Chapter 7
Puis elle fut reconduite à son séquestre, et, quelque peu rassurée, elle trouva que son état était assez doux, à tout prendre. Elle était prisonnière, il est vrai, mais elle était loin des caprices, des violences et des volontés de sa douce maîtresse; elle avait brisé le joug des petites voix qui faisaient le tourment de sa vie; elle avait fait de sa servante une amie, et pour compagne elle avait une jolie chatte que le gouverneur lui avait donnée étant petite, et qui avait fait bien des petits. Puis, le soir venu, elle n'était pas forcée à jouer la comédie, à manier des cartes, et elle se couchait quand elle voulait dormir.
* * * * *
Cette conspiration de Cellamare, qui eût fait tomber plus d'une tête sous la hache inexorable du cardinal de Richelieu, devint bientôt, entre les mains bienveillantes de M. le régent, une entreprise assez ridicule, et plutôt faite pour amuser les oisifs que pour occuper les hommes d'État. M. le régent se contenta du nouvel abaissement imposé aux princes légitimés, et quand on lui rapportait les vociférations de Mme la duchesse du Maine, il en riait volontiers, acceptant les douleurs de la princesse en dédommagement des humiliations qu'elle lui avait fait subir dans le salon de Mme de Maintenon.
Puis, dans ce plaisant pays de France, on n'est pas fâché de changer chaque matin de héros et d'aventure; au bout de trois mois, quiconque eût parlé des conspirateurs dans un salon de Paris, eût été regardé comme un sot; si bien que, même à la Bastille, le juge instructeur avait fini par ne plus interroger les prisonniers que pour la forme. On leur laissait déjà toutes sortes de libertés inaccoutumées en ce lieu de plaisance: ils se promenaient chaque jour au-dessus des tours, et leurs amis qui passaient dans le faubourg leur disaient bonjour du geste et du regard. Un peu plus tard, ces prisonniers, si nombreux d'abord, furent relâchés l'un après l'autre: aujourd'hui M. de Malézieu le fils, M. Bargeton le lendemain; plus tard encore, elle se rappelait qu'il y avait déjà six mois on était venu chercher M. de Silly, et que l'ingrat était parti oubliant de prendre congé de cette humble amie, et ne se doutant pas que peut-être elle avait sauvé sa tête en brûlant la pièce la plus compromettante du procès.
Que vous dirais-je? Après tant d'angoisses et d'inquiétudes, la prisonnière resta seule à la Bastille, et ne comprenant guère comment la moins coupable était détenue, à l'heure où l'indulgence et le pardon s'étaient étendus sur tous ses complices. C'est une chose étrange et pourtant vraie: aussitôt que le danger a disparu dans une affaire d'État, la captivité devient insupportable. Autant le prisonnier mettait de zèle et d'ardeur à sauver sa vie, autant il reste inerte à présent qu'il se demande quand finira sa captivité. Il en est à regretter même les heures pénibles de l'interrogatoire, et l'aspect du juge, et les bruits du dehors, toujours pleins de menaces sanglantes. Un prisonnier qui n'est que cela, n'est plus rien, même à la Bastille. On l'oublie, on le néglige, et si Mlle de Launay n'eût pas rencontré parmi ses gardiens le chevalier de Maison-Rouge pour la plaindre et pour le lui dire, elle eût été bien malheureuse.
Mais le chevalier de Maison-Rouge était si tendre et si bon, avec tant de probité, tant d'honneur, tant de petites recherches pour distraire un peu sa captive; il oubliait si souvent de fermer la porte à double tour; il avait chaque matin un nouveau livre à lui prêter, non pas les vieux romans poudreux de la Bastille, mais le livre à la mode ou la comédie à peine éclose. Dans ses jours de sortie, il s'en allait par la ville, en quête des moindres anecdotes et de tous les bruits qui se débitent dans les ruelles galantes de la place Royale au faubourg Saint-Germain. Puis, tout ce qu'il avait appris, il le racontait avec mille grâces, ajoutant ce qui pouvait plaire, et retranchant tout le reste. Ainsi chaque jour ajoutait aux petits bonheurs que le bon lieutenant apportait dans cette prison, très étonnée et scandalisée, on pourrait le dire, de toutes ces joies.
Il y eut un jour où le lieutenant de Maison-Rouge, oublieux de toute espèce de discipline, s'en vint présenter à Mlle de Launay les hommages d'un prisonnier logé dans la _tour de la Liberté_, ainsi nommée par une aimable ironie à laquelle tous les porte-clefs ajoutaient les bons mots de leur façon. Ce prisonnier était un beau jeune homme, à la fleur de l'âge, un coq-plumet de la jeune cour, M. le duc de Richelieu lui-même. Il s'était plongé, comme un étourdi et pour le vain plaisir d'une nouveauté qui lui semblait piquante, dans la conspiration de Cellamare, et peu s'en fallut qu'il ne payât son étourderie un peu cher. Mais le moyen de livrer au bourreau le dernier héritier du cardinal de Richelieu? Il était déjà le bienvenu du jeune roi; il était l'ornement de la cour; ses bons mots, ses exploits, sa jeunesse enfin, tout parlait en sa faveur.
Mais la Bastille lui était insupportable, et quand il apprit par le chevalier de Maison-Rouge que la confidente de Mme la duchesse du Maine était logée à _la Bertandière_, une tour qui faisait face à _la Liberté_, M. de Richelieu n'eut pas de cesse et de fin qu'on n'eût enlevé les clôtures de l'une et de l'autre fenêtre, et le voilà qui se met à chanter à haute voix, mieux que n'eût fait le fameux Lambert ou le célèbre Cocherot de l'Opéra, l'opéra d'_Iphigénie_. Il chantait le rôle d'Oreste, et Mlle de Launay fut bientôt Iphigénie. On n'avait rien entendu de pareil depuis le roi Louis XI. Les plus anciens détenus, ceux qui étaient au secret depuis vingt ans, se demandaient s'ils n'étaient pas le jouet d'un songe. Ah! les malheureux! c'était la première et la dernière chanson qu'ils devaient entendre avant de mourir.
On touchait à l'automne, et les brouillards plus épais tombaient du haut des tours, lorsque M. de Richelieu quitta la Bastille en grand triomphe. Une des filles de M. le régent s'était jetée aux pieds de son père en demandant la grâce du jeune homme, et le régent s'était laissé fléchir. Le départ de ce joyeux voisin fut encore un ennui pour Mlle de Launay, et plus attristée à mesure que l'hiver était plus proche et la solitude plus profonde, elle écrivit à M. Leblanc le billet suivant:
«MONSEIGNEUR,
«Ce n'est ni l'impatience ni l'ennui qui me forcent à vous importuner. Ce qui m'y détermine est la juste appréhension qu'une personne aussi obscure que moi ne soit totalement oubliée. Cette crainte est d'autant mieux fondée, qu'il est peu vraisemblable que les motifs de ma détention en rappellent le souvenir; je me flatte qu'ils sont aussi peu remarquables que ma personne. Et, dans cette opinion, j'ai trouvé quelque espèce de nécessité de vous remettre en mémoire que j'ai été amenée à la Bastille à la fin de l'année 1718, et que j'y suis encore. Quand je saurai, Monseigneur, que vous vous en souvenez, je me reposerai du reste sur votre équité et sur votre humeur bienfaisante, contente, en quelque état que je sois, d'obéir aux lois qu'on m'impose et de révérer le pouvoir souverain par une soumission volontaire à ses ordres.»
Sa lettre écrite, elle attendit sa délivrance, ou tout au moins l'espérance d'être délivrée. Hélas! rien ne vint, que l'hiver sombre et menaçant. La prisonnière était à bout de courage. Un temps vient où les heures comptent pour des années; la rêverie est impossible; on ne peut plus lire, on ne dort plus; chaque journée est un long supplice, et pourtant la captivité de la jeune lectrice était un plaisir, comparée au séjour de la duchesse du Maine dans la citadelle où elle était enfermée. Elle était seule, et complètement ignorante du sort de tous les siens; pas une distraction, pas une lettre, et cette aimable princesse, heureuse de toutes les choses de l'esprit, en était réduite à supplier M. Leblanc à peu près dans les termes que Mlle de Launay employait pour elle-même. Si bien que lorsque la duchesse du Maine fut rendue à la liberté, et qu'il lui fut permis de revenir dans sa maison de Sceaux, sa captivité ne pouvait pas se prolonger davantage. D'abord elle se trouva bien isolée en ces lieux privés de leur ancienne splendeur. La disgrâce est contagieuse, et de tous ces courtisans empressés à leur plaire il vint un bien petit nombre. Ah! désormais, plus de fêtes, de comédies, de belles nuits enjouées, aux sons des musiques.
Ils avaient payé leur liberté assez cher; M. le régent, qui n'était pas sans pitié, mais qui ne voulait pas être exposé aux récriminations violentes de ses ennemis, comme il n'avait pu rien tirer des principaux complices de la conspiration et que Mlle de Launay, qui la savait d'un bout à l'autre en sa qualité de secrétaire intime de la princesse, absolument se refusait à parler, M. le régent avait exigé de la principale accusée un aveu complet de son crime, et, de guerre lasse, elle avait signé tout ce qu'on voulait. Ainsi la princesse y laissa beaucoup de sa considération, et le prince, un peu de son propre honneur. Il en avait conservé un si grand ressentiment, qu'il refusa longtemps de rentrer dans sa maison de Sceaux. Tous ces aveux retombaient sur Mlle de Launay, que M. Leblanc resserrait toujours davantage. Il voulait obtenir de la confidente un aveu auquel s'était soumise la maîtresse, et il s'indignait qu'une servante eût plus de courage et d'honneur que toutes ces dames et tous ces gentilshommes, trop pressés de racheter leur liberté par des lâchetés misérables.
Mais pendant que le public, bon juge en toutes les choses honnêtes, condamnait hautement la conduite de ces conspirateurs si peu constants avec eux-mêmes, tous les regards et, disons-le, tous les respects se tournaient du côté de la captive. «Ah! disait-on, en voilà une au moins qui ne cède pas aux menaces, et qui maintient ce qu'elle a dit tout d'abord.» Telle est la toute-puissance des louanges populaires, elles franchissent les fossés les plus profonds, elles pénètrent dans les plus hautes citadelles. Mlle de Launay, dans sa solitude, avait comme un pressentiment de l'admiration dont elle était l'objet légitime; elle en était tout encouragée à résister à la violence. Aussi, ni les menaces d'une captivité sans fin, ni l'espérance d'une délivrance prochaine, ni les peines et les infirmités de la prison, qui finit presque toujours par dompter les volontés les plus fermes, ne vinrent à bout de ce grand courage, et la prisonnière fut plus forte que ses geôliers.
Au bout de six mois encore de cette courageuse résistance, elle vit s'ouvrir les portes de la Bastille, et toute contente, et toute joyeuse, elle prit le chemin de Sceaux dans la voiture publique. Autant elle était entrée en grande cérémonie à la Bastille, accusée et complice d'un crime d'État, autant, à cette heure, elle était une simple bourgeoise, et l'on n'eût jamais dit, à la voir, quel grand rôle elle avait joué dans cette illustre tragédie, où les têtes les plus hautes avaient couru un vrai péril. Comme elle respirait en ce moment l'air pur de la liberté! Quel bonheur de retrouver la causerie et les visages de tous les jours dans le véhicule de tout le monde! A chaque tour de la roue indolente, elle se demandait: «Que dira ma princesse, et comment donc en serai-je reçue?» Elle arrive enfin; la porte est ouverte; elle entre. On lui dit que Mme la princesse du Maine se promène dans ses jardins. Elle y court. La dame était en calèche, à demi couchée, et voyant venir cette confidente si fidèle, la seule qui n'eût pas trahi son secret:
--Ah! dit-elle, vous voilà, j'en suis bien aise!
Et voilà tout ce qu'elle en eut. Pas d'autre explication, pas de récompense, à peine un sourire. Elle reprit le lendemain son humble service, à lire, à veiller, à jouer avec Son Altesse, et peu s'en fallut qu'elle ne regrettât le calme et la paix de sa prison. Ces grands seigneurs d'autrefois, _ces fils des dieux_, s'imaginaient que les petites gens étaient trop heureux de les servir et trouvaient leur récompense dans leur dévouement même. Elle avait rapporté de la Bastille du linge et des robes en méchant état, sa princesse ne songea point à remplacer ces nippes usées dans la prison. Désormais Mlle de Launay comprit qu'elle ne devait rien attendre que d'elle-même, et, bien décidée à sortir de cette captivité déguisée, elle s'en fut visiter ses amis de Paris, et entre autres M. de Chaulieu, qui logeait au Temple, et M. Dacier, qui habitait dans un des galetas du Louvre. Hélas! l'aimable poète, ami des doctes soeurs, M. de Chaulieu, dont les douces chansons avaient été le charme et la gaieté de tout un monde évanoui, Mlle de Launay rencontra son cercueil, comme on le portait dans les caveaux des anciens chevaliers du Temple.
Quand elle eut prié pour M. de Chaulieu, ce fidèle ami de sa jeunesse, qui lui était resté fidèle même aux heures sombres de la Bastille, elle s'en fut chez M. Dacier... Il avait perdu dans l'intervalle l'illustre et vaillante épouse dont le nom est resté parmi les gloires suprêmes du siècle agonisant de Louis XIV, Mme Dacier! un éloquent et rare esprit, ami des chefs-d'oeuvre, interprète fidèle de l'antiquité. Fille d'Homère, elle avait traduit de la plus digne façon l'_Iliade_ et l'_Odyssée_, et sa traduction sans rivale n'a pas été dépassée. Elle à traduit des Latins, Plaute et Térence, et si M. Dacier a mis son nom à la traduction d'Horace, il y fut grandement aidé par cette compagne active de ses travaux.
Malgré sa douleur profonde, et tout pénétré de la perte irréparable qu'il avait faite, il advint que M. Dacier trouva dans Mlle de Launay tant de grâce et de bel esprit, et je ne sais quoi de si voisin de la femme qu'il avait perdue, qu'il envoya M. de Valincourt, leur ami commun, demander à _cette fille parfaite_, c'est ainsi qu'il l'appelait, l'honneur de son alliance. Il appartenait aux deux Académies; il était célèbre et fort riche et jeune encore; et Mlle de Launay, que la prison avait faite sérieuse, à qui le malheur avait enseigné la prudence et la résignation, accepta la main qui lui était offerte. Elle mit cependant une condition à ce mariage, à savoir le consentement de Mme la duchesse du Maine, espérant que la princesse n'y trouverait aucun obstacle. Elle comptait qu'elle ne serait pas refusée, elle comptait mal.
A la première ouverture qu'on lui fit de ce mariage, la princesse, hors d'elle-même, se récrie; elle ne saurait se passer, disait-elle, des soins et des services de sa lectrice et de sa confidente; elle ne veut pas que son secret transpira au dehors; elle promet, du reste, de s'occuper de sa fortune. En vain M. de Valincourt et les amis de Mlle de Launay représentèrent à cette fille des rois le nom de M. Dacier, son illustration, sa fortune et le bien qu'il pouvait faire à sa nouvelle épouse, ajoutant que pareille occasion ne serait pas facile à retrouver, elle n'en fut que plus décidée à ne rien entendre, et le mariage fut rompu.
Cependant M. le duc du Maine, après avoir résisté de toutes ses forces au tyran de sa vie, avait fini par rentrer dans sa maison de Sceaux. Là, il menait une vie austère et retirée, appelant la prière à son aide, et trouvant une grande force à se souvenir des leçons de Mme de Maintenon et des pieux exemples de Louis XIV. Ce prince infortuné, dont l'enfance et la jeunesse s'étaient passées dans une abondance infinie et une prospérité de toute chose voisine des fables, quand il eut passé par toutes ces épreuves d'une humiliation sans cesse et sans fin, se vit frapper d'un mal sans remède et grandissant chaque jour. Une lèpre, horrible à voir, s'étendit peu à peu sur son visage, et bientôt il fut impossible de le contempler sans dégoût. Plus il se sentait frappé, plus il s'enfonçait dans l'ombre et dans la solitude, et, cette fois encore, Mlle de Launay, courageuse entre toutes, se fit la gardienne et la consolatrice de ce malheureux prince. Elle pleurait avec lui, elle priait avec lui; elle écoutait sa plainte, et parfois elle le ramenait au souvenir de ses beaux jours, quand le palais de Versailles resplendissait de toutes ses grandeurs.
Que vous dirai-je? Il avait, tout malheureux qu'il était, conservé un coeur tendre et reconnaissant, et quand il se vit voisin de sa dernière heure, il déclara qu'il voulait établir Mlle de Launay avant de mourir. Mais M. Dacier était mort sur l'entrefaite, et M. de Silly, qui parfois semblait regretter sa conduite passée, avait laissé dans le coeur de la délaissée un si cruel souvenir, que son nom seul était pour elle une épouvante. Enfin, quand M. le duc du Maine eut bien cherché une récompense à sa garde-malade, il jeta les yeux sur un officier de sa maison, un honnête homme, d'un esprit médiocre et d'une humble fortune; il avait passé cinquante ans, et toujours vécu de son épée; une petite ferme à Gonesse, la patrie du bon pain, une maison assez jolie, un troupeau de moutons, un grand amour pour la vie des champs, un esprit paisible, il avait tout ce qui fait le bonhomme, et pas d'autre ambition que d'être enfin le capitaine et maréchal de camp aux gardes suisses d'une compagnie dont il était depuis longtemps le lieutenant.
Et si lasse était Mlle de Launay de tant d'émotions et de révolutions dans cette petite cour, qu'elle accepta volontiers la main de ce brave homme, en se chargeant de demander, pour sa dot, ce brevet de capitaine dont il faisait les fonctions depuis tantôt deux années. Cette fois encore, il fallut s'attaquer à la duchesse du Maine, implorer sa bonne grâce, et lui faire accepter les propositions de ce vieil officier, très sage et très prudent, qui voulait bien se marier, mais à condition qu'au préalable on le bombarderait au grade objet de son envie. A la fin, et comme aussi le duc du Maine l'exigeait, la princesse accepta cette alliance; elle consentit, et le duc du Maine, ayant obtenu le brevet du baron de Staal, donna à la mariée une belle tabatière, une belle robe et sa main à baiser. M. de Staal, en revanche, offrit au maître de Sceaux un agneau de sa bergerie.
A la fin les voilà mariés et retirés bientôt dans leur maison des environs de Paris. Sous ces modestes ombrages, dans ces prairies dont la limite était bien étroite, à côté de ce mari qui ne savait que raconter les petites guerres qu'il avait faites et les petits événements dont il avait été le témoin, Mme de Launay, calme et résignée, écrivit les Mémoires de sa vie. Elle eut grand soin, dans cette tâche assez dangereuse, de n'en montrer que les beaux côtés; elle voulait paraître aimable, afin de laisser d'elle-même et de son passage ici-bas un bon souvenir. Cependant nous avons retrouvé un portrait qu'elle avait écrit de sa main, et qui la montre à peu près telle qu'elle était, l'heure n'étant pas venue encore où l'on arriverait à écrire en toutes lettres et sans y rien omettre, non pas même la honte et le mépris, ses propres confessions. On ne lira pas sans intérêt les deux pages que voici:
«Mlle de Launay est de moyenne taille, assez maigre, et désagréable au premier abord. Son caractère et son esprit sont comme sa figure; il n'y a rien de travers, mais aucun agrément. Sa mauvaise fortune a beaucoup contribué à la faire valoir. La prévention où l'on est que les gens dépourvus de naissance et de bien ont manqué d'éducation fait qu'on leur sait gré du peu qu'ils valent; elle en a pourtant eu une excellente, et justement elle en a tiré ce qu'elle a de bon, les principes de vertu, les sentiments élevés, et les droits sentiers d'une conduite exacte que l'habitude à les suivre lui a rendus faciles et naturels.
«Sa folie a toujours été de vouloir dominer par la logique et la raison; et, comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s'imaginent être de belle taille, sa raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. Toutefois elle n'a jamais pu surmonter la vivacité de son humeur, ni l'assujettir du moins à quelque apparence d'égalité, ce qui souvent l'a rendue désagréable à ses maîtres, à charge dans la société, et tout à fait insupportable aux gens de sa dépendance. Heureusement la fortune ne l'a pas mise en état d'en envelopper plusieurs dans cette disgrâce. Avec tous ces défauts, elle n'a pas laissé que d'acquérir une véritable réputation, qu'elle doit uniquement à deux occasions fortuites: l'une a mis au jour ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et l'autre a fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté. Ces événements, ayant été fort connus, l'ont fait connaître elle-même, malgré l'obscurité où sa condition l'avait placée, et lui ont attiré une considération au-dessus de son état. Elle a tâché de n'en être pas plus vaine; mais déjà la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de vanité en est une.
«Elle a rempli sa vie d'occupations sérieuses, plutôt pour fortifier sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait bon marché. Aucune opinion ne se présente à son esprit avec assez de clarté pour qu'elle s'y affectionne, et ne soit aussi prête à la rejeter qu'à la recevoir; ce qui fait qu'elle ne disputa guère, si ce n'est par humeur. Elle a beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu'il faut pour entendre ce qu'on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à propos. Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs et les a respectés aux dépens de ses goûts. Elle s'est autorisée du peu de conplaisance qu'elle a pour elle-même à n'en avoir pour personne; en quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plié sans lui faire perdre son ressort.
«L'amour de la liberté est sa passion dominante, passion très malheureuse en elle, qui a passé la plus grande partie de sa vie dans la servitude; aussi son état lui a-t-il toujours été insupportable, malgré les agréments inespérés qu'elle a pu trouver.
«Elle a toujours été fort sensible à l'amitié, cependant plus touchée du mérite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle; indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu'ils ne se manquent pas à eux-mêmes.»
Certes, le portrait n'est pas flatté, mais il est simple et vrai; il nous montre en tout son jour cette personne adroite et droite qui s'est trouvée mêlée à de grands événements qu'elle a dominés de la hauteur de son courage et de la sagacité de son esprit. Par un bonheur inespéré, le succès de la vie et des Mémoires de Mme de Staal et le renom de bel esprit qu'elle a laissé l'ont fait confondre, à cinquante ans de distance, avec un des plus grands génies du commencement de l'empire, Mme la baronne de Staël, l'illustre auteur de _Corinne_ et des _Considérations sur la Révolution française_. Heureuse confusion; elle ne saurait attenter à la gloire de Mme de Staël; elle jette une clarté très grande et très heureuse sur le souvenir de Mme de Staal, qui s'en va s'amoindrissant et s'effaçant toujours.
ZÉMIRE
Au bout du pont Royal, sur le quai d'Orsay, non loin de l'ancien hôtel de MM. les gardes du corps du roi, un café de sérieuse apparence est rempli tout le jour d'une foule d'honnêtes gens qui viennent prendre en ce lieu leur repas du matin et leur repas du soir. On y parle à voix basse, et, si parfois quelque étranger s'égare en ces salons bien hantés, il prend soudain le diapason des habitués du café de la rue du Bac; si bien que les femmes les plus distinguées ne redoutent pas d'y venir, en compagnie de leur frère ou de leur mari.