Chapter 3
Et, dans le joli boudoir de Mme Briquet, aux persiennes encore rapprochées, il fait aussi une température délicieuse et qui n'est pas perdue pour tout le monde. Mme Briquet a été, en effet, presque aussi matinale que son mari, et celui-ci n'avait pas franchi la porte du jardin, qu'elle était descendue, pieds nus, en chemise, dans ce coquet petit endroit, où l'attendait un excellent canapé, et où le lieutenant Malitourne, un invité de la veille, l'allait venir rejoindre, cependant que toute la maisonnée dormait encore. Car, on savait que Monsieur ne reviendrait pas avant l'heure du déjeuner, que Madame détestait qu'on la réveillât, ce qui était, pour tout le domestique, une bien bonne raison de faire grasse matinée.
Vous ne comptez pas que je vais vous narrer, par le menu, les «cent mignardises», comme dit le doux Ronsard, qui occupèrent la durée de cette entrevue matinale entre une femme amoureuse et un lieutenant de dragons bien portant. Je n'ai jamais trouvé aucune douceur, en amour, à m'occuper du plaisir des autres, sinon pour l'envier bassement. Ce n'est pas, sans doute, sans quelque circonstance atténuante, que nos deux larrons de l'honneur d'un imbécile s'étaient assoupis, sur le grand canapé, encore vaguement enlacés en un délicieux sentiment de lassitude méritée. Le doux engourdissement de tout l'être qui nous vient ainsi d'une conscience d'amant satisfaite, et d'un beau corps bien tiède des dernières caresses voisinant encore avec le nôtre! En haut, par la rayure lumineuse des persiennes, un souffle léger apportait jusqu'à leurs lèvres les parfums du jardin mêlés à l'arôme vivant des cheveux dénoués de Mme Briquet.
III
--Ah! mon Dieu! fit tout à coup celle-ci, comme brusquement réveillée d'un rêve. Attrapez-le!
--Quoi donc! quoi donc! répondit le lieutenant Malitourne, secoué par un sursaut.
--Cette sale bête qui me grimpait aux jambes pendant que je dormais.
--Encore un hanneton que votre mari aura semé ici!
--Mais, cherchez! cherchez donc! Elle me montait comme ça... je sentais l'agacement de ses petites pattes sans avoir la force de me réveiller, le long de ma cuisse, montant, montant toujours... il faut cependant le trouver.
Et Mme Briquet s'était levée d'un bond, en secouant la blancheur de sa chemise autour de sa propre blancheur.
--Je n'en vois pas bien la nécessité, reprit le lieutenant, qui est un philosophe. Reviens donc, ma chérie.
--Sans savoir où il est! Ah! non!
--Parbleu! il se sera envolé, quand nous nous sommes réveillés.
--Eh bien! Alors, il doit être dans la pièce. Je ne me rassieds pas que nous ne l'ayions tué ou chassé!
Et le pauvre lieutenant, dont jamais les instincts cynégétiques n'avaient jamais été moins surexcités, dut se mettre en quête à travers les meubles et les rideaux. Mais rien! Rien! pas le moindre hanneton.
Quand, après cette infructueuse poursuite, il se retourna vers Mme Briquet, il trouva celle-ci comme hypnotisée, les yeux hébétés et grands ouverts, positivement ahurie et désespérée. Il suivit la direction fixe de son regard, et les siens rencontrèrent le portrait du Maréchal inexorablement pendu à la tenture et au-dessous duquel M. Briquet avait inscrit les paroles célèbres: «J'y suis, j'y reste!»
LA BOULE
LA BOULE
I
Le parc avait été dessiné par Le Nôtre. Par belles et larges avenues, il s'étendait majestueux, ménageant, çà et là, par un mirage perspectif, de beaux points de vue, soit qu'il découvrit soudain, au détour de quelque allée, le panorama lointain des campagnes de banlieue dans leur gaieté ensoleillée, toits rouges et bleus moutonnant le long des collines avec ses vergers de pommiers en fleur au printemps, soit qu'il montrât, tout à coup prochain, le fleuve aux eaux larges, que bordaient de hauts joncs pareils à des piques, soit qu'il déroulât, variant sa régularité architecturale, quelque dédale de verdure moins haute où s'acharnaient, avec un piaillement éperdu, les amours des petits oiseaux. Propriété, sans doute à l'origine, de quelque fermier général, homme de goût comme l'ont été beaucoup de ces fripons, tout y était demeuré à la mode du siècle dernier, délicieusement mythologique et surannée. Dans les carrefours d'ombre dont la lumière piquait le gazon de petites flèches d'or, des statues s'élevaient sur des socles arrondis ayant la forme d'outres. Déesses aux nudités triomphantes que de légères mousses rendaient, par endroits, impertinemment sensuelles et vivantes, demi-dieux portant des pommes et des massues, amours joufflus décochant d'immobiles traits. Près du bassin aux lotus écornés, des Termes, aux barbes envolutées, souriaient dans leur gaine de granit. Imaginez une façon de Luxembourg en miniature. Par-devant la maison, régulière comme une réduction du château de Versailles, de belles pelouses merveilleusement entretenues, des méandres d'allées, dessinées avec art et faisant serpenter par les ondulations de terrain leur étroit ruban de sable jaune, toutes bordées de géraniums, et enfermant des îlots d'iris hiératiques et tendres comme des lys païens.
Certes, tout ce qui était là, sous les yeux, était pour induire l'esprit en des régularités méthodiques et harmonieuses, et bien fait pour cette éducation du regard qui décide du sens artistique de toute notre vie. Car, croyez que les Anciens étaient sages qui la commençaient, pour l'enfant, même dans le ventre de la mère, et c'est avec l'art que nous devons respirer, dès nos premières années, le sentiment salutaire de la Beauté.
Donc, c'était grand bien, pour les deux enfants que nous rencontrons dans cet élégant paysage revu et corrigé par l'homme, que leur puérile tendresse l'eût comme décor. Liane avait six ans et Fernand huit. Ne me dites pas qu'on n'aime pas encore à cet âge. Vous auriez donc oublié bien d'innocentes perversités dont vos premières petites compagnes furent les complices. Moi, je me souviens, et je revois le délicieux petit tyran blond pour qui je déchirai tant de culottes aux ronces en cueillant une fleur souhaitée, pour qui je tombai plus d'une fois à l'eau, à la recherche d'un nénuphar, pour qui les plis d'une robe qui n'était pas prétexte encore, souvent se levèrent sur de mentoresques fessées. Car il paraît que j'étais déjà inconvenant. Plus innocent, en ses instinctives visées, était Fernand, je l'espère, et moins prématurément accueillante aux galants, Liane. Mais, en tout cas, c'était une délicieuse idylle que menaient ces chérubins dans le grand parc dessiné par Le Nôtre, le long des prairies tout émaillées de fleurs sauvages, où ils galopaient comme des chevreaux, au bord des sources dont les eaux claires rapprochaient leurs images en un frisson d'argent, à l'ombre des statues tutélaires dont leurs petites mains de vandales creusaient le socle, sous la mousse, avec des cailloux aigus, dans ce recueillement du passé et cette atmosphère de rêve. Ils avaient, charmants à voir, celui-ci avec sa chevelure brune et celle-là sous la poussière d'or que soulevait, autour de son front, le souffle des jeux, déjà les façons de Daphnis et de Chloé, cherchant déjà mieux que les joues pour y mettre des baisers, Fernand plein déjà d'adorations muettes et Liane de coquetteries affectueuses. Tout semblait concourir à éveiller, en eux, des âmes de poètes, le murmure des ruisseaux, la chanson du rossignol, cette tendresse des choses qui, malgré nous, nous pénètre. L'épilogue n'eût pas été complète si un honnête et délicieux roman n'en eût été le but. Très sérieusement, on parlait, devant eux et dans leur entourage, de les marier ensemble. Je ne vous cacherai même pas qu'ils étaient fiancés en secret et avaient échangé les premiers serments, confirmés par les gages les plus précieux. Ici une aile de scarabée ayant l'éclat d'un bijou, de l'autre part, un caillou brillant comme un morceau de corail.
II
Ah! quelle fichue idée eut M. Bittermol de venir passer une journée dominicale dans ce séjour hospitalier! Après avoir trouvé l'ordonnance majestueuse du parc quelque peu monotone, blâmé des horizons qui ôtaient de l'intimité à la propriété, raillé les dieux immortels qui poursuivaient, sous les hauts ombrages, leur rêve de pierre, trouvé la pelouse nue et la bordure des allées criardes avec ses notes de velours pourpres et roux, ne proposa-t-il pas à la douairière des Étoupettes, légitime propriétaire de ces lieux, d'égayer un peu tout cela par quelques inventions à la moderne, comme en ont les bonnetiers enrichis dans leurs villas de Bougival ou de Chatou! Et la bonne dinde de douairière,--car, notez que le plus souvent les femmes n'ont pas de goût, en art, que par occasion,--d'accepter cette pitoyable idée, comme si sa propre personne pouvait en être rajeunie. Et, dès le dimanche suivant, ce fut un commencement de métamorphose dans le sens de l'embourgeoisement. Le bel aspect de temple végétal aux colonnes vivantes du parc fut violé par un tas de mesquineries. Le caprice sans fantaisie succéda à l'harmonie, fille de la méditation. A cette belle ordonnance des chemins, à travers bois, on substitua les lacets incohérents d'un fil d'Ariane, dont un chat aurait pris plaisir à embrouiller le peloton. Mais c'est à la pelouse, qui s'étendait devant le jardin, que fut destinée la plus dégradante de ces profanations. Notre infâme Bittermol y installa une boule, une de ces boules de métal très miroitantes et polies qui reflètent tout le paysage ambiant et toutes les personnes qui les approchent, en les déformant hideusement, uniformément convexes et enfantant des monstres et des caricatures dont les modèles, eux-mêmes, s'amusent quelquefois, au lieu de s'indigner, en se voyant un nez plus gros que tout le visage et un ventre de potiron planté sur deux allumettes.
Ah! pour le coup, M. Bittermol dut être content. Il avait bien déshonoré ce magnifique tapis de verdure tendre. Il avait fourré un peu de son âme abominable de vaudevilliste dans ce poème touchant de nature, dans ce virgilien décor fait pour les tendresses précoces ou attardées. Mais jusqu'où alla son crime, vous ne le devinez pas encore, et c'est tout au plus si le courage me demeure de vous le révéler.
III
C'était à l'heure, déclinante encore à peine et tout à fait exquisément, où les ardeurs méridiennes n'ayant laissé dans l'air que de délicieuses tiédeurs, les ombres des grands arbres s'allongent plus obliques, cependant, qu'à l'horizon, le soleil descend dans une buée d'or, épuisant ses dernières splendeurs occidentales en une voluptueuse caresse de sa mourante lumière, traînant par les eaux courantes, des ruisseaux de son sang divin, mettant une crête rose aux cimes, une crête vibrante comme une insensible fumée. Comme Bittermol, en même temps que sa laideur, avait répandu la bêtise à profusion, autour de lui, tous les hôtes de la douairière des Étoupettes, au lieu de savourer, en quelques méditations silencieuses, cette mélancolie des choses à l'approche du soir et devant le lever d'argent des étoiles, s'en étaient allés jouer, sur une façon de piste anglaise découpée derrière la maison, à quelqu'un de ces jeux sportifs et mondains à outrance où ne se développe pas précisément le génie des races. Seuls, Liane et Fernand, que la corruption générale conjurés par leur tendresse ingénue n'avait pas encore atteints, étaient demeurés sur la pelouse, où de frisantes clartés soulevaient comme une floraison artificielle, à se promener les cheveux mêlés, les mains enlacées, et souvent la bouche bien près de la bouche, si bien qu'une abeille n'eût su laquelle de ces deux roses choisir. Et, bien qu'ils fussent tout près de la boule, abominable présent de Bittermol, ils avaient vraiment bien autre chose à se dire qu'à se montrer, l'un à l'autre, leurs jolis visages défigurés, et ils n'y faisaient vraiment pas plus attention qu'un couple de papillons à une pomme. Tout près, tout près ils passaient cependant et presque au pied, en leur quasi-amoureuse promenade; lors, sur une touffe d'herbe humide encore de rosée, Liane, en un faux mouvement, tomba, ses petites mains en avant, sur le ventre, sa jupe et sa chemise s'étant malencontreusement soulevées par derrière, en cette chute d'ailleurs sans danger. Toute riante, elle se releva, mais sans rabattre immédiatement sa chemise et pas assez vite pour que Fernand, en courant à son secours, n'aperçût, en une rapide vision, le derrière de sa petite amie, amplifié par la boule miroitante, en de monstrueuses proportions. Ce ne fut qu'un éclair, qu'une seconde de rêve, mais qui dévia instantanément, du coup, son esthétique et en fit le martyre d'une obsession dont sa vie est encore empoisonnée. Aucune femme ne lui paraît plus belle et complète, depuis que son regard embrassa cet au delà des formes naturelles. Il a voyagé en Orient, causé avec des odalisques qui feraient éclater un fiacre. Tout ça demeure encore bien en deçà de ce qui lui fut révélé en cette fatale soirée. Il a, en ce pétardier sujet, la folie des grosseurs, aussi inguérissable que l'autre. Inutile de vous dire qu'il a refusé d'épouser Liane, à moins que celle-ci ne consentît à avoir une boule, comme celle de la pelouse, pendue au ciel du lit nuptial, ce que cette honnête jeune fille refusa avec horreur et dégoût. C'est ce qu'il appelait, en son cynique langage, le multiplicateur conjugal. Il est désormais de ceux qui appartiennent à la fatalité, comme un héros des drames eschyliens, vivant par-delà la vie, les regards tournés vers un monde mystérieux, abîmé dans les suggestifs recueillements d'une chimère impossible. Entre d'insuffisantes réalités, il demeure solitaire et perdu dans son rêve. C'est bien triste, en vérité.
Et quelle leçon! Éternelle, et qui prouve bien que le manque de goût, et l'absence de sentiment d'art sont le grand péril social, la source de tous les maux, le chemin de tous les crimes.
CHABIROU
CHABIROU
I
Ce n'était pas sans une grande mélancolie que M. Campistrol méditait sur la sottise qu'il avait faite en se remariant. Le _non bis in idem_ latin lui apparaissait comme la plus sage devise du monde. Sa première femme, Honorine, l'avait manifestement trompé; mais elle était jolie, ce qui lui donnait les circonstances atténuantes de la tentation et des hommages, et, de plus, elle avait un caractère charmant et cet esprit de justice qui cherche, en pareil cas, les compensations dans une grande égalité d'humeur. La seconde, Henriette, était de charmes moins évidents, plutôt malaisée à vivre qu'aimable, et il venait de découvrir que, vraisemblablement, elle le trompait aussi.
Le parallèle entre sa vie passée et sa vie présente ne donnait donc lieu qu'à des rapprochements déplaisants. Ce pendant que l'épouse en activité de service dormait tranquillement, après une scène de jalousie qui avait duré la moitié de la nuit, et lui avait mis, à lui, les nerfs dans un état épouvantable, il descendit, au petit matin, dans son jardin pour y puiser, dans le réveil de la nature, un élément d'apaisement et de consolation. C'était en un temps comme celui-ci où les aubes se hâtent, emmitouflées d'abord de brouillards roses, puis rougissantes comme un champ de cerises, vers des journées chaudes invitant les plus actifs aux siestes méridiennes. M. Campistrol, comme tous les malheureux, aimait les fleurs: il lui sembla que ses roses avaient un regard triste et compatissant, et c'est à une instinctive pitié qu'il attribua le pleur tremblant au fond de leurs corolles. Les grands lys penchés semblaient, aussi, fraternels douloureusement à sa peine et il n'est pas jusqu'aux pensées, en leur parterre de velours qui ne lui parussent sympathiques à son chagrin. De cette grande miséricorde des choses, infiniment meilleures assurément que les hommes, il savoura lentement la douceur, marchant à petits pas sur le sable des allées, et s'arrêtant à regarder les bourdons s'enfouir dans les calices et se rouler dans l'or des étamines.
Il descendit ainsi jusqu'à la petite rivière dont la tentation méchante ne lui vint pas de tourmenter les hôtes qui, dans la buée aurorale, se détendaient comme de petits arcs d'argent, en sautant sur l'eau. Il devenait bon lui-même, de la bonté universelle, et il n'était que sa seconde femme, Henriette, qui ne trouvât pas grâce devant sa mansuétude envers l'humanité. La pécore! Et il l'avait épousée sans dot, estimant que la reconnaissance lui inspirerait la fidélité! En quoi, il avait fait un jugement également téméraire et injurieux pour elle. Car la vertu qui s'achèterait cesserait d'être de la vertu. Je ne plains pas les maris trompés qui entendaient spéculer sur le sacrifice. Ruth eût trahi Booz que je ne lui en aurais pas voulu autrement.
Cependant, le soleil étant déjà monté au-dessus de l'horizon qu'il effleurait encore comme une roue de flammes aux jantes infinies et radieuses, il pensa que le facteur allait apporter les journaux et que la lecture de la politique lui pourrait inspirer un regain de philosophie. C'est un calmant que je conseille aux plus énervés. Il lirait tout, depuis la première jusqu'à la dernière page. Il y avait eu peut-être un peu de bruit à la Chambre, la veille. Ça ferait une diversion dans le courant obstiné de ses pensées. Impatient de ce passe-temps, il s'en fut lui-même à la porte quand sonna le facteur, ce qui lui arrivait souvent. Aussi ne reconnaissant pas l'ambassadeur ordinaire que lui dépêchait quotidiennement l'administration des postes, il lui demanda:--Est-ce que Chabirou est malade? L'intérimaire lui répondit:--Il a quitté le service depuis plusieurs jours que je le remplace, et nous n'en avons pas de nouvelles.--Tant pis! car c'était un facteur modèle! fit M. Campistrol en jetant un regard plutôt malveillant au nouveau venu.
Avec les journaux était une lettre dont l'écriture le fit tressaillir. Mais il haussa les épaules et la décacheta ensuite tranquillement. Mais il ne l'eut pas lue plus tôt, que ses cheveux se dressèrent, en éventail, sur sa tête, soulevant sa casquette d'horticulteur citadin, que ses mains se mirent à trembler et que ses yeux se couvrirent d'un voile, comme si un souffle de folie en diminuait l'éclat. Voilà ce qu'il avait lu:
«Mon époux bien aimé, j'arriverai demain et te prie de m'attendre à la gare. Je reconnais mes torts et je sais, Anatole, combien tu es généreux. Nous ne parlerons plus, si tu le veux, d'un passé que je regrette et veux racheter par une définitive tendresse. L'avenir sourit encore à notre affection un instant troublée. Mais je te ferai oublier, si tu m'en donnes l'exemple en oubliant toi-même.
«A demain, ô toi le seul que j'aie jamais aimé!
«Ton épouse repentante,
«HONORINE.»
Il regarda le timbre de la poste. Illisible. Le commencement du millésime seulement, 18--; il était bien avancé! La lettre venait de Marseille. Honorine l'avait certainement écrite en abordant. Car c'était incontestablement son écriture. Alors, elle n'était pas morte, comme on lui en avait donné la nouvelle! Alors, il était bigame! Mais de quelle intrigante, donc, lui avait-on fait payer les funérailles en Amérique? Quel acte de décès imaginaire lui avait transmis le consul, profitant lâchement de ce qu'il ne savait pas un mot d'anglais? C'était peut-être une note de bottier qu'on lui avait envoyée comme un acte de l'état civil. Honorine était vivante, c'était clair! Et il allait la revoir. Eh bien! quoique ce retour compliquât énormément la situation, il en était enchanté. Ça le débarrasserait d'Henriette. Ce qu'il allait la ficher à la porte comme une simple concubine! Et sans traîner, encore! Dans cette affectueuse pensée, rapidement il monta à la chambre conjugale, où Henriette dormait encore, dans l'ombre des rideaux tamisant à peine une vapeur de lumière.
--Tu sais, ma petite, lui dit-il en la pinçant brutalement, tu peux maintenant me tromper tant que tu voudras.
--Misérable! lui dit-elle en se frottant le bras.
--Ça ne compte pas, car nous ne sommes pas mariés.
--Eh bien! tant mieux! fit-elle, sans lui en demander davantage. Adieu les scrupules et vive la liberté!
Et elle s'en alla trouver le commandant des Houillères qui lui faisait depuis longtemps la cour et à qui, bien qu'en eût pensé cet animal de Campistrol, elle n'avait encore donné que des espérances.
--Je vous apporte une bonne nouvelle! lui dit-elle en entrant.
II
Mais le commandant des Houillères venait de recevoir comme un obus sur la tête. Elle le trouva positivement hébété, tenant une lettre ouverte dans sa main. Et comme elle lui demandait, avec anxiété, la cause de tant d'indifférence à leur commun bonheur, il lui tendit le papier, où elle lut à son tour:
«Mon cher neveu, puisque vous continuez à mener une vie de polichinelle, je vous donne avis que je me fais une pure joie de vous déshériter.
«Votre oncle affectionné,
«DE LA PÉTARDIÈRE.»
Elle avait souvent entendu parler de cet oncle au commandant.... Mais elle le croyait mort depuis trois ans à Valparaiso. Il était même mort certainement, puisque le commandant en avait hérité cinquante mille livres de rente, ce qui avait payé toutes ses dettes et lui avait permis de faire des projets de bonheur avec Henriette, quand il aurait décidé celle-ci à quitter son mari. Le legs n'était pas encore complètement liquidé, mais un notaire du pays lui avait avancé déjà des sommes considérables. Il avait d'ailleurs augmenté notablement son train de vie. Il allait être propre, maintenant! Tout cela était un cauchemar horrible. Mais non! C'était bien l'écriture de l'oncle et son authentique signature. Ah! l'enveloppe! bien! emportée dans le jardin par un coup de vent. La lettre était datée de Marseille... bon! datée de 1885! Mais l'oncle de la Pétardière était essentiellement distrait. Il n'en faisait jamais d'autres! Le commandant était non seulement ruiné du coup, mais pourvu de dettes pour le reste de ses jours. C'était un fameux moment pour se charger de Mme Campistrol! Il le fit comprendre à celle-ci qui sortit exaspérée de la mauvaise foi des hommes et du néant de leurs protestations d'amour.
Cependant, au second courrier de la journée, M. Campistrol voulut parler lui-même au facteur pour s'éclairer un peu. Mais ce n'était pas encore Chabirou qui apportait les lettres.
--Toujours malade, alors! dit-il de mauvaise humeur à son remplaçant.
Mais celui-ci prit un air mystérieux.
--Malade, non! Nous savons du nouveau, maintenant. Destitué.
--Lui! le modèle des facteurs! Et pourquoi cette injustice?
--Parce que son frère, également facteur, mais à Marseille, a déshonoré leur nom.
--Par exemple!
--Lisez plutôt, monsieur, à la troisième colonne du journal que je vous apporte avec votre correspondance.
Et pendant que l'intérimaire, la porte fermée, reprenait sa course, Campistrol chercha et lut:
«Un sieur Chabirou, facteur de son état, vient de mourir à Marseille. Bien que cet homme ait toujours joui de l'estime de ses chefs, on s'aperçut qu'il avait dérobé, depuis dix ans, un nombre considérable de lettres. Toutes celles qui ont été retrouvées chez lui, et qui ne contenaient pas de valeurs, ont été retournées, par les soins de sa famille, à leurs destinataires. Les autres sont entre les mains de la justice.»