Chapter 6
Mme Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, était la petite-fille du grand Condé, et lorsqu'elle épousa le fils légitimé de Louis XIV et de Mme de Montespan, elle avait pensé qu'elle était assise au moins sur un degré du trône de France. Son mari était le préféré de tous les enfants du roi, qui l'avait accablé de toutes les principautés, de tous les gouvernements, de toutes les charges de la couronne; même il avait complété toutes ces grâces en accordant à ses enfants légitimés les rangs et les honneurs du sang royal, à tel point que les enfants légitimes venant à manquer, les fils légitimés devaient être appelés à porter la couronne. Nous avons déjà dit que le testament du roi avait été cassé, à la grande douleur de M. le duc du Maine et surtout de la princesse; ardente et violente, à aucun prix elle n'acceptait cette déchéance, et par toutes les façons, même criminelles, elle tenta de regagner le terrain qu'elle avait perdu. Plus sa fureur était cachée, et plus l'éclat en devait être redoutable.
Il y avait à la même heure, à Paris, un ambassadeur du roi d'Espagne appelé le prince de Cellamare, homme habile et caché, qui n'avait rien moins que l'ambition de placer sur la même tête la couronne d'Espagne et la couronne de France. Attentif à toutes choses, il savait le nombre et le nom des mécontents de Paris, des mécontents de la Bretagne; il enrôlait sous main des officiers, ennemis de M. le régent, et quand il se fut bien assuré que Mme la duchesse du Maine irait bien vite au delà de toutes les bornes, il lui fit proposer d'entrer dans une vaste conspiration qui mettrait le roi d'Espagne à la tête du gouvernement de la France, et M. le duc du Maine pour représenter Sa Majesté Catholique. Tel fut le commencement de cette conspiration, qui n'interrompit aucune des fêtes qui s'agitaient autour de la princesse. On ne parlait que des plaisirs de Sceaux: concerts, proverbes, comédies, bals et toilettes.
Dans ce tumulte, on aurait eu grand'peine à reconnaître Mlle de Launay; elle était enfouie en cet entre-sol sans lumière, et si bas, qu'elle touchait le plafond de sa tête. On l'employait à la lingerie, et chacun l'appelait _la maladroite_. Elle était si troublée, et plus elle s'efforçait de bien faire, et moins elle était au niveau de sa tâche. Une fois qu'elle versait à boire à la princesse, elle jeta l'eau sur sa robe; une autre fois, comme elle lui présentait sa boîte à poudre, elle laissa tomber la boîte; ou bien elle oubliait un manche à la chemise, et, s'il fallait ôter de son écrin le collier de la princesse, elle renversait perles et pierreries. Tout allait mal. Puis elle avait froid, elle était triste, elle répondait mal à ses camarades; elle aimait à lire, les femmes de chambre la troublaient dans ses lectures. Il fallait plaire à celle-ci, ne pas déplaire à celle-là, visiter les désoeuvrées, leur faire une espèce de cour et jouer à des jeux qui leur plaisaient. Que vous dirai-je? elle était si malheureuse en ce château des splendeurs, qu'elle en fût sortie, et pour n'y plus rentrer, si elle n'ont pas trouvé sur sa table un petit billet anonyme et d'une écriture contrefaite, dont elle eut bientôt deviné l'auteur:
«Prenez patience; ayez bon courage; on veille sur vous. On se rappelle les temps heureux où vous n'étiez aux ordres de personne, où vous donniez des ordres et n'en receviez pas...»
Pendant deux ou trois jours, la jeune abandonnée eut une certaine espérance; elle se disait que sa servitude, avec le temps, deviendrait moins pesante; elle espérait toujours que la princesse comprendrait qu'elle avait à ses ordres une fille au-dessus de sa condition. Sur l'entrefaite, il y eut un petit événement qui la mit quelque peu en lumière. A la façon du roi Louis XIV, qui avait tiré un si grand parti, pour ses dernières guerres, de la création des chevaliers de Saint-Louis, Mme la duchesse du Maine avait institué l'ordre de la _Mouche à miel_. Cet ordre, aussi bien que l'ordre du Saint-Esprit, avait ses lois, ses statuts, ses chevaliers; mais comme la galanterie était le fond de l'ordre, il avait aussi ses _chevalières_; et sitôt qu'une place était vacante, accouraient les aspirants des deux sexes, tant la flatterie est ingénieuse. Enfin, très sérieusement, les droits de chacun étaient disputés dans un chapitre dont Mme la duchesse du Maine était la présidente, et M. de Malézieu le secrétaire perpétuel.
Donc il advint qu'une place, étant vacante, fut briguée à la fois par Mme la duchesse d'Uzès, Mme la comtesse de Brissac et M. le président de Romané. Celui-ci ayant été préféré à ses belles concurrentes, chacun, dans le palais, criait à l'injustice, ajoutant que l'élection du président était contre toutes les lois de la chevalerie. Au plus fort de la dispute, apparut une protestation écrite en termes de palais et dans l'accent de la chicane, et telle, qu'elle n'eût point déparé la plus jolie scène des _Plaideurs_, de M. Racine. Aussitôt l'on cherche, on s'inquiète: à qui donc attribuer ce charmant factum? Les uns disaient: C'est M. de Malézieu; les autres: C'est l'abbé Genest. Pas un ne se fût douté que tant de bel esprit fut caché dans l'antichambre, et comme on cherchait toujours, la main qui avait lancé le factum afficha ces jolis vers à la porte du salon d'Hébé:
N'accusez ni Genest, ni le grand Malézieux, D'avoir part à l'écrit qui vous met en cervelle; L'auteur que vous cherchez n'habite point les cieux. Quittez le télescope, allumez la chandelle, Et fixez à vos pieds vos regards curieux: Alors, à la clarté d'une faible lumière, Vous le découvrirez gisant dans la poussière.
Bientôt, comme il fut impossible de découvrir l'auteur de la prose et des vers, on cessa d'en parler, et Mlle de Launay, plus triste que jamais, après ce moment d'une espérance fugitive, résolut d'en finir avec la vie. En ce temps-là la suicide était chose grave. Il était voisin du déshonneur. Le monde en parlait comme on parlerait d'un crime, et l'Église, impitoyable en ceci seulement, refusait au suicidé les prières qu'elle ne refuse à personne. Ah! que cette malheureuse était à plaindre en prenant cette résolution funeste! Avant de mourir, elle voulut tout au moins apprendre à M. de Silly un secret qu'elle se cachait à elle-même, et, d'une main délibérée, elle écrivit.
La lettre, à peine écrite, apaisa soudain ce coeur malade, et la pauvre abandonnée, revenue à des sentiments meilleurs, enfouit ces tristes confidences. Cependant la petite cour de Mme la duchesse du Maine était exposée à d'aussi grands orages que l'ancien Versailles. La vanité, l'orgueil, l'ambition, les brigues, les partis, les intrigues de toute sorte avaient envahi ces beaux lieux, que de loin on se figurait si paisibles. Le moindre accident, la plus légère aventure, suffisait à éveiller toutes ces imaginations, qui ne demandaient qu'un prétexte, et, comme un jour il fut question des miracles opérés par une jeune fille du menu peuple ayant nom Mlle Tétard, voilà soudain la duchesse du Maine qui s'agite et s'inquiète. Elle s'adressa naturellement à l'oracle écouté de ce temps-là, à M. de Fontenelle, esprit sagace et tout disposé au sourire. Or, cette fois, M. de Fontenelle avait pris au sérieux les miracles de Mlle Tétard, et il en fit à Mme la duchesse du Maine un rapport tout rempli d'une admiration inattendue. Alors on s'étonne, on s'interroge, et chacun se demande ou M. de Fontenelle a puisé une foi si robuste.
Au bout de huit jours on parlait encore de son rapport, lorsque, un matin, Mme la duchesse du Maine trouva sur sa table une lettre anonyme adressée à M. de Fontenelle. Il y avait dans cette lettre ingénieuse un véritable atticisme, et, tout d'une vois, M. de Malézieu fut désigné comme étant l'auteur de ce petit discours plein de grâce et de bel esprit:
«L'aventure de Mlle Tétard fait moins de bruit, Monsieur, que le témoignage que vous en avez rendu. La diversité des jugements qu'on en porte m'oblige à vous en parler... Quoi! disent les critiques, cet homme qui a mis dans un si beau jour des supercheries faites à mille lieues loin, et plus de deux mille ans avant lui, n'a pu découvrir une ruse tramée sous ses yeux? Les partisans de l'antiquité, animés d'un vieux ressentiment, viennent à la rescousse. Vous verrez, disent-ils, que le _maître_ placera les prodiges nouveaux au-dessus des anciens. En bon pyrrhoniens, ils doutent, et cependant le voilà qui croit tout possible. Ah! Monsieur, quel bonheur pour les dévots de vous voir adorer le diable! Encore un pas dans la dévotion, ils vous reconnaîtront comme un des leurs. Les femmes, de leur côté, sont toutes fières de la confiance que vous accordez à leur sexe, et pas une qui ne se glorifie en son par-dedans d'être une faiseuse de miracles, pour peu que cela lui convint. Tels sont les bruits qui se font autour de votre sagesse, et vous pouvez en être glorieux, puisqu'ils sont un témoignage de l'intérêt qui se rattache aux opinions non moins qu'aux écrits de l'aimable M. de Fontenelle. Agréez cependant, Monsieur le secrétaire perpétuel, mon sincère hommage et ma vive admiration. Permettez en même temps que je cache un nom que Mlle Tétard vous dira bien volontiers, pour peu qu'elle soit en train de deviner.»
--Ah! que c'est joli, que c'est charmant... c'est divin, s'écria Son Altesse, et pour le coup notre homme est blessé dans ses oeuvres vives; nous le mettons au défi de répondre. Et cependant qui nous dira le nom du bel esprit à qui nous devons ce factum? Ce n'est pas M. de Malézieu, ce n'est pas M. de Valincourt, ce n'est pas M. le cardinal de Polignac, ce n'est pas même M. de Saint-Aulaire, l'homme aux quatrains. Je donnerais beaucoup pour le savoir.
Quand elle eut bien cherché, M. de Silly parla tout bas à l'oreille de la princesse.
--Ah! dit-elle, est-ce possible! A-t-elle donc tant d'esprit?
--Oui, Madame, elle a tout cet esprit-là. C'est une précieuse, dans la bonne acception du terme; elle écrit en prose, elle écrit en vers. Elle est assez maladroite à faire des noeuds, j'en conviens, mais elle tourne agréablement une comédie.
Alors la princesse, un doigt sur sa lèvre, imposa silence à M. de Silly; mais le soir même elle dispensait Mlle de Launay de son service à la toilette, et le lendemain elle lui donnait une belle chambre au premier étage, avec le titre de sa lectrice. On en murmura beaucoup dans tous les recoins de la petite cour, mais enfin chacun en prit son parti, et la nouvelle lectrice accepta sa nouvelle fortune avec tant de modestie et de bonne grâce qu'elle se la fit pardonner.
IV
Les choses allaient ainsi chez M. le duc du Maine, où chaque jour amenait un nouveau courtisan: aujourd'hui M. le duc de Brancas, le lendemain le poète Chaulieu, très à la mode en ce temps-là, ou bien le chevalier de Vauvray; un peu plus tard M. Davisart, avocat général du parlement de Toulouse, et l'apparition de M. Davisart dans le château de Sceaux fut un véritable événement. Pas un jour ne se passait sans que Son Altesse Royale ne s'enfermât trois ou quatre heures avec ce nouveau conseiller, très dangereux, et, comme ils rédigeaient ensemble une protestation mystérieuse dont rien ne transpirait dans le château, il vint un instant où la princesse et son conseiller voulurent avoir un secrétaire intime. Après une longue hésitation, Mlle de Launay fut choisie; elle tenait la plume, elle écrivait les discours d'une et d'autre part, tantôt les preuves, tantôt les objections; parfois même elle allait aux bibliothèques ou chez les historiens de profession, chez M. Boivin l'aîné, chez l'abbé Le Camus, interrogeant discrètement ces hommes qui savaient tant de choses. Ainsi chaque jour ajoutait une page à ces factums dont se réjouissaient fort le prince de Cellamare et le cardinal Albéroni.
Un peu plus tard, quand elle se fut persuadé enfin qu'elle avait fait tout ce travail en pure perte et qu'il fallait renoncer au bénéfice du testament de Louis XIV, la duchesse du Maine prêta l'oreille aux bruits qui lui venaient de l'Espagne. Elle n'eut plus si grand'peur de prendre le mot d'ordre du cardinal Albéroni chez le prince de Cellamare. Elle commença d'écrire des lettres dangereuses avec de l'encre sympathique, et Mlle de Launay l'y servit de son mieux. On écrivait d'abord une lettre à l'encre ordinaire, où l'on donnait toutes sortes de nouvelles courantes; puis, dans l'intervalle des lignes se plaçaient des choses compromettantes.
Tout ceci était l'A b c de la plus vulgaire diplomatie, et, tant que ces petits secrets n'allèrent pas plus loin, M. le régent ne s'en inquiéta guère. Il savait à peu près tout ce qui se passait à la petite cour et quelles étaient ses méchantes dispositions pour la régence; mais, comme il avait pour lui la force et le bon droit, il abandonnait la conspiration à elle-même. Or ce fut un grand malheur pour Mme la duchesse du Maine. Elle s'endormit dans une sécurité qui devait la perdre, et, si par hasard Mlle de Launay la suppliait de redoubler de prudence, elle ne faisait qu'en rire, et volontiers elle eût dit, comme tous ces conspirateurs que l'on avertit de prendre garde: _A demain les affaires sérieuses_, ou bien encore: _Ils n'oseront._ Notez bien que le premier ministre, qui sera bientôt le cardinal Dubois, était déjà dans le vent de cette conspiration. C'était l'habileté même et la prudence en personne. Il était déjà sûr qu'un jour ou l'autre il tiendrait dans ses mains cette princesse dédaigneuse qui l'accablait de ses mépris. Tout ce monde imprudent marchait en souriant sur des cendres qui recélaient un véritable incendie; ils s'amusaient les uns et les autres de ces aventures dont à peine ils devinaient la portée, et la foudre qui les devait abattre les trouva profondément endormis.
Un des secrétaires de l'ambassadeur d'Espagne était un jeune homme étourdi, sans portée, et tout entier aux plaisirs de son âge. Un soir qu'il était attendu à souper dans une de ces maisons ouvertes aux oisifs de Paris, il raconta qu'il avait été occupé tout le jour à copier des dépêches qui devaient partir dans la nuit même, et, comme il était las de sa besogne, il ne songea plus qu'à boire, à jouer, à plaisanter. Mais quelqu'un du logis, une femme, avait ramassé cette parole imprudente et la fit passer à M. le régent. Celui-ci fit courir après le courrier de l'ambassade, avec ordre de s'emparer de ses dépêches, et ce courrier, qui ne se hâtait guère, fut arrêté à Poitiers. On lui prit son manteau et son portefeuille, en lui commandant de suivre son chemin; mais cet homme, aussi zélé que le secrétaire avait été imprudent, revint à Paris par la traverse et marcha si vite, qu'il arriva chez le prince de Cellamare bien avant que les hommes de M. le régent eussent regagné le Palais-Royal. Bien qu'il fût quatre heures du matin, M. le régent était encore à souper, et quand il soupait il n'y avait pas d'affaire d'État assez importante pour qu'on vint le déranger. Il aimait le bel esprit, la grâce et la gaieté du discours; il travaillait volontiers toute la journée, à condition que la nuit appartiendrait à ses plaisirs.
Grâce à cette nonchalance coupable, le prince de Cellamare eut le temps d'avertir les principaux complices de sa conspiration. Toutefois, le matin venu, l'ambassadeur d'Espagne est arrêté dans son hôtel par MM. les gardes du corps du roi; ses papiers sont saisis par ordre du ministre, et, la nouvelle ayant couru de Paris à Sceaux, la duchesse du Maine apprit enfin les dangers qui l'entouraient. Elle jouait au biribi, son jeu favori, quand elle entendit raconter, par un témoin venu de la ville, ces histoires d'hommes enfermés à la Bastille, de papiers saisis et de gens compromis dont la tête était en jeu; l'infortunée eut encore la force de sourire. Elle apprit, l'instant d'après, que MM. d'Argenson et Leblanc, deux hommes rigides, étaient chargés d'interroger les accusés. A minuit, la duchesse fut avertie, à n'en pas douter, qu'elle serait arrêtée avec M. le duc du Maine, et que sa demoiselle de compagnie était compromise. Elle riait encore; elle ne pouvait croire à rien de sérieux; elle s'imaginait que cette conspiration était un jeu d'enfant.
Cependant Mlle de Launay restait près d'elle, et, comme elle s'était endormie, elle fut réveillée par un coup frappé à sa porte: _Ouvrez, de par le roi_, s'écriait une voix inconnue. Elle se lève, elle ouvre, après avoir averti la duchesse. En ce moment, la maison était remplie de mousquetaires et de gardes sous les ordres de M. le duc de Béthune, capitaine des gardes, accompagné de M. de La Billiarderie, son lieutenant. Sans trop de cérémonie, ils annoncèrent à Mme la duchesse du Maine qu'ils avaient ordre de la mettre en lieu de sûreté, et ils la firent monter dans une voiture de place. Elle fut conduite à Dijon, pendant que M. le duc du Maine, innocent de toutes ces intrigues, était enfermé dans la citadelle de Doullens, en Picardie. Ah! quelle chute, et dans quels abîmes ils étaient précipités ces favoris de la fortune! Hélas! qui l'eût prédit à Louis XIV, que ses enfants bien-aimés, la joie et l'orgueil de sa vieillesse, on les traiterait, sitôt après sa mort, comme de véritables criminels!
En même temps tous les amis de la princesse et tous ses confidents furent arrêtés. M. de Malézieu et son fils, M. Davisart, l'abbé Le Camus, deux valets de chambre et quatre valets de pied furent jetés dans les prisons d'État; la cardinal de Polignac fut exilé en Flandre; la jeune princesse, la propre fille du duc et de la duchesse du Maine, fut enfermée au couvent de la Visitation, à Chaillot. Voilà donc toute la maison dispersée et toute sa grandeur anéantie. On avait détenu provisoirement et gardé à vue dans sa chambre Mlle de Launay, et son gardien, par compassion:
--Mademoiselle, lui dit-il, ce séquestre est étrange et ne présage rien de bon. Il paraît que vous êtes une des personnes les plus compromises. Croyez-moi, mangez un peu et prenez des forces, vous en aurez grand besoin, j'en ai peur.
Ce terrible homme avait une grande figure et des yeux sinistres, et ressemblait fort à quoique exécuteur des hautes oeuvres les plus secrètes.
Cependant Mlle de Launay ne perdit pas tout courage, et, trois ou quatre heures après que tout le monde fut parti, un exempt la vint prendre et la conduisit dans un carrosse à la Bastille. Cette fameuse prison d'État, qui devait tomber en moins de soixante et dix ans entre les mains du peuple de Paris et disparaître en un clin d'oeil comme un château de nuages, était alors une puissance formidable. A ce nom seul, la Bastille, les têtes les plus hautes s'inclinaient, les coeurs les plus hardis étaient saisis d'un indicible effroi. Ces vieilles tours, bâties par les anciens tyrans, s'élevaient menaçantes entre ses fossés remplis d'une eau fangeuse, et l'on se racontait tout bas mille histoires sanglantes de ses cachots sans lumière et sans fond. Il était dix heures du soir, le temps était sombre, et le faubourg Saint-Antoine, dont le réveil devait être si terrible en 1701, venait de s'endormir sans les fatigues de la journée. A l'extrémité du pont-levis, la prisonnière attendait qu'on la vint prendre, et lorsque enfin son tour fut venu d'entrer dans la geôle, on lui fit traverser des passages gardés par des portes de fer. On entendait dans ces longs corridors les plaintes des nouveaux prisonniers, qui n'avaient pas encore l'accoutumance de la prison.
Enfin, étant arrivée aux étages d'en haut, elle fut introduite dans une chambre horrible où tout manquait, le feu, les meubles, la lumière, la propreté; pour tout meuble, une chaise du paille, un bout de chandelle attaché au mur, et tous les gens qui l'avaient amenée, disparus au bruit des portes qui se refermaient. Trois heures après, ces portes s'ouvrirent de nouveau; le gouverneur reparut, amenant avec lui la servante de Mlle d Launay, et cette fois la chambre fut meublée d'un petit lit, d'un fauteuil, deux chaises, une table, une jatte, un pot à l'eau, un grabat pour la jeune servante. «Ah! dit-elle, on sera bien mal couchée!» On lui répondit: «Ce sont les lits du roi.» Puis les prisonnières se couchèrent sans souper. En vain elles voulaient dormir: tous les quarts d'heure elles étaient réveillées au son d'une cloche, et cette habitude est une des plus cruelles de la Bastille.
Et, le jour étant venu, la dame et la servante eurent grand soin de balayer leur chambre et de brûler un des deux fagots que le roi leur accordait chaque jour. Une boîte d'allumettes au beau milieu du Champ de Mars produirait presque autant d'effet que ces _fagots du roi_ en cette immense cheminée, grillée et barrée autant que les fenêtres. A la première flambée de son feu, Mlle de Launay, triomphante, brûla un papier qu'elle avait soustrait aux yeux de MM. les commissaires: c'était une lettre écrite en entier de la main du chevalier de Silly au cardinal Albéroni. Ce papier, s'il fût tombé entre les mains de M. d'Argenson, eût été l'arrêt de mort de M. de Silly. Restait maintenant à lui faire savoir que ce papier était anéanti. «Dieu y pourvoira,» se disait Mlle de Launay.
Elle resta _au secret_ sept à huit jours, au bout desquels le gouverneur lui fit une visite, et l'ayant trouvée assez gaie, il lui raconta plusieurs anecdotes de son royaume et finit par lui prêter quelques romans dépareillés de Mlle de Scudéry. C'étaient des romans sans fin, que l'on eût dit composés tout exprès pour les habitants de la Bastille. Elles sont très longues ces premières heures de la prison, mais l'on s'y fait peu à peu; bientôt le prisonnier s'habitue à ces bruits si divers; il reconnaît la garde montante et la garde descendante; il sait quand arrive un nouveau prisonnier; il sait quand il s'en va. La nuit, si quelqu'un meurt, les gardiens ont beau faire, on entend le bruit de son cercueil. C'est aussi une grande occupation de lire sur la muraille, écrits au charbon, les noms de tant de malheureux qui ont vécu sous ces voûtes funèbres. Sur une de ces murailles avaient été charbonnés, naguère, par une main habile et fluette, et cependant énergique autant qu'une main guerrière, les premiers chants de la _Henriade_, et le jeune Arouet, lorsque, au sortir de la Bastille, il fut présenté à M. le régent qui lui promettait sa protection:
--J'accepterai, lui dit-il, tous les bienfaits de Votre Altesse Royale, seulement je la dispense de mon logement.
Quand tous les conspirateurs furent arrêtés, alors leur procès commença. Tous les huit jours, M. d'Argenson et M. Leblanc, chargés des interrogatoires, arrivaient accompagnés de l'abbé Dubois. On eût cru voir Minos, Éaque et Rhadamante, les trois juges des sombres bords. Ce qu'ils faisaient, ce qu'ils disaient, les prisonniers n'en savaient rien, et cependant il en transpirait toujours quelque chose. Une grande inquiétude pour la prisonnière, c'était de paraître aux yeux de ces messieurs, quand son heure serait venue, en cornette blanche, en linge blanc, et ce fut sa grande occupation de blanchir ce peu de linge. Aussi bien, grande fut sa joie en recevant toutes ses nippes que lui envoyait un ami du dehors, l'abbé de Chaulieu, le poète. On l'avait épargné, on l'avait oublié; mais lui, il s'était souvenu, et il avait envoyé à la Bastille même un pot de rouge. Ah! que ce brin de rouge fut le bienvenu! tant la dame avait peur de pâlir sous les regards de M. d'Argenson.
Il la fit donc comparaître au bout de trois mois:
--Otez votre gant, dit-il, et levez la main.
Elle avait la main belle et la leva volontiers, jurant de dire toute la vérité, et se promettant bien de n'en pas trop dire. Alors commença l'interrogatoire. On voulait savoir pourquoi elle veillait si tard au chevet de Mme la duchesse du Maine. Elle répondit que c'était pour l'endormir.
--Pourquoi avait-on trouvé tant de livres dans sa chambre?
Elle répondit que c'était parce qu'elle aimait la lecture.
--Et pourquoi tant de papier déchiré?
C'étaient des bagatelles qu'elle avait composées et dont elle ne se souciait plus.