Chapter 2
Sauf deux places seulement, les deux chevaux confinant à l'orgue et qui avaient été jugés bons pour des sourds, la société Pistache et Brisquet occupait tout le manège Billedou père et fils, et la lourde machine, où des saucisses humaines semblaient pendues, allait se mettre en branle sur un coup de collier de Bijou, quand deux inconnus, deux étrangers, presque deux intrus, un homme et une femme, sautèrent sur les deux seuls chevaux encore vacants, et, tout aussitôt, s'enlacèrent dans les bras l'un de l'autre, avec les mauvaises façons de concubins sans vergogne, et tout à fait indignes d'entrer dans une aussi matrimoniale compagnie. Et de se donner des baisers tout haut, devant le monde, en s'appelant de leurs petits noms d'amants: Titine et Totor. Non! ça vous sentait l'irrégularité dans la vie à plein nez, jusqu'à la fripouille. Bijou venait de donner le coup de collier et l'orgue commençait de gueuler comme si on lui avait marché sur un pied, chose d'autant plus improbable qu'il n'en avait que trois. On s'amusait ferme dans la société Pistache et Brisquet, et moins honnêtement, mais plus encore, dans le couple Titine et Totor.
Et pendant ce temps-là, M. Eusèbe Pécrus promenait, à quelques pas de là, le long des baraques épanouies derrière la parade, une sérieuse mélancolie, regrettant fort, comme moi d'ailleurs, l'absence des femmes colosses, proscrites, aujourd'hui, et qui n'avaient pas leurs pareilles pour vous distraire d'un chagrin d'amour en vous faisant tâter leur «petit mollet». Chagrin d'amour et humiliation conjugale, tel était le double cas de M. Eusèbe Pécrus, ancien pharmacien de seconde classe, dont la femme Ernestine, née Lavesse, avait fichu le camp, il y avait trois ans déjà, avec son premier potard, Victor Pépin, accident qui avait projeté sur sa vie, jusque-là sans ennuis, une ombre douloureuse et fourchue. C'est au point que, par dégoût de tous les jeunes potards qui trompent leur patron en collaborant à des clystères, il avait quitté son commerce, vendu son fonds, et vivait, pensif mais à l'aise, du produit de ses empoisonnements passés, n'ayant d'autres distractions que celles des petits rentiers inoccupés; assidu, par conséquent, à toutes ces badauderies foraines, dont il ne faut tolérer la suppression à aucun prix.
Comment s'en vint-il se buter, marchant comme il faisait, un peu à l'aventure, contre le manège Billedou, père et fils, en pleine marche circulaire maintenant? ce sont ces hasards que les gens à qui ils profitent appellent: providence, et les autres: guignon. Toujours est-il qu'il poussa un cri et l'exclamation: Ah! canailles! en reconnaissant dans le couple Titine et Totor, lequel s'embrassait à tire-larigot, en passant devant lui, son infidèle épouse née Lavesse, et l'infâme potard Pépin, qui la lui avait ravie.--Attendez-un peu, gredins! ajouta-t-il encore en se pendant, comme un forcené, au petit carrosse peint en jaune clair où la petite Mélanie Pistache se mit à crier comme un jeune putois.
Mais Victor Pépin, qui n'était pas myope, avait vu le coup. Il fallait, à tout prix, accélérer la marche de la cavalerie de bois. La croupe de l'infortuné Bijou était à sa portée. Il y fit pleuvoir une grêle de coups de canne. J'ai dit que l'animal entendait mal la plaisanterie. Bijou, exaspéré de ce manque absolu d'égards, rua, puis se cabra, puis, chose inouïe dans les annales de ces pacifiques et ligneuses chevauchées, prit résolument le mors aux dents.
Alors, ce fut épouvantable. La société Pistache et Brisquet, emportée dans un mouvement vertigineux, dans une valse effrénée,--l'orgue, dont la manivelle était liée par une bielle au collier de Bijou, s'enrageant à son tour, et excitant la bête d'un vacarme de chaudron en délire,--fut prise d'une frousse indicible et qui se traduisait en cris inhumains. Le marié, Brisquet, avait perdu son gibus neuf; la jeune épouse, née Pistache, pendait, évanouie, à sa selle; la tante Eulalie, dont le pantalon avait craqué et dont les jupes balayaient le chignon, exhibait son pétard monstrueux à cinquante centimètres au-dessus de la licorne; le cousin Napoléon, renversé en arrière, avait noué ses pincettes au cou de son coursier; le petit Mathias, en grimpant après la barre, s'était accroché au baldaquin du couronnement. C'était abominable, vous dis-je. Et Totor continuait de battre la charge, d'une main, sur le dos de Bijou, tandis que, de l'autre, il retenait sur son coeur Titine, qui riait comme une bossue.
--Arrêtez-les! Arrêtez-les! Arrêtez-les! hurlait M. Eusèbe Pécrus, en gesticulant comme un fou.
Le brigadier Badoit et le sergent de ville Foiret s'approchèrent d'un air capable. Ayant remarqué, depuis longtemps, qu'il est infiniment moins dangereux d'arrêter un citoyen paisible que de se jeter à la tête d'un cheval emporté, ils n'hésitèrent pas à abattre une main solide, du poids d'un gigot d'agneau, sur chaque épaule de M. Eusèbe Pécrus.
--C'est vous, animal, fit le brigadier Badoit qui par vos cris incohérents et machiavéliques, avez fait emballer ce pacifique canasson.
--Que vous irez au poste, et tout de suite! continua le sergent de ville Foiret, en le poussant en avant.
Et, devant une foule approbatrice, ils emmenèrent M. Eusèbe Pécrus, abasourdi et muet d'étonnement, au commissariat où il fut, comme il convient, passé préalablement à tabac, dans un couloir, ayant hasardé une remarque «empreinte de rouspétance et d'anarchie», comme le dit fort bien le brigadier Badoit.
Pendant ce temps Bijou tourna un quart d'heure encore, puis manqua des quatre pieds, ce qui projeta la société Pistache et Brisquet par-dessus les têtes de ses chevaux. Totor, dont la canne était cassée, et Titine, qui riait toujours, comme une folle, ne se firent aucun mal. Il n'y a, décidément, de Dieu que pour les coeurs simples et purs.
PHONOGRAPHE
PHONOGRAPHE
_A Robida._
En son sordide cabinet dont les araignées avaient tapissé les angles, et dont les rats avaient troué les murs, près de sa table où fumait, parmi les bouquins où s'enseigne l'économie, un plat encore tiède des haricots blancs qui constituaient son unique nourriture, ses longs doigts ramenés sur ses yeux et la paume de la main posée sur son nez crochu, le vieux milliardaire Peter Peterson s'abîmait, à la clarté fumeuse d'une lampe, en une indicible mélancolie. Un des plus riches des États-Unis, et certainement le plus avare des deux mondes, il avait conquis, en vingt-sept faillites dont quinze pouvaient, sans exagération, être qualifiées de frauduleuses, une immense fortune dont il ne jouissait en rien, mais qu'il lui était néanmoins tout à fait désagréable de quitter en môme temps que ce monde. N'ayant pas d'enfant, c'était à des enfants de collatéraux, dissimulant mal leur impatience d'hériter, que s'en irait cet immense bien.
Il n'avait d'ailleurs aucune illusion sur les sentiments affectueux du ménage Humphry, ni du ménage Ouweston, ni du célibataire Krokwess qui composaient cette descendance. Lui-même les haïssait cordialement, renonçant uniquement à les frustrer parce qu'il lui eût répugné davantage encore de faire une bonne action en laissant son argent aux pauvres. Son unique préoccupation était donc de leur rendre l'héritage désagréable par mille taquineries posthumes auxquelles se complaisait son invention naturelle. Il voulait, avant tout, leur éviter la joie de tripoter dans ses affaires, en mettant son testament à l'abri de toutes leurs atteintes, et son voeu le plus cher était d'ajourner leur félicité par quelque volonté d'outre-tombe qu'il leur fût impossible d'enfreindre. Mais en quel homme aurait-il assez de confiance, homme public ou ami sûr, pour lui donner en garde le précieux dépôt? Le ménage Humphry, ou le ménage Ouweston, ou le célibataire Krokwess auraient bientôt fait de le corrompre. On juge volontiers les autres par soi-même, et Peter Peterson, qui avait assez vécu pour s'estimer à sa propre valeur, possédait les meilleures raisons du monde d'avoir une fichue opinion de l'humanité.
Tout à coup, il se frappa le front, ce qui fit un bruit de castagnettes. Il avait trouvé, et un rire énorme grimaça sur ses gencives édentées, cependant que sa petite barbiche grise, en queue de moineau, dansait sur son menton décharné. Et, le lendemain matin, lui qui n'avait jamais fait de folies, il s'en fut acheter un phonographe Édison, chez le meilleur fabricant de New-York, et le fit transporter dans son sordide cabinet dont les araignées avaient tapissé les angles et dont les rats avaient troué les murs. Fort instruit de toutes les choses pratiques--son mépris des poètes et de la rêverie lui en avait fourni le moyen--Peter Peterson connaissait à merveille ce stupéfiant instrument qui emmagasine la parole humaine, et la restitue au commandement, en lui donnant seulement le petit accent des personnes enrhumées, ce qui ferait supposer qu'un des inconvénients de la mort, entre autres, est un perpétuel coryza. Aussi j'en sais qui mettent une coquetterie à ne rien confier, de leur voix harmonieuse, à cet appareil enrhumeur, n'est-ce pas, mon cher Paul Arène, toi qui n'as jamais voulu figurer dans le musée de causeurs à voix de Polichinelle de notre bon ami Mariani?
Mais Peter Peterson n'avait pas de ces délicatesses latines. Après s'être assuré que son phonographe fonctionnait comme il convient, il convoqua et réunit dans la pièce voisine de son cabinet, laquelle lui servait de salon--oh! combien indigemment meublé!--le ménage Humphry, le ménage Ouweston, le célibataire Krokwess, plus le solicitor Harris et un greffier, porteur de scellés. Après quoi, il leur tint ce langage, que je traduis fidèlement de l'anglais dont je ne sais pas un mot: «Estimés parents, gracieux solicitor, et vous, ineffable greffier, je sens que mon compte de jours mortels va être liquidé d'ici peu, et je me décide à mettre mes livres en règle avant de quitter ce comptoir de larmes, en exprimant, d'une façon indestructible, mes dernières volontés. Ce n'est à aucun de vous, malgré le grand cas que je fais de votre honnêteté, que j'entends les confier. Vous allez demeurer ici, sans vous dire, autant que possible, des choses désagréables, et sans vous disputer, par avance, mon bien, pendant que, dans mon cabinet à côté, je vais épancher ces confidences suprêmes dans oreille de cuivre d'un phonographe que j'ai acheté à cette intention, et qui les inscrira rigoureusement sous ma dictée, vous réservant le plaisir, mais un an seulement, entendez-vous, après mon trépas définitif, d'entendre ces doux aveux, de ma propre voix, ce qui vous donnera l'exquise illusion que je vis encore: c'est une attention gentille, n'est-ce pas?»
Le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess firent différentes grimaces imparfaitement approbatives, cependant que le solicitor Harris et le greffier Cacatoès applaudissaient franchement à l'originalité de l'idée. Puis, Peter Peterson sortit, referma avec soin la porte massive, laissa retomber une lourde couverture qui servait de portière et ne laissait filtrer aucun son entre les deux pièces; ensuite, se penchant vers la gueule du tromblon par où se versent les paroles dans l'enregistreur harmonieux, il commença d'y prononcer ses volontés dernières dont il avait médité la formule définitive depuis longtemps, accumulant toutes les formalités insupportables qui en pouvaient retarder l'effet, entassant les motifs de procès ultérieurs entre le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess, superposant les obstacles juridiques aux considérations blessantes pour chacun des cohéritiers, oeuvre patiente d'un homme de bien, qui serait charmé qu'on échangeât des calottes en famille, après son trépas. Et, quand il eut terminé, par une ironique prière au Dieu de toute justice et de toute bonté, en bon protestant qu'il était, il souleva la lourde couverture, rouvrit la porte massive et dit, gracieusement, à sos hôtes, enfermés jusque-là dans le salon: «Entrez!»
Quand le ménage Humphry, le ménage Ouweston, le célibataire Krokwess, légèrement émus et impatients se furent assis, comme ils avaient pu, dans les coins, effrayant fort, du bruit de leur pas, les pauvres rats qui avaient coutume de se promener tranquillement dans le cabinet, et accrochant à leurs cheveux les menues dentelles tissées par les araignées, au solicitor Harris et au greffier porteur de sceaux Cacatoès, demeurés debout, comme il convient à des serviteurs officiels de la Loi, Peter Peterson tint ce langage: «Monsieur le greffier, en présence de mes parents bien-aimés, et dont je ne soupçonne pas un seul instant la délicatesse, vous allez, s'il vous plaît, apposer vos sceaux sur ce parchemin, dont je vais fermer hermétiquement l'oreille de cuivre de ce phonographe, de façon que, sans les briser, personne n'y puisse plus faire parvenir aucun son; et vous, monsieur le solicitor, vous aller dresser, de tout cela, un acte authentique que mes adorés congénères se feront un vrai plaisir de signer.
Après quoi, je déposerai ce phonographe dans cette armoire que je fermerai de deux rubans solides maintenus également par les cachets légaux que vous voudrez bien apposer vous-même encore, monsieur le greffier, vous rappelant que vous encourriez la peine d'être pendu si vous commettiez la moindre irrégularité volontaire dans cette délicate opération. Enfin, il demeure convenu, chère postérité de mes frères et de mes soeurs, et messieurs les hommes publics, que dans un an seulement, jour pour jour, après celui où vous aurez le regret de me perdre, l'armoire sera ouverte, le phonographe délivré de son obturateur et mes volontés révélées, ce à quoi vous allez vous engager, sur l'honneur et par écrit, au bas de l'acte précité. J'ai dit.»
Et le ménage Humphry, le ménage Ouweston, le célibataire Krokwess, le greffier Cacatoës et le solicitor Harris ne se retirèrent que quand tout eût été fait comme Peter Peterson venait de le prescrire, le phonographe obturé et enfermé dans une armoire scellée au sceau de l'État.
Peter Peterson avait eu raison de prendre ses précautions. Huit jours après, il exhalait son âme coquette vers l'éternité, et sa famille mettait autant d'empressement à lui fermer les yeux qu'un bon calfat à boucher les trous par où une barque fait eau. Il avait demandé un enterrement très simple; mais ils trouvèrent moyen de le faire plus simple encore, si bien que tous les pauvres du quartier suivirent son convoi, par commisération, pensant que ce fût celui d'un plus pauvre qu'eux encore, cependant que quelques optimistes enragés murmuraient: «Voyez! on disait Peter Peterson avare et, certainement, il faisait en cachette beaucoup de bien, que tant de misérables assistent à ses funérailles.» Ah! les bourriques!
L'an d'épreuve, pour les héritiers de Peter Peterson, est révolu. Le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess sont fidèles au rendez-vous. Le solicitor Harris tient l'acte roulé dans sa main, et le greffier Cacatoès délie les sceaux, d'abord de l'armoire, puis du phonographe délivré. De ses mains expertes, il brise les cachets et enlève les rubans de toile solide. L'attention est à son comble. Une petite manoeuvre du solicitor, puis le phonographe va parler. Au milieu d'un silence, où l'on eût entendu un ciron se gratter, le solliciter Harris fit la petite manoeuvre. Un frôlement d'air prémonitoire annonça la venue de l'oracle. Peter Peterson va parler.... Il parle et voilà ce qu'il dit: «Prout! Prout! Prout! (_Mots impossibles à entendre, hachés qu'ils sont par une poignée de prouts._) Prout! Prout! Prout! (_Nouveaux mots également scandés de prouts, qui les rendent insaisissables._) Prout! Prout! Prout! Prout! Prout... et... ce fut tout, après avoir duré longtemps.
--Canaille! sale fumiste! hurlèrent à la fois le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess.
--C'est tout de même stupéfiant, fit le solicitor Harris, pendant que le greffier Cacatoès crevait de rire dans son mouchoir.
Machinalement, il souleva le phonographe, regarda dans l'oreille de cuivre, pencha l'instrument, et vit, avec stupéfaction, tomber, du tromblon confidentiel, le squelette d'un rat.
Un moment de réflexion et la scène fut reconstituée. Au moment où le brouhaha des parents, dans la pièce voisine, le jour du testament, avait effrayé les rats familiers qui grouillaient, d'ordinaire, dans le cabinet de l'avare, un de ces malheureux animaux s'était caché dans le tromblon et n'avait plus osé en sortir. Gonflé qu'il était de haricots, nourriture ordinaire et frugale de Peter Peterson que ces invités étranges partageaient avec lui, ce prisonnier avait mêlé ses soupirs de soulagement naturel aux paroles du testataire, en scandant, de sa détestable musique, les moindres syllabes; après quoi il avait été enfermé sous les scellés et était mort lamentablement de faim, deux fois captif, dans l'instrument et dans l'armoire!
Le testament fut déclaré nul. La succession de Peter Peterson s'en fut à l'État. Le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess n'en échangèrent pas moins des calottes, en s'accusant mutuellement d'avoir causé le désastre en faisant trop de bruit. Ainsi, le dernier rêve de Peter Peterson fut accompli.
LE HANNETON
LE HANNETON
I
Ils ont recommencé leur vacarme, alentour des tilleuls et des marronniers, les hannetons médiocrement harmonieux, stupidement sonores, mêlant aux délices de l'air du soir, d'inutiles et bruyantes bouffées de musique. Le hanneton n'est pas un poète, mais un bourgeois, un bourgeois conservateur, et les enfants ont fort bien observé qu'il ne se posait jamais que pour compter ses écus. Moi qui aime toutes les bêtes, je le hais avec sa petite redingote marron de propriétaire, ses rouflaquettes à la Louis-Philippe, dépassant des deux côtés de la tête, et sa casquette noire luisante comme une soie crasseuse. C'est une bête politique et réactionnaire.
Il bourdonne, dans les meetings aériens, un tas de chansonnettes royalistes et surannées. Après avoir fait semblant de mourir, il ressuscite en dessous, et boit, à pleines sèves nourricières, l'espoir des travailleurs qui cultivent les fraisiers. Voilà ce qu'est ce hanneton dont Topfer s'est fait un Dieu.
C'est une fatalité, souvent remarquée par les subtils, que les êtres qui se ressemblent le plus se tourmentent volontiers mutuellement. Au moral et même un peu au physique, rien ne ressemble plus à un hanneton que M. Briquet. Lui aussi est bourgeois, conservateur, réactionnaire, porte volontiers un habit puce et une casquette sombre. Son dernier souvenir glorieux, dans l'histoire contemporaine, est celui du Seize-Mai, dont il fut et demeure un admirateur fervent. C'est au point que sa jolie villa de Pétenouille-en-Vexin est encore remplie de portraits du duc de Magenta. Et au bas de chacun de ces portraits, M. Briquet a inscrit, de sa main, en gros caractères, quelqu'une des belles et légendaires paroles, prononcées par le Maréchal, en de grandes occasions. Ce petit musée n'est pas d'un effet artistique louable, mais il affirme, chez son gardien, un sentiment de fidélité, trop rare en ce temps pour que j'aie envie de le plaisanter. Depuis l'effondrement du mémorable ministère dans lequel le grand-maître de l'Université n'aurait pu se retourner sans montrer le plus impertinent des anagrammes vivants, M. Briquet a dédaigneusement détourné ses regards du gouvernement des choses publiques. Et il consacre son temps précieux à quoi, en cette saison? A embêter les hannetons qu'il devrait considérer comme des frères. Muni d'un grossier filet à papillons, il les poursuit, le soir, jusque dans la paix des charmilles, les accumule, au mépris de toutes les lois du bien-être, dans d'anciennes boîtes de conserves maléolentes en diable. Et, le lendemain matin, il les emmène avec lui à la pêche et, transpercés d'un hameçon, les offre, au bout d'une ligne volante, à l'appétit des schwènes qui en sont particulièrement friands. Houp! le poisson tire, le crin casse et M. Briquet est content. Il s'en est fallu de rien qu'il attrapât le plus gros schwène de la rivière.
Innocente manie! direz-vous. Pas tant que ça, bonnes gens. Dans sa passion pour de problématiques fritures, il n'embête pas les hannetons seulement, mais toute la maison qu'il remplit de hannetons quand il ferme insuffisamment ses boîtes. On en trouve partout, dans les escaliers, dans les couloirs, dans les chambres, dans les buffets, dans les huches, dans les encriers aux bords couverts d'hiéroglyphes. Et si vous croyez que ça amuse Mme Briquet et que ça ragoût les invités! Zut! pour les invités. Mais Mme Briquet aurait droit à plus d'égards. C'est encore une fort belle femme et qui a fort bien employé le temps que mettent à se perfectionner les riveraines du beau fleuve de la trentaine. Est-elle sur ce bord-ci ou sur celui-la? Je n'en sais rien. Que ne se déshabille-t-elle pour sauter dans la rivière? Vous verriez, pétardièrement parlant, une des plus rares merveilles de ce temps et penseriez à un ballon que le caprice d'un archange aurait gonflé dans un pétale de lys. Car vous savez que les lys paradisiaques sont beaucoup plus grands que les nôtres, et qu'on pourrait fort bien s'y tailler une culotte pour la Fête-Dieu. Mais tout le reste de Mme Briquet est à l'avenant de ce mitan somptueux, les menus divertissements de la gorge, le miracle de deux jambes dont une Diane sédentaire se fut contentée, et mille autres charmes encore, tels qu'un visage d'ovale joyeux, des yeux de jaspe clair et une bouche bien en chair de rose, sans omettre une belle chevelure brune envolutée comme celles des Bacchus adolescents. Quoi! tant de trésors pour cette bourrique de Briquet? Allons donc! Vous ne souffririez pas un instant que ce bélître ne fût, comme le dit un vers de Glatigny:
Cocu, selon son état!
qui, par malheur, est souvent le nôtre.
II
Oh! l'admirable matinée de mai! Une vapeur d'argent court sur la petite rivière, se déchirant aux peupliers, s'enroulant aux saules comme de grandes toiles d'araignée, traînant sur l'eau comme la jupe transparente d'une fée. Le céleste cuisinier qui veille à l'Orient confectionne, à l'horizon, une majestueuse omelette, où, comme le jaune d'un oeuf immense, s'écrabouille le soleil, cependant qu'une dernière étoile rentre, comme une souris d'argent, dans son trou d'azur, et que, sur les pierres luisantes de rosée, la bergeronnette bat, avec sa longue queue, la mesure aux libellules dont les ailes, encore ensommeillées, font un petit bruit de vitre en passant. C'est l'heure enchanteresse où l'âme des réveils met dans les feuillages comme un souffle de baisers, où le parfum des fleurs s'avive aux tiédeurs de l'aurore, où l'eau très pure dans laquelle se reflète le vol des oiseaux, semble s'emplir aussi de leur gazouillement cristallin. Pas le moindre petit nuage n'obscurcit le ciel radieux de Pétenouille-en-Vexin.
A vrai dire, la splendeur du paysage y est cependant bien compromise par la ridicule silhouette de M. Briquet, secouant ses hannetons sous le nez des schwènes, et contrariant, du caprice de sa gaule, la belle et rythmique ondulation des saulayes frémissantes dont un souffle mêle les pleurs vivants en cascades aériennes, toutes scintillantes d'émeraudes. Ce que les papillons se moquent de lui, en croisant, dans l'air, leurs ailes de soufre! Et le merle, donc, l'éternel siffleur au sifflet jaune, qui sautille dans les mousses! Mais M. Briquet est sourd à ces railleries de la Nature. Tous les schwènes ont accepté ses hannetons, en manière d'apéritif. Mais aucun ne pense à lui rendre son dîner, en se laissant prendre.