Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

Chapter 2

Chapter 23,807 wordsPublic domain

Qui sait ce que peut faire De ravage sans borne et de taches sans nom, Dans un coeur vierge encor, plein d'un amour profond, Le souvenir mortel d'une horrible misère? Qui sait dans quelle nuit, dans quel abîme obscur Va se perdre à jamais une âme désolée? Qui sait quel lupanar,--qui sait quel antre impur Attend le désespoir au sortir d'une allée Pour lui souffler au corps une vengeance usée? Qui connaîtra jamais de quel rude sillon Se creuse un coeur atteint d'une telle torture Et quel venin terrible en greffe la morsure Sur le coeur le plus noble ou le plus noble front? Qui connaîtra jamais,--quand l'amour le renie,-- Où va le malheureux, en se frappant le coeur, Prostituer l'amour dont il faisait sa vie Et, blasphémant son Dieu, son âme et son génie, Rire lugubrement de sa propre douleur? L'amour, le grand amour est ce baume suprême Qu'à ses derniers soupirs on verse au moribond: Il va mordre en plein coeur cette chair déjà blême, L'homme peut naître encor de sa souffrance même, Mais s'il succombe, alors le baume le corrompt.

V

La lune était limpide; Alger, la blanche ville, Depuis longtemps déjà dormait profondément; Et depuis la _Casbah_ jusqu'à la mer tranquille On n'eût pas entendu le mulet d'un Kabile, Ni vu glisser aux murs le manteau d'un amant. La nuit splendide et calme étalait ses étoiles Sur sa coupe d'azur: ou eût dit qu'au ciel bleu, Par ces milliers de trous dans les plis de ces voiles, La terre eût entrevu les domaines de Dieu. La rue était sans bruit. La plage solitaire, Sous l'écume d'argent que fait la vague arrière, Berçait dans les échos son chant triste et rêveur. Pas un oiseau de nuit sur le rivage en pleur! Nulle voix n'animait la muette mosquée. Pas même un frôlement de Mauresque masquée Gagnant quelque ruelle étroite et désertée: Le port semblait une ombre et la ville un tombeau.

Cependant, à travers le murmure de l'eau Se mêlait par moments, pour l'oreille attentive, Un plus étrange accent que la brise plaintive Qui, sur ces bords, le soir, incline l'oranger; Plus sourd que le fracas des lames sur la grève Et pareil à ces cris que l'on n'entend qu'en rêve Dans les folles terreurs d'un sommeil mensonger.

On eût dit comme un choeur de voix incohérentes, Comme un lointain concert de plaintes discordantes Où des éclats de rire étouffaient des sanglots; Dont le vent emportait les notes turbulentes Et qu'un écho mourant apportait par lambeaux. Parfois tout se taisait. D'une voix plus égale, Qu'on entendait à peine, une femme chantait Quelque libre refrain que la bande écoutait. Puis le choeur reprenait sa folle bacchanale Comme fait, dans la nuit, une troupe infernale Qui tantôt meurt dans l'ombre et qui tantôt renaît.

Six mois sont écoulés. Du passé, plus de trace Qu'un chant mystérieux dans les échos plaintifs. C'est une nuit d'orgie à se voiler la face; Le vin répand l'ivresse et les amours lascifs.

STELLO.

Qui parle du passé? La peste du trappiste Qui vient gémir ici!--Georgette, mon cher coeur, Tu me laisses mourir de soif.--Maudit chanteur! C'est à lui qu'est la faute avec sa chanson, triste Comme un souper sans femme.--Au diable l'aubergiste!-- Heureux celui qui dort quand il est gris! D'honneur, Quiconque a le vin triste est un méchant buveur. Hors d'ici les regrets et la mélancolie! Je veux boire ce soir à tout ce qui s'oublie, Aux filles, au bon vin, à l'homme, au monde entier! --A la littérature!--A la gendarmerie! Boirons-nous à l'amour? Mais l'amour fait pitié; On abuse du mot, c'est une maladie. A la santé de ceux qui croyaient à l'amour!

(Il chante avec le choeur et s'accompagne on faisant sonner sa bourse dans sa main.)

Non! Non! Non! Non! Voilà ce qu'aime Margot!

Par Bacchus ivre-mort! c'est une pauvre espèce Que ces malheureux-là qui s'en vont nuit et jour Dans le creux des échos déclamant leur tristesse. L'amour, même au théâtre, est un moyen usé. D'abord c'est mélodrame...

GEORGETTE, élevant son verre.

A toi, mon adoré!

STELLO.

Ma belle, cela vaut un baiser....--Que je meure Si je n'ai pas vidé dix flacons tout à l'heure! Ventre et boyaux! jamais je n'eus tant de gaîté. Les murs sont à l'envers ... ha! ha! la belle danse! Vous avez tous la tête en bas ... les pieds en l'air.... Morbleu! c'est évident, je sais ce que j'avance; Le premier qui dira que je n'y vois pas clair...-- Dieu! que j'ai soif!... Messieurs, je bois à l'hyménée! Je deviens vertueux quand il est si matin. _Ma, corpo di Baccho!_ mon verre est encor plein? (Il boit.) A boire!... j'ai dans l'âme une joie insensée.... Décidément, l'homme est un piteux mannequin....-- Que je voudrais avoir le ventre de Silène! Je boirais un tonneau, ce soir, tout d'une haleine.-- Georgette ... je suis gris, mon coeur, en vérité! Au diable les soupirs!...--Vive la volupté! Du vin! je meurs de soif.--Allons, la courtisane, Chante-nous le refrain d'une chanson profane; Chante nos vins de France et nos amours perdus! Les seins nus, et debout! seule, au milieu du groupe! Silence! La bacchante a tordu ses bras nus; Sa lèvre brille encor des rubis de la coupe.

CHANSON DE GEORGETTE.

Vive le vin! les nuits d'ivresse! Vivent la table et la beauté! Vrai Dieu! la vie enchanteresse C'est le plaisir et la paresse! Rien n'est vrai, hors la volupté!

Vive l'amour des courtisanes! L'amour qui s'obtient sans effort. Vivent les yeux de ces sultanes, Les baisers sur les ottomanes Quand le vin ruisselle avec l'or!

Malheur aux femmes de ce monde! Honte à ces bégueules sans coeur! Leur métier de vertu profonde Est encor cent fois plus immonde Que notre métier d'impudeur.

A nous leurs maris et leurs frères! Nous autres, les filles sans nom, Nos calèches sont plus légères; Et leurs fils boivent dans nos verres Pour nous venger de leur affront.

Vive la clarté des bougies! Vivent la débauche et le bruit! Comme les lèvres sont rougies! Les yeux pâlis par les orgies Ne brillent plus qu'après minuit.

D'ailleurs, nous sommes les plus belles, Et, partout, c'est nous qui trônons; C'est pour nous qu'ils sont infidèles, Mais ils ne valent pas mieux qu'elles, Ces beaux fils que nous ruinons.

Oui, votre sottise est étrange, Car vous nous faites les yeux doux Et nous méprisez en échange; Mais vous nous traînez dans la fange Sans pouvoir vous passer de nous.

A nous vos jeunesses rendues, Vos bijoux, vos chevaux de prix, Vos amours, vos santés perdues! A nous, à nous, filles vendues! Pour nous venger de vos mépris.

Vive l'atmosphère étouffante Qui se répand dans un festin! Puisque c'est le vin que je chante; Plus la chaleur est accablante, Meilleur encore en est le vin!

Vive le vin! les nuits d'ivresse! Vive la table et la beauté! Vrai Dieu! la vie enchanteresse C'est le plaisir et la paresse! Rien n'est vrai hors la volupté!

LE CHOEUR.

Ta chanson a menti, Georgette. C'est immoral!

GEORGETTE.

Dieu! qu'il est bête! Allez au diable!

LE CHOEUR.

Au diable? bon, J'y suis. Le trajet n'est pas long. Vive Dieu! l'enfer est en fête. Ma foi! le bourgogne a du bon, Ma voisine dort comme un plomb, Tout ce vin me porte à la tête. Vivent le diable et le mâcon! Vive Georgette!... et sa chanson! Georgette a lu de mauvais livres! L'auteur!

STELLO.

C'est moi!... vous êtes ivres.

(Il roule de sa chaise.)

LE CHOEUR.

Hurrah!--hé!--holà!--ho!--bravo! Silence!... en triomphe Stello! Il faut le coucher sur la table. Parle donc!... as-tu soif?... Que diable! Il ne fait pas un mouvement. Salut! c'est le roi de la fête! Monte à côté du roi, Georgette, Et verse à boire à ton amant.

Telle dans la campagne, à cette heure attardée, L'orgie osait troubler le silence des bois. La maison d'où partaient ces cris et cette voix, Était celle où Stello, cette même soirée, Sur la fin d'un souper se trouvait ivre-mort. Ainsi que l'avait dit un ami charitable, Sans qu'il pût dire un mot, ni faire un seul effort, On l'avait de son long étendu sur la table Où le seigneur du lieu trônait, sans sourciller, Les pieds dans les débris d'un salmis de faisane Tandis qu'un jambon d'York lui servait d'oreiller. Auprès de lui debout, la belle courtisane, Georgette, la bacchante au front échevelé, La lèvre en feu, les yeux brillants de volupté, Laissant voir son beau sein qui s'abaisse et qui monte, Ivre de bruit, de vin, de plaisir et de honte, Achevant le refrain qu'elle avait commencé, Lui versait de son haut un flacon sur la tête. Cependant qu'autour d'eux le reste de la fête, Sans cesse redoublant son tapage effréné, Avec des cris de joie, au comble de l'ivresse, Dansait, criait, hurlait, et dans son allégresse, Près de tomber aussi, semblait plus acharné.

Stello, lui, l'oeil éteint, le visage livide, Ses cheveux inondés et collés par le vin, Son beau col débraillé dans sa chemise humide, Plus pâle que jamais sous la clarté morbide Des lustres que déjà pâlissait le matin, Laissait pendre ses bras comme une masse inerte.

Ah! si Rosine alors, par une porte ouverte, Avait pu contempler ce spectacle navrant! Devant cette misère et cet abaissement, Devant ce regard morne et cette indifférence; En songeant qu'elle avait d'une vaine espérance Bercé ce coeur qu'ensuite elle avait déchiré; En songeant qu'elle seule avait désespéré Celui qui cherchait là l'oubli de sa souffrance Et qu'à peine, aujourd'hui, son oeil reconnaîtrait; En retrouvant ainsi cette riche nature Où la pâle Débauche imprimait sa souillure, Aurait-elle pleuré de ce qu'elle avait fait?

VI

Depuis tantôt six mois qu'il menait cette vie, Cherchant en vain l'oubli qu'il ne pouvait trouver, Après avoir couru par toute l'Italie, Suivi du train royal d'un prince qui s'ennuie, Un soir notre héros débarqua dans Alger. Son luxe pouvait seul égaler sa folie, Et, pour le coup, Stello se ruinait bel et bien. Les faciles amis qu'il traînait à sa suite Prévoyaient, sans aller ni plus loin ni plus vite, Que leur hôte, en deux ans, mangerait tout son bien. Lui-même il le savait et glissait de plus belle Sur la pente fatale où nous pousse l'ennui.

Il disait seulement,--sa ruine vînt-elle,-- Qu'il partirait avant qu'on n'en sût la nouvelle, Et qu'on n'entendrait plus, dès lors, parler de lui. Pour le moment Stello, sans souci de la vie, Menait un train de prince en son château d'_Hydra_. C'est là que nous l'avons, par une nuit d'orgie, Retrouvé, s'affolant en noble compagnie, Fort épris de Georgette et gris comme un soldat.

O dédale du coeur, labyrinthe plein d'ombre! Mystère de l'amour,--ô palais!--ô décombre! Qui de nous a jamais sondé ta profondeur? Ceux qui l'ont voulu faire en sont morts de douleur Sans avoir vu la fin de tes détours sans nombre. Si basse est donc ta voûte et ton chemin si sombre Que, parmi tant de fronts que ton air a flétris, Les plus hautains soient ceux qui sont les plus meurtris? Est-il vrai qu'ici-bas il n'est de grands poëtes Que ceux qui n'ont chanté dans leur divin concert Et pleuré dans le vent de leurs nuits inquiètes Que leurs sanglots réels et que leurs propres fêtes, Et que l'on n'est si grand que pour avoir souffert? Se peut-il donc, mon Dieu, que l'amour d'une femme Une misère, un rien, un caprice écouté, Jette, ainsi qu'une tête au tranchant d'une lame, Notre coeur dans la boue et qu'il creuse en notre âme Une plaie où se va perdant l'éternité?

Ce pâle libertin, ce masque à l'oeil stupide Qui regarde sans voir, ce fantôme livide, Ce cadavre vivant, le reconnaissez-vous? Ce ne peut être lui.... C'est un autre.... Il se lève: Non, ce n'est point Stello qui gisait là-dessous. C'est une ombre sans os, comme on en voit en rêve. Mieux vaudrait, si c'est lui, l'avoir percé d'un glaive Et jeté ses lambeaux aux fanges des égouts. Circé se vanterait de sa métamorphose! Ce ne peut être lui. C'est une horrible chose, Cependant, que de voir un aussi jeune front Pâle et déjà courbé sous cet immonde affront.

C'était pourtant bien lui, cet enfant qui, la veille, Capable de tout bien comme de tout honneur, Osait parler d'amour et croyait au bonheur. Telle on voit, dans les champs, une féconde treille S'embellir, appuyée au flanc d'un chêne altier: Mais un jour l'arbre tombe, et la vigne, en souffrance, Ployant sous le fardeau de sa propre abondance, Se mêle dans la boue aux pierres du sentier.

Tant qu'il avait gardé quelque faible espérance D'être aimé de Rosine, il sentait cet amour Vivre dans sa poitrine et grandir en son âme, Et, comme un acier pur s'endurcit à la flamme, Sa nature, en aimant, s'élevait chaque jour; Mais, une fois ce charme arraché de sa vie, Une fois qu'il eût vu la dernière lueur Qui lui montrait le ciel, s'éteindre dans son coeur, Alors il lui sembla, dans sa fierté meurtrie, Que ce monde, après tout, n'est qu'une comédie Infâme et désolante, et que c'est un malheur Pour tout homme, ici-bas, d'être un homme d'honneur. Lors, mesurant l'abîme, il comprit sa détresse; Et son coeur retomba d'autant plus désolé Qu'il s'était élevé plus haut dans sa tendresse Pour suivre en souriant son fantôme envolé. C'est ainsi que l'on voit, dans le soir étoilé, Un nuage qui passe emprunter un visage Dont notre oeil se complaît à suivre le mirage; Et qu'enfin, quand la brise en disperse l'image, Réveillé tout à coup de ce rêve enchanté, Notre coeur se débat dans la réalité. Grandi par son amour, c'est par lui qu'il s'abaisse! Plus vaillant fut Stello, plus morne est sa faiblesse! Tout ce qui l'eût fait grand se tourne contre lui, Et c'est son propre coeur qui le tue aujourd'hui.

C'était bien lui. Son coeur tressaillait en lui-même. En vain il refoulait, par un effort suprême, Ses larmes et ses cris et sa folle douleur; En vain il affectait une froide ironie; En vain dans la débauche il consumait sa vie; En vain, pour le tuer, il reniait son coeur: Son coeur n'était pas mort! Grandi par sa souffrance, Pendant les nuits d'ivresse et de pâles excès, Sous son masque impassible il pleurait en silence. Mais, sitôt qu'il sortait de son sommeil épais, Stello sentait en lui sa terrible morsure, Et, plus vivace encore après sa flétrissure, De son ancien amour l'éternelle torture Se réveillait alors, plus rude que jamais.

Quelquefois, cependant, sa puissante nature Reprenait le dessus. Il redevenait lui. Alors il se disait qu'ici-bas rien ne dure, Et, se trouvant plus calme, il croyait à l'oubli. Ces jours-là, fatigué de sa dernière orgie, Las de son monde et las de sa banale vie, Pour errer librement et rêver sans témoin Il partait à cheval et s'en allait au loin, Marchant à l'aventure et, laissant sa pensée Lui retracer tout bas sa jeunesse effacée, Conduit par son murmure et bercé par son chant. Souvenirs qui vivez dans notre âme endormie, Charme mystérieux! votre mélancolie, D'où vient-elle? et que veut son murmure enivrant?

Par un de ces jours-là, seul, comme à l'ordinaire, Stello longeait la mer et se laissait aller A ce calme complet où la nature entière, Sous ces ardents climats, semble se dévoiler. C'était en plein automne. On eût dit que la terre Eût caché, ce jour-là, le soleil dans son flanc, Tant le ciel était tiède et le jour caressant! Il s'enivrait. Pour lui c'était un nouveau monde Que ses yeux saluaient pour la première fois. Tout s'était effacé: ses rêves d'autrefois, Sa fièvre, ses sanglots, sa misère profonde. Tout, jusqu'à son amour, jusqu'à l'ivresse immonde, Jusqu'à son nom, jusqu'à ses yeux, jusqu'à sa voix. Son coeur était vivant! Il sentait sa jeunesse Se soulever en lui sous le souffle divin Qui passait dans son âme, et, comme une ombre épaisse, Les cendres du passé s'envoler de son sein. Son coeur était vivant! Il aimait la nature. Il se berçait au chant de l'onde qui murmure Et comprenait le monde on regardant les cieux. Il lui semblait entendre une voix inconnue Dont le timbre, dans l'air, chantait sa bienvenue Et volait sur ses pas, oiseau mystérieux. Son coeur était vivant!

Quand il vit la campagne Se teindre à l'horizon de la pâleur du soir, Quand il vit le soleil pencher sur la montagne Qui se dressait déjà comme un fantôme noir, Alors il s'aperçut qu'une grande distance Le séparait d'Alger qu'il ne pouvait plus voir. Nul bruit au loin. Le flot troublait seul le silence. Il tourna son cheval pour mieux s'orienter Et vit, dans un rayon lointain, se dessiner _Sidi-Ferruch_, ainsi qu'un fil sur la mer bleue; Il tourna derechef et gravit le coteau: Le _Tombeau de la Reine_ au loin; à droite l'eau; A gauche, _Coléah la Sainte_; un quart de lieue Le séparait alors de ce fond sans pareil Où s'endort _Bou-Smaël_ au couchant du soleil.

Stello prit le parti d'y coucher à l'auberge. Un quart d'heure plus tard il était attablé _Hôtel de la Panthère_, aspirant l'air salé Que fraîchissait le soir et qu'exhalait la berge.

En face, à la fenêtre, une enfant de seize ans Le regardait dîner. Elle était blonde et blanche: Blonde,--comme Rosine,--ayant ses traits charmants, Appuyant sur sa main sa tête qui se penche Et laissant son travail pendre sur ses genoux, Rêveuse dans sa pose et comme subjuguée, Elle considérait Stello d'un oeil si doux Qu'il n'est douceur au monde à s'en faire une idée. Raphaël l'eût conçue et Greuze l'a rêvée. Quel mystère insondable elle avait dans les yeux! Dans le pays, chacun se la rappelle encore, Moins doux que ses regards sont les feux de l'aurore; Moins profonde est la mer et moins purs sont les cieux. --Providence ou hasard,--quel destin, sur ces plages Réservait cette perle au souffle des orages? Au village on disait qu'elle riait toujours Et qu'un ange habitait son âme. De nos jours Il faut aller si loin trouver telle sornette! Quoi qu'il en soit, un ange a de moins purs contours. Du nom comme des traits, ressemblance complète: Elle se nommait Rose: on l'appelait Rosette.

Quand la Fatalité nous trace le chemin, Insensé qui s'agite et croit fuir son destin.

Rose le contemplait toujours, tendre et plus belle. Pourquoi ce long regard attaché sur le sien? Pourquoi cette rougeur sur ce front de pucelle? Pourquoi ce flot d'amour qui bouillonnait en elle Alors que cette enfant même n'en savait rien? Qui l'approfondira, cet éternel mystère? Chaîne d'anneaux perdus qu'on retrouve plus tard Pêle-mêle enlacés, renoués au hasard Pour se briser encore.--Et quelle chaîne amère, Qui brise, en se rompant, les coeurs qu'elle resserre! Le fait est que Stello pâlit horriblement Lorsqu'en levant les yeux il vit ce front charmant, Se croyant le jouet de quelque mauvais ange. Leurs yeux s'étaient croisés d'un si rapide échange Que son verre faillit échapper de sa main. Mais lui, se reprenant, d'un mouvement soudain, Il le vida d'un trait avec un rire étrange.

Tous deux s'étaient aimés quand revint le matin.

VII

Où sont-ils?--_Le Méandre_ est parti pour la France. Le flot, de son sillage a gardé la nuance Dont la nacre s'efface. On peut encor le voir Au tournant des rochers. «Adieu climats étranges Où j'ai souffert! Adieu golfe aux mourantes franges Que l'aube diamante et qu'argente le soir! Je ne vous verrai plus, beaux lieux de ma souffrance, Bords témoins de ma honte et de mon désespoir.» ... Il glisse, il fuit toujours. L'onde qui le balance N'a jamais au soleil étalé plus d'azur. Adieu!--Stello!--Rosette!--Espérance! Espérance!

Enfants! la vie est longue et l'horizon si pur.

L'horizon peut trahir et la mort nous surprendre.

Sur la proue appuyés, seuls et silencieux, Deux jeunes gens sondaient cette mer et ces cieux Qu'ils quittaient pour jamais, ne pouvant se défendre D'une tristesse éparse à travers leur bonheur. Les passagers, voyant deux âmes tant unies, Se racontaient tout bas qu'après mille folies De débauche et de luxe, _il_ s'était pris de coeur Pour _elle_ qu'il avait enlevée et ravie, Et qu'il s'en revenait avec elle à Paris Pour fuir les lieux témoins de son ancienne vie, De ses jours sans ardeur plus pâles que ses nuits.

VIII

Par quels détours secrets le hasard qui nous mène Ne peut-il nous conduire à son but ignoré? Par quel fatal pouvoir l'homme est-il condamné A suivre malgré lui le destin qui l'entraîne? Tel recherche la mort qui ne la trouve pas. Tel autre la redoute et s'attache à la vie Qui, laissant à moitié sa tâche inaccomplie, Plein d'espoir et d'amour, vole vers le trépas. Spectre aveugle, ô Destin! ce monde est ton esclave. Insensé qui te fuit! Malheur à qui te brave! O vieillard entêté qui nous tiens dans la main; Quel grief as-tu donc contre le genre humain Pour que le Tout-Puissant, protégeant ta vengeance, Ait pu l'abandonner à ta lâche puissance?

O Muse! prends le deuil! pars et retiens tes chants Loin de ces souvenirs que ma plume soulève. Mon âme se reporte à de cruels instants. Triste récit, pourquoi faut-il que je t'achève? Pour mes vers désormais il n'est plus de printemps; Ni les parfums du soir, ni les bruits de la grève Ne se mêleront plus à mes tristes accents.

Jeunes, libres tous deux, souriant à la vie, Rosette et son amant s'aimaient à la folie, Et tenaient leurs amours pour uniques soucis, S'inquiétant fort peu du reste; et l'habitude Qu'avait prise Stello, dès qu'il fut à Paris, De n'amener chez lui pas un de ses amis, Fit que rien ne troublait leur chère solitude. Ils vivaient donc heureux autant qu'il est permis.

Mais combien ce bonheur fut de courte durée! Comme ils étaient comptés ces beaux jours! Destinée! Destinée impassible! Oh! sombre lendemain Que suspendait sur eux ton immuable main! N'as-tu donc dans le coeur de pitié ni de honte Qui te puisse émouvoir? Et n'est-il ici-bas Nul qui puisse espérer, en te tendant les bras, Que sa prière, au moins, te peut rendre moins prompte?

Or quoi qu'il l'eût voulu, Stello ne pouvait pas Fuir le monde, et partant, y faisait bonne mine, Engagé qu'il était par son ancien éclat. Le bruit de son retour fut, comme on l'imagine, Un grand événement dont tout Paris parla. On médit bien un peu, mon lecteur le devine, Cependant tout était pour le mieux jusque-là. Mais hélas! quel bonheur jamais ne s'envola? Insensés qu'ils étaient!--Ah! frémissez, madame! Frémissez, car ce conte, ici, se change en drame. Ma plume, en ce moment, hésite à retracer Le simple et froid récit d'aussi pénibles choses. Hélas! ô ma lectrice, ôtez vos habits roses! O ma lectrice, hélas! vos beaux yeux vont pleurer.

Les amis de Stello, qui voyaient la comtesse, N'avaient garde,--on s'en doute un peu,--de lui cacher Ni comment il vivait, ni combien sa maîtresse Lui ressemblait. C'était, dit-on, à s'y tromper Jusques à les confondre et dire: _Les deux Roses._ A force d'en parler on fit tant et si bien Que le hasard, habile en ces sortes de choses, Les fit se rencontrer au Théâtre Italien.