Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants

Chapter 3

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La lune était dans son plein quand il sortit du bois et marcha quelque temps à découvert, dans un sentier peu fréquenté, qui traversait une plaine aride, à peine cultivée sur quelques points, dans laquelle il n'avait pas encore passé. Il aurait pu se croire égaré, s'il n'avait pas su s'orienter par la position des étoiles, et il reconnut qu'après avoir fait beaucoup de chemin, au hasard, dans la forêt, il se trouvait presque à son point de départ, c'est-à-dire peu éloigné de Meudon, et qu'il ne tarderait pas a rencontrer la grande route qui établissait une communication directe entre ce village et le hameau de Vélisy. Le bon curé avait donc erré deux ou trois heures dans les bois, et il s'en apercevait à sa fatigue; mais il n'avait plus guère qu'une demi-lieue à faire, pour rentrer dans son presbytère.

L'idée lui vint que l'endroit de la forêt où il était en ce moment ne devait pas être autre chose que le _Camp des Sorcières_, cette plaine déserte et mal famée, dont les gens du pays n'osaient point s'approcher, surtout la nuit, parce qu'ils la regardaient comme hantée par les sorciers et sorcières, qui y venaient faire le sabbat. Mais Rabelais n'avait pas l'esprit accessible à ces croyances superstitieuses, et il continua de marcher en avant, sans doubler le pas et sans éprouver la moindre frayeur. Il se rappela, toutefois, que c'était dans ces parages qu'un inconnu, qu'on nommait le Juif ou le Bohémien, avait pris possession d'un coin de terre, pour y construire une pauvre cabane où il demeurait avec sa famille.

Rabelais donc poursuivait tranquillement son chemin, au clair de la lune, et le sentier qu'il suivait le rapprochait d'un bouquet de bois qu'il avait à côtoyer pour atteindre la route de Meudon, quand tout à coup il vit, à peu de distance de lui, un homme qui travaillait à la terre en poussant de gros soupirs. Ces soupirs, il les avait entendus de loin, sans se rendre compte de ce que pouvait être ce murmure lugubre et intermittent. Il continuait à s'avancer vers cet homme, qui lui tournait le dos et ne l'avait pas encore aperçu. La clarté de la lune lui permettait de suivre tous les mouvements du personnage, qui avait le corps courbé et la tête penchée vers le sol pierreux, qu'il remuait péniblement à coups de pioche. Rabelais s'arrêta pour le regarder faire, car il ne douta plus que ce fût un paysan malheureux qui labourait son champ.

--Bonhomme! lui cria-t-il, que fais-tu là, dans ce lieu désert, à l'heure où tout le monde dort?

L'homme se retourna vivement, à cet appel inattendu qui n'avait pourtant rien de comminatoire ni d'impérieux, et il laissa tomber sa pioche, en se jetant à genoux, car il n'eut pas la force de s'enfuir, et il resta tout tremblant, tout frémissant, la tête basse, sans oser regarder davantage la terrible apparition qu'il n'avait fait qu'entrevoir. C'est que Rabelais, sous les rayons de la lune qui le mettaient en pleine lumière, avait un aspect étrange et vraiment effroyable, pour qui ne l'eût pas reconnu: les vers luisants qu'il avait recueillis entre les bords de son chapeau lui faisaient une espèce de couronne de feu et illuminaient de reflets fantastiques la chauve-souris morte qu'il avait arborée comme un panache sur le haut de ce singulier chapeau; en outre, il avait coupé, dans les bois, une bottelée de plantes médicinales qu'il portait sur son épaule, et il tenait d'une autre main le produit de sa chasse aux insectes, soigneusement enfermé dans un mouchoir. Il avait l'air d'un véritable sorcier, mais il ne se rendait pas compte lui-même de l'incroyable figure que lui donnait ce bizarre équipage.

--Eh bien, bonhomme, reprit-il avec moins de douceur et plus d'autorité, ne veux-tu pas répondre à la question que je t'adresse? Qui es-tu? Que fais-tu? Réponds, et vite!

--Hélas! mon bon seigneur, répondit d'une voix étranglée le pauvre homme qui continuait à trembler et qui ne se relevait pas, je vous jure, par Moïse et par Aaron, que je ne fais pas de mal. J'ai trouvé cette pièce de terre inculte, qui semblait n'appartenir à personne, et j'y ai semé des navets qui ne sont pas très bien venus, tant la terre de ce champ est dure et ingrate. Voici que je suis en train de faire ma récolte, à grand'peine et à grand effort, mon doux seigneur, attendu que je suis bien malade!

--Quand on est malade, on garde le lit, repartit Rabelais avec un sentiment de défiance mêlé de commisération. A-t-on vu jamais un malade quitter sa couche, à la mi-nuit, pour s'en venir piocher la terre, au clair de la lune?

--Hélas! seigneur mon Dieu! s'écria douloureusement le laboureur nocturne: qu'est-ce qui nourrira ma pauvre femme et mes pauvres enfants, si je ne travaille pas pour eux jusqu'à la mort?

--Tu as femme et enfants, dit Rabelais avec une profonde pitié, et tu es pauvre? et tu es malade?

--Bien malade! bien pauvre! répliqua l'homme, qui n'avait pas même la force de se remettre sur pied. Oh! bien malade, mon vénérable seigneur! Aussi mieux vaudrait-il que je fusse déjà mort.

--Quand on est malade et bien malade, dit Rabelais, on envoie quérir le médecin et l'on se soigne, pour guérir, s'il plaît à Dieu. Or çà, mon brave homme, quel est donc le mal qui te tourmente?

--Je n'ose pas l'avouer, mon très vénéré seigneur! répondit en hésitant le misérable, qui recommençait à trembler de tous ses membres. Ah! je vous en conjure, ne le dites pas aux gens du pays! ils me chasseraient à coups de fourche.... Je suis maudit du Dieu d'Israël et maudit de tous les dieux, puisque j'ai la lèpre.

--La lèpre! répéta Rabelais, la lèpre! C'est une grande maladie et difficile à traiter. Nous y aviserons toutefois. Mon ami, ayez foi en Dieu, n'importe lequel, celui des juifs ou celui des chrétiens, et Dieu vous guérira.

--A Dieu plaise, mon cher seigneur! murmura l'homme, qui était parvenu à se relever et qui ne songeait plus qu'à s'évader.

--Écoute-moi et fais ce que je t'ordonne, dit Rabelais: tu vas quitter ton travail et partir d'ici, sans tourner la tête, ni regarder derrière toi, en laissant là ta pioche et le panier où tu devais mettre les navets; demain, au jour levé, tu reviendras ici et trouveras besogne faite. Mais va-t'en de ce pas te recoucher et dormir, si tu peux, après avoir prié Dieu, en lui demandant humblement et pieusement qu'il daigne te rendre la santé.

--Il y a cinq ans que je le prie, répliqua le pauvre homme avec amertume, et le mal n'a fait qu'empirer, ce qui témoigne manifestement que le Seigneur m'a maudit et ne veut pas me guérir.

--Ne blasphème pas, mon ami, lui dit Rabelais avec un geste impératif: aie foi en la bonté et la miséricorde de Dieu!

Le lépreux n'essaya pas de résister à l'ordre qu'on lui donnait d'une manière si solennelle, d'autant plus qu'en se relevant il avait contemplé avec effroi l'être extraordinaire qui était devant lui, et qu'il prenait pour un sorcier ou pour un spectre. Il obéit donc en silence et s'éloigna aussitôt. Rabelais exécuta immédiatement le projet qu'il avait conçu. Il ne pensait plus à la fatigue qu'il ressentait avant d'avoir rencontré sur son chemin le pauvre lépreux. Il se débarrassa lestement de son chapeau lumineux, de sa gerbe de plantes et de feuillages, de sa collection d'insectes et de petits animaux nocturnes; il ôta sa robe et sa casaque de dessous, qui auraient gêné ses mouvements; puis, en manches de chemise, comme un moissonneur, il saisit la pioche et s'en servit d'une main vigoureuse pour remuer la terre et en arracher les navets qui y avaient poussé. La besogne fut longue et pénible, mais, au bout de trois heures de travail, il avait fini de retourner le petit champ de navets, et la récolte qu'il en avait tirée formait un tas considérable, qu'il devait laisser sous la garde de Dieu avec la pioche dont il s'était mieux servi que le malheureux propriétaire de la culture. On n'avait pas lieu de craindre les voleurs dans un endroit aussi désert.

Rabelais, au moment de se r'habiller et de se remettre en route, ne rattacha pas son escarcelle, grosse bourse en cuir, fermée par un ressort de cuivre, qu'il portait d'ordinaire sous ses vêtements; il la cacha parmi les navets, qui la couvrirent entièrement de leurs feuilles. Il n'avait pas songé à vérifier quelle pouvait être la somme d'argent contenue dans cette bourse, qu'il avait apportée vide au château de Meudon et qu'il en avait rapportée pleine peu de jours auparavant, mais les aumônes, qu'il répandait à pleines mains, avaient déjà sans doute beaucoup diminué le petit trésor dont la duchesse de Guise lui confiait la distribution charitable. Il se hâta de reprendre ses habits, son chapeau et son butin de naturaliste; puis, après avoir remercié Dieu qui lui donnait encore la force et les moyens d'être utile à un malheureux, il se remit en marche et ne tarda pas à gagner Meudon, lorsque les premières lueurs matinales commençaient à monter dans le ciel et à dorer l'horizon.

Il n'avait rencontré personne sur son chemin et il n'eut pas besoin d'expliquer les causes de sa présence dans la campagne à une heure aussi indue. Il était accablé de fatigue en rentrant au presbytère, où son sacristain l'avait attendu une partie de la nuit, avec l'inquiétude de ne pas le voir revenir. Rabelais n'eut garde d'éveiller ce fidèle serviteur, qui avait fini par s'endormir profondément, et dès qu'il se fut couché, sans l'éveiller, il s'endormit lui-même d'un sommeil plus profond, de telle sorte qu'il n'entendit pas sonner l'Angélus et qu'il dormait encore de bon coeur, quand le sacristain, qui s'inquiétait de ce sommeil prolongé, entra dans la chambre du curé.

--Guillot, mon ami, je ne dirai pas ma messe aujourd'hui, s'écria Rabelais, qui s'était réveillé en sursaut: il me faut aller visiter un malade.

--Par Notre-Dame! monsieur le curé, répliqua le sacristain avec une douce et familière gaîté, l'heure de la messe est passée depuis longtemps.

--En vérité, je ne croyais pas qu'il fût si tard, dit Rabelais en se hâtant de se vêtir. Je me suis oublié, cette nuit, à chercher des simples et des insectes dans les bois, et j'ai fait belle chasse, je t'assure.

--Ah! monsieur le curé, reprit Guillot en soupirant, comment vous amusez-vous à ramasser toutes ces mauvaises herbes et toutes ces vilaines bêtes, dont vous remplissez notre saint presbytère? Il y a là, Dieu me pardonne, une chouette ou un hibou....

--Non, c'est une chauve-souris, interrompit d'un air placide le curé naturaliste: ce n'est pas moi qui l'ai tuée, car je ne me résigne pas volontiers à faire mourir des êtres qui ont vie. Cette pauvre chauve-souris est morte des blessures que lui avait faites un méchant oiseau de proie. J'ai là des grenouilles et des crapauds, qui doivent être encore vivants; j'ai aussi quantité de beaux insectes, que je compte fort conserver en leur donnant de quoi se nourrir, mais je crains bien que mes vers luisants soient éteints pour toujours. Ce sont comme de petites lanternes que la nature allume le soir dans les bois, je ne sais par quel mystère ni pour quel usage. Tout a sa raison d'être, tout a son objet et son but, dans les choses de la nature.

Le sacristain Guillot n'était plus là pour écouter les réflexions savantes et philosophiques de son curé; on avait frappé à la porte du presbytère, et il était allé ouvrir. Il revint, quelques instants après, annoncer au curé, qu'un enfant en guenilles, qui ne pouvait être qu'un mendiant, demandait instamment à le voir, et attendait, à la porte, la tête et les pieds nus, que M. le recteur daignât lui accorder quelques minutes d'audience.

--Un enfant! dit Rabelais, de bonne humeur: selon les paroles de l'Évangile, laissez toujours venir à moi les petits enfants.

--Ce petit bonhomme n'est pas de notre paroisse, reprit le sacristain en s'en allant, et je le regrette fort, car nous en ferions un joli enfant de choeur.

Rabelais avait passé dans son cabinet d'étude, pour recevoir cet enfant, que lui amenait le sacristain, et qui s'arrêta sur le seuil, tout étonné et troublé du spectacle étrange que présentait ce cabinet de naturaliste et de savant. La chambre était tapissée de vieux livres, de gros volumes reliés en parchemin, et surtout de toiles d'araignées; des poissons desséchés et vernis pendaient au plafond; sur la table de travail, des manuscrits et des livres ouverts les uns sur les autres, des papiers entassés ou épars, noircis d'encre; des plumes, des compas, des télescopes; dans un coin de cette chambre remplie de poussière, un atelier d'alchimiste, un fourneau avec des alambics, des cornues, des creusets, et des vases en verre ou en cuivre de toutes formes; dans un autre coin, un bahut ou armoire en bois de chêne, surchargé de pots, de fioles, de bouteilles, de _silènes_ ou boîtes en fayence et en plomb, contenant des onguents et des élixirs de pharmacie; enfin, çà et là, au milieu du cabinet, des animaux quadrupèdes empaillés, des amas d'herbes et de plantes médicinales, des mappemondes et des sphères astronomiques, des sièges et des escabeaux encombrés d'un pêle-mêle d'objets divers de toute espèce, applicables à différents usages de science et d'art.

Le curé, assis dans une grande _chaire_ ou fauteuil en bois sculpté, accueillit par un sourire avenant et de bon augure l'enfant qui s'avançait timidement, les yeux baissés, derrière le sacristain. Cet enfant avait la figure la plus intelligente et la plus malicieuse. Rabelais reconnut aussitôt le petit démon, leste et hardi, qui, un soir précédent, lui avait enlevé des mains la corbeille de pain sortant du four banal de Meudon.

--C'est toi, lui dit le curé en éclatant de rire, c'est toi, n'est-ce pas, qui vins prendre, l'autre soir, le pain cuit que j'allais rendre à ta soeur? Je te reproche seulement d'avoir décampé trop vite, car je n'ai pas eu le temps de te donner quelque chose, pour t'empêcher de manger ton pain sec. Ne rougis pas, mon garçon, et ne sois pas en peine de t'excuser de ton escapade; il y avait faim chez tes pauvres père et mère, je m'en doute, et il te faut louer, au contraire, d'avoir avisé au plus pressé, en pareil cas; quant à moi, je pouvais attendre sans inconvénient, et j'ai donc attendu ton retour jusqu'à présent. Or çà, voyons ce qu'on peut faire pour venir en aide à ta famille.

L'enfant, qui avait écouté, sans répondre, cette allocution paternelle, n'y répondit pas davantage, quand elle fut terminée, mais il vint, tout ému, s'agenouiller aux pieds de Rabelais, avec un pieux respect, et lui tendit en silence l'escarcelle, que celui-ci avait laissée exprès, la nuit même, parmi les navets entassés dans le champ du lépreux.

--Va-t'en voir à la cuisine si le four chauffe, dit le curé, en congédiant son sacristain que la curiosité avait fait témoin de cette scène touchante. Dépêche, et mets la nappe, pour que nous allions savoir si le vin est tiré.

En même temps, il relevait doucement l'enfant, qui eût voulu rester à genoux devant lui, et il l'attirait avec bonté dans ses bras, sans avoir repris la bourse que cet enfant était venu lui rapporter dans une intention de probité délicate, qu'on devinait de prime abord.

--Monseigneur le curé, lui dit l'enfant les larmes aux yeux, ce matin, mon père a trouvé dans son champ cette escarcelle qui vous appartient, puisque votre nom est gravé dessus, et il m'a envoyé au plus tôt vous la remettre, pensant bien que quelqu'un vous l'avait volée.

--Non, mon cher enfant, répondit Rabelais avec émotion, cette escarcelle je vous la donne de bon coeur, avec le peu d'argent qu'elle renferme, en regrettant qu'elle n'en contienne pas davantage.

--Mon père m'a ordonné, continua l'enfant, de vous déclarer, sur sa foi, qu'il ne l'a pas ouverte et qu'il ignore ce qu'elle peut contenir. Il s'excuse très humblement de ne vous l'avoir rapportée lui-même, mais mon bien-aimé père est bien malade.

--Nous irons le visiter tout à l'heure, répliqua Rabelais qui admirait la probité de ces pauvres gens; oui, mon fils, nous irons ensemble, et avec l'aide de Dieu, j'ai bel espoir que nous le guérirons.

Rabelais avait repris enfin l'escarcelle, qui portait cette inscription en or, gravée sur le cuir noir dont elle était faite: _A messire François Rabelais, trésorier des pauvres de Jésus-Christ_; il l'ouvrit, pour savoir ce qu'il y avait dedans et il en tira vingt écus d'or, qu'il étala, tout neufs et tout brillants, sur le bord de la table. L'enfant fixait sur cet or des yeux émerveillés, comme s'il n'en eût jamais vu. Le bon curé réfléchit un instant, puis il étendit la main vers un coffret de fer ciselé, à demi caché sous les papiers dont la table était couverte; il l'ouvrit en faisant jouer un ressort qui le fermait et il y prit dix pièces d'or, qu'il réunit aux premières; il remit ensuite le tout dans l'escarcelle, qu'il fit disparaître dans une des poches de sa robe.

--Nous allons déjeuner avant de partir, dit Rabelais à l'enfant qui ne revenait pas encore de son étonnement admiratif. Il y a loin d'ici au Camp des Sorcières! Je m'aperçois que nous avons l'un et l'autre l'estomac aussi vide que la bourse d'un pauvre homme.

Il emmena l'enfant, par la main, dans une salle basse, où la table était copieusement servie: un jambon, des andouilles fumées sortant de dessus le gril, un chapon gras sortant de la broche et deux flacons de vin rouge et blanc. L'enfant aspirait délicieusement l'odeur de la chair cuite, et regardait d'un oeil stupéfait les apprêts de ce succulent repas.

--Nous ne mangerons qu'une bouchée, dit Rabelais, et ne boirons qu'un coup de vin pour nous donner coeur au ventre. Mange et bois, mon fils! Que la sainte bénédiction de Dieu descende sur ta pauvre et honnête famille!

Il avait servi lui-même son jeune convive, qui hésitait encore à manger et à boire, mais qui bientôt, encouragé par la bonne humeur du curé, se mit à l'imiter à belles dents et à plein gosier. Il buvait et mangeait comme s'il avait soif et faim depuis six mois. Rabelais se réjouissait de lui voir ce furieux appétit, et il lui donnait l'exemple à plaisir.

--Dis-moi, petit, lui demanda-t-il, lequel de vous sait donc lire dans la famille?

--Nous savons tous lire, monseigneur le curé, répondit l'enfant le plus simplement du monde.

--Tous? s'écria Rabelais surpris et charmé. Voilà de braves et dignes gens! La fille et le fils savent lire aussi! Ne veux-tu pas rester avec moi, mon cher enfant, ajouta-t-il, en l'embrassant encore une fois comme un père.

--Oh! bien volontiers, reprit l'enfant avec une vive émotion, oui, volontiers, monseigneur le curé! Mais vous me permettrez de voir souvent mon père, et ma mère, et ma soeur?

--Assurément, dit Rabelais. Ce n'est pas moi, Dieu merci, qui voudrais séparer à toujours l'enfant de son père et de sa mère! Çà, mon cher fils, quel est ton nom de baptême? Que je puisse te donner ce nom désormais, comme si j'étais ton second père, ton père adoptif. Je ferai de toi un gentil enfant de choeur, et tu seras, un jour, après moi, curé de Meudon, si le bon Dieu te fait cette grâce.

--Je me nomme Thadée, répondit tristement l'enfant après un moment de silence et de réflexion, mais je ne puis être ni enfant de choeur, ni curé, mon très vénéré seigneur, puisque je suis né israélite.

Rabelais respecta les scrupules religieux de cet enfant, qui avait été élevé dans la foi de ses pères, et il n'ajouta pas une parole qui fût de nature à le troubler et à le chagriner à cet égard; mais, ayant remarqué que le petit Thadée n'oubliait pas ses parents, puisqu'il mettait de côté pour eux une partie des aliments qui lui étaient attribués et qu'il semblait ne toucher qu'à regret, Rabelais appela son sacristain, et lui ordonna de rassembler dans un panier tout ce qui se trouvait sur la table et d'attacher le panier sur la selle de l'ânesse du presbytère.

--Tu viendras avec nous, Guillot, lui dit-il; tu conduiras l'ânesse par le licou, et si j'étais trop fatigué de la route, tu me ramènerais, sur l'ânesse, à Meudon, comme notre Seigneur Jésus entrant à Jérusalem pour s'y faire crucifier.

--Est-il possible, monsieur le curé, répondit à voix basse le sacristain, qui avait écouté à la porte l'entretien de Rabelais avec l'enfant, est-il possible que vous vouliez nous mener chez des juifs, avec ce petit fils de Barrabas et de Judas?

--Guillot, interrompit sévèrement le curé, j'aime mieux un juif honnête homme, qu'un chrétien malhonnête!

Le cortège se mit en marche: Guillot conduisant l'ânesse avec les victuailles, et faisant assez piteuse mine; Rabelais, en costume ecclésiastique, tenant par la main l'enfant, qui avait honte de se montrer, nu-pieds et tête nue, auprès du curé de Meudon. On regardait, en effet, avec surprise, ce bizarre cortège. Un page de la maison de Lorraine arriva, sur ces entrefaites, et resta confondu, en voyant M. _le Recteur_, ainsi qu'on le qualifiait au château, donner la main à un petit gueux déguenillé et sans souliers. Il venait, de la part de la duchesse de Guise, saluer Rabelais et l'inviter à souper ce soir-là. Rabelais fit réponse qu'il s'y rendrait certainement, d'autant plus qu'il aurait une belle histoire à conter à la bonne duchesse et une belle oeuvre de charité à lui proposer.

Le petit Thadée se chargea d'indiquer le meilleur chemin et le plus court, que Rabelais ne connaissait pas, pour arriver à la plaine du Camp des Sorcières, où le sacristain, qui en avait ouï parler en assez mauvaise part, ne se trouva pas trop rassuré, quoiqu'il fit grand jour et que les sorciers qu'on accusait d'y tenir leurs assemblées fussent sans doute occupés ailleurs. C'était un lieu d'un aspect sauvage, mais très pittoresque, dans lequel on était bien sûr de ne rencontrer jamais âme vivante. Voilà pourquoi le lépreux y avait élu domicile avec sa famille; il avait construit, de ses mains, dans le fourré du bois le plus épais, une cahute en torchis, qui était un mortier composé de terre glaise et de paille hachée, sans autre toit qu'une couverture de gazon et de mousse appliqués sur quelques grosses branches, sans autre porte que des branchages entrelacés assez ingénieusement et entremêlés de bruyère et d'épines. Rabelais dit à son sacristain de rester en arrière avec l'ânesse et d'attendre qu'on le vînt avertir d'apporter le panier de provisions. Le pauvre Guillot vit avec terreur qu'on allait le laisser seul dans un endroit aussi désert et aussi mal famé: il se mit à pleurer, comme un enfant peureux.

--Que vais-je devenir ici? disait-il tout éploré. Il y aura quelque sorcier qui me tordra le cou, sinon quelque sorcière qui m'emportera en enfer sur son balai! Monsieur le curé, ayez pitié de moi et ne m'abandonnez pas, sans m'avoir donné l'absolution.

--Tant que tu resteras avec l'ânesse, tu n'as rien à craindre, lui cria Rabelais en s'éloignant: le diable respecte les bêtes et les tient pour ce qu'elles sont, en se disant qu'il n'y a pas là d'âme à prendre!

L'enfant avait quitté la main du curé et courait en avant pour prévenir sa famille: la porte de la cabane était ouverte, mais on ne voyait paraître que la jeune fille, rouge d'émotion et tremblante d'embarras, que son frère poussait devant lui, en l'empêchant de se dérober à cette présentation inattendue et forcée. Rabelais remarqua que cette fille était fort belle, sous ses haillons ignobles et que sa figure intéressante se recommandait par une expression de candeur pudique et de noble fierté. Il fut touché de commisération, en s'apercevant que cette pauvre jeune fille avait à peine les vêtements indispensables pour se préserver des atteintes du froid.

--Mon enfant, lui dit Rabelais avec douceur et intérêt, je vous prie de vouloir bien prévenir votre père et votre mère, que c'est le curé de Meudon qui s'en vient les voir et leur porter des consolations.