Contes Français

Chapter 2

Chapter 23,971 wordsPublic domain

de ce fou de R... Vous conviendrez qu'ayant le droit de choisir les armes, sa vie était entre mes mains, et que je n'avais pas grand risque à courir. Je pourrais appeler ma modération de la générosité, mais je ne veux pas mentir. [5]Si j'avais pu donner une correction à R... sans risquer ma vie, sans la risquer en aucune façon, il n'aurait pas été si facilement quitte avec moi.

Je regardai Silvio avec surprise. Un pareil aveu me troubla au dernier point. Il continua.

[10]--Eh bien, malheureusement, je n'ai pas le droit de m'exposer à la mort. Il y a six ans, j'ai reçu un soufflet, et mon ennemi est encore vivant.

Ma curiosité était vivement excitée.

--Vous ne vous êtes pas battu avec lui? lui demandai-je. [15]Assurément, quelques circonstances particulières vous ont empêché de le joindre?

--Je me suis battu avec lui, répondit Silvio, et voici un souvenir de notre rencontre.

Il se leva et tira d'une boite un bonnet de drap rouge [20]avec un galon et un gland d'or, comme ce que les Français appellent bonnet de police; il le posa sur sa tête; il était percé d'une balle à un pouce au-dessus du front.

--Vous savez, dit Silvio, que j'ai servi dans les hussards de... Vous connaissez mon caractère. J'ai l'habitude [25]de la domination; mais, dans ma jeunesse, c'était chez moi une passion furieuse. De mon temps, les tapageurs étaient à la mode: j'étais le premier tapageur de l'armée. On faisait gloire de s'enivrer: j'ai mis sous la table le fameux B..., chanté par D. D... Tous les [30]jours, il y avait des duels dans notre régiment: tous les jours, j'y jouais mon rôle comme second ou principal. Mes camarades m'avaient en vénération, et nos officiers

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supérieurs, qui changeaient sans cesse, me regardaient comme un fléau dont on ne pouvait se délivrer.

«Pour moi, je suivais tranquillement (ou plutôt fort tumultueusement) ma carrière de gloire, lorsqu'on nous [5]envoya au régiment un jeune homme riche et d'une famille distinguée. Je ne vous le nommerai pas. Jamais il ne s'est rencontré un gaillard doué d'un bonheur plus insolent. Figurez-vous jeunesse, esprit, jolie figure, gaieté enragée, bravoure insouciante du danger, un beau nom, [10]de l'argent tant qu'il en voulait, et qu'il ne pouvait venir à bout de perdre; et, maintenant, représentez-vous quel effet il dut produire parmi nous. Ma domination fut ébranlée. D'abord, ébloui de ma réputation, il rechercha mon amitié. Mais je reçus froidement ses avances, et lui, [15]sans en paraître le moins du monde mortifié, me laissa là. Je le pris en grippe. Ses succès dans le régiment et parmi les dames me mettaient au désespoir. Je voulus lui chercher querelle. A mes épigrammes, il répondit par des épigrammes qui, toujours, me paraissaient plus piquantes [20]et plus inattendues que les miennes, et qui, pour le moins, étaient beaucoup plus gaies. Il plaisantait; moi, je haïssais. Enfin, certain jour, à un bal chez un propriétaire polonais, voyant qu'il était l'objet de l'attention de plusieurs dames, et notamment de la maîtresse de la [25]maison, avec laquelle j'étais fort bien, je lui dis à l'oreille je ne sais quelle plate grossièreté. Il prit feu et me donna un soufflet. Nous sautions sur nos sabres, les dames s'évanouissaient; on nous sépara, et, sur-le-champ, nous sortîmes pour nous battre.

[30]«Le jour paraissait. J'étais au rendez-vous avec mes trois témoins, attendant mon adversaire avec une impatience indicible. Un soleil d'été se leva, et déjà la

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chaleur commençait à nous griller. Je l'aperçus de loin. Il s'en venait à pied en manches de chemise, son uniforme sur son sabre, accompagné d'un seul témoin. Nous allâmes à sa rencontre. Il s'approcha, tenant sa casquette [5]pleine de guignes. Nos témoins nous placèrent à douze pas. C'était à moi de tirer le premier; mais la passion et la haine me dominaient tellement, que je craignis de n'avoir pas la main sûre, et, pour me donner le temps de me calmer, je lui cédai le premier feu. Il refusa. On convint de s'en [10]rapporter au sort. Ce fut à lui de tirer le premier, à lui, cet éternel enfant gâté de la fortune. Il fit feu et perça ma casquette. C'était à mon tour. Enfin, j'étais maître de sa vie. Je le regardais avec avidité, m'efforçant de surprendre sur ses traits au moins une ombre d'émotion. [15]Non, il était sous mon pistolet, choisissant dans sa casquette les guignes les plus mûres et soufflant les noyaux, qui allaient tomber à mes pieds. Son sang-froid me faisait endiabler.

«--Que gagnerai-je, me dis-je, à lui ôter la vie, quand [20]il en fait si peu de cas?

«Une pensée atroce me traversa l'esprit. Je désarmai mon pistolet:

«--Il parait, lui dis-je, que vous n'êtes pas d'humeur de mourir pour le moment. Vous préférez déjeuner. A [25]votre aise, je n'ai pas envie de vous déranger.

«--Ne vous mêlez pas de mes affaires, répondit-il, et donnez-vous la peine de faire feu... Au surplus, comme il vous plaira: vous avez toujours votre coup à tirer, et, en tout temps, je serai à votre service.

[30]«Je m'éloignai avec les témoins, à qui je dis que, pour le moment, je n'avais pas l'intention de tirer; et ainsi se termina l'affaire.

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«Je donnai ma démission et me retirai dans ce village. Depuis ce moment, il ne s'est pas passé un jour sans que je songeasse à la vengeance. Maintenant, mon heure est venue!...

[5]Silvio tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue le matin et me la donna à lire. Quelqu'un, son homme d'affaires comme il semblait, lui écrivait de Moscou que la personne en question allait bientôt se marier avec une jeune et belle demoiselle.

[10]--Vous devinez, dit Silvio, quelle est la personne en question. Je pars pour Moscou. Nous verrons s'il regardera la mort, au milieu d'une noce, avec autant de sang-froid qu'en face d'une livre de guignes! A ces mots, il se leva, jeta sa casquette sur le plancher, [15]et se mit à marcher par la chambre de long en large, comme un tigre dans sa cage. Je l'avais écouté, immobile et tourmenté par mille sentiments contraires. Un domestique entra et annonça que les chevaux étaient arrivés. Silvio me serra fortement la main; nous nous [20]embrassâmes. Il monta dans une petite calèche où il y avait deux coffres contenant, l'un ses pistolets, l'autre son bagage. Nous nous dîmes adieu encore une fois, et les chevaux partirent.

II

Quelques années se passèrent, et des affaires de famille [25]m'obligèrent à m'exiler dans un misérable petit village du district de * * *. Occupé de mon bien, je ne cessais de soupirer en pensant à la vie de bruit et d'insouciance que j'avais menée jusqu'alors. Ce que je trouvai de plus pénible, ce fut de m'habituer à passer les soirées de [30]printemps et d'hiver dans une solitude complète. Jusqu'au

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diner, je parvenais tant bien que mal à tuer le temps, causant avec le staroste, visitant mes ouvriers, examinant mes constructions nouvelles. Mais, aussitôt qu'il commençait à faire sombre, je ne savais plus que devenir. Je [5]connaissais par coeur le petit nombre de livres que j'avais trouvés dans les armoires et dans le grenier. Toutes les histoires que se rappelait ma ménagère, la Kirilovna, je me les étais fait conter et reconter. Les chansons des paysannes m'attristaient. Je me mis à boire des liqueurs [10]fraîches et autres, et cela me faisait mal à la tête. Oui, je l'avouerai, j'eus peur un instant de devenir ivrogne par dépit, autrement dit un des pires ivrognes, tel que notre district m'en offrait quantité de modèles.

De proches voisins, il n'y avait près de moi que deux [15]ou trois de ces ivrognes émérites dont la conversation ne consistait guère qu'en soupirs et en hoquets. Mieux valait la solitude. Enfin, je pris le parti de me coucher d'aussi bonne heure que possible, de dîner le plus tard possible, en sorte que je résolus le problème d'accourcir [20]les soirées et d'allonger les jours, _et je vis que cela était bon_.

A quatre verstes de chez moi se trouvait une belle propriété appartenant à la comtesse B * * *, mais il n'y avait là que son homme d'affaires; la comtesse n'avait habité son château qu'une fois, la première année de son [25]mariage, et n'y était demeurée guère qu'un mois. Un jour, le second printemps de ma vie d'ermite, j'appris que la comtesse viendrait passer l'été avec son mari dans son château. En effet, ils s'y installèrent au commencement du mois de juin.

[30]L'arrivée d'un voisin riche fait époque dans la vie des campagnards. Les propriétaires et leurs gens en parlent deux mois à l'avance et trois ans après. Pour moi, je

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l'avoue, l'annonce de l'arrivée prochaine d'une voisine jeune et jolie m'agita considérablement. Je mourais d'impatience de la voir, et, le premier dimanche qui suivit son établissement, je me rendis après dîner au château [5]de * * * pour présenter mes hommages à madame la comtesse en qualité de son plus proche voisin et son plus humble serviteur.

Un laquais me conduisit dans le cabinet du comte et sortit pour m'annoncer. Ce cabinet était vaste et meublé [10]avec tout le luxe possible. Le long des murailles, on voyait des armoires remplies de livres, et sur chacune un buste en bronze; au-dessus d'une cheminée de marbre, une large glace. Le plancher était couvert de drap vert, par-dessus lequel étaient étendus des tapis de Perse. [15]Déshabitué du luxe dans mon taudis, il y avait si longtemps que je n'avais vu le spectacle de la richesse, que je me sentis pris par la timidité, et j'attendis le comte avec un certain tremblement, comme un solliciteur de province qui va se présenter à l'audience d'un ministre. La porte [20]s'ouvrit, et je vis entrer un jeune homme de trente-deux ans, d'une charmante figure. Le comte m'accueillit de la manière la plus ouverte et la plus aimable. Je fis un effort pour me remettre, et j'allais commencer mon compliment de voisinage, lorsqu'il me prévint en m'offrant sa maison [25]de la meilleure grâce. Nous nous assîmes. La conversation, pleine de naturel et d'affabilité, dissipa bientôt ma timide sauvagerie, et je commençais à me trouver dans mon assiette ordinaire, lorsque tout à coup parut la comtesse, qui me rejeta dans un trouble pire que le [30]premier. C'était vraiment une beauté. Le comte me présenta. Je voulus prendre un air dégagé, mais plus je m'efforçais de paraitre à mon aise, plus je me sentais

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gauche et embarrassé. Mes hôtes, pour me donner le temps de me rassurer et de me faire à mes nouvelles connaissances, se mirent à parler entre eux, comme pour me montrer qu'ils me traitaient en bon voisin et sans cérémonie. [5]Cependant, j'allais et je venais dans le cabinet, regardant les livres et les tableaux. En matière de tableaux, je ne suis pas connaisseur, mais il y en eut un qui attira mon attention. C'était je ne sais quelle vue de Suisse, et le mérite du paysage ne fut pas ce qui me frappa [10]le plus. Je remarquai que la toile était percée de deux balles évidemment tirées l'une sur l'autre.

--Voilà un joli coup! m'écriai-je en me tournant vers le comte.

--Oui, dit-il, un coup assez singulier. Vous tirez le [15]pistolet, monsieur? ajouta-t-il.

--Mon Dieu, oui, passablement, répondis-je, enchanté de trouver une occasion de parler de quelque chose de ma compétence. A trente pas, je ne manquerais pas une carte, bien entendu avec des pistolets que je connaîtrais.

[20]--Vraiment? dit la comtesse avec un air de grand intérêt. Et toi, mon ami, est-ce que tu mettrais à trente pas dans une carte?

--Nous verrons cela, répondit le comte. De mon temps, je ne tirais pas mal, mais il y a bien quatre ans que je [25]n'ai touché un pistolet.

--Alors, monsieur le comte, repris-je, je parierais que, même à vingt pas, vous ne feriez pas mouche. Pour le pistolet, il faut une pratique continuelle. Je le sais par expérience. Chez nous, dans notre régiment, je passais [30]pour un des meilleurs tireurs. Une fois, le hasard fit que je passai un mois sans prendre un pistolet; les miens étaient chez l'armurier. Nous allâmes au tir. Que

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pensez-vous qu'il m'arriva, monsieur le comte? La première fois que je m'y remis, je manquai quatre fois de suite une bouteille à vingt-cinq pas. Il y avait chez nous un chef d'escadron, bon enfant, grand farceur: «Parbleu! [5]mon camarade, me dit-il, c'est trop de sobriété! tu respectes trop les bouteilles.» Croyez-moi, monsieur le comte, il ne faut pas cesser de pratiquer: on se rouille. Le meilleur tireur que j'aie rencontré tirait le pistolet tous les jours, au moins trois coups avant son diner; il n'y manquait [10]pas plus qu'à prendre son verre d'eau-de-vie avant la soupe.

Le comte et la comtesse semblaient contents de m'entendre causer.

--Et comment faisait-il? demanda le comte.

[15]--Comment? vous allez voir. Il apercevait une mouche posée sur le mur... Vous riez? madame la comtesse... Je vous jure que c'est vrai. «Eh! Kouzka! un pistolet!» Kouzka lui apporte un pistolet chargé.--Pan! voilà la mouche aplatie sur le mur.

[20]--Quelle adresse! s'écria le comte; et comment le nommez-vous?

--Silvio, monsieur le comte.

--Silvio! s'écria le comte sautant sur ses pieds; vous avez connu Silvio?

[25]--Si je l'ai connu, monsieur le comte! nous étions les meilleurs amis; il était avec nous autres, au régiment, comme un camarade. Mais voilà cinq ans que je n'en ai pas eu la moindre nouvelle. Ainsi, il a l'honneur d'être connu de vous, monsieur le comte?

[30]--Oui, connu, parfaitement connu.

--Vous a-t-il, par hasard, raconté une histoire assez drôle qui lui est arrivée?

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--Un soufflet que, dans une soirée, il reçut d'un certain animal...

--Et vous a-t-il dit le nom de cet animal?

--Non, monsieur le comte, il ne m'a pas dit...

[5]Ah! monsieur le comte, m'écriai-je devinant la vérité, pardonnez-moi... Je ne savais pas... Serait-ce vous?...

--Moi-même, répondit le comte d'un air de confusion, et ce tableau troué est un souvenir de notre dernière [10]entrevue.

--Ah! cher ami, dit la comtesse, pour l'amour de Dieu, ne parle pas de cela! cela me fait encore peur.

--Non, dit le comte; il faut dire la chose à monsieur; il sait comment j'eus le malheur d'offenser son ami, il [15]est juste qu'il apprenne comment il s'est vengé.

Le comte m'avança un fauteuil, et j'écoutai avec la plus vive curiosité le récit suivant:

--Il y a cinq ans que je me mariai. Le premier mois, _the honeymoon_, je le passai ici, dans ce château. A ce [20]château se rattache le souvenir des moments les plus heureux de ma vie, et aussi d'un des plus pénibles. «Un soir, nous étions sortis tous les deux à cheval; le cheval de ma femme se défendait; elle eut peur; elle mit pied à terre et me pria de le ramener en main, tandis qu'elle [25]regagnerait le château à pied. A la porte, je trouvai une calèche de voyage. On m'annonça que, dans mon cabinet, il y avait un homme qui n'avait pas voulu décliner son nom, et qui avait dit seulement qu'il avait à me parler d'affaires. J'entrai dans cette chambre-ci, et, dans le [30]demi-jour, je vis un homme à longue barbe et couvert de poussière, debout devant la cheminée. Je m'approchai, cherchant à me rappeler ses traits.

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«-- Tu ne me reconnais pas, comte? me dit-il d'une voix Tremblante.

«-- Silvio! m'écriai-je.

«Et, je vous l'avouerai, je crus sentir mes cheveux se [5]dresser sur mon front.

«-- Précisément, continua-t-il, et c'est à moi de tirer. Je suis venu décharger mon pistolet. Es-tu prêt? «J'aperçus un pistolet qui sortait de sa poche de côté. Je mesurai douze pas, et j'allai me placer là, dans cet angle, [10]en le priant de se dépêcher de tirer avant que ma femme rentrât. Il ne voulut pas et demanda de la lumière. On apporta des bougies.

«Je fermai la porte, je dis qu'on ne laissât entrer personne, et, de nouveau, je le sommai de tirer. Il leva son [15]pistolet et m'ajusta... Je comptais les secondes... Je pensais à elle... Cela dura une effroyable minute. Silvio baissa son arme.

«-- J'en suis bien fâché, dit-il, mais mon pistolet n'est pas chargé de noyaux de guignes;... une balle est dure [20]...Mais je fais une réflexion: ce que nous faisons ne ressemble pas trop à un duel, c'est un meurtre. Je ne suis pas accoutumé à tirer sur un homme désarmé. Recommençons tout cela; tirons au sort à qui le premier feu.

[25]«La tête me tournait. Il parait que je refusai... Enfin, nous chargeâmes un autre pistolet; nous fîmes deux billets qu'il jeta dans cette même casquette qu'autrefois ma balle avait traversée. Je pris un billet, et j'eus encore le numéro 1.

[30]«-- Tu es diablement heureux, comte! me dit-il avec un sourire que je n'oublierai jamais.

«Je ne comprends pas ce qui se passait en moi, et comment

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il parvint à me contraindre,... mais je fis feu, et ma balle alla frapper ce tableau.

Le comte me montrait du doigt la toile trouée par le coup de pistolet. Son visage était rouge comme le feu.

[5]La comtesse était plus pâle que son mouchoir, et, moi, j'eus peine à retenir un cri.

--Je tirai donc, poursuivit le comte, et, grâce à Dieu, je le manquai... Alors, Silvio... dans ce moment, il était vraiment effroyable! se mit à m'ajuster. Tout à coup la [10]porte s'ouvrit. Macha se précipite dans le cabinet et s'élance à mon cou. Sa présence me rendit ma fermeté.

«-- Ma chère, lui dis-je, est-ce que tu ne vois pas que nous plaisantons? Comme te voilà effrayée!... Va, va boire un verre d'eau, et reviens-nous. Je te présenterai [15]un ancien ami et un camarade.

«Macha n'avait garde de me croire.

«-- Dites-moi, est-ce vrai, ce que dit mon mari? demanda-t~elle au terrible Silvio. Est-il vrai que vous plaisantez?

[20]«-- Il plaisante toujours, comtesse, répondit Silvio. Une fois, par plaisanterie, il m'a donné un soufflet; par plaisanterie, il m'a envoyé une balle dans ma casquette; par plaisanterie, il vient tout à l'heure de me manquer d'un coup de pistolet. Maintenant, c'est à mon tour de [25]rire un peu...

«A ces mots, il se remit à me viser... sous les yeux de ma femme. Macha était tombée à ses pieds.

«-- Lève-toi, Macha! n'as-tu point de honte! m'écriai-je avec rage. --Et vous, monsieur, voulez-vous rendre folle [30]une malheureuse femme? Voulez-vous tirer, oui ou non?

«-- Je ne veux pas, répondit Silvio. Je suis content. J'ai vu ton trouble, ta faiblesse; je t'ai forcé de tirer sur

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moi, je suis satisfait; tu te souviendras de moi, je t'abandonne à ta conscience.

«Il fit un pas vers la porte, et, s'arrêtant sur le seuil, il jeta un coup d'oeil sur le tableau troué, et, presque sans [5]ajuster, il fit feu et doubla ma balle, puis il sortit. Ma femme s'évanouit. Mes gens n'osèrent l'arrêter et s'ouvrirent devant lui avec effroi. Il alla sur le perron, appela son postillon, et il était déjà loin avant que j'eusse recouvré ma présence d'esprit...

[10]Le comte se tut.

C'est ainsi que j'appris la fin d'une histoire dont le commencement m'avait tant intrigué. Je n'en ai jamais revu le héros. On dit que Silvio, au moment de l'insurrection d'Alexandre Ypsilanti, était à la tête d'un corps [15]d'hétaïrismes, et qu'il fut tué dans la déroute de Skouliani.

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MAUPASSANT

LA MAIN

On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui donnait son avis sur l'affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n'y comprenait rien.

[5]M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.

Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et demeuraient debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du [10]magistrat d'où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.

Une d'elles, plus pâle que les autres, prononça pendant [15]un silence:

--C'est affreux. Cela touche au «surnaturel.» On ne saura jamais rien.

Le magistrat se tourna vers elle:

--Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais [20]rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien à faire ici. Nous sommes en présence d'un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l'entourent. [25]Mais j'ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où

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vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de moyens de l'éclaircir.

Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite [5]que leurs voix n'en firent qu'une:

--Oh! dites-nous cela.

M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction. Il reprit:

--N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, même un [10]instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes normales. Mais si, au lieu d'employer le mot «surnaturel» pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot «inexplicable,» cela vaudrait beaucoup mieux. [15]En tout cas, dans l'affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m'ont ému. Enfin, voici les faits:

J'étais alors juge d'instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d'un admirable golfe [20]qu'entourent partout de hautes montagnes.

Ce que j'avais surtout à poursuivre là-bas, c'étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d'héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu'on puisse rêver, les [25]haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n'entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l'a faite, sur ses descendants et ses proches. J'avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j'avais la tête pleine de ces histoires.

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Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.

[5]Bientôt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s'exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.

[10]Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c'était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis on affirma qu'il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.

[15]Je voulus, en ma qualité de juge d'instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.

Je me contentai donc de le surveiller de près; mais on [20]ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.

Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d'essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.

[25]J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais. Mon chien me la rapporta; mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai m'excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter l'oiseau [30]mort.

C'était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d'hercule placide et

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poli. Il n'avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d' outre-Manche. Au bout d'un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.