Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants

Chapter 4

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--Mon bon seigneur, répondit la jeune fille avec déférence et simplicité, votre Eminence daignera excuser mon père et ma mère, s'ils ne s'empressent d'aller au devant d'un si vénérable personnage que vous êtes. Ils ne sauraient bouger de leur lit, tant ils sont malades et rendus de fatigue l'un et l'autre: mon père a travaillé aux champs, cette nuit et ce matin; ma mère est quasi toute paralysée et percluse de tous ses membres, depuis le dernier hiver.

--Je ne suis pas une Éminence, mon enfant, reprit Rabelais, je suis votre frère en Jésus-Christ, qui veut vous consoler; je suis votre médecin, qui veut vous guérir.

--Sara! dit le frère à sa soeur, avec un élan de reconnaissance: monsieur le curé est si bon, si bienfaisant, si généreux, que c'est comme un ange du Seigneur, qui vient nous visiter dans notre affliction.

Sara et Thadée annoncèrent, par un geste respectueux, que le curé n'avait qu'à les suivre, et ils entrèrent les premiers, en disant: «Notre père, notre mère! Voici l'envoyé du Seigneur! Que le saint nom du Seigneur soit béni!»

Rabelais, en pénétrant derrière eux dans la cabane, où régnait une demi-obscurité, entendit deux profonds soupirs mêlés de sanglots, qui partaient de l'endroit le plus sombre de cette misérable demeure et qui le dirigèrent vers les deux malades couchés côte à côte sur des feuilles sèches recouvertes d'une vieille serpillière, grosse toile d'emballage qui leur tenait lieu de draps, et enveloppés d'une horrible couverture de laine, usée, déchirée, et aussi noire qu'un drap mortuaire. La porte entr'ouverte faisait entrer assez de jour dans ce triste réduit pour que Rabelais pût distinguer les deux compagnons de cet affreux lit de misère: la femme, dont le visage cadavéreux ressemblait à celui d'une morte; le mari, qui n'avait plus figure humaine, la lèpre ayant envahi son visage et confondu tous ses traits dans une plaie vive et purulente, où les yeux seuls avaient encore de la vie et de l'expression, Rabelais, à cet aspect, éprouva un invincible sentiment d'horreur et de pitié.

--Que le bon Dieu vous bénisse, pauvres gens! dit-il, en se penchant vers eux. Rappelez-vous que le seigneur Job, sur son fumier, quoique moribond et couvert de plaies, adorait encore la main de Dieu qui l'avait frappé et le glorifiait avec révérence dans le secret de sa sainte volonté.

--Si je n'avais foi en Dieu, comme Job, répondit d'une voix caverneuse le pauvre lépreux, je n'aurais pas supporté jusqu'à présent le fardeau de la vie! Depuis tantôt un an, j'ai été tout à coup affligé de la lèpre, qui me fait souffrir mille morts et me rend un objet d'horreur à moi-même; depuis tantôt un an, j'ai perdu tout ce que j'avais loyalement acquis dans le négoce et qui était la fortune de mes enfants; depuis tantôt un an, ma bien chère femme est atteinte de paralysie et ne peut plus se mouvoir; depuis tantôt un an, mes deux chers enfants sont sans habits, sans chaussures, sans linge, et souffrent avec constance et résignation tout ce qu'on peut souffrir du froid, de la misère, et souvent de la faim... Eh bien! ceux de ma race et de ma religion m'ont fermé leur coeur et leur bourse, et je n'ai trouvé que vous, monsieur le curé, vous prêtre chrétien, qui daignez me porter secours et vous intéresser à ma déplorable et irréparable situation! Vous seul au monde m'avez pris en pitié.

--Je ferai de mon mieux, et Dieu fera le reste! dit Rabelais, dont Sara et Thadée baisèrent les mains.

--Monsieur le curé, lui dit tout bas l'enfant, vous plaît-il que j'aille quérir un peu de nourriture pour mon père, qui meurt quasi de besoin et qui n'a rien mangé depuis hier?

--Est-il vrai, ajouta la jeune fille, à qui son frère avait eu le temps de rendre compte de sa mission au presbytère de Meudon, est-il vrai, mon vénéré seigneur, que je puisse offrir quelques gouttes de vin à ma mère, qui s'en va trépasser d'inanition et de faiblesse?

Rabelais n'avait pas entendu la fin de cette supplique filiale; il s'était élancé hors de la cabane, pour appeler Guillot et faire apporter le panier qu'il avait eu la précaution de bien remplir; rien n'y manquait, ni le vin, ni pain, ni les viandes froides. Ce fut lui-même qui déposa ce panier devant le grabat des deux malades et qui leur présenta de sa propre main les aliments qu'ils acceptèrent avec reconnaissance. Il assistait en silence à ce spectacle émouvant et terrible de la faim, d'une faim aux abois, qu'on semblerait ne pouvoir jamais apaiser, et qu'il faut pourtant contenir par prudence.

--Et toi, Sara, dit Thadée à sa soeur, qui n'osait pas prendre sa part de ce repas qu'elle contemplait avec un oeil d'envie, n'as-tu pas une aussi belle faim que nos pauvres parents? Approche, soeur, et fais grande chère avec eux. Quant à moi, j'ai dîné chez monseigneur le curé.

On n'entendait, dans la cabane, que le bruit continu de trois mâchoires en mouvement, qui dévoraient à belles dents la nourriture que Rabelais lui-même leur distribuait par petites portions, en leur recommandant vainement de modérer et de restreindre leur insatiable appétit.

--Pauvres gens! murmurait-il, en sentant ses yeux se mouiller de larmes. Ils seraient morts tous, si nous ne fussions venus à leur secours. Arrêtez-vous, mes amis, je vous en conjure, et restez un peu sur votre faim, pour ne pas mourir de l'avoir satisfaite outre mesure. Je vais dire les Grâces, à la levée de table: associez-vous d'intention à ma prière, en vous tenant pour assurés que vous mangerez à présent tous les jours.

Rabelais, en effet, prononça la prière des Grâces en latin, comme si ses trois convives eussent été les meilleurs catholiques du monde, et il admira leur pieuse contenance pendant cette courte prière qu'ils ne comprenaient pas. La reconnaissance de l'homme envers Dieu est un principe de toutes les religions.

--Monsieur le curé, notre sauveur, dit le lépreux dès qu'il put parler, mon fils Thadée vous a rendu la bourse avec tout ce qu'elle contenait, car je vous jure, par la loi de Moïse, que je ne l'ai pas ouverte.

--Oui, mon pauvre homme, répondit Rabelais en la sortant de sa poche et en l'ouvrant pour en retirer le contenu. Je garderai cette escarcelle, qui m'a été donnée par la bonne madame de Guise, mais ce qui est dedans vous appartient, par droit coutumier, puisque c'est vous qui l'avez trouvé, ce matin, dans votre champ.

--Le champ n'est point à moi, reprit l'honnête juif, qui refusait d'accepter ce que Rabelais voulait lui mettre dans la main: ce champ était en friche et paraissait n'avoir pas de maître; je l'ai cultivé en pleine nuit, et j'ai cru pouvoir, sans faire tort à personne, m'en approprier la récolte, une chétive récolte de navets, la terre n'ayant pas été fumée et même suffisamment remuée... Dieu d'Abraham! de l'or! s'écria-t-il, en voyant briller les pièces d'or que le curé l'avait forcé de recevoir. Ne serait-ce pas une illusion, une tromperie du sorcier, que j'ai vu, cette nuit, dans le champ?

--Quel sorcier? lui demanda Rabelais, qui avait oublié la scène de la nuit et qui pensa que son malade devenait fou.

--Ah! monsieur le curé, dit le juif, qui ne cessait de faire sonner les pièces d'or dans sa main, c'est une bien redoutable aventure: j'étais allé, vers minuit, dans ce champ, qui ne m'appartient pas, arracher les navets qui y avaient poussé. Ce devait être notre repas de famille; on l'attendait avec grande impatience chez nous, car personne n'avait mangé depuis la veille. J'avais à peine la force de manier la pioche et de faire sortir les navets de terre. Voici qu'un sorcier m'apparaît tout à coup; il avait la face lumineuse d'un être infernal; il portait sur sa tête un grand oiseau qui battait des ailes, en hululant comme un hibou, et autour de cet oiseau diabolique s'élevaient des flammes qui ne l'atteignaient pas, mais dont je sentais à distance la chaleur brûlante. Ce sorcier avait sur son épaule une botte de ces plantes vénéneuses qu'on ne cueille qu'au sabbat et qui ne poussent que dans les cimetières; il tenait à la main un paquet taché de sang...

Rabelais interrompit par de bruyants éclats de rire le narrateur, qui s'arrêta dans son récit, sans se rendre compte de l'excès de gaieté qu'il avait provoqué. Il s'était tu, tout troublé, et Rabelais riait toujours.

--Le sorcier, c'était moi! s'écria le curé, avec de nouveaux éclats de rire. C'était moi, vous dis-je, mes bons amis, et je vous assure que je ne fus jamais le moindrement sorcier et n'ai pas souci de le devenir.

--Ne savez-vous pas, repartit le juif, que n'avaient pas convaincu les affirmations du curé, ne savez-vous pas que ce lieu-là s'appelle le Camp des Sorcières, et que tous les sorciers des environs y vont faire leur sabbat?

--Mon ami, dit Rabelais, qui avait cessé de rire, il n'y a pas d'autres sorciers que les méchants et les fourbes. Il n'y a de sabbat, que celui qui se fait dans les mauvais ménages ou bien chez les ivrognes et les libertins.

--Ecoutez la suite, monsieur le curé, répliqua le lépreux, dont la croyance aux sorciers n'était pas encore ébranlée: j'ai voulu fuir, mais il semblait que mes pieds fussent attachés au sol, et je ne pouvais remuer de la place où j'étais. Le sorcier m'ordonna de laisser là ma pioche et de partir de là, sans tourner la tête. Aussitôt je retrouvai la force de me mouvoir, et je m'enfuis à toutes jambes. Quand je fus à quelque distance, je tournai la tête, malgré le commandement du sorcier, et ne vis plus les flammes, ni l'oiseau, ni l'homme à la face lumineuse. Je n'osai toutefois retourner sur mes pas, et ce matin, quand il fut grand jour, j'allai au champ, et trouvai que la récolte des navets avait été faite et très soigneusement faite par le sorcier...

--C'était moi, vous dis-je! interrompit Rabelais, en recommençant à rire. C'était moi, le sorcier, moi, moi, moi!

--Qui donc avait arraché les navets? repartit le juif, qui refusait de croire à l'assertion de Rabelais. Qui donc les avait mis en tas avec tant de savoir-faire? Qui donc avait caché parmi les navets l'escarcelle pleine d'or?

--C'était moi! répliqua Rabelais. Vous aviez semé, bonnes gens, et j'ai fait pour vous la moisson, à telle enseigne que je suis encore fatigué et plus fatigué qu'un sorcier ne pourrait l'être. Croyez en Dieu, mes enfants, ajouta-t-il, et ne croyez pas aux sorciers!

Il s'était levé pour prendre congé de la famille, qu'il venait de sauver d'une mort certaine et qu'il promettait de ne pas abandonner. Il fut suivi par le père et les enfants, qui le comblaient de bénédictions, auxquelles la femme paralytique unissait mentalement les siennes. Rabelais les quitta, en s'engageant à revenir les voir le lendemain et en leur conseillant de se défier maintenant des voleurs plutôt que des sorciers, puisqu'il leur laissait un petit pécule pour subvenir à leurs premières nécessités. Il monta sur l'ânesse du presbytère et se fit conduire, par son sacristain, au château de Meudon.

--Madame, dit-il en arrivant, à la duchesse de Guise, je vous apporte une bonne action à faire pour gagner des bénédictions en ce monde et des indulgences dans l'autre, où je souhaite que vous alliez le plus tard possible.

--Que faut-il faire pour cela? répondit la duchesse. Je vous remercie d'avance, monsieur le curé, de me faire participer à une de vos oeuvres de charité. Mais de quoi s'agit-il?

--Il s'agit, dit Rabelais, de guérir un lépreux et une paralytique, de donner le gîte, la nourriture et le vêtement à quatre misérables, qui, depuis un an et plus, souffrent du froid, de la faim et de toutes les privations; il s'agit de convertir quatre juifs à notre sainte religion, de marier une jolie fillette et de donner un enfant de choeur au curé de Meudon.

Rabelais raconta son aventure avec une éloquence qui mit les larmes aux yeux de la duchesse et qui en même temps la fît rire de bon coeur. Elle promit tout ce que voulait son bon curé, et le duc de Guise, qui se fit conter l'histoire pendant le souper et qui en fut aussi touché que diverti, déclara, en riant, qu'il entendait être le parrain du petit juif, que Rabelais se proposait de baptiser lui-même.

--Et moi, dit la duchesse, je serai la marraine de la petite juive, que je dois marier, quand elle aura l'âge, en la dotant et en l'attachant à mon service.

--Hélas! madame, dit le bon curé de Meudon avec un triste pressentiment, je crains bien que ce ne soit pas moi qui fasse ce beau mariage, car je suis bien vieux et je sens que je touche à la fin de ma carrière, mais, du moins, ajouta-t-il en riant, j'espère avoir le temps de baptiser un juif et d'en faire un gentil enfant de choeur.

Rabelais mourut l'année suivante. Au lit de mort, le joyeux auteur du roman de Gargantua et de Pantagruel put se dire qu'il avait converti quatre juifs au christianisme et qu'il laissait, après lui, pour répondre aux calomnies de ses ennemis, quatre bons chrétiens de sa façon.

LES

PRESSENTIMENTS MATERNELS

DE MADAME DESROCHES

(1571)

Dans une maison d'un des faubourgs de la ville de Poitiers, demeurait, au XVIe siècle, une dame aveugle, avec sa fille unique, nommée Catherine. Cette dame, encore jeune, avait perdu la vue, disait-on, par suite d'un accident. Elle possédait une fortune indépendante, qui lui venait de son mari, qu'elle avait vu mourir peu d'années après son mariage; elle se faisait appeler madame Madeleine Neveu, mais on assurait que ce n'était pas son véritable nom et que, du vivant de son mari, qui devait être de bonne noblesse, elle avait habité, sous un autre nom, une ville de la Bourgogne, car elle conservait de grands biens en terres et en vignobles dans cette province. Jamais elle ne parlait de sa famille, ni de sa fortune, ni de son époux défunt. Elle vivait très retirée, ne s'occupant que de bonnes oeuvres et de l'éducation de sa fille, âgée alors de 14 ou 15 ans, aussi belle et aussi gracieuse que simple et modeste, intelligente et naïve à la fois, et beaucoup plus instruite que ne l'étaient à cette époque les demoiselles de qualité.

Un matin de printemps, en l'année 1571, la mère et la fille s'entretenaient ensemble dans une vaste chambre, sombre et froide, où elles couchaient l'une près de l'autre, la mère dans un lit immense, entouré de courtines ou tentures de laine, toujours fermées, pour empêcher les courants d'air, la fille dans un petit lit bas et sans rideaux, car celle ci, depuis plus de dix ans, avait pris à tâche de soigner sa mère et de veiller sur elle jour et nuit.

--Chère mère, disait Catherine, vous étiez terriblement agitée dans votre sommeil. Vous avez plus d'une fois parlé à haute voix, en invoquant Dieu et lui demandant grâce avec tant de ferveur et de foi, que je retenais mon haleine, dans la crainte de vous éveiller et d'interrompre quelque beau rêve.

--Plût à Dieu que tu l'eusses fait, mon enfant! s'écria madame Neveu, car ce rêve avait de profondes émotions, et après avoir failli mourir de joie, j'en ai failli mourir de douleur.

--Vous m'avez mainte fois assurée, reprit Catherine, que les rêves ont une origine bienfaisante ou funeste, divine ou infernale, quand ils expliquent le passé et révèlent l'avenir. Telle était sans doute l'opinion des anciens sur la nature des songes, comme je le lisais encore hier dans les livres de Plutarque. Mais, aujourd'hui, il vaut mieux croire que les rêves, du moins la plupart, ne sont que des efforts incohérents de la pensée et de la mémoire, qui travaillent dans une sorte d'état de fièvre durant le sommeil.

--Je dormais, il est vrai, dit madame Neveu, mais j'avais dans mon rêve l'esprit si clairvoyant, si éveillé, que je voyais les choses aussi nettement que j'aurais pu les voir avec les yeux, si je n'étais pas aveugle. Ainsi, j'ai vu ton frère Jacques, qui venait à moi, souriant, les bras tendus, pour m'embrasser; je lui tendais les miens, pour le recevoir et pour le presser sur mon coeur, mais nous avions beau marcher l'un vers l'autre, nous restions toujours à la même distance, moi l'appelant à grands cris, lui me répondant avec une voix qui semblait s'éloigner toujours et qui a fini par s'éteindre tout à fait. Comme il était beau! Comme il avait grand air, avec sa tête de chérubin blond, ses yeux pleins de douceur et de tendresse, sa bouche rubiconde entr'ouverte par un sourire, qui laissait briller ses belles dents de nacre!...

--Chère maman, interrompit la jeune fille, je vous conjure de ne pas vous exalter et vous émouvoir ainsi, pour un rêve, qui n'est et ne peut être qu'un rêve! Vous savez bien que mon frère n'avait pas plus d'un an, lorsqu'il a péri dans une inondation de la Saône, et vous ne l'aviez revu depuis le jour de sa naissance, puisque mon père l'emporta, malgré vos prières, pour le mettre en nourrice....

--Cela est vrai, répliqua madame Neveu, qui fondait en larmes; je n'avais fait que l'entrevoir quelques instants, quand il fut venu au monde, et aussitôt on me l'a enlevé cruellement, hélas! Puis, un an après, quand j'accourais, toute impatiente, toute joyeuse de le revoir, j'appris avec désespoir qu'il n'existait plus....

--Et que mon pauvre malheureux père, ajouta Catherine, était mort avec lui! Ma mère, vous êtes injuste, bien injuste, pour mon père, que nous avons eu le malheur de perdre, en cette fatale nuit où mon frère a péri au berceau. Je n'avais pas cinq ans d'âge et je me rappelle encore à présent cet horrible moment, qui vous a rendue veuve et qui m'a rendue orpheline. Je ne vous ai pas quittée de toute la nuit, quand vous alliez gémissant au bord de la Saône et appelant le père et l'enfant, sans que personne vous répondît. Je me cramponnais à vos vêtements, pleurant ainsi que vous et tremblant de vous voir tomber dans l'eau noire du fleuve, qui grondait à vos pieds. Enfin, après de longues heures, qui me semblaient des éternités, le jour parut, et c'est moi qui vous servais de guide, car vous étiez devenue aveugle, comme vous l'êtes encore!

--Oui, aveugle, aveugle pour toujours! s'écria madame Neveu, avec un accent lamentable. Il y a dix ans que je ne t'ai vue, ma pauvre Catherine, mais du moins ton image est empreinte dans ma mémoire, et je puis te voir encore avec les yeux de l'âme. Il me semble même que je te vois réellement, quand je t'entends parler, quand je te serre dans mes bras, quand je te sens à mes côtés.... C'est pourtant bien affreux de vivre ainsi dans des ténèbres éternelles! C'est affreux de penser que si mon fils venait tout à coup à reparaître, je ne le verrais pas!

--Je donnerais ma vie pour vous le rendre! repartit tristement Catherine. Vous êtes si malheureuse de sa perte, que je voudrais être morte à sa place.

--O ma fille, tu ne sais pas ce que c'est qu'un coeur de mère! Il me faut mes deux enfants, puisque le ciel me les avait donnés! Pourquoi m'en a-t-il ôté un? Est-ce que celui qui me reste peut me faire oublier celui que j'ai perdu? Crois-tu donc que je te chérirais moins, si j'avais mes deux enfants? Ne les aimais-je pas autant l'un et l'autre?... Voilà ce que je disais à Dieu dans mon rêve, et Dieu m'avait si bien comprise, qu'il faisait droit à mes plaintes, à ma prière, et qu'il finissait par me rendre mon fils! Mais, hélas! ce n'était qu'un rêve! Et ce rêve n'est plus même qu'un souvenir qui est déjà presque effacé!... Cependant je le vois, comme je le vois toujours, ce cher enfant!

Catherine n'avait plus le courage de répondre et de donner ainsi de nouveaux aliments à l'agitation croissante de sa mère: elle s'était levée, en pleurant, et s'habillait, sans bruit, tandis que madame Neveu, qui pleurait aussi, restait sous l'impression de son rêve et paraissait chercher autour d'elle un objet qu'elle ne parvenait pas à retrouver. C'était son fils qu'elle cherchait de la sorte, et depuis dix ans qu'elle l'avait perdu, elle ne se résignait pas encore à subir cette perte, qui lui était toujours aussi douloureuse qu'au moment même de ce funeste événement; et, singulier effet d'un pressentiment maternel, elle s'obstinait, au fond de l'âme, à douter de la mort de son fils, tout en accusant son mari d'avoir été cause de cette mort, qu'elle ne voulait pas lui pardonner, quoiqu'il eût péri lui-même avec son enfant.

Voici en quelles circonstances la catastrophe avait eu lieu: Madeleine Neveu, d'une ancienne famille de Poitiers, était orpheline, lorsqu'elle épousa André Fadounet, seigneur des Roches, qui l'emmena en Bourgogne, où il possédait la terre seigneuriale des Roches, sur la rive droite de la Saône, à quelques lieues de Mâcon. Cette union ne fut pas heureuse; les caractères des deux époux étaient absolument antipathiques, et la discorde entra dans leur ménage. Le seul lieu qui existât entre eux et qui faisait diversion à leur mésintelligence, ce fut une sorte d'estime réciproque pour leurs aptitudes et leurs connaissances littéraires; ils avaient tous deux la même ardeur pour l'étude et le même goût pour la poésie, mais avec des qualités d'esprit bien différentes. André Fadounet, qui inclinait vers les opinions de la Réforme, avant d'avoir ouvertement embrassé la religion protestante, ne composait que des vers religieux et moraux, des psaumes et des poèmes évangéliques; sa femme, au contraire, qui était bonne catholique et qui tenait à la foi de ses pères, avait cherché ses modèles chez les poètes grecs et latins, qu'elle lisait couramment dans leur langue originale. La naissance d'une fille ne rapprocha pas les époux, qui vivaient d'autant plus séparés que le mari quittait souvent sa femme pour faire des voyages secrets à Genève, dans l'intérêt de sa foi nouvelle. C'était le temps où les parlements de France poursuivaient criminellement les huguenots, c'est-à-dire les hérétiques, luthériens ou calvinistes. André Fadounet avait été signalé et menacé de poursuites judiciaires. Il se tint prudemment à l'écart. Mais quand sa femme lui eut donné un fils, qui vint au monde en 1560, et qui fut baptisé sous ses yeux dans la chapelle du château des Roches, André Fadounet obéit à une inspiration malfaisante, en ne craignant pas de reparaître en Bourgogne, où il pouvait être arrêté comme huguenot: il avait bravé ce danger, pour enlever le nouveau-né, sous prétexte que la mère était incapable de le nourrir elle-même et que le salut de l'enfant exigeait qu'il fût confié à une nourrice. La dame des Roches n'avait pas eu de nouvelles de son fils depuis plusieurs mois, lorsque le père lui écrivit qu'ayant résolu d'abandonner pour toujours sa patrie où allait éclater une guerre de religion, il se faisait un devoir de lui rendre leur enfant qu'il avait mis en nourrice, et qui, devenu fort et bien portant, serait mieux soigné désormais par sa mère.

La joie de celle-ci fut aussi vive que sa douleur avait été profonde au moment où son fils lui avait été enlevé. Le jour et l'heure de la restitution de l'enfant étaient donc fixés.