enfant a été promis par son père, sans que celui-ci s'en doutât, à l'ondine d'un étang. L'enfant grandit et il se marie. Un jour, il s'approche de l'étang; l'ondine l'y entraîne. Une bonne vieille donne à la femme du jeune homme un peigne d'or, et lui dit de le déposer sur le bord de l'étang. Une vague emporte le peigne, et la tête du jeune homme apparaît. Après que sa femme a déposé sur la rive une flûte d'or, il sort de l'eau jusqu'à mi-corps. Enfin elle apporte un rouet d'or, et son mari apparaît tout entier. Il saute sur le rivage et échappe à l'ondine. (Comparer un conte allemand de la collection Wolf, p. 377).--Cette troisième partie se trouve encore, mais rattachée à un autre conte, dans la collection de contes flamands de M. Deulin (II, p. 92): Le héros est entraîné par la Dame des Clairs au fond d'un lac. Sa femme erre le soir sur le bord du lac avec son petit enfant. Le petit ayant commencé à pleurer, elle lui donne pour l'apaiser une pomme d'or. La pomme roule dans l'eau: aussitôt la tête du héros apparaît. Une seconde pomme d'or roule encore dans le lac: le héros apparaît jusqu'à la ceinture. Une troisième est jetée dans les flots par l'enfant, et son père se montre tout entier. Sa femme lui lance ses tresses d'or; il les saisit et saute sur la rive.

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Au XVIIe siècle, un conte, formé, comme plusieurs des contes précédents, du premier et du troisième de nos thèmes, était recueilli par Straparola (nº 9 de la traduction allemande des contes par Valentin Schmidt): Fortunio a quitté sa mère adoptive, qui l'a maudit eu formant le souhait qu'une sirène l'entraîne au fond des eaux. Sur son chemin, il partage un cerf entre un loup, un aigle et une fourmi, qui lui font chacun le don que l'on connaît. Fortunio arrive dans un pays où la main d'une princesse doit être accordée à celui qui sera vainqueur dans un tournoi. Il se change en aigle et pénètre dans la chambre de la princesse, qui lui donne de l'argent pour qu'il s'équipe et prenne part au tournoi. Trois jours de suite vainqueur, il épouse la princesse. Plus tard, il s'embarque pour chercher des aventures. Une sirène l'entraîne au fond de la mer.--La princesse, femme de Fortunio, s'embarque à son tour, avec son enfant, pour aller à la recherche de son mari. L'enfant pleure; la princesse lui donne une jolie pomme de cuivre. La sirène, ayant aperçu la pomme, prie la princesse de la lui donner: en échange, elle lui montrera Fortunio jusqu'à la poitrine. Ensuite, en échange d'une pomme d'argent, elle montre à la princesse son mari jusqu'aux genoux, et enfin, tout entier en échange d'une pomme d'or. Fortunio souhaite alors de devenir aigle et s'envole sur le vaisseau.

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