Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

Chapter 3

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O Sphinx! entre les sphinx, impossible à comprendre! En retrouvant celui qu'elle avait désolé, Assis en face d'elle auprès d'une autre femme, En le voyant heureux, et le sachant aimé, Rosine, dans son coeur, sentit comme une lame Dont le contact mortel, en déchirant son âme, Lui fit comprendre alors que _lui_ s'était vengé. Et celle dont la bouche avait été muette, Celle qui, froidement, avait brisé ce coeur Et s'était fait un jeu d'une atroce douleur, Ressentit à son tour cette fièvre inquiète Dont il avait souffert, et se prit à l'aimer.

IX

Que faire au bal masqué si ce n'est d'y flâner, Quand on est amoureux et qu'on sait que sa mie Ne s'y doit point trouver? Lecteur, je vous supplie, Lorsqu'on la sait chez elle et qu'on y doit aller, Que faire en attendant sinon que d'y flâner? Stello pensait ainsi. Rêvant à sa maîtresse Et contraint d'être au bal, il flânait de son mieux, Par-ci par-là mettant un nom sur une tresse, Et s'amusait de voir passer devant ses yeux Ce cortége dansant et d'écouter sans cesse Le gai bourdonnement de cet essaim joyeux. Il restait donc perdu dans cette rêverie Où ce flot pailleté de rire et de folie, De soie et de velours l'enfonçait pas à pas; Suivant ce rêve ami sans en chercher la cause, Lorsqu'il en fut tiré par un domino rose Qui, prononçant son nom et lui prenant le bras, L'entraîna dans le bal en lui parlant tout bas.

A l'azur de ses yeux pleins d'ombre et de tendresse, Stello croyait avoir reconnu sa maîtresse. Il était bien un peu surpris de la voir là, A cette heure, tandis qu'il la croyait chez elle; Peut-être aussi ... vexé qu'on le crût infidèle: Mais quel mal un amant peut-il voir à cela? Il est vrai que Rosette était peu coutumière Du fait; mais une nuit, mauvaise conseillère, Avait pu lui souffler au coeur quelque soupçon. Donc, à n'en pas douter, c'était elle. La chose, Au reste, était d'autant plus probable que Rose Connaissait quelque peu le maître de maison.

A propos de cela, madame, il faut vous dire --Ce qui fût fait déjà, si je savais écrire,-- Qu'entre ces deux beautés, dont il est question, La seule différence apparente et tranchée Était un signe noir gros comme un grain de plomb Dont Rosette portait la main gauche marquée.

Or donc, il arriva ce que vous prévoyez: Qu'un gant trompa Stello; qu'à force de tendresse, De ruse féminine et de regards noyés, De désir et d'amour, cette autre enchanteresse Eut raison du jeune homme ... et qu'il était trop tard, En un mot, quand Stello reconnut la comtesse. En vain eût-il voulu maudire le hasard; Sa bouche ne pouvait mentir à sa pensée; Tout son amour passé lui refluait au coeur, Envahissant soudain sa poitrine oppressée, Sans qu'il en pût maudire ou dominer l'ardeur. O chaste amante! et toi, pauvre Rose endormie, Hélas! dans cet instant où se jouait ta vie, Pendant que ton Stello mourait entre des bras Qui n'étaient pas les tiens, tu ne t'éveillas pas!

X

Voilà notre amoureux avec ses deux maîtresses Pareilles en tous points; d'un aussi tendre amour Les aimant toutes deux et croyant sans détour Rester loyal, tout en partageant ses caresses. Vainement cherchait-il à se persuader Qu'il ne devait point vivre en cette double ivresse; Lui-même il condamnait sa coupable faiblesse Et ne pouvait pourtant se résoudre à quitter L'une ou l'autre des deux et, rien que d'y songer, Il était pris soudain d'une telle tristesse Qu'il se sentait pâlir et le coeur lui manquer. Aux genoux de Rosine il se jurait dans l'âme Que son coeur, malgré lui, n'aimait que cette femme Et faisait le serment,--pauvres serments d'amours!-- De ne plus voir jamais Rosette de ses jours. Mais quand, la nuit venue, il revoyait Rosette, Honteux et repentant, il s'avouait tout bas Qu'elle seule régnait sur son âme inquiète, Et, sincère toujours, lui jurait sur sa tête Qu'il n'avait, de sa vie, aimé que dans ses bras.

Quoi qu'il en soit, flottant de l'une à l'autre amie, Notre amoureux menait une assez douce vie Et se trouvait si bien dans ce tendre embarras Que, soit pour conserver sa chère inquiétude, Soit par oubli, faiblesse ou par incertitude, Soit pour toute autre chose, il ne s'en sortait pas.

XI

Qu'a-t-elle donc, Rosette? Une vague tristesse, Comme un pressentiment à travers son bonheur, Vient noyer son regard et donne à sa tendresse Je ne sais quel accent de furtive langueur. Tu souffres.... Par moments ta voix entrecoupée Trahit le battement de ton coeur inquiet. Ton front moite est brûlant et ton sommeil distrait Soulève à chaque instant ta poitrine oppressée. Pourquoi t'éveilles-tu soudain, les yeux en pleurs? Qu'as-tu donc à pleurer? Pourquoi ton beau sourire Est-il d'une tristesse impossible à décrire? Quel est-il donc, enfant, ce mal dont tu te meurs? Il t'aime, lui, pourtant; et ton âme est ravie Au seul bruit de ses pas. Son amour est ta vie; Il t'a dit ce matin qu'il ne vit que pour toi. Déjà dans ton amour as-tu perdu ta foi? Pleure donc, pauvre fille, et soulage ton âme! Laisse-la déborder, cette amère douleur Si grande qu'elle n'a d'égal que ton malheur! Elle te vient du jour où tu vis cette femme. Cette comtesse, il l'aime et ton coeur te l'a dit; Et tes yeux ont compris, à son mortel silence, Le secret de sa vie; et cette ressemblance T'a fait connaître aussi le mal qui te poursuit.

Mais Rosine, elle aussi, souffrait d'un mal étrange Et, malgré ses serments, en femme qu'elle était, Devinait par instinct que Stello la trompait. Elle eût voulu pouvoir, en se donnant le change, Calmer sa jalousie et croire en son amant; Mais lorsque ce serpent, s'enroulant dans notre âme, Nous laisse au coeur son dard aigu comme une lame, Rien n'en peut arrêter l'aiguillon déchirant.

Un soir elle insista pour qu'il vînt avec elle Entendre, aux Italiens, le _Don Juan_ de Mozart. Le jeune homme accepta, souriant du hasard. Il comparait la pièce à la scène réelle Qu'il jouait chaque jour; il ne soupçonnait pas Que son festin de Pierre, à lui, fût aussi proche, Et qu'il courait, riant de sa propre débauche, Vers un sort plus affreux que son propre trépas.

Comme ils venaient d'entrer tous deux dans la baignoire, Un frôlement, pareil à celui de la moire, Fit retourner Stello vers la loge à côté. Un sanglot en sortit alors, faible, étouffé, Qui le fit tressaillir des pieds jusqu'à la tête. Il ne put prononcer que le nom de Rosette; Puis, se levant, plus pâle et plus froid que la mort, Il courut à sa loge et, d'une main tremblante, Relevant doucement sa maîtresse mourante, La prit, et, comme un pâtre emporte un agneau mort, S'enfuit on emportant son douloureux trésor.

XII

Déjà la lampe d'or au plafond suspendue Pâlit de ses rayons l'indécise clarté. La pendule sonore a par deux fois tinté. Blanche et silencieuse ainsi qu'une statue, N'est-ce pas, sur ce lit, une enfant étendue Qui s'endort dans sa fleur ou meurt dans sa beauté?

C'est Rosette. Jamais ce beau corps qui sommeille N'a d'un plus pur contour dessiné sa blancheur. Ses yeux ont oublié leurs larmes de la veille; Son sourire trahit le rêve de son coeur. Pourtant, à son chevet, son amant qui la veille Semble chercher un souffle à travers sa pâleur.

Il écoute. On dirait parfois qu'elle soupire Comme un enfant qui dort après avoir pleuré; Sa lèvre pâlissante, à son rêve adoré, Semble vouloir s'ouvrir pour conter son martyre; D'autres fois, au contraire, il croit voir un sourire Éclairer en passant son front décoloré.

Mais non, c'était un songe, elle n'a pas bougé. Son front est resté pâle, et sa lèvre entr'ouverte Sous les rayons mourants n'a pas même tremblé. Rien! Pas même un soupir dans la chambre déserte! O sombre et lente nuit! O funèbre clarté! Rien! Rien que le silence et l'immobilité.

N'osant plus l'appeler, il prend sa main inerte: Cette main est glacée et retombe aussitôt. Alors, sans qu'une larme à ses yeux soit montée, Il pousse un long cri sourd d'une voix étouffée, Et, sur ce même lit où Rosette est couchée, Une dernière fois, sans prononcer un mot, Serrant entre ses bras cette fille adorée, Dans un dernier baiser jette un dernier sanglot. Déjà de ce beau corps l'âme était envolée; Il ne pressa sur lui qu'une ombre inanimée.... Sa main fut sans étreinte et sa voix sans écho.

Lors, prenant dans ses bras sa maîtresse expirée, Comme elle avait tenu sa main gauche fermée, Un papier, qu'il n'avait pas encore aperçu, En tomba tout froissé. L'ouvrant alors, il lut Le billet que voici, de la main de Rosine: _«Ce soir, aux Italiens, la chanteuse est divine. Nouveau duo d'amour; qui viendra l'entendra. La seconde baignoire est à gauche;--c'est là.»_ Alors il comprit tout; et sa tête penchée Demeura jusqu'au jour dans ses deux mains cachée. Sa mère, le matin, ne l'eût pas reconnu.

Il est parti depuis et nul ne l'a revu.

Rosine aime le monde et le cherche sans cesse; Elle souffre, dit-on, d'une étrange tristesse, Et cherche dans le bruit un oubli mensonger.

Qui de nous, ici-bas, peut sonder son mystère? Quand le vent du destin a passé sur la terre, Nul n'a compté les fleurs qu'il en put arracher.

1862.

LÉONE

--CONTE AUX JEUNES FILLES--

I

Dans ce temps-là, mesdemoiselles, Paris était, comme aujourd'hui, La ville des époux fidèles; On en citait bien sept ou huit. Les gens naïfs dormaient la nuit Et les bonnes moeurs étaient telles Qu'il fallait qu'un père eût conduit Sa fille à trois pièces nouvelles Pour qu'elle en sût autant que lui.

Comme aujourd'hui, chaque ménage Était d'un exemple touchant: Jamais on ne parlait d'argent Dans les contrats de mariage. Les maris n'étaient point tenus D'être plus riches que Crésus; Leurs moitiés étant peu coquettes, Les trois quarts de leurs revenus Suffisaient presque à leurs toilettes.

Entre autres détails singuliers, Il paraît qu'en ces temps austères, Suivant leurs goûts irréguliers, Ces dames avaient des bottiers Et ces messieurs des bouquetières.

Quant au scandale, on ignorait Absolument ce que c'était, Car, Dieu merci! pour la constance, Paris est le pays de France Qui craint le moins la concurrence. Les rois s'en vont; mais les ramiers Nichent toujours aux Tuileries. Leur amour n'a pas deux patries; C'est là, dans les grands marronniers, Que ces doux oiseaux familiers, Modèles des coeurs réguliers, Ont établi leurs galeries.

Charme étrange des rêveries! A voir ces hôtes printaniers Perdus sous les ombres fleuries, Je songe à tous les amoureux Qu'attire ce séjour ombreux Et j'admire la ressemblance De ces oiseaux si gracieux Avec certains petits messieurs. Au fond, le plus pigeon des deux N'est pas toujours celui qu'on pense. Quant aux belles, je ne veux pas Les comparer à nos palombes; Mais ce n'est point, dans tous les cas, Le bec qui manque à ces colombes, Ni la douceur, ni la beauté, Ni même la légèreté.

Mais, s'il vous plaît, mesdemoiselles, Reprenons pour quelques instants La chronique du bon vieux temps Dont je vous donnais des nouvelles.

Alors, toujours comme aujourd'hui, Les dévotes, c'était l'usage, Se rendaient en pèlerinage Autour du «Lac» avant la nuit. C'était dans un bois solitaire Et sauvage qu'on appelait Bois de Boulogne; et l'on allait Y déployer un luxe austère. On voyait là, sous les bouleaux, Des créatures angéliques Avec de tout petits chapeaux, En calèche à quatre chevaux, Prendre des airs mélancoliques. D'autres n'avaient qu'un huit-ressorts A deux chevaux, pas davantage! Et dans ce modeste équipage Abritaient leurs humbles trésors.

Même rigueur pour le costume. On poussait la simplicité Jusques à la sévérité. Je sais bien que c'est la coutume; Mais vraiment on allait trop loin. On outre-passait sur ce point La limite des exigences.

Jusqu'à trois fois on remettait La robe neuve qu'on portait; Et l'on ne se décolletait Jamais, à moins de circonstances Très-rares, c'est-à-dire: bals, Concerts, réveillons, festivals, Soupers, réceptions, soirées, Conférences, cours, matinées, Séances, dîners d'apparat, Soirs d'Italiens, soirs d'Opéra, Lunchs, punchs, raoûts, «et caetera.»

A part cela, les élégantes, Au dire de plus d'un auteur, Avec la plus stricte rigueur, S'en tenaient aux robes montantes; Et, par un excès de pudeur Dont on retrouve encor la trace, Se résignaient de bonne grâce, Pour mieux cacher leurs cous mignons, A porter d'énormes chignons Que leurs coiffeurs, mis en campagne Et chargés de ces soins discrets, Leur faisaient venir tout exprès De Picardie et de Bretagne.

J'ai vu des factures du temps; Un chignon du plus grand modèle, Bien monté, garanti quatre ans, De la qualité la plus belle, Valait de quatre à cinq cents francs, Mais quelle solide coiffure! Décidément, je vous le jure, C'est un luxe que je comprends Que celui de la chevelure. C'était un si bel ornement Que ces chignons! Et puis vraiment, Pour une mère de famille, Est-il un souci plus charmant Que de léguer par testament Ses fausses nattes à sa fille?

Enfin, pour vous dépeindre mieux Cette époque exceptionnelle, Je puis vous apprendre sur elle Un détail assez curieux. Suivant le quartier de la lune Une femme était blonde ou brune Et, de la veille au lendemain, Changeait sa pâleur en carmin: Car on détestait la paresse Dans cet âge à présent vanté. Vous voyez, sans qu'il y paraisse, Que nous n'avons rien inventé.

Mais, n'importe! En prenant la plume, Mon intention n'était point De tant discourir sur ce point. N'y voyez aucune amertume, Si je l'ai fait, c'est qu'au moment De vous commencer mon histoire, Il m'est venu subitement Un scrupule, et voici comment: Si vous alliez ne pas y croire? Mes deux héros sont bien constants! Un amour que rien ne sépare, Cela se voit de notre temps; Mais c'est un exemple bien rare A toute autre époque. Et voilà Pourquoi je disais tout cela. Car, ce que vous allez entendre, Il fallait bien vous l'expliquer, Et commencer par vous apprendre Que le temps dont je veux parler Ressemble au nôtre à s'y tromper. Dès lors, ce que je vais conter N'a plus rien qui doive surprendre, Et je commence.

II

Les savants, Qui font bâiller de pauvres gens Et dessécher de pauvres roses, Passent pour savoir toutes choses. Eh bien! (jugez d'après cela Du niveau de l'Académie) Je n'en sais pas un qui nous die Comment Léone se trouva Être, à seize ans, la plus jolie Des danseuses de ce temps-là. Pauvre fille de comédie! Dont nul n'a raconté la vie, Et qui peut-être ensorcela Plus d'un immortel qui l'oublie.

Mais, au fond, cela n'y fait rien; Le fait n'en est que plus notoire; Et, quant à moi, l'on peut m'en croire Je ne suis pas historien.

Or donc, mes belles demoiselles, S'il me faut faire le portrait De Léone, je vous dirai Que, si le bruit qui court est vrai, En la regardant les gazelles, Dont chacun vante les doux yeux, Se dépitaient à qui mieux mieux De voir qu'une simple mortelle Eût osé s'en procurer deux Dessinés d'après leur modèle. Avec ces yeux-là, vous pensez Que des cils bruns et retroussés Devaient aller le mieux du monde; Et les cheveux noirs abondants Montraient, sous leurs flots imprudents, L'oreille vierge de pendants.

Ajoutez que, sans être blonde, Elle avait, comme Ophélia, La pâleur d'un camellia, Qu'elle était petite et mutine, Avec de certains airs douteurs Et des sourires enchanteurs; Qu'elle avait la main blanche et fine, Le pied perdu dans la bottine, Et que sa lèvre de rubis, Constamment mouillée et vermeille Au milieu de ces tons pâlis, Rougissait comme une groseille Tombée au beau milieu d'un lis.

Pour compléter le paysage, Sachez encor que son corsage Renfermait une âme de prix. De plus, ainsi que c'est l'usage Dans les théâtres de Paris, Étant jolie, elle était sage.

Ainsi fut et non autrement L'héroïne de ce roman, Qui n'eut jamais qu'un seul amant.

III

Ce qui lui manquait, à vrai dire, Ce n'était pas les amoureux; Vous savez qu'avec un sourire On en a plus qu'on n'en désire, Et son sourire en valait deux. Mais, bien qu'on fit queue à sa porte, Tous ceux qui lui faisaient la cour En étaient pour leurs frais d'amour. La chronique du temps rapporte Que Léone, en les égarant Avec son sourire enivrant, Les tenait tous au même rang.

Hélas! la vertu d'une fille Est comme le pur diamant: L'acier s'émousse vainement Pour mordre le caillou qui brille; Rien ne l'entame. Seulement, S'il tombe, adieu le diamant!

Quand on est vierge et qu'on est belle, Surtout à l'âge de la belle, A l'amour on est peu rebelle.

Vierge et danseuse! Par ma foi! C'était un vrai gibier de roi. Et, chose rare et curieuse, Bien qu'elle eût, au gré de son coeur, A choisir plus d'un grand seigneur, Ce ne fut pas un bel acteur Qui rendit Léone amoureuse.

Parmi tous les beaux jeunes gens Qui se faisaient les assiégeants De cette belle créature, Il en était un qu'on nommait Patrice, et qui se renommait Par plus d'une étrange aventure.

C'était un charmant cavalier, Très-digne d'avoir pour collier Les plus jolis bras de la terre; Et, comme il ne lui manquait rien, Le ciel, qui lui voulait du bien, Ne savait plus trop comment faire.

Dieu, par un fait sans précédents, L'avait fait noble, en même temps, De coeur, de race et de visage. Il pouvait avoir vingt-sept ans, Et, pour attendre le printemps, Il menait très-grand équipage.

En somme, c'était un dandy; Mais, comme la chanson le dit, Il était franc, fier et hardi.

IV

Mes chères lectrices, j'hésite A continuer mon chemin; Si vous ne me tendez la main, Je n'irai jamais assez vite.

Jugez un peu de mon ennui: Je veux peindre une belle nuit Et je ne sais comment la rendre, Car c'est un sujet bien usé Dont tant d'auteurs ont abusé Qu'on ne sait plus comment s'y prendre.

Certes, si j'étais écrivain, Je ne chercherais pas en vain; La chose serait bientôt faite. Je prendrais le premier poëte Qui me tomberait sous la main Et je vous parlerais des voiles De la nuit, et puis des étoiles, Et puis du lac aux flots d'argent Où se mire Phébé la blonde Qui se penche vers l'eau profonde, Et puis des bois, et puis du vent; Du rossignol dans la vallée, De la vieille tour isolée, Des étoiles d'or ou de feu, De l'herbe verte, du ciel bleu, Des bouleaux que la lune argenté Et surtout, chose très-urgente! Du poëte à la Lyre d'or, Ame dans l'idéal ravie, Pleurant devant ce beau décor.... Qu'il n'a jamais vu de sa vie.

Car c'est un fait bien constaté Que trois mille auteurs ont chanté Juste la même nuit d'été Sans qu'elle ait jamais existé. Aussi, quel morceau bien traité!

Dans le monde des élégies L'hiver est beaucoup moins gâté; Époque fraîche où les génies, Pour réparer leurs insomnies, Ne perdent pas à rimailler Le temps qu'on doit à l'oreiller. Et le fait est, mesdemoiselles, Que dans notre calendrier Les nuits ne sont pas toujours belles Aux alentours de février. C'est pourquoi je suis fort à plaindre, Car la nuit qu'il me faut dépeindre Se trouve au plein coeur de janvier.

Figurez-vous donc la nuit brune, Un vent très-sec, un ciel très-noir, Dans ce ciel pas la moindre lune: Un horizon à n'y rien voir. Le givre dessèche la terre, La grande route solitaire S'allonge en ruban déroulé. Sur la route déserte et blanche, Légère comme un char ailé, Rapide comme une avalanche, Une berline au grand galop; L'hirondelle qui rase l'eau Va moins gaîment que ma berline Dont le postillon bien payé, C'est-à-dire bien éveillé, Pour se donner meilleure mine, A tous les échos d'alentour Fait claquer son fouet, comme un sourd.

Dans la berline est une fille, Au front tout rose de pudeur, Qu'un flot de fourrure entortille, Mourante d'amour ou de peur. Elle est dans les bras d'un jeune homme. Si vous croyez qu'ils font un somme, C'est que vous connaissez bien mal Le coeur humain en général.

Les baisers volent sur la route! L'amour conduit les voyageurs! Pour la fillette je redoute Autre chose que les voleurs. Les chevaux vont comme le diable! La nuit est noire comme un four! Le voyage a l'air agréable.... Hue! donc, beau postillon d'amour!

Mais je ne sais à quoi je pense D'aller vous raconter cela. S'il en est temps encor: défense De lire ce chapitre-là! C'est une affaire scandaleuse Comme on n'en voit plus à Paris; Vous devez la trouver affreuse, Et je suis bien de votre avis. En vérité, c'est une histoire Pleine d'une atrocité noire.

Pourtant ce fut dans cet état Qu'un beau soir Patrice emporta Son amante Léonita.

V

O vous, pour qui j'écris ces lignes! --Et qui peut-être les lirez, Bien qu'elles ne soient pas très-dignes De l'honneur que vous leur ferez;-- Vous, les belles filles de France, Vous, l'orgueil d'un ciel enchanté, Vous, le sourire et l'espérance! Vous, la jeunesse et la beauté! O vous à qui sourit l'Aurore, A qui tous les bras sont ouverts, Qui ne connaissez pas encore Vos printemps d'avec vos hivers!

Vous, les vierges! Vous, les charmeuses! Dont le coeur, peureux et hardi, A des langueurs mystérieuses Dans un corps jeune comme lui! Vous, pour qui la coupe est remplie Et qui vous sentez d'y goûter Presqu'autant de peur que d'envie! Vous qui faites aimer la vie Ou qui la faites redouter!

Vous, pour qui les vieillards moroses Ont des regards pleins de regrets! Vous, pour qui les roses sont roses Et les bleuets bleus tout exprès! Vous, pour qui chantent les poëtes, Pour qui les étoiles sont faites Et brillent dans l'azur des soirs! Vous, pour qui les perles sont rondes! O vous, les brunes et les blondes! Vous, les yeux bleus et les yeux noirs! Si vous avez, par aventure, Daigné me suivre jusqu'ici, Laissez-là, je vous en conjure, Laissez-là ce triste récit Dont j'ai commencé la peinture, Car un destin malencontreux Réserve à nos deux amoureux Un dénoûment des plus affreux.

Adieu le rêve! adieu l'ivresse! Adieu l'amour et la tendresse Et les frais soupirs éperdus! Adieu le bal et ses délires, Et les parfums et les sourires! Adieu tous les bonheurs perdus!

Chevaux, postillon et berline Qui, sur le flanc de la colline, Descendiez si légèrement, Vos grelots aux notes joyeuses, Durant les nuits silencieuses, N'effraieront plus l'écho dormant.

Sur le grand chemin solitaire Vous n'écaillerez plus la terre Que durcit le givre argentin. Tout ce passé que je soulève S'est évanoui comme un rêve Aux premiers rayons du matin.

O gaîté! reste ensevelie. Mon âme est désormais emplie D'une sombre mélancolie.

Je suis si triste que vraiment Je ne sais plus du tout comment Je vais reprendre mon roman. Et, malgré mon regret sincère, Je commence à m'apercevoir Que le dramatique et le noir Ne sont pas du tout mon affaire. Mais puisque j'ai, sans m'en douter, Commencé de vous raconter Une histoire des plus touchantes, Quoi qu'il puisse m'en advenir, Je vais tâcher de la finir En vous priant d'être indulgentes. Si vous aviez quelque amitié Pour le héros et l'héroïne De ce roman très-détaillé, J'en appelle à votre pitié; Car leur bonheur s'est effeuillé Ainsi qu'un bouquet d'églantine.

Ma plume hésite à retracer Le récit d'aussi tristes choses; Hélas! quittez vos habits roses! Hélas! vos beaux yeux vont pleurer.

VI