Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)

Part 21

Chapter 213,976 wordsPublic domain

Le seigneur, furieux, sortit pour aller faire des reproches à René. Celui-ci, l'ayant aperçu de loin, dit à sa femme: «Je gage que le seigneur vient pour me chercher noise au sujet de notre marché. Qu'allons-nous faire?» En disant ces mots, il jeta les yeux sur la marmite qui était sur le feu et bouillait à gros bouillons. Il éteignit le feu en toute hâte, prit la marmite et la porta toute bouillante sur le toit de sa cabane; puis il descendit et se mit à tailler la soupe. A ce moment arriva le seigneur. «Es-tu fou,» dit-il à René, «de tailler la soupe sans avoir mis le pot au feu?--Monseigneur,» répondit René, «le pot est sur le toit.--Comment, sur le toit? par le froid qu'il fait!» (En effet, il gelait à pierre fendre).--«Monseigneur,» dit René, «j'ai un moyen de faire cuire ma soupe en un instant et sans feu. Voulez-vous voir?--Volontiers.» Le seigneur suivit René et monta non sans peine avec lui sur le toit; alors René donna au pot de grands coups de fouet et le découvrit ensuite. «Voyez,» dit-il au seigneur, «il bout à gros bouillons. Quand je veux faire cuire ma soupe, je n'ai qu'à mettre ce pot sur le toit et à lui donner des coups de fouet: il bout aussitôt.--Combien veux-tu me vendre ce pot?» demanda le seigneur.--«Deux mille écus, Monseigneur.--C'est bien cher.--Oh! Monseigneur, vous qui usez pour mille ou douze cents écus de bois par an, songez quelle économie cela vous ferait.» Le seigneur donna les deux mille écus et retourna avec le pot au château, où il fut encore fort mal reçu par sa femme. «Attendez, madame,» dit le seigneur, «et vous verrez merveilles.» Il ordonna à quatre de ses valets de mettre le pot sur le toit et de le frapper à grands coups de fouet, ce qu'ils firent avec tant de conscience, que bientôt la chaleur les obligea d'ôter leur habit; mais le pot ne bouillait toujours pas.

Le seigneur, encore plus furieux que la première fois, courut chez René qui, le voyant venir, remplit de sang une vessie et dit à sa femme: «Mets cette vessie sous ta ceinture: tout à l'heure je donnerai un coup de couteau dedans, et tu tomberas par terre comme si je t'avais tuée. Je sifflerai, et tu te relèveras aussitôt.» Quand le seigneur entra, il trouva René qui sautait et gambadait dans sa cabane. «Es-tu fou, René,» lui dit-il, «de danser ainsi?--Monseigneur,» dit René, «ma femme va danser avec moi.--Nenni, vraiment,» répondit la femme. Alors René prit un grand couteau et lui en donna un coup. Elle tomba comme morte, et tout le sang qui était dans la vessie se répandit par terre. «Malheureux! qu'as-tu fait?» cria le seigneur; «voilà ta femme tuée. Tu seras pendu.--Oh!» dit René, «je ne serai pas pendu pour si peu.» Il donna un coup de sifflet, et à l'instant sa femme fut sur pied et dansa avec lui. «Voilà,» dit le seigneur, «un merveilleux sifflet! Combien en veux-tu?--Deux mille écus, Monseigneur.--Voilà deux mille écus.» Et le seigneur s'empressa d'aller montrer son emplette à sa femme, qui le querella encore plus aigrement qu'auparavant.

Un jour, le seigneur était avec sa femme au coin du feu et s'amusait à siffloter. «Que tu es ennuyeux!» lui dit sa femme; «finiras-tu bientôt?» Le seigneur se leva, prit un couteau, et, le plus tranquillement du monde, le lui enfonça dans le corps; la pauvre femme tomba raide sur le plancher. Alors il tira son sifflet de sa poche, mais il eut beau siffler, sa femme était morte et resta morte.

Aussitôt le seigneur fit mettre les chevaux à son carrosse, et, accompagné de deux laquais, se rendit en toute hâte chez René. Il s'empara de lui et le fit porter dans le carrosse, pieds et poings liés, pour aller le jeter dans un grand trou rempli d'eau. Mais, en chemin, le seigneur et ses gens étant descendus un moment, un pâtre vint à passer avec ses vaches; il vit René qui était seul, garrotté dans le carrosse. «Que fais-tu là?» lui demanda-t-il.--«Ah!» répondit l'autre, «on m'emmène de force pour être curé, et je ne sais ni lire ni écrire.--Ma foi,» dit le pâtre, «cela ferait joliment mon affaire à moi qui sais lire et écrire couramment.--Mets-toi donc à ma place,» dit René. Le pâtre accepta la proposition; il délivra René et se laissa mettre dans le carrosse, pieds et poings liés. Cela fait, René partit avec le troupeau. Quand le carrosse fut arrivé près du trou, les laquais prirent le pâtre et le jetèrent dans l'eau.

Quelque temps après, le seigneur, étant rentré au château, vit arriver René conduisant ses vaches. «Pourriez-vous, Monseigneur,» dit René, «me recevoir pour la nuit avec mes bêtes?--Comment?» s'écria le seigneur, «te voilà revenu!--Oui, Monseigneur. Je serais encore là-bas, si vous m'aviez fait jeter un peu plus loin; mais à l'endroit où je suis tombé, j'ai trouvé un beau carrosse à six chevaux, et de l'or et de l'argent en quantité.»

Le seigneur demanda à René de le conduire à cet endroit avec ses deux laquais. Quand ils furent au bord du trou, René dit au seigneur: «Mettez-vous ici;--et vous,» dit-il aux laquais, «mettez-vous là.» Puis il les poussa tous les trois dans le trou, où ils se noyèrent.

Après cette aventure, René se trouva le plus riche du village et en devint le seigneur.

REMARQUES

Comparer nos nos 20, _Richedeau_, 49, _Blancpied_, et 71, le _Roi et ses fils_. Voir les remarques de M. Koehler sur un conte écossais de ce genre dans la revue _Orient und Occident_ (t. II, 1863, p. 486 seq.) et sur deux contes siciliens (Gonzenbach, nos 70, 71).

* * * * *

Ce thème se présente sous deux formes différentes, avec la même dernière partie (la ruse du héros qui fait jeter un autre dans l'eau à sa place).

Dans la première forme, celle à laquelle se rattache le conte lorrain que nous étudions en ce moment, le héros vend, comme on l'a vu, des objets qu'il fait passer pour merveilleux.--Dans la seconde forme, il ne vend rien à ses dupes, mais il leur joue d'autres tours: nous dirons un mot de cette forme dans les remarques de notre nº 20, _Richedeau_. Quelquefois un ou deux éléments de la première forme viennent se combiner avec la seconde.

* * * * *

Le conte étranger qui, pour le corps du récit, se rapproche peut-être le plus de notre conte, est un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, nº 30): Un homme qui passe pour niais vend à ses deux frères une marmite qui, grâce à son adresse, paraît bouillir sans feu. Quand ses frères viennent pour se plaindre du marché qu'ils ont fait, il feint de tuer sa femme, qui a mis sous ses vêtements une vessie pleine de sang, et de la ressusciter au moyen d'un sifflet. Les frères achètent le sifflet et tuent leurs femmes. Vient alors l'épisode de la jument qui fait des écus, et le dénouement ordinaire, que nous étudierons à part.--Dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 71), le héros vend successivement à un seigneur un âne aux écus, une marmite qui bout sans feu, et un lapin qui fait les commissions; dans un autre conte sicilien (Pitrè, nº 157), les objets sont les mêmes, excepté l'âne, qui est remplacé par le sifflet qui ressuscite (il en est ainsi dans un conte italien du Mantouan, nº 13 de la collection Visentini). Dans un troisième conte sicilien (Gonzenbach, nº 70), au lieu du sifflet, c'est une guitare.--Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 83), nous trouvons un cheval qui fait des ducats, un traîneau qui marche tout seul et un bâton qui ressuscite.--Dans un conte basque (Webster, p. 154; Vinson, p. 103), deux objets seulement: un lièvre qui fait les commissions et une flûte qui ressuscite;--dans un conte écossais (Campbell, nº 39, III), deux aussi: cheval qui fait de l'or et de l'argent, cor qui ressuscite;--dans un conte irlandais, cité par M. Koehler (_loc. cit._, p. 501), cheval également et corne à bouquin;--dans un conte norwégien (Asbjoernsen, _Tales of the Fjeld_, p. 94), corne à bouquin et marmite.

* * *

Tous ces contes n'ont pas, à proprement parler, d'introduction caractéristique qui précède le récit des mauvais tours joués par le héros. Dans ceux qui vont suivre, il en est autrement. Ainsi, dans un conte gascon de la collection Cénac-Moncaut (p. 173), un jeune homme un peu niais se laisse attraper par deux marchands auxquels il vend, pour moins que rien, les deux boeufs de sa mère. Pour se venger, il vend à son tour à ces mêmes marchands un loup couvert d'une peau de bélier, et le loup, mis dans la bergerie, étrangle les moutons. Furieux, les marchands arrivent chez le jeune homme, qui feint de tuer son chien et de lui rendre ensuite la vie au moyen de certaines paroles. Il vend le couteau et la formule magique aux marchands, qui tuent l'un son boeuf, l'autre son mulet. Suit le dénouement.--Dans un conte allemand (Müllenhoff, p. 458), l'introduction est presque la même. Un vieux bonhomme a été attrapé par trois frères; il leur vend ensuite un loup en leur faisant croire que c'est un bouc qui n'a pas encore de cornes. Les objets prétendus merveilleux sont ici le cheval et le sifflet.--Un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 82) a également la vente du loup, mais elle n'est pas la revanche d'un mauvais tour qui aurait été précédemment joué au héros. Trois objets: lièvre qui fait les commissions, trompette qui ressuscite et marmite qui bout toute seule.

Dans un conte grec moderne (Hahn, nº 42), un pope a été attrapé par des «hommes sans barbe» qui, par leurs avis malicieux, lui ont fait mutiler son boeuf. Il leur vend ensuite un âne qui fait de l'or et un sifflet qui ressuscite.

Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, _Contes bretons_, p. 85), la vache d'un meunier a été tuée d'un coup de fusil par le seigneur du village. Le meunier écorche la bête et s'en va pour en vendre la peau à la ville voisine. Passant à travers un bois pendant la nuit, il grimpe sur un arbre pour attendre le jour. Arrivent des voleurs, qui s'arrêtent sous l'arbre pour partager leur argent. Le meunier jette au milieu d'eux la peau de vache. Les voleurs, en voyant ces grandes cornes et cette peau noire, croient que c'est le diable et s'enfuient, laissant là tout leur argent, que le meunier ramasse.--Cette introduction, qui est, on le voit, presque l'introduction du conte lorrain, reparaît presque identiquement dans un conte toscan (Nerucci, nº 21) et dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 218), l'un et l'autre de cette famille[160]. L'épisode du prétendu diable aux grandes cornes se retrouve aussi, avec d'assez fortes altérations, dans un conte allemand de ce type (Müllenhoff, p. 461).--Enfin, un conte grec moderne de la Terre d'Otrante (E. Legrand, p. 177), qui se rattache à la seconde forme de notre thème, présente une introduction analogue. Le plus jeune de trois frères n'a pour héritage qu'une vache maigre; il la tue, l'écorche et étend la peau sur un poirier sauvage. La peau devient très sèche; alors il se l'attache autour du corps et s'en va frappant dessus, comme sur un tambour. Des voleurs, en train de se partager de l'argent, entendent le bruit; ils croient que ce sont les gendarmes et s'enfuient sans prendre le temps d'emporter leur butin.

[160] Comparer notre nº 22, _Jeanne et Brimboriau_, et les remarques.

* * *

Notons que le conte breton, dont nous venons de parler, a non seulement, comme tant d'autres, la marmite merveilleuse, mais aussi, comme notre conte, le fouet avec lequel on la fait bouillir. L'autre objet merveilleux (il n'y en a que deux) est un violon qui remplit le rôle du sifflet[161].--Dans un conte de la Basse-Normandie, très altéré (Fleury, p. 180), il y a également un fouet, et, en outre, une corne qui ressuscite.

[161] Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 125), c'est un soufflet avec lequel le héros dit qu'il ressuscite les gens, en leur soufflant sur la figure.

* * * * *

La dernière partie de notre conte est altérée. Le «carrosse» remplace assez maladroitement le sac (ou parfois le coffre) où, dans les autres contes de cette famille, on enferme le héros[162]. De plus, nous avons dû laisser de côté un passage qui ne présentait aucun sens raisonnable. Après avoir dit que le seigneur avait fait mettre René dans un carrosse, pieds et poings liés, pour aller le jeter à l'eau, et que, chemin faisant, le seigneur et ses gens étaient descendus un moment, le conte de Montiers ajoutait que René, voyant passer un lièvre, sautait à pieds joints hors du carrosse. Venait ensuite, rattachée d'une manière incohérente, la rencontre du pâtre.--Un conte irlandais (_The Royal Hibernian Tales_, p. 61) nous a mis sur la voie de la forme primitive de cet épisode du lièvre. Dans ce conte irlandais, les deux voisins de Donald, à qui celui-ci a joué plusieurs tours pour se venger du mal qu'ils lui ont fait, le mettent dans un sac pour aller le jeter à la rivière. Chemin faisant, ils font lever un lièvre; ils déposent alors leur fardeau et courent après le lièvre. Pendant ce temps, passe un pâtre, que Donald trompe, comme cela a lieu dans tous les contes de ce genre.--Evidemment voilà la forme primitive du passage complètement défiguré de notre conte.

[162] Voir cette forme bien conservée dans notre nº 20, _Richedeau_.

* * *

Dans bon nombre de contes de cette famille, le héros, enfermé dans son sac et laissé seul, crie, en entendant passer le berger: «Je ne veux pas épouser la princesse!» Et l'autre demande à se mettre à sa place.--Dans plusieurs, il crie: «Je ne veux pas être maire!» (conte allemand, Grimm, nº 61; conte lithuanien, Schleicher, p. 121; conte du «pays saxon» de Transylvanie, Haltrich, nº 60, etc.).--Dans un conte catalan, il ne veut pas être roi (_Rondallayre_, III, p. 82); dans un conte bourguignon (Beauvois, p. 218) et dans un conte allemand (_Orient und Occident_, II, p. 494), évêque;--dans un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, nº 30), dans un conte bavarois (_Orient und Occ._, II, p. 496), pape.--Ailleurs (conte irlandais des _Hibernian Tales_, cité plus haut; conte danois, _Or. und Occ._, II, p. 497; conte norwégien, _ibid._), il dit qu'il va être emporté au ciel, mais qu'il ne veut pas encore y aller.

* * * * *

Un conte fort ressemblant a été fixé par écrit dès le XIe et peut-être le Xe siècle, sous forme de petit poème en latin (Koehler, _loc. cit._, p. 488). Nous aurons à en rapprocher l'introduction de celle de notre nº 20, _Richedeau_. Dans ce vieux conte, les objets prétendus merveilleux sont une trompette qui ressuscite et une jument qui fait de l'or. Enfermé dans un tonneau et laissé seul sur le bord de la mer, pendant que ses anciennes dupes sont entrées au cabaret, le héros entend passer un porcher avec son troupeau. Il crie: «Je ne veux pas être fait prévôt.» Le porcher prend sa place, etc.

Au XVIe siècle, Straparola recueillait un conte du même genre (nº 7 des contes extraits de Straparola et traduits en allemand par Valentin Schmidt). Nous y trouvons une chèvre qui fait les commissions et un sifflet qui ressuscite. Enfermé dans le sac, maître Scarpafico crie qu'il ne veut pas de la princesse[163].--Vers la même époque paraissait, aussi en Italie, un petit livre dont nous reproduirons le titre, qui résume tout le sujet: «Histoire du paysan Campriano, lequel était fort pauvre et avait six filles à marier, et qui par adresse faisait faire des écus à son âne, et le vendit à des marchands pour cent écus, et puis leur vendit une marmite qui bouillait sans feu, un lapin qui portait des dépêches, et une trompette qui ressuscitait les morts, et finalement jeta ces marchands dans une rivière. Avec beaucoup d'autres choses plaisantes et belles. Composée par un Florentin» (_Orient und Occident_, III, p. 348).

[163] Le conte flamand nº 11 de la collection Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nous paraît dériver directement du livre de Straparola.

Une autre version, qui se rapporte à la seconde forme du thème, indiquée plus haut, figure dans un livre imprimé en 1559, le _Nachtbüchlein_ de Valentin Schumann (_Germania_, I, p. 359).

* * * * *

En Orient, nous pouvons citer un grand nombre de contes de ce genre, où se rencontrent pour ainsi dire les moindres détails des contes européens.

Nous résumerons d'abord un conte kirghis, publié par M. Radloff dans sa collection de chants et récits des tribus tartares de la Sibérie méridionale (t. III, p. 332): Eshigældi est dépouillé par des voleurs; il ne lui reste plus que deux roubles et un cheval rogneux. Il lui fait faire de l'argent à peu près comme René, et le vend à trois frères. Quand ceux-ci viennent pour se plaindre, il leur vend un pot qui bout tout seul. Furieux d'avoir été deux fois trompés, les trois frères garrottent Eshigældi et le déposent sur le bord de la rivière pour l'y jeter. Pendant qu'ils sont allés chercher une perche pour le pousser dans l'eau, vient à passer un homme à cheval, très bien vêtu, qui demande à Eshigældi pourquoi il se lamente. L'autre lui répond qu'on veut le faire prince de la ville et que lui ne veut pas. L'homme se met à sa place et Eshigældi s'en va avec les beaux habits et le beau cheval. Une fois revenus, les trois frères jettent l'homme dans la rivière et sont ensuite bien étonnés de revoir Eshigældi, qui leur dit que c'est au fond de l'eau qu'il a trouvé ce beau cheval et qu'il y en a encore bien d'autres. Les trois frères se jettent à l'eau et se noient. (Dans les remarques de notre nº 20, _Richedeau_, nous donnerons le résumé d'un conte tartare d'une autre tribu, qui se rattache à la seconde forme de notre thème.)

* * *

Voici maintenant deux contes, qui ont été recueillis par M. Thorburn chez les Afghans mahométans qui forment la population du Bannu, province traversée par l'Indus et conquise en 1848 par l'Angleterre. Le premier est ainsi conçu (Thorburn, _Bannu: or our Afghan Frontier_, p. 184): «Un jour, le boeuf d'un vieux bonhomme s'en étant allé sur le champ du voisin, celui-ci lui coupa la langue, et la pauvre bête mourut. Le fils du bonhomme écorcha le boeuf et emporta la peau; mais, comme le soir vint avant qu'il eût regagné son village, il grimpa sur un arbre avec son fardeau pour y passer la nuit. Il y était à peine, qu'une bande de voleurs, revenant d'expédition, s'arrêta sous l'arbre pour partager le butin. «Puisse la foudre tomber sur celui qui détournera quelque chose!» dit le chef d'une voix rude. En l'entendant, le jeune homme fut si effrayé qu'il lâcha sa peau de boeuf, qui tomba avec fracas à travers les branches et les feuilles sèches (on était en hiver). «Dieu nous punit de vouloir nous attraper les uns les autres!» crièrent les voleurs, dont aucun n'avait fidèlement mis son butin dans la masse commune, et ils s'enfuirent a toutes jambes. Le lendemain matin, le jeune homme descendit de son arbre et ramassa tout l'argent des voleurs[164].--Revenu dans son village, il dit qu'il avait échangé sa peau de boeuf dans un bazar voisin contre une valeur de cent roupies. Aussitôt les gens du village tuèrent tout leur bétail et en portèrent les peaux au marché; mais on leur en offrit seulement quelques pièces de cuivre[165]. De retour chez eux, ils s'emparèrent du jeune homme, l'attachèrent à un poteau sur le bord de la rivière pour le noyer la nuit venue, et s'en allèrent à leurs affaires. Le jeune homme ne cessait de crier: «Je ne veux pas! je ne veux pas!» Vint à passer un montagnard, qui lui demanda ce qu'il faisait là. «Le roi veut me forcer à épouser sa fille, et moi je ne veux pas; il m'a attaché à ce poteau pour m'y faire consentir,--Je serais bien content d'être à votre place,» dit le montagnard.--«Mettez-vous-y.» Il s'y mit, et, quand les villageois arrivèrent, ils jetèrent à l'eau le pauvre montagnard. Le lendemain matin, ils furent bien étonnés de voir le jeune homme arriver avec trois moutons. «D'où viens-tu?» lui dirent-ils.--«Eh! parbleu, de la rivière, et j'ai joliment froid!» dit-il en tordant ses habits, qu'il avait eu la précaution de mouiller.--«Mais est-ce que nous ne t'avons pas jeté à l'endroit le plus profond?--Je n'en sais rien; mais là où vous m'avez jeté, il y a de grands troupeaux de moutons; j'en ai pris trois que voici, et j'y retournerai après déjeuner.» Là dessus, les villageois coururent se jeter à la rivière, et ils s'y noyèrent tous.

[164] Comme on voit, c'est tout à fait l'introduction du conte de la Basse-Bretagne et du conte bourguignon, cités plus haut.--Cette même introduction forme tout le récit à elle seule dans un conte picard (Carnoy, p. 192). Ici, comme dans le conte afghan, le chef des voleurs dit: «Si je vous trompe, que le tonnerre m'écrase à l'instant!» Kiot-Jean, en l'entendant, laisse tomber de peur sa peau de vache au milieu des voleurs.

[165] Voir, pour ce passage, notre nº 20, _Richedeau_, et les remarques.

Le second conte afghan complète le premier. En voici l'analyse: Dans un village, il y avait deux frères, l'un très avisé, nommé Tagga-Khan, l'autre niais. Un jour, Tagga-Khan envoie son frère conduire une chèvre au marché. L'innocent rencontre successivement six fripons qui se sont échelonnés le long de la route; chacun d'eux lui dit à son tour que c'est un chien qu'il conduit et non pas une chèvre; sur quoi le pauvre garçon, ahuri, laisse là sa bête[166]. Tagga-Khan, ayant appris le tour joué à son frère, jure de le faire payer au centuple. Le lendemain, il se met en route pour le marché, monté sur un méchant âne qu'il a splendidement caparaçonné. Les six fripons, qui sont frères, se trouvent également sur son chemin, et lui demandent pourquoi il a si magnifiquement harnaché son âne. «Ce n'est pas un âne,» dit Tagga-Khan; «c'est un _bouchaki_.--Qu'est-ce qu'un _bouchaki_?--C'est un animal qui vit cent ans et qui fait de l'or, qu'on trouve chaque matin dans son fumier.» Tagga-Khan, s'étant arrangé pour ne pouvoir arriver le soir à la ville, est invité par les frères à passer la nuit chez eux, et, le lendemain matin, ceux-ci, qui l'observent en cachette, le voient ramasser sur le fumier de l'âne un morceau d'or qu'il y avait adroitement déposé. Ils se rendent quelques jours après chez Tagga-Khan et lui achètent son âne pour cinq cents roupies. Bientôt ils reviennent se plaindre du marché qu'ils ont fait. Mais Tagga-Khan a prévu la chose et il a donné ses instructions à sa femme. Celle-ci dit aux frères que son mari est sorti et qu'elle va l'envoyer chercher par son lapin gris. Et elle lâche le lapin en lui disant de ramener son maître. Une heure après, Tagga-Khan, qui avait emporté un autre lapin gris tout pareil au premier, revient avec l'animal sous le bras et répond aux questions des frères que le lapin est venu en effet l'appeler. Les six frères, émerveillés, achètent encore le lapin pour cinq cents roupies[167]. Quand ils reviennent pour chercher querelle à Tagga-Khan, celui-ci fait semblant d'être mécontent de sa femme et de la tuer; puis, se radoucissant, il prend un certain bâton, en touche sa femme, et elle se relève. Les six frères achètent, toujours pour cinq cents roupies, le bâton magique. Rentrés chez eux, ils ont une dispute avec leur mère et la tuent, comptant sur le bâton pour la ressusciter; mais la bonne femme reste morte. Alors ils s'enfuient, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et on ne les revoit plus.

[166] Il est curieux de constater que cette première partie du conte afghan, qui parfois forme un conte à elle seule (voir le _Pantchatantra_ indien et les observations de M. Benfey, I, p. 355, et II, p. 238), se trouve aussi combinée avec notre thème dans le conte de Straparola.

[167] Comparer plusieurs contes cités plus haut: le conte sicilien nº 71 de la collection Gonzenbach, le conte basque (Webster, p. 154), le conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 182), et le petit livre italien du XVIe siècle.

* * *