Part 10
Deux heures après, l’Anglais se rendit à l’endroit indiqué où il trouva son homme. Mais son homme, après lui avoir attaché ses deux mains derrière le dos, lui donna le fouet, deux heures durant. Quand il fut fatigué de frapper, il prit l’Anglais par la peau du col, comme un chien, et le jeta par la fenêtre. Il demeurait à l’entresol. L’Anglais n’eut que des contusions.
Quant à Édouard, il aborda, lui, un jeune homme élégant et lui fit la demande convenue.
Le jeune homme, qui se nommait, si j’ai bonne mémoire, Émile, au lieu d’appeler un sergent de ville, se troubla. Il n’avait pas vécu dans le monde des duellistes, et ne savait ce que cela voulait dire.
--Se trompait-il? dit l’interlocuteur.
--Là n’est pas la question, poursuivit celui qui racontait. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’Édouard ne lâcha pas son homme, sut où il demeurait, connut ses habitudes, le vit le lendemain entrer dans un café, y entra après lui, et, devant ses camarades attablés près de M. Émile ***, lui cracha à la figure.
Le rendez-vous fut pris. On devait se trouver à Vincennes le lendemain matin, et on s’y trouva. L’arme choisie était le pistolet.
Au premier coup d’Édouard, Émile tomba frappé d’une balle dans la tête. Il ne mourut que dans la soirée. Voilà l’aventure, mon cher; voilà le dernier duel d’Édouard.
* * * * *
A l’heure de la consultation, Édouard se trouvait dans le cabinet de M. ***, médecin célèbre. Ils causaient depuis fort longtemps, et les malades, dans le salon d’attente, s’impatientaient.
--Monsieur, dit le docteur, votre cas est des plus extraordinaires. Je réfléchirai, je causerai avec mes confrères. Voici, pour le moment, mon avis: Voyagez, changez toutes vos habitudes. Je vous interdis Paris et surtout votre chambre. Je vous défends d’y rentrer ce soir. Partez aujourd’hui. Écrivez-moi dans deux jours. Je veux savoir si les phénomènes se sont reproduits dans les conditions nouvelles où vous vous trouverez. Je vais réfléchir, étudier, consulter, et, dès que j’aurai une lettre de vous, je vous répondrai.
Édouard à M. ***.
Bourges.
«Cher docteur,
«J’ai quitté Paris depuis trois jours et je ne suis pas délivré. La voix, qui parlait le soir, quand onze heures sonnaient, dans les salons de Paris ou dans ma chambre, parle là où je suis, à mon oreille, que je sache l’heure ou que je ne la sache pas; elle parle du même ton, douce, calme, un peu plus faible peut-être qu’autrefois; mais c’est elle, c’est bien elle, toujours elle, fidèle, impitoyable. Oh! si elle pouvait crier! Il me semble que cela me soulagerait! Mais non; c’est une voix douce. Si elle était menaçante et si je savais d’où elle part, si c’était la voix d’un adversaire, la voix de quelqu’un, si j’avais quelqu’un en face de moi, quelqu’un à qui répondre, je me sentirais sauvé. Mais non, c’est la voix du silence.
«Pourtant, vous me l’avez dit, je ne suis pas fou. Je m’examine, je me regarde, je m’écoute: j’observe l’effet que je produis sur les autres. Je ne suis pas fou.
«J’ai quitté Paris pour aller à Nantes, où je n’avais rien à faire. Je fuyais, voilà tout. A onze heures, j’étais en wagon: le train partait d’Angers; le coup de sifflet était aigu, j’étais près de la locomotive: un autre train croisait le nôtre! Tout ce tapage eût couvert mille voix humaines! je ne sais si j’aurais entendu le tonnerre; mais j’ai entendu passer le petit souffle qui donne chair de poule, et j’ai entendu la petite voix me dire sur le ton ordinaire, la parole du soir:
«_L’assassin n’a pas longtemps à vivre!_
«Pour couvrir toutes les voix, pour dominer le tumulte du départ, la voix ne s’est pas donné la peine de s’élever.
«Le lendemain, j’étais au théâtre: je ne savais pas l’heure. Arnal jouait à Nantes: la salle était pleine; on riait beaucoup. Au moment le plus comique, j’ai senti le froid à mon oreille gauche, et, malgré les éclats de rire de la salle entière, j’ai entendu dire à côté de moi, comme à Paris, comme en wagon, comme dans la solitude, comme partout:
«_L’assassin n’a pas longtemps à vivre!_
«Comme vous êtes docteur en médecine, je puis vous écrire ces choses. Si vous étiez docteur en droit, vraiment j’hésiterais. Savez-vous bien que la justice, si elle cherchait un criminel, pourrait fort bien tourner vers moi ses soupçons?
«Enfin, mes amis savent que je suis un honnête homme, et je ne ressemble pas plus à un voleur de grand chemin qu’à un aliéné de Charenton. Le cas échéant, docteur, vous direz que je n’ai jamais arrêté, sur aucune grande route, aucune diligence.
«Je plaisante, et cependant je ne suis pas gai. Ne m’avez-vous pas demandé vous-même, cher docteur, si je n’avais aucun remords? Non vraiment. Je suis innocent comme l’enfant qui vient de naître. Ma jeunesse s’est passée comme toutes les jeunesses: quelques petites bamboches, quelques légèretés, quelques affaires d’honneur, ce qu’il faut pour n’être pas ridicule, et voilà tout. Voilà ma confession, docteur. C’est celle de tous les jeunes gens. J’ajouterai, pour qu’elle soit complète, que je commets, en esprit, le crime de Prométhée.
«Je voudrais m’emparer du tonnerre, l’avoir à ma disposition, le faire éclater à onze heures, comme il n’a jamais éclaté, et briser, s’il le fallait, à ce moment-là, les mondes, dans l’espace, les uns contre les autres, pour couvrir la petite voix.
«Mais le craquement de l’univers cassé, pulvérisé, ce craquement-là suffirait-il? J’en doute. Elle est si faible, si douce, la voix maudite! si faible, si faible, qu’elle doit être invincible.
«_P. S._ Si je me tirais un petit coup de pistolet dans la cervelle, à onze heures moins cinq? Mais qui sait si à onze heures la voix ne parlerait pas encore? Au moins, elle ne dirait pas la même chose. Pour faire cesser une prédiction, le meilleur moyen, c’est de la réaliser. Ce procédé me tente un peu. Je suis allé à Nantes, de là à Bourges. Il faut peut-être aller plus loin.»
Le jour où il écrivait cette lettre, Édouard quittait Bourges vers sept heures du soir.
Dans le même wagon que lui, il y avait deux hommes qui causaient, et une jeune femme en noir qui ne parlait pas.
--Ce pauvre Émile, disait l’un des deux hommes, voilà aujourd’hui un an qu’il a été assassiné.
--Assassiné? répondit l’autre.
--Ne savez-vous pas son histoire?
--Mais non, mon cher. Je n’ai pas connu cet Émile dont vous parlez si souvent; et comme vous en parlez souvent à demi-mot et d’un air mystérieux, je n’ai que des renseignements fort incomplets.
Le voyageur raconta à son ami l’histoire d’Émile, telle que nous la tenons du camarade d’Édouard.
Au moment où son récit finissait, un de ces feux qui sont allumés la nuit sur le passage des convois éclaira, pour la première fois, le visage de cette femme silencieuse, de cette femme en deuil qui était dans un coin et qui semblait dormir.
--Pardon, madame! s’écria le narrateur. En racontant la mort de mon ami, je ne savais pas parler devant sa veuve!
Onze heures sonnaient à une horloge près de laquelle le train passait, et la voix qu’Édouard appelait la voix du soir, sortit cette fois d’une bouche visible.
--L’assassin n’a plus longtemps à vivre! répondit la veuve d’Émile.
On arrivait à une station.
Quand on ouvrit la portière, un corps tomba lourdement sur la route. C’était le cadavre d’Édouard, d’Édouard qui s’était depuis un instant appuyé contre la portière.
On ouvrit le cadavre.
--Il avait un anévrisme, dit le médecin de province.
--Les anévrismes produisent quelquefois de singuliers effets, ajouta le médecin de Paris.
LES MÉMOIRES D’UNE CHAUVE-SOURIS
Je suis vieille, mes enfants, mais heureuse et gaie, vous le savez toutes. Quelquefois, le soir, à l’heure où nous prenons joyeusement nos ébats dans l’air purifié et rafraîchi, vous me demandez le secret de ma joie fidèle. Il est juste que je vous le livre avant de mourir; car nul n’a droit au bonheur, s’il est heureux pour lui seul.
Je fus jeune autrefois. Mes parents avaient vécu d’une vie simple et sans faste entre les fentes d’une vieille corniche; ils n’aspiraient ni à la gloire ni aux richesses. Mais une vieille chauve-souris, qui avait beaucoup voyagé, venait quelquefois le soir et nous entretenait des contrées qu’elle avait parcourues. Ma sœur, car j’avais une sœur, se laissait enflammer l’imagination par ces récits un peu emphatiques, peut-être, mais séduisants, je l’avoue. Toutes les races d’oiseaux et de papillons passaient devant nos yeux, quand nous l’écoutions. Elle nous introduisait dans un monde féerique qui éblouissait ma sœur, mais qui ne me suffisait pas. Oh! je rêvais voyage aussi, mais je rêvais un autre voyage.
Va, pauvre petite sœur, disais-je intérieurement, va écouter le caquetage que les oiseaux font sous les feuilles. Tu seras ridicule à leurs yeux, odieuse et même laide. Tu ne les comprendras pas; tu te feras chasser honteusement. Cependant, moi, je jouirai de la conversation des sages.
Les hommes! les hommes! que peut souhaiter une chauve-souris, sinon de les connaître?
Il est une race pour qui l’univers a été créé, qui a pénétré les secrets les plus intimes de la Nature, qui a tiré de cet admirable spectacle le droit d’être sage et heureux, et moi qui ne suis pas une chauve-souris ordinaire, moi dont l’âme est autrement faite que celle de ma sœur, moi qui suis tendre, sensible, passionnée, mélancolique et reconnaissante... Je causais ainsi avec moi-même quand mes regards tombèrent sur deux cadavres: c’étaient ceux de mon père et de ma mère. Je reçus une preuve nouvelle de mon immense sensibilité; je fis sur leur triste destinée les plaintes les plus touchantes. Mes chers parents avaient été écrasés par une pierre. J’allais pleurer chaque nuit sur cette tombe naturelle, et j’exhalais ma douleur en soupirs harmonieux. Pendant mon deuil, mon visage ne démentit pas une seule fois l’amertume de mes pensées. Quelquefois je m’excitais au désespoir et je m’enivrais de ma propre éloquence.
Je m’arrangeais dans mon trou aussi commodément que possible, et je me lamentais. Je passais en revue tous les malheurs qui avaient assailli ma confiante jeunesse, et je m’attendrissais avec volupté sur mes illusions perdues. Mais il fallait pour ces scènes de deuil une lune complaisante, un temps doux, une santé parfaite et une position commode sur la tombe de mes chers parents.
Car la moindre gêne physique empêche absolument ces effusions de cœur.
Quand il me sembla que j’avais assez longtemps gémi, je me rappelai que la force est la vertu des grandes âmes.
La Providence, en me faisant seule et libre, ne m’avertissait-elle pas qu’il était temps de réaliser mes projets. Ah! certes, il m’en coûtait de me séparer de la tombe de mes parents.
Mais les hommes étaient là qui m’attendaient pour m’instruire. Je me dévouai, mes enfants. Toute ma vie n’a été qu’un long dévouement. Je dis adieu à ma sœur en pleurant.
J’enviais cette enfant insouciante qu’une nature vulgaire devait préserver des dangers de la gloire!
--Adieu, lui dis-je, sois heureuse, puisque le bonheur t’est permis. A toi le repos, à moi la lutte! Mon âme va s’user et se briser: la tienne s’endormira.
--Pourquoi me quitter? me dit-elle. Je suis seule. Au lieu de te dévouer à l’univers qui n’a pas besoin de toi, si tu te dévouais à ta famille qui t’aime et que tu peux rendre heureuse?
Je m’éloignai en souriant.
Je rencontrai en route la vieille chauve-souris qu’avaient aimée mes parents. Cette vue m’attendrit. Notre amie m’appela.
--Je n’ai pas le temps de m’arrêter, répondis-je sans détourner la tête.
Je n’ai pas d’amour-propre: je n’en ai jamais eu; mais je ne pus m’empêcher de comparer ses voyages aux miens. Elle avait vu des insectes et j’allais voir des hommes. Elle avait appris des détails de ménage; elle avait vu des fourmis préparer leurs magasins, et vous saurez tout à l’heure à quels spectacles la Providence me destinait.
Mais ne parlons pas de moi. Les hommes qui écrivent ne pensent jamais à eux. Ils songent à tout, excepté à leur intérêt personnel. Ils travaillent pour être utiles et par charité pure. Je les ai étudiés. Je les imite. J’arrive au fait.
J’ai connu des oiseaux qui parlaient sans cesse d’eux-mêmes; ils étaient insupportables; moi, je ne parle jamais de moi. J’arrive au fait sans détour.
J’aime les voyages; ils multiplient la vie, et, quoique je me sois toujours oubliée pour les autres, cependant j’aime à contempler, en me retournant, cette trace de moi-même que garde l’air, fendu par mes ailes joyeuses et rapides.
Je contemplais ma destinée et j’admirais la nature. Je venais sans doute de passer les Alpes quand j’aperçus une habitation humaine. Je crois avoir le droit de me reposer.
A ma gauche était un moulin: je me blottis entre les pierres d’un vieux pavillon. A droite, j’apercevais un bois de pins mélancolique, et, profondément mélancolique moi-même, plus mélancolique que le bois de pins, je rêvais. La tristesse, qui est la maladie des grandes âmes, me visita. Elle me toucha de son aile noire. Plût au ciel, dis-je en pleurant, que je ne fusse jamais née! La vie est courte. Passons-la dans le désespoir. Après tout, qu’est-ce qu’une chauve-souris? C’est un roseau, un grain de sable, un nuage que le vent emporte, un...
J’allais parler et accuser la Providence, quand une voix coupa la mienne. C’était une voix d’homme qui résonnait dans l’intérieur du pavillon.
J’avoue qu’un instant le cœur me manqua presque.
--Courage, me dis-je enfin, courage, toi qui as été choisie pour être offerte en exemple aux chauves-souris à venir. Courage!
Deux jeunes gens et une jeune fille causaient ensemble. Avec quelle noblesse! Dieu le sait. Comment ai-je appris la langue des hommes? Quand je l’entendis pour la première fois, je crus l’avoir entendue toujours!
L’un de ces jeunes gens avertissait son ami d’un danger grave dont il le croyait menacé. Il semblait regretter un temps plus heureux. Je me rappelle le nom d’une reine qui revenait sans cesse dans leur conversation: c’était, je crois, la reine Athalie. Les deux jeunes gens s’appelaient Joad et Abner. Joad répondit avec une majesté douce, sans peur et sans bravade, aux conseils de son ami. Son langage était cadencé, harmonieux, solennel:
Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai pas d’autre crainte.
dit-il. Je l’entends encore! Dieu! qu’il était beau! et que je m’attendris sur sa femme Josabeth! Éternel et doux souvenir! Quand j’aurais payé de ma vie ces sublimes leçons, les aurais-je payées trop cher?
Quand ils eurent résolu de prendre certaines mesures qui devaient conjurer l’orage, changer la face des choses, et, si j’ai bien compris, placer la couronne sur la tête d’un enfant nommé Joas, ils se séparèrent.
J’étais transportée, et non rassasiée. Je ne pouvais pas me séparer d’eux. Les hommes! Je voulais les voir de plus près encore. Je voulais être admise dans leur intimité! Dans quelle lumière je venais de les contempler! Comme Joad priait et remerciait Dieu! Quelles actions de grâces les hommes rendent continuellement à leur créateur! Nous étions au soir. Le soir, c’est l’heure sainte: c’est l’heure de la prière. Quel magnifique spectacle doit offrir à Dieu, qui sait tout, et à une pauvre chauve-souris, qui ne sait rien, l’intérieur d’une maison d’hommes le soir! Puisqu’enfin ils sont sujets à la mort, comme ils le disaient tout à l’heure, puisqu’ils doivent rendre compte au Seigneur de leur vie, jamais, non, mon Dieu! jamais un homme ne s’endort certainement sans être prêt à se réveiller devant le tribunal du souverain juge! Quelle prière doit être ce sommeil, et que le réveil doit être beau! Si j’osais, moi, misérable, approcher de ces conciliabules augustes, si j’osais franchir le seuil d’une habitation humaine, le soir, si j’osais! mais je n’oserai jamais.
Ainsi je parlais en moi-même, et cependant j’osai. L’homme quitta le pavillon, traversa le jardin; je le suivis à distance, retenant ma respiration, et battant à peine des ailes. J’avais peur de troubler le silence où sans doute il méditait. L’homme entra dans sa maison. Le cœur me manqua. Je crus commettre un sacrilège, en violant le soir ce saint asile... Pourtant, quelque respect qu’éprouve une chauve-souris, la curiosité l’emporte souvent en elle. C’est que nous sommes une race inférieure. Ces choses-là n’arriveraient pas aux hommes. Je laissai Joad entrer le premier par déférence; Abner le suivit, puis avisant au-dessus de la porte par laquelle ils étaient entrés, une fenêtre ouverte, je me voilai la face avec mes ailes, et je me hasardai. Je me blottis, sans être vue, derrière le rideau de la fenêtre, entre une glace et un tableau, puis je regardai et j’écoutai, tout yeux et tout oreilles. Joad et Abner étaient là; pendant quelque temps, j’écoutai inutilement. Ils ne dirent rien; sans doute ils réfléchissaient. Abner, étendu sur deux meubles qu’on appelle, je crois, des fauteuils, dans leur langage, semblait absorbé dans quelque pensée profonde qu’il n’exprimait pas. Joad tenait dans son auguste bouche un petit morceau de bois percé au bout, dont j’ignore le nom, et en faisait sortir de la fumée, chaque fois qu’il respirait. J’ai su depuis que cet exercice est très répandu parmi les hommes; sans doute il contribue beaucoup au parfait développement de l’esprit et du cœur, car ils quittent pour cela, m’a-t-on assuré, leurs affaires les plus importantes: ils abandonnent leurs sœurs, leurs mères, leurs femmes. Ce travail d’aspiration et de respiration qui gêne la parole, exhale une odeur infecte, et quelquefois ruine la santé, ce travail doit être fort pénible. Mais sans doute il était nécessaire aux progrès des hommes, et aucun dévouement ne me surprend de leur part.
Joad prit le premier la parole:
--Eh bien, dit-il à Abner, eh bien! grand imbécile (j’ignore le sens de ce mot, c’est sans doute un terme honorifique), j’espère que nous avons déclamé ce soir, dans le pavillon.
--A faire sortir les chauves-souris de leur trou, répondit Abner.
J’admirai sa bonté d’avoir pensé à moi dans un pareil moment, et la véhémence avec laquelle, en finissant sa phrase, il prononçait le nom de Dieu. Du reste, ils le prononçaient tous à chaque instant avec quelque formule terrible. Mais bientôt je regrettai mon audace, le cœur me manqua; je crus que j’allais tomber sans connaissance au milieu de ces deux hommes et troubler l’auguste entretien. Ah! c’est que j’appris qu’il était question entre eux des plus grands mystères de la nature et des plus grands événements de la société, et que ces hommes étaient des artistes. L’Art! Mon Dieu! qu’ils doivent toujours avoir les mains pures ceux qui touchent à cette grande chose: l’art! Je voyais là deux hommes qui se sont consacrés à l’art! Tous les artistes sont des saints, sans doute! Je regrette de n’être pas morte, en ce moment, de joie, de terreur et d’admiration. C’eût été une belle destinée pour une chauve-souris de mourir après avoir entendu des hommes, des artistes, s’entretenir, le soir, sous l’œil de Dieu, de la naissance, de la mort et du mariage.
Peu à peu l’entretien prit un tour qui m’étonna, et j’entrevis la charmante vérité. Je ne vous la dirai qu’à la fin, pour tenir votre attention en haleine, mes enfants. Soyez étonnées, mais ne soyez pas effrayées. Tout s’expliquera.
--Allons, bon! dit Joad, en voilà encore un qui va venir partager l’héritage du bonhomme.
--Pas de chance, dit Abner.
--Et encore il faudra faire semblant de voir arriver avec plaisir le nouveau gamin.
--Plains-toi donc! Plans-toi donc! Tu épouses cinquante mille livres de rente et des espérances.
--Ça va être amusant, reprit Joad, il faudra faire le tourtereau pendant les premiers mois, et puis être aimable avec le bonhomme.
--Pourvu que ce bonhomme-là ne soit pas le Père éternel! c’est que vraiment il lui ressemble! Ah bah! l’hiver approche. Les bonnes gens ont des rhumes. J’ai confiance dans les rhumes, et toi?
Josabeth entra.
--Je me rafraîchirais volontiers, dit-elle.
--Que pourrait-on vous offrir, madame? demanda Joad.
--Une tranche de gigot, répondit-elle.
On sonna. Un domestique servit à souper. Joad, Abner et Josabeth se mirent à table.
--Or ça, dit Josabeth, réglons nos comptes. C’est moi, mes petits anges, qui vous ai fait entrer au château. J’y suis bien sérieusement madame la comtesse de Lisburne. La fin du monde arrivera avant que ces honnêtes Bretons aient suspecté ma Seigneurie de figurer le soir à Paris sur les planches du Vaudeville. Avouez que je joue bien les rôles de comtesse. Sans moi, Antoine, seriez-vous ici?
(Je vous expliquerai tout à l’heure, mes enfants, pourquoi Josabeth appelait Joad de ce nom vulgaire d’Antoine. Vous n’avez pas mon expérience; vous ne savez pas encore ce que c’est qu’un nom de comédie.)
--Antoine, dit-elle donc d’un ton ému, seriez-vous ici sans moi? En face d’une jeune fille qui n’a lu que son livre de messe, obligée, pour être agréable à papa et à maman, de faire de la littérature, auriez-vous su vous tirer tout seuls d’Esther et d’Athalie? sans moi, seriez-vous entrés, chaussés de cothurnes, dans les bonnes grâces de deux vieux imbéciles? Oui ou non, vous ai-je rendu service? Vous épousez les écus, Antoine! eh bien, mon agneau, il faut s’exécuter. Il faut être reconnaissant. Des promesses! on sait ce que ça vaut. Cent fois, j’ai promis d’être sage, moi, pourtant me voici! Il faut me faire, séance tenante, une petite reconnaissance de 10.000 francs, c’est plus sûr. Nous avons monté le coup par écrit, mon doux Antoine. J’ai l’honneur de posséder dix précieux autographes de votre main.
--Qu’est-ce qu’elle veut dire, cette coquine-là? reprit Joad.
--Elle veut dire, mon cher enfant, reprit Josabeth, que si par hasard (vous savez comme le hasard est méchant quelquefois), si par hasard une seule de vos lettres précieuses, une lettre contenant le nœud de l’intrigue, tombait sous les yeux de la belle, vous n’épouseriez pas ses écus.
Joad semblait furieux. Abner souriait. La scène se prolongea.
Une autre à ma place se fût étonnée. Je comprenais et j’admirais.
--Coralie, cria Joad, et il prit un couteau sur la table.
--Doucement, l’ami, reprit Josabeth, ou j’appelle. Allons! mon petit, du calme! 1.000 fr. pour chaque lettre que je te rendrai. J’estime 1.000 fr. chacune de tes épîtres. Trouve donc un éditeur qui les estime à ce prix-là. Pas facile, mon vieux.
Joad fit mine de vouloir arracher un paquet à Josabeth. Celle-ci se défendit. Ils jouaient leur rôle parfaitement bien.
--Et moi, dit Abner, je ne suis pas inutile, est-ce que je n’aurai rien?
On ne lui répondit pas.
--Allons, petit, dit Josabeth, faut en finir, donne ta reconnaissance, et voilà tes lettres.
Joad jouait admirablement la colère. Il donna un morceau de papier, on lui en rendit plusieurs autres.
--Allons, dit Josabeth, voilà comme j’aime la jeunesse française, généreuse et bien élevée.
Qu’on vienne nous dire encore, ajouta-t-elle d’un air de triomphe, que le théâtre ne sert pas à moraliser les populations.
Je fus frappée d’un trait de lumière.
Joad, Abner et Josabeth quittèrent la table. Tous trois chancelaient. Leur démarche était tremblante; l’inspiration poétique pesait sur eux et leurs membres fléchissaient sous le poids de leur pensée.
Josabeth tendit son verre à Joad; il y versa une liqueur étrange que je crois destinée aux poètes. Les abeilles, vous le savez, préparent pour leur reine, pour celle qui est chargée de peupler la ruche, de former de nouveaux essaims, un miel particulier. Sans doute les hommes réservent pour leurs chantres, pour leurs poètes, pour ceux qui parlent la langue sacrée, ce breuvage pétillant et argenté qui rendit un éclat nouveau à leurs regards fatigués. Leur parole devint si active et si ardente, que je ne distinguais plus les mots prononcés.