Part 2
[15] Le Vénitien Straparola a inséré plusieurs contes merveilleux dans son recueil de nouvelles _Tredici piacevoli Notti_, publié de 1550 à 1554, dont Guillaume Grimm (III, p. 285) flétrit l'impardonnable licence, et qui, après avoir été mis à l'Index en 1605, fut réimprimé en une édition expurgée.--Giambattista Basile a donné, sous le titre de _Pentamerone_, un recueil de contes populaires napolitains, dans le dialecte et dans la manière parfois effrontée du pays. Ce livre, qui parut en 1637, eut un grand nombre d'éditions, dont une à Rome en 1679 et la plupart à Naples.--Les _Histoires ou Contes du temps passé_, que Perrault publia sous le nom de son fils, âgé de dix ans, parurent en 1697; les _Contes des Fées_, de la comtesse d'Aulnoy, en 1698.
Il existe en Orient plusieurs collections de récits merveilleux ou plaisants. Le plus généralement connu parmi ces ouvrages est le livre arabe qui porte le titre de _Mille et une Nuits_, et qui fut traduit, sur un manuscrit incomplet, et publié en 1704 par l'orientaliste Galland. Là encore nous rencontrons un certain nombre des thèmes dont se composent nos contes populaires européens, et plusieurs de ces contes eux-mêmes.
S'ensuit-il que les _Mille et une Nuits_ soient le prototype d'une partie de nos contes actuels? Non, car les _Mille et une Nuits_ elles-mêmes ne sont pas le produit de l'imagination des Arabes: un passage très précis du _Fihrist_, histoire de la littérature arabe écrite au Xe siècle de notre ère, nous apprend que les _Mille et une Nuits_ et d'autres livres arabes du même genre ont été traduits ou imités du persan[16].--Mais les Persans eux-mêmes ont emprunté à l'Inde plusieurs livres de contes. Ainsi, au sixième siècle de notre ère (entre l'an 531 et l'an 579), l'original du recueil indien de fables, contes et fabliaux qui porte aujourd'hui le titre de _Pantchatantra_, c'est-à-dire en sanscrit les «Cinq livres», fut traduit dans la langue de la cour des Sassanides, le pehlvi, sur l'ordre de Khosrou Anoushirvan (Chosroës le Grand), roi de Perse, et une version arabe, qui existe encore, fut faite plus tard, d'après cette traduction persane, aujourd'hui perdue, sous le titre de _Kalilah et Dimnah_. Ainsi encore le célèbre livre persan le _Toûti-Nâmeh_ ou «Livre du Perroquet», qui renferme plusieurs contes que l'on peut rapprocher de nos contes européens, n'est autre chose que la traduction libre d'un ouvrage indien de même titre, la _Çouka-saptati_ (les «Soixante-dix Histoires du Perroquet»), augmentée de récits tirés d'autres collections de contes, également rédigées en sanscrit.--D'ailleurs, au témoignage de M. Benfey, la substance des _Mille et une Nuits_ se retrouve presque d'un bout à l'autre dans la littérature indienne.
[16] Ce passage du _Fihrist_, nous dit M. G. Weil dans l'introduction à sa traduction des _Mille et une Nuits_, a été découvert par un orientaliste allemand, M. de Hammer.--Il est très possible, du reste, pour ne pas dire certain, que le recueil des _Mille et une Nuits_ ait subi, depuis le Xe siècle, de nombreuses modifications et quant à la forme et quant au fond.
Nous voilà donc,--en partant d'une collection de contes arabes, parfois semblables à nos contes européens,--arrivés dans l'Inde, et nos recherches ne peuvent nous conduire plus loin. Voyons si un autre chemin nous amènera encore au même terme.
Notre point de départ sera, cette fois, la région, située au nord de l'Inde, où habitent les tribus mongoles comprises sous le nom de Kalmouks. On sera peut-être surpris d'apprendre que ces peuplades nomades ont une littérature écrite. Elles possèdent, entre autres ouvrages, une collection de contes intitulée _Siddhi-Kûr_ («le Mort doué du _siddhi_», c'est-à-dire d'une vertu magique)[17], et les récits qui composent ce livre présentent de nombreux traits de ressemblance avec les contes populaires européens.
[17] L'introduction et les treize premiers contes du _Siddhi-Kûr_ ont été deux fois traduits en allemand sur le texte kalmouk: en 1804, par le voyageur B. Bergmann, et en 1866, par M. Jülg, professeur à l'Université d'Inspruck. M. Jülg a publié, à la fin de 1868, le texte et la traduction des neuf derniers contes, d'après un manuscrit en langue mongole.
Quelle est l'origine du _Siddhi-Kûr_? Le plus rapide coup d'oeil, le plus simple examen des noms propres, par exemple, et du titre même de l'ouvrage (le mot _siddhi_ est sanscrit) nous montrent d'une manière évidente que nous avons affaire à une traduction ou imitation de récits indiens. Le cadre du _Siddhi-Kûr_ a été emprunté à un recueil indien de contes, dont le titre a la plus grande analogie avec celui du livre kalmouk, la _Vetâla-pantchavinçati_ (les «Vingt-cinq Histoires d'un _vetâla_», c'est-à-dire d'un démon qui entre dans le corps des morts).--Une autre collection mongole, l'_Histoire d'Ardji Bordji Khan_, qui a été traduite en 1868 par M. Jülg sur un manuscrit incomplet conservé à Saint-Pétersbourg, et qui offre plusieurs points de comparaison avec nos contes européens, est une imitation d'un livre qui porte en sanscrit le titre de _Sinhâsana-dvâtrinçati_, les «Trente-deux Récits du Trône».
Ainsi, de ce côté encore, le dernier terme de nos investigations est l'Inde.
Des récits indiens ont également passé, par voie littéraire, chez les Thibétains[18] et dans l'Indo-Chine[19].
[18] M. Schiefner a publié un grand nombre de «Récits indiens», tirés de livres thibétains. (Voir _Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, année 1875, et _Mélanges asiatiques_, publiés par la même Académie, t. VII.)--M. Ralston a traduit ces récits en anglais, sous le titre de _Tibetan Tales_.
[19] Adolf Bastian, _Geographische und ethnologische Bilder_ (Iéna, 1873), p. 248.
Les livres de contes indiens, on le voit, ont rayonné tout autour de leur pays d'origine, et parfois même, de proche en proche, ils sont arrivés jusqu'en Europe. Le _Pantchatantra_, par exemple, dont nous parlions tout à l'heure, après avoir été apporté de l'Inde en Perse, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, par Barzôî, médecin de Chosroës le Grand, est traduit en pehlvi par ce même Barzôî. Cette traduction elle-même est traduite en syriaque vers l'an 570, et, deux siècles plus tard, en arabe, sous le calife Almansour (754-775). Enfin, à cette version arabe se rattachent diverses traductions,--dont les plus importantes sont une traduction grecque (1080) et une traduction hébraïque (1250), cette dernière presque aussitôt mise en latin,--qui répandent le livre indien dans l'Europe du moyen âge[20].
[20] Voir les travaux de M. Benfey sur le _Pantchatantra_, indiqués plus haut, p. XV.
Rappelons, à ce propos, la singulière histoire d'un autre livre indien, la vie légendaire du Bouddha, qui, transformée en une légende chrétienne, sous le titre de _Vie des saints Barlaam et Josaphat_, est rédigée en grec, dans le cours du septième ou du huitième siècle, probablement dans un couvent de Palestine, pénètre dans l'Europe occidentale dès avant le XIIe siècle, par l'intermédiaire d'une traduction latine, et obtient une très grande diffusion pendant le moyen âge[21].
[21] Ce fait est si curieux, que nous croyons devoir lui consacrer une étude spéciale. Voir, à la suite de cette introduction, l'_Appendice A_.
* * *
Ces courants littéraires, qui ont porté dans toutes les directions et si loin les contes indiens, sont très importants à constater. Il y a là une indication précieuse, et de la faveur que ces contes ont rencontrée partout, et des voies qu'a pu suivre également un courant _oral_. Car, assurément, nous ne prétendons pas attribuer à la littérature, à ces recueils traduits, imités de tous côtés, il y a déjà si longtemps, une part exclusive ou même prépondérante dans la propagation des contes indiens en Asie, en Europe et dans le nord de l'Afrique. Combien de nos contes populaires européens doivent se rattacher, non point à la forme conservée par la littérature indienne,--quand elle y est conservée,--mais à telle forme orale, encore vivante aujourd'hui dans l'Inde! Voici seulement quelques années qu'on a commencé à rassembler les contes populaires du Bengale, du Deccan ou du Pandjab, et déjà cette observation frappera tous les esprits attentifs. Veut-on un exemple? Nous avons résumé, dans les remarques de notre nº 60, le _Sorcier_ (II, pp. 193-195), deux contes indiens: l'un pris dans la grande collection sanscrite formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva, de Cachemire, et intitulée _Kathâ-Sarit-Sâgara_, l'«Océan des Histoires»; l'autre recueilli en 1875 par M. Minaef chez les Kamaoniens, tribus montagnardes habitant au pied de l'Himalaya. Que l'on rapproche ces deux contes de notre conte français et d'un conte populaire sicilien de même famille, cité dans nos remarques: c'est évidemment avec le conte _oral_ indien que ces contes européens présentent la plus grande ressemblance, une ressemblance qui va jusqu'à l'identité d'un petit détail caractéristique.
Il importe, à ce propos, de le faire remarquer: ce n'est pas une forme unique de chaque _thème_, de chaque type de contes, qui serait venue de l'Inde en Europe pour y donner naissance à diverses variantes. Bien que, jusqu'à présent, on ait à peine puisé dans les richesses de la tradition orale de l'Inde, ce qu'on en a tiré suffit pour faire penser que plus tard il sera possible de mettre en regard de chacune, pour ainsi dire, des variantes caractéristiques d'un conte européen, une variante indienne correspondante. Dès maintenant nous sommes en état de le faire en partie pour certains contes. Nous renverrons, par exemple, à notre conte nº 4, _Tapalapautau_, et à ses remarques. Dans ce conte et dans la plupart des contes européens de cette famille, des objets magiques, qu'un pauvre homme reçoit d'un personnage mystérieux, lui sont dérobés par un hôtelier, qui leur substitue des objets en apparence semblables. Or, jusqu'à ces dernières années, nous ne connaissions qu'un seul conte indien du même genre, provenant du Deccan; mais, dans ce conte,--dont il faut rapprocher sous ce rapport un conte syriaque, un conte russe, un conte allemand d'Autriche, etc.,--les objets sont enlevés par ordre d'un roi, et il n'est pas question de substitution (voir I, p. 55). On n'avait donc pas trouvé dans l'Inde la forme de ce thème la plus répandue en Europe. Cette forme, nous la possédons aujourd'hui: nous en avons trois versions, qui ont été recueillies, l'une dans l'Inde septentrionale, chez les Kamaoniens, les deux autres, dans le Bengale (I, pp. 56-57), et l'une de ces dernières met même en scène, comme les contes européens, un fripon d'aubergiste.
Il est probable que les auteurs des vieux livres de contes indiens ont fait comme les Perrault ou les Basile au XVIIe siècle: ils ont fixé par écrit telle ou telle des formes orales existant dans leur pays. Il en est résulté que cette forme particulière a pu pénétrer, par la voie littéraire, chez les Persans, chez les Arabes, chez les Mongols, et enfin en Europe; ce qui ne l'a pas empêchée de faire aussi son chemin, avec les autres variantes du même thème, par transmission orale.
Par quelle voie cette transmission orale s'est-elle opérée? Il est bien difficile de suivre dans leur vol toutes ces graines emportées aux quatre vents du ciel et qui ont dû voyager non point à telle époque seulement, mais à bien des époques; qui voyagent peut-être encore à l'heure qu'il est. Mais enfin on peut rechercher les _occasions_ que les contes indiens ont eues, dans le cours des siècles, de se répandre au dehors et d'arriver jusqu'en Europe.
Les intermédiaires entre l'Inde et les autres contrées, depuis le commencement de l'ère chrétienne, ont dû être, à l'ouest, avant Mahomet, les Persans, puis, après l'hégire, les diverses nations musulmanes; au nord et à l'est, les peuples bouddhistes.
Evidemment ce n'est pas uniquement par des traductions de livres sanscrits que les Persans d'abord, et ensuite les Arabes et les autres peuples soumis à l'islamisme ont fait connaissance avec les contes indiens; tous ces peuples ont dû en apprendre un grand nombre de la bouche même des Indiens, dans les relations soit belliqueuses, soit pacifiques, qu'ils eurent avec l'Inde. Dès le milieu du sixième siècle de notre ère, Chosroës le Grand, roi de Perse, fit une expédition dans l'Inde. En 707, quatre-vingt-cinq ans après l'hégire, un lieutenant du calife Abdul-Mélek soumit les bords de l'Indus. Enfin, en l'an 1000, le sultan Mahmoud le Ghasnévide s'étendit jusqu'au Gange. La domination arabe dans l'Inde dura longtemps: elle fut, très probablement, d'une grande influence sur la propagation des contes indiens dans les royaumes islamites d'Asie, d'Afrique et d'Europe, et même dans l'Occident chrétien, qui avait avec eux tant de points de contact, surtout l'empire byzantin, l'Italie et l'Espagne[22]. Avant l'époque de Chosroës le Grand et des campagnes des Persans dans l'Inde, il est à supposer qu'il ne sera parvenu de contes dans les contrées situées à l'occident de ce pays que par l'intermédiaire de voyageurs et de marchands. La «fable» de _Psyché_, conte indien facilement reconnaissable sous le lourd manteau mythologique dont il a été affublé par Apulée, nous montre qu'un de ces contes, tout au moins, avait, au deuxième siècle de notre ère, pénétré dans le monde gréco-romain[23].
[22] Les contes si curieux et présentant avec nos contes européens de si nombreux traits de ressemblance, qui ont été recueillis chez les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivière et publiés en 1882, ont été évidemment apportés en Kabylie, avec l'islamisme, par les Arabes.
[23] Nous étudions cette fable de _Psyché_ dans les remarques de nos nos 63, _le Loup blanc_, et 65, _Firosette_ (II, pp. 224-230; 242-245).
On se tromperait grandement si l'on croyait qu'avant l'ère chrétienne il n'existait pas de relations entre l'Inde et le monde occidental. M. Reinaud a montré quelles furent, vers le milieu du siècle qui précéda notre ère, les conséquences de la découverte de la _mousson_, c'est-à-dire de la périodicité de certains vents qui, sur l'Océan Indien, soufflent pendant six mois de l'ouest à l'est, et pendant les six autres mois dans le sens contraire. A partir du gouvernement de Marc-Antoine et de Cléopâtre, il se forma des comptoirs romains dans les principales places de commerce des mers orientales, et des compagnies de marchands s'organisèrent. «Indépendamment des personnes qui, chaque année, se rendaient par terre dans les régions orientales, il partait d'Egypte, par la mousson, environ deux mille personnes, qui visitaient les côtes de la mer Rouge, du golfe Persique et de la presqu'île de l'Inde. Six mois après, il arrivait, avec la mousson contraire, le même nombre de personnes en Egypte. Naturellement ce qui s'était passé d'important d'un côté était transmis de l'autre, et l'Orient et l'Occident se trouvaient en communication régulière[24].»
[24] _Relations politiques et commerciales de l'Empire romain avec l'Asie orientale pendant les sept premiers siècles de l'ère chrétienne_, par Reinaud (Paris, 1863), pp. 18, 19.
A l'orient et au nord de l'Inde, les récits indiens, d'après M. Benfey, s'étaient répandus de bonne heure, principalement par l'influence du bouddhisme[25]. Ce fut ainsi que, toujours d'après le même savant, ils pénétrèrent en Chine dès le premier siècle de notre ère et tout le temps que la Chine demeura en relations étroites avec les bouddhistes de l'Inde. Du Thibet, où ils étaient aussi parvenus de la même manière qu'en Chine, ils arrivèrent, toujours avec le bouddhisme, chez les Mongols. (On se rappelle que les Mongols firent passer dans leur langue des contes empruntés à des recueils indiens). Or les Mongols ont dominé, dans l'Europe orientale, pendant près de deux cents ans à partir du XIIIe siècle, et il n'est pas impossible qu'ils aient ouvert ainsi un nouveau débouché aux contes indiens[26].
[25] Le bouddhisme, fondé, probablement vers le commencement du sixième siècle avant notre ère, par l'ascète indien Çâkyamouni, surnommé _Bouddha_, c'est-à-dire _sage_, _savant_, fut d'abord une simple secte philosophique qui rejetait les Védas, livres sacrés du brahmanisme, supprimait les distinctions de castes et prêchait une morale sans Dieu. Il se transforma ensuite en une religion des plus superstitieuses, qui se répandit hors de l'Inde dès avant l'ère chrétienne, et qui, combattue pendant des siècles par le brahmanisme, finit par être presque entièrement bannie de l'Inde vers le XIVe siècle de notre ère.
[26] «La domination mongole se consolida en Europe entre la mer Caspienne et la mer Noire, et au nord de ces deux mers. C'est là un des faits les plus considérables de l'histoire, car l'élément tartare est prépondérant dans le sud de la Russie, les souvenirs de la domination mongole y sont nombreux et vivaces.» Voir _la Puissance et la Civilisation mongoles au XIIIe siècle_, par M. Léon Feer, professeur de thibétain au Collège de France, 1867, p. 7.
L'influence des invasions mongoles fut plus grande qu'on ne serait porté à le penser. «Que le lecteur se représente, dit M. Léon Feer[27], le vaste mouvement dont la puissance mongole fut la cause au XIIIe siècle, ces ambassadeurs tartares qui visitaient toutes les cours de l'Europe...; cette résidence des Khaghans à Karakorum, et plus tard à Kambalikh, où les causes les plus diverses, les combinaisons de la politique, le zèle de la religion, les intérêts du commerce, les hasards de la guerre, le goût même des aventures, rassemblaient des hommes de tous les pays, et faisaient d'un canton de l'Asie centrale une sorte de rendez-vous et d'abrégé de l'Europe et de l'Asie: cette cour de Mangou, où un moine, venu pour répandre le christianisme, pouvait admirer de colossales et ingénieuses pièces d'argenterie, fabriquées avec le produit des rapines des Mongols par un orfèvre de Paris, rencontrait une femme de Metz, un jeune homme des environs de Rouen, sans compter bien d'autres représentants de divers peuples et pays... Jamais peut-être il n'y eut de communications plus étroites entre des hommes venus de contrées plus éloignées les unes des autres... Ce vaste ébranlement donné à la société du moyen âge, succédant au mouvement déjà si considérable des croisades, eut les suites les plus importantes; il modifia les notions reçues, fit sortir les peuples de leur immobilité, leur apprit à tourner leurs regards et leurs pensées vers des régions nouvelles, spécialement vers l'Asie. Quand la cause eut cessé, l'effet subsista; les voyages se succédèrent les uns aux autres.»
[27] _La Puissance et la Civilisation mongoles au XIIIe siècle_, p. 37.
Les peuples bouddhistes ont donc pu parfaitement contribuer, pour une certaine part, à la propagation des contes indiens, non-seulement en Asie, mais en Europe.
III
Il est un fait qui vient fortifier la thèse de l'origine indienne des contes populaires européens: c'est la conformité de plusieurs des idées fondamentales de ces contes avec les idées qui, de longue date, règnent dans l'Inde.
M. Benfey a présenté des considérations fort intéressantes sur les recueils sanscrits dans lesquels on retrouve une partie des thèmes ou même des types de nos contes. Il y voit le reflet d'idées non seulement indiennes, mais bouddhiques. Nous donnerons ici la substance de ces considérations, en nous réservant d'indiquer tout à l'heure quelques objections à une théorie trop exclusive.
D'après M. Benfey, les recueils sanscrits de fables, contes et nouvelles furent primitivement rédigés par des écrivains bouddhistes. Après la réaction brahmanique qui anéantit le bouddhisme dans l'Inde et dont nous avons dit un mot plus haut[28], les originaux de la plupart de ces livres furent remaniés par les brahmanes, et c'est sous cette forme qu'ils nous sont parvenus. Mais les traductions qui en avaient été faites avant cette refonte fournissent le moyen de reconstituer, jusqu'à un certain point, le texte primitif. Ainsi en est-il de cette traduction en pehlvi de l'original du _Pantchatantra_, laquelle, faite par l'ordre du roi de Perse, au sixième siècle de notre ère, à une époque où le bouddhisme était encore florissant dans l'Inde, a conservé (on le voit par la version arabe qui en a été faite et qui existe encore[29]) tout un chapitre insultant pour les brahmanes, lequel a été retranché du texte sanscrit actuel[30]. Ainsi en est-il encore des traductions, faites par les Mongols, de récits provenant de l'Inde, que le bouddhisme leur avait apportés. Le _Siddhi-Kûr_, _l'Histoire d'Ardji Bordji Khan_, sont tout imprégnés des idées et de la mythologie bouddhiques. Enfin, pour nous borner à ces remarques, la littérature bouddhique, que les Chinois ont empruntée à l'Inde, renferme plusieurs des récits figurant dans le _Pantchatantra_. On peut étudier, à ce sujet, les _Avâdanas, contes et apologues indiens_, que M. Stanislas Julien a extraits de deux encyclopédies bouddhiques chinoises, et dont il a publié la traduction en 1859.
[28] Page XXIII, note 2.
[29] Voir _suprà_, pp. XVII et XIX.
[30] Th. Benfey, Introduction au _Pantchatantra_, § 225.
Ajoutons qu'une collection de contes et nouvelles, rédigée en sanscrit, la grande collection formée, au XIIe siècle de notre ère, par Somadeva, de Cachemire, avec des matériaux provenant de recueils antérieurs, offre encore aujourd'hui, en divers endroits, notamment dans son livre sixième, une physionomie franchement bouddhique: ici, c'est un ennemi du bouddhisme qui se convertit; là, c'est la fille d'un roi qui fait présenter des offrandes au Bouddha; le bouddhisme y est même désigné sous ce nom: «notre religion.»[31].
[31] _Orient und Occident_, 1861, p. 373.
Les autres recueils sanscrits, malgré les remaniements qu'ils ont subis, ont conservé, d'après M. Benfey, des traces de bouddhisme. M. Benfey relève, par exemple, dans le _Pantchatantra_, une thèse qu'il considère comme une des thèses favorites des bouddhistes: l'ingratitude des hommes, opposée à la reconnaissance des animaux[32]. Cette thèse y est mise en action dans un conte dont voici l'analyse:
[32] _Pantschatantra_, t. I, § 71; t. II, p. 128.
«Un brahmane tire d'un trou, dans lequel ils sont tombés, un tigre, un singe, un serpent et un homme. Tous lui font des protestations de reconnaissance. Bientôt le singe lui apporte des fruits; le tigre lui donne la chaîne d'or d'un prince qu'il a tué. L'homme, au contraire, dénonce son libérateur comme le meurtrier du prince. Jeté en prison, le brahmane pense au serpent, qui paraît aussitôt devant lui et lui dit: «Je vais piquer l'épouse favorite du roi, et la blessure ne pourra être guérie que par toi.» Tout arrive comme le serpent l'avait annoncé; l'ingrat est puni, et le brahmane devient ministre du roi.»
Or, non seulement l'idée fondamentale de ce conte, mais la forme même sous laquelle cette idée est exprimée se retrouve dans deux livres bouddhiques, dans la _Rasavâhini_, collection de légendes en langue pali[33], et dans un livre thibétain, la _Karmaçataka_, où ce conte est mis dans la bouche même du Bouddha Çâkyamouni[34].
[33] Le pali est la langue sacrée du bouddhisme, comme le sanscrit est la langue sacrée du brahmanisme. L'un et l'autre appartiennent à la famille des langues âryennes ou indo-européennes.