Contes extraordinaires

Part 9

Chapter 94,018 wordsPublic domain

--En voici un autre dont la folie est assez singulière, me dit-il en montrant son propre gardien; il croit que je suis fou. Je le plains, et je ne lui en veux pas. Cependant, pour vous dire toute la vérité, j’ai contre lui des moments de haine. Deux ou trois fois, j’ai voulu l’obliger à se mettre à genoux devant moi. Il a refusé. J’ai pris le parti de mépriser les hommages qu’il me refuse. Que voulez-vous! Il ne sait pas. Il est fou; il n’est pas responsable de ses actions. Il y en a un autre ici qui croit être le directeur d’une maison de fous. Il me traite comme un des malades dont il est chargé, et m’envoie quelquefois un médecin. Je reçois le médecin avec bonté. Un Dieu doit être bon. Si je n’étais pas bon, on ne saurait pas que je suis Dieu.

En voici un qui se regarde comme l’inventeur de la vapeur; je ne veux pas le détromper, parce que cette idée le rend heureux.

Nous marchions toujours. Mon guide parlait et je l’écoutais.

Je vis un homme qui pouvait avoir une cinquantaine d’années, un homme à la figure intelligente, au regard ardent et fixe, qui se livrait à l’exercice le plus singulier. Il s’approchait de tous ses compagnons, et disait à chacun un mot à l’oreille; puis il posait un doigt sur sa bouche, et ajoutait:--Ne me trahissez pas.

Il vint à moi:--Êtes-vous un homme d’honneur, Monsieur? me dit-il. Je crois que vous êtes homme d’honneur, et je vais vous dire un secret.

Il me prit la main et me la serra fortement.

Mon guide me retint par l’autre bras.

--Il va vous dire que je ne suis pas Dieu; surtout ne le croyez pas. N’allez pas augmenter le nombre des impies.

En prononçant ces mots, celui qui s’était fait mon guide et qu’on nommait Antoine, quitta son expression bienveillante pour une expression terrible. Je sentis la fureur dans le voisinage, cette fureur sans appel qui est toujours tout près, quand la folie est là, même la folie la plus douce; les deux fous me tenaient, chacun semblait vouloir me gagner à lui et me sauver de son voisin.

--Défiez-vous de lui, me dit l’homme qui parlait à voix basse, et qu’on nommait René; défiez-vous de lui! il va vous trahir! Confiez-vous à moi, bien plutôt. J’ai trahi un secret, je le sais; mais je n’en trahirai plus jamais. Ne dites vos secrets qu’à moi, Monsieur. Tenez, je parie que tous les jours vous allez dans une maison de la rue..., au numéro... eh bien! vous pouvez me le dire, mais ne le dites pas à d’autres; ils vous trahiraient. Moi, je ne trahirai plus; j’ai trahi une fois, il y a de cela six mille ans, et je m’en souviens comme si c’était hier; six mille ans, cela passe vite.

--Qu’est-ce que six mille ans, dit Antoine interrompant son camarade; qu’est-ce que six mille ans, près de l’éternité? Moi qui suis Dieu...

--Tais-toi, dit René, tais-toi, tu n’es pas Dieu...

--Ah! s’écria-t-il, et il devint pâle comme un mort. Oh! pardon! pardon! pardon, mon fils! Voilà que je trahis encore un secret! Ne meurs pas, mon fils! ne meurs pas! Oh! pourquoi ai-je parlé? J’ai trahi le secret d’Antoine en disant qu’il n’est pas Dieu. Mais je ne le trahirai plus. Tu es Dieu. Antoine, tu es Dieu!

Et René tomba aux genoux de son malheureux ami ou ennemi, comme vous voudrez l’appeler.

--Voyez, me dit Antoine, ma divinité l’écrase!

René se releva.

--Si tu es Dieu, continua-t-il, rends-moi mon fils. Je n’avais que lui. Oh! pourquoi ai-je parlé? Désespoir! désespoir! pourquoi ai-je parlé?

Il s’arrachait les cheveux; l’attaque devint furieuse, le docteur fut appelé.

Voici l’histoire du pauvre René, telle qu’on me l’a racontée:

* * * * *

Il avait été riche! Sa fortune avait péri tout entière dans une spéculation, et non seulement elle avait péri, mais, chose plus amère, elle avait été volée. Chose plus amère encore! elle n’avait pas été volée par des voleurs, au coin d’un bois: elle avait été volée par des _amis_.

Quant aux détails de l’affaire, ils ne nous regardent pas. Ce qu’il y a de certain, c’est que René fut dépouillé de sa fortune.

Sa femme était morte jeune. Il restait à René un fils, nommé André, et un ami, M. Charles Lerdan.

La ruine de René n’était pas entière, il pouvait encore vivre, et il vivait. René parlait souvent de son dévouement, il en parlait excessivement en homme qui ne sait ce que c’est. Son cœur était presque tout entier dans son imagination. Excellent quand il était bon, il n’était pas bon longtemps de suite, et il était prudent de ne pas mettre aux prises chez lui la bonté et l’amour-propre.

Quel homme était Charles Lerdan? Je ne sais trop. Ceux qui m’ont raconté l’histoire ne l’avaient pas connu. Il paraît seulement qu’il ne ressemblait pas à tout le monde. Était-il grand ou était-il seulement bizarre? C’est une question que je ne puis résoudre. En tout cas, René le regardait comme un objet extraordinaire et précieux. En parlant de lui, René disait: J’aime Charles; et, de bonne foi, croyait l’aimer. René avait trouvé le moyen de concilier l’enthousiasme et l’égoïsme. Quand un homme lui était agréable, il croyait aimer cet homme-là; mais il n’aimait que lui-même, à propos de cet homme-là.

René et Charles se voyaient, dit-on, tous les jours depuis leur enfance. Le lien qui les unissait semblait solide. Ces deux hommes pensaient et sentaient de même. Mais il n’y a rien de solide dans un monument quand l’amour-propre se glisse par les fentes: à l’instant même, les pierres sont disjointes.

Pendant le récit je me disais: L’un se croit Dieu, l’autre soleil, l’autre empereur. Si René est fou pour une cause analogue, décidément c’est l’amour-propre qui peuple cette maison.

Reprenons le récit.

Un jour, René alla voir Charles à huit heures du soir. Charles n’était pas chez lui. Le lendemain il y alla encore, et Charles était encore absent. Le troisième jour il en fut de même. René était mécontent.--Où va Charles? pensa-t-il. Est-ce qu’il se cache de moi?

Cette piqûre d’épingle suffit pour blesser René, ou, si vous voulez, suffit à René pour se faire une blessure.

Il aima moins son ami. Son amour-propre enfla.

Un soir, René devait recevoir quelques personnes.

--Tu viendras? dit-il à Charles.

--Je ne peux pas, répondit celui-ci.

Et pas d’explications.

La blessure de René se creusait.

Mais, quelques jours après, René fit jouer une comédie au Théâtre-Français. Il comptait sur son ami pour le succès de la pièce. Il lui porta un billet.

--Nous dînerons ensemble, lui dit-il; je veux m’assurer de toi et ne pas te lâcher.

--Je suis désolé, dit Charles, de te refuser aujourd’hui; mais je n’irai qu’à la seconde représentation.

Depuis quelques jours, je ne suis pas libre le soir. Quand tu es venu me chercher, tu ne m’as pas trouvé. Quand tu m’as appelé, je n’ai pas répondu. Ton invitation d’aujourd’hui, je ne la refuserais pas sans motif sérieux.

--Tu as un secret que tu ne peux me confier? dit René.

--Tu me donnes ta parole d’honneur de garder, sur ce que je vais dire, un silence absolu? demanda Charles.

--Tu te défies donc beaucoup de moi?

--Non, René, dit Charles; mais une indiscrétion perdrait tout. Prends tes précautions contre toi-même. Donne ta parole d’honneur.

Tous les soirs, dit Charles, je vais rue ***, nº ***; l’affaire qui m’y appelle est grave. Il s’agit d’obtenir la réparation d’une injustice. Mon entreprise est difficile: je demande aux coupables eux-mêmes de défaire le mal qu’ils ont fait autrefois. Or ils partent demain pour l’Amérique. Je vais tenter ce soir l’assaut décisif. Ce soir, entends-tu? Ta comédie sera jouée plusieurs fois. Mais je ne verrai qu’une fois, je ne verrai que ce soir l’homme qui part demain. J’ai à sauver cet homme de l’injustice qu’il a faite, et un autre homme de l’injustice qu’il a subie.

--Fais ce que tu voudras, dit René.

--A demain, dit Charles. Pour l’affaire dont je te parle, ajouta-t-il en le quittant, j’ai différé mon mariage.

En effet, Charles devait épouser Mlle Marie Léonce, et depuis quinze soirs la famille Léonce attendait Charles inutilement.

L’explication de Charles avait satisfait la raison de René, mais non pas son amour-propre. Il était blessé à l’endroit sensible. Dans la journée, René, faisant trêve un instant aux préoccupations théâtrales, se rendit chez la famille Léonce, avec son fils.

Il se passa là une de ces trahisons dont les amis seuls ont le secret.

René crut apercevoir que Mme Léonce était mécontente de Charles. Il crut voir l’effet de l’absence. Le refroidissement lui parut sensible. Au fond du cœur, René fut content.

Il parla de son admiration pour Charles.

--C’est un homme complètement supérieur, dit-il. Quel dommage que son caractère ne soit pas à la hauteur de son intelligence!

On causa. Chacun dit son mot.

--Depuis quelque temps, remarqua un des causeurs, on ne le voit plus. Il abandonne ses amis.

--La fidélité, dit René, n’est pas la vertu favorite de Charles.

--Où passe-t-il ses soirées? dit un indifférent. Je ne le rencontre plus dans le monde.

René se pinça les lèvres, comme un homme qui a quelque chose à dire et qui ne veut pas parler.

Alors on le questionna. Il se défendit comme on se défend quand on va céder. Au lieu de l’arrêter par un mot bref, il excita la curiosité par mille demi-mots.

Enfin, enchanté de montrer qu’il savait ce que les autres ne savaient pas, désireux de nuire à Charles, désireux de le faire suspecter, désireux d’irriter contre lui la famille Léonce en lui prouvant que Charles avait des secrets pour elle, il se cacha à lui-même tous ses sentiments mauvais, et se dit:--Il faut que je prévienne cette famille. Charles suit une mauvaise voie; ce jeune homme se perd. Il prend de mauvaises habitudes. Il y a dans son absence, dans sa préoccupation, quelque chose de mauvais. Pourquoi se cacher, s’il ne fait pas le mal? C’est une passion, le jeu peut-être qui l’attire là où il va, là où il veut aller seul, là où il se cache pour aller. Dans son intérêt et dans l’intérêt de Mlle Marie, il faut que je prévienne la famille Léonce.

S’étant ainsi trompé lui-même, en se parlant tout bas, René parla tout haut.

--Charles, dit-il, me fait beaucoup de peine. Mon amitié pour lui me rend inquiet sur son compte. Je vous dirai, entre nous, que son rendez-vous de tous les soirs est invariable. Il va rue... numéro... chez qui? Je ne sais. J’ai mauvaise idée de cette maison. Quelqu’un m’a dit avoir vu Charles sortir de là, à deux heures du matin, un billet de banque à la main. C’est au moins imprudent. Il pourrait être attaqué.

(Le fait était à moitié vrai. Un curieux avait vu Charles sortir de cette maison, un papier à la main; mais ce papier était une lettre d’affaires.)

--Charles, continua René, a eu de tout temps pour les jeux de hasard un attrait qui m’inquiétait malgré moi; car nous sommes amis d’enfance. Et, dans cette circonstance, il m’a fait un chagrin véritable, en ne m’avouant pas le vrai motif de ses rendez-vous continuels.

René jeta un coup d’œil autour de lui, comme pour contempler sa victoire.

Chose remarquable! sa confidence avait produit un effet directement contraire à celui qu’il attendait.

Quand il insinua que Charles était un menteur et un joueur, tous sentirent en lui le traître, et une réaction se fit en faveur de celui qu’il trahissait. Le frère de Marie se leva et ouvrit la porte.

--Sortez, monsieur, dit-il à René; vous êtes méchant.

René sortit suivi de son fils André.

Ce jeune homme partageait la rage de son père, et la partageait d’autant plus volontiers que Mlle Marie ne lui déplaisait pas. Pour les hommes comme René et son fils, l’humiliation subie devant _une femme_ est un malheur qu’ils ne pardonnent ni aux autres ni à eux-mêmes, et, par une malice _du sort_, ce malheur leur arrive sans cesse. A l’instant précis où son frère avait mis René à la porte, Mlle Marie avait ri de bon cœur. N’étant pas émue, elle avait observé la scène, qui pour elle n’était qu’une comédie, car elle savait le secret.

--Ma mère, dit-elle, il faut renvoyer Julien (c’était le nom du domestique). Tout à l’heure il écoutait à la porte.

Julien fut renvoyé, comme René.

--C’est le jour des expulsions, disait Marie; la maison va devenir nette. Le jour de mon mariage, il faudra vendre les fauteuils sur lesquels ces gens-là se sont assis.

A minuit, André se dirigea, en courant, vers la maison mystérieuse d’où Charles sortait vers une heure du matin. Il tenait à lui raconter lui-même la visite qu’il avait faite avec son père chez la famille Léonce, afin que son récit ne fût prévenu, précédé, détruit par aucun autre récit; afin qu’il pût dire à Charles que Mlle Marie semblait avoir reçu de fâcheuses impressions sur son compte; que son père René et lui André avaient fait, pour les dissiper, d’inutiles efforts; que M. Léonce avait détourné la conversation. Enfin, il se proposait d’enfoncer doucement à Charles un poignard dans le cœur, suivant l’usage des amis.

Il approchait de la maison indiquée. Il vit courir vers lui un homme qui se jeta dans ses bras et le serra à l’étouffer: c’était Charles.

--Cher André, lui dit-il, tiens, voilà la fortune de ton père; ceux qui la lui avaient dérobée ont reconnu ses droits et la lui rendent. Je travaillais depuis quelque temps à faire éclater la justice; voilà pourquoi je suis devenu invisible.

Eh bien! va, cher ami, porte à ton père toi-même ce qui lui appartient, ce qui lui est rendu. Dis-lui que j’ai gardé le secret vis-à-vis de lui dans la crainte de lui préparer, en cas d’échec, une déception. Dis-lui de me pardonner mon silence et mon absence. Demain je serai tout à lui.

André quitta Charles, chargé de billets de banque. Avait-il des remords? Je ne le crois même pas. Son père l’avait habitué à ne jamais dire: j’ai tort.

Pendant le colloque de Charles et d’André, un homme était resté debout près d’eux, immobile et inaperçu.

C’était Julien, le domestique indiscret, Julien qui avait entendu dire par René que Charles traversait cette rue toutes les nuits, à une heure du matin, sortant d’une maison de jeu et chargé quelquefois de billets de banque. Julien qui avait entendu, chez Mme Léonce, la conversation de René, venait d’entendre ici la conversation d’André et de Charles.

Charles s’éloignait. Julien savait qu’André emportait le trésor. Il le suivit, et quand il jugea le moment favorable, lui saisit les deux mains et les attacha, car il était le plus fort.

--Silence, dit-il, ou je te tue.

Et il s’empara des billets de banque.

André voulut appeler. Julien tira de sa poche un couteau, et frappa André au cœur avec tant de précision, que le jeune homme tomba mort.

Le lendemain, René apprit les événements de la nuit et devint fou.

Au moment où l’on venait de me raconter son histoire, René repassa devant moi, suivi du docteur. Il vint à moi.--Soyez discret, monsieur, dit-il. Quelquefois on prononce un mot légèrement, et on n’en devine pas les conséquences. Je connais un homme qui, pour avoir trahi le secret le plus insignifiant, a perdu d’un mot, si ce qu’on dit est vrai, son bonheur, son honneur, sa vie, son ami, son fils, sa fortune, son avenir, sa raison.

Et René continua sa route, un doigt posé sur sa bouche.

UN HOMME COURAGEUX

CONTE

Par une soirée du mois de mars, en 1853, quelques jeunes gens marchaient bruyamment dans la rue de l’École-de-Médecine.

Arrivés devant une porte cochère, ils se dirent adieu, éclatèrent d’un rire épais, firent quelques grosses plaisanteries, se serrèrent la main plus fort que quand on se la serre avec plaisir, puis l’un d’eux entra dans la maison.

--Bonsoir, vieux! lui crièrent ceux qui s’en allaient.

--Édouard n’a jamais été si gai que ce soir, se disaient-ils entre eux.

--Il est gai, parce qu’il est fort, dit le plus philosophe de la troupe.

--Si on choisissait sa destinée, je choisirais cette destinée-là, dit un second personnage.

--Les anges ont éternué à sa naissance, dit-on encore.

--Quand l’argent ne va plus, il se console avec sa pipe, et fait bien, ajouta un malin de profession.

--Quelqu’un l’a-t-il vu triste? demanda une dernière voix, qui ne voulait pas rester muette dans le concert.

Et toutes les voix répondirent: Non.

Celui qu’on louait ainsi, Édouard Castagnou, montait lentement deux étages. Pour un homme gai, il marchait bien lourdement: la gaieté va toujours vite. Cependant, ne nous hâtons pas de juger. Ses camarades doivent le connaître mieux que moi.

Le voilà devant la porte de sa chambre: voici l’instant décisif, car il est seul. Nous allons bien savoir s’il est heureux: il est seul. (Je le regarde, il est vrai; mais j’ai ce privilège épouvantable du narrateur, le privilège de voir et de n’être pas vu.)

Édouard tire une clef de sa poche, la met dans la serrure, et l’y laisse un instant. On dirait qu’il hésite à ouvrir. Mais je ne puis le croire; suivons-le.

Il pousse sa porte. Le voilà dans sa chambre, sans lumière. Cependant il jette un coup d’œil rapide derrière la porte et autour de lui, comme un homme qui chercherait ou qui serait cherché.

Sa chambre est obscure. Je vais user de mon droit d’observateur pour toucher sa main qui cherche maladroitement sur la cheminée une allumette.

Sa main est froide, non pas comme le marbre de la cheminée qu’il touche, mais autrement. Si je touche le marbre de la cheminée, je me refroidis la peau. Si je touche la main d’Édouard, elle me glace le sang.

Voilà la bougie allumée. A quel homme avons-nous affaire?

Il est grand et fort, circonstance fâcheuse peut-être, car elle a pu augmenter son aplomb extérieur. Beaucoup de gens, je le crois, ont été préservés de mille folies par leur petite taille et leur maigreur, qui leur inspirent, en certaines circonstances et en face de certaines gens, une sorte de timidité salutaire.

Édouard est grand et fort. Il a l’air habitué au commandement. Mais il y a dans son œil quelque chose de flottant et d’indécis. Il regarde partout et ne regarde nulle part. Le voilà qui s’assied d’un air inquiet. Il est dans sa chambre, et on dirait qu’il n’est pas chez lui. J’en conclus qu’il fait le maître quand il est chez les autres.

Il se relève. Va-t-il se coucher? Non. Il prend sa bougie, et regarde sous son lit, après s’être consulté un moment, comme s’il faisait un effort.

Décidément je ne comprends plus.

Est-ce un coupable? La figure des coupables peut avoir trois expressions: la froideur, le repentir ou le remords.

Quand le coupable est indifférent, il a une froideur dont rien ne donne l’idée.

Quand le coupable se repent, sa physionomie se prépare à se calmer. On sent qu’il marche vers la tranquillité. Le repentir, quelque déchirant qu’il puisse être, apaise; les choses qui sont dans l’ordre du bien pacifient, même quand elles déchirent.

Quand le coupable n’a que des remords, il offre aux yeux la raideur du désespoir. Si le repentir, qui contient l’espérance, rafraîchit, même quand il désole, le remords qui contient le désespoir, agite et glace, même quand il réduit sa victime à un état de calme apparent. Les choses qui sont dans l’ordre du mal, troublent même quand elles immobilisent.

Le remords, par sa froideur, touche souvent à l’indifférence. Il s’en distingue par sa brutalité. L’indifférence est plus polie.

Édouard ne se repent pas; son œil est dur, fixe et sec. Il n’a pas l’indifférence aisée de l’homme qui se dit: Tout ce que j’ai fait est bien fait, car ses mouvements sont saccadés.

A-t-il un remords? Peut-être. Il est si lourd sur sa chaise! Il porte sans doute un poids énorme. Je sens, à la profondeur de son abattement, que cet homme rit souvent et très haut, mais qu’il n’a pas le droit de rire; qu’il ne pleure jamais, mais qu’il aurait le droit de pleurer. Il est accablé; oui, mais il n’est pas tout entier là. Je ne devine pas tout. Cet homme doit se résumer dans un mot, et ce mot m’échappe encore. Je regarde et j’attends. Il ne fait rien; rien, c’est bien vide. Il a l’air d’inspecter, et j’ai froid en le contemplant. Il promène autour de lui ses regards, comme s’il attendait quelqu’un, et cependant je sens qu’il n’attend personne, ou s’il attend quelqu’un, ce quelqu’un-là ne doit pas venir. Si ce quelqu’un venait, je sens que j’aurais peur. Peur! voilà le mot que je cherchais. Je l’ai trouvé, comme on trouve tant de choses, quand j’ai regardé en moi, oubliant le dehors.

Édouard a peur, car j’ai froid. S’il avait peur des voleurs, s’il avait peur d’un danger, je n’aurais pas froid, en le regardant. La peur qu’il a, c’est la peur froide: toutes les créatures humaines, armées pour le défendre, s’assembleraient là autour de lui, sans le rassurer.

On frappe à la porte, il se retourne et souffle sa bougie.

Je ne me suis pas trompé, il s’est retourné brusquement. Il a peur; mais il n’a pas peur de celui qui frappe à sa porte: celui-là n’est que l’occasion. Celui dont Édouard a peur ne fait aucun bruit. Et si, par extraordinaire, il pouvait entrer, je crois qu’il pourrait entrer sans frapper.

Le surlendemain, deux amis d’Édouard causaient ainsi:

--Hier soir, à onze heures, j’ai frappé à sa porte; il n’a pas répondu.

--C’est qu’apparemment il n’était pas chez lui.

--Pardon, j’ai vu sa lumière par le trou de la serrure, et sa lumière s’est éteinte.

--Est-ce qu’Édouard devient fou?

--Cet homme-là se meurt, vois-tu, mon cher, car voilà trois mois qu’il ne s’est battu.

--J’ai entendu parler de sa dernière affaire; mais je n’étais pas à Paris. Conte-moi l’aventure.

--La voici. Édouard se promenait bras dessus bras dessous avec un Anglais qui lui dit: Mon garçon, je connais votre réputation. Vous êtes crâne, comme on dit en France; mais vous avez trouvé votre maître. Je suis plus crâne que vous. Édouard répondit:--C’est ce que nous verrons.

Tous deux sortaient de table et avaient bien déjeuné.

--Voici, mon garçon, poursuivit Édouard, ce que je vous propose. Je lance cette pièce en l’air: Pile ou face. Pile? Je vous brûle la cervelle: Face? C’est vous qui me la brûlez.

--Accepté, dit l’Anglais.

La pièce retomba, Édouard la releva sans la moindre émotion:

--Face, dit-il. Camarade, vous allez me brûler la cervelle. Ce sera drôle. J’ai chez moi un pistolet tout neuf, quelque chose d’excellent. Vous allez l’essayer, et, par testament, je vous le lègue.

S’il est bon, vous continuerez à vous en servir.

Ils allèrent chez Édouard; ils chargèrent le pistolet, puis Édouard alluma un cigare, en offrit un autre à son _camarade_; tous deux fumèrent. En fumant, Édouard disait:

--J’ai un conseil à vous demander: à ma place, est-ce dans la bouche ou dans l’œil que vous appliqueriez le pistolet?

--Dans l’œil, dit l’Anglais.

--Eh bien, dit Édouard, quand vous voudrez.

Et il s’appliqua le pistolet sur l’œil, présentant la détente à son _camarade_.

Cependant l’Anglais, un peu moins ivre qu’une heure auparavant, prit une attitude théâtrale et dit:

--Il ne faut pas que la crânerie française périsse, et tu la représentes bien. Ami, tu es un vrai crâne, un bon, un vieux, un raffiné. Je veux que tu vives. Buvons à la santé de la crânerie un verre de château-margaux. Et puis changeons de pari. Le premier que nous trouvons dans la rue, je lui demande ses oreilles; s’il me les refuse, je le tue. Toi, tu en fais autant au second qui se présente. Et nous verrons qui de nous deux aura tué le premier et le plus gentiment son homme.

--Très bien, dit Édouard. J’aime la lame; je ne serais pas fâché de faire avaler un pouce de fer à quelqu’un pour me dégourdir le poignet.

Édouard n’aurait jamais osé dire: J’aime le sang.

Ils sortent. L’Anglais aborde un passant et lui dit:

--Monsieur, voudriez-vous me faire le plaisir de me donner vos oreilles?

--Très volontiers, monsieur, répond le passant, d’un air agréable. Ayez seulement la bonté de passer à mon hôtel dans deux heures. J’aurai l’avantage de vous les remettre.

Et il donna sa carte.