Contes et nouvelles

Chapter 7

Chapter 74,126 wordsPublic domain

Mais la belle était fine: le père ne savait pas qui elle aimait; les jeunes gens ne le savaient pas davantage; mais la jeune fille le savait déjà. Le tailleur sortit; la jeune fille prépara le fil, les jeunes gens prirent leurs aiguilles et commencèrent à coudre. Mais à celui qu'elle aimait (tu m'entends) la belle donnait des aiguillées court, tandis qu'elle donnait des aiguillées longues à celui qu'elle n'aimait pas. Chacun cousait, cousait avec une ardeur extrême; à onze heures, l'oeuvre était à peine à moitié; mais à trois heures de l'après-midi, mon ami, le jeune homme aux courtes aiguillées avait achevé sa tâche, tandis que l'autre était bien loin d'avoir fini.

Quand le tailleur rentra, le vainqueur lui porta le vêtement terminé; son rival cousait toujours.

«Mes enfants, dit le père, je n'ai voulu favoriser ni l'un ni l'autre d'entre vous, c'est pourquoi j'ai partagé cette pièce de drap en deux portions égales, et je vous ai dit: Celui qui finira le premier sera mon gendre. Avez-vous bien compris cela?

--Père, répondirent les deux jeunes gens, nous avons compris ta parole et accepté l'épreuve; ce qui est fait est bien fait.»

Le tailleur avait raisonné ainsi: «Celui qui finira le premier sera l'ouvrier le plus habile; par conséquent, ce sera lui qui soutiendra le mieux son ménage;» il n'avait pas deviné que sa fille ferait des aiguillées courtes pour celui qu'elle aimait et des aiguillées longues pour celui dont elle ne voulait pas. C'était l'esprit qui décidait l'épreuve, c'était la belle qui se choisissait elle-même son mari.

Et maintenant, avant de conter mon histoire aux belles dames d'Europe, demande-leur ce qu'elles auraient fait à la place de la négresse; tu verras si la plus fine n'est pas embarrassée.

Tandis que le tailleur me contait son mariage, sa femme était entrée et travaillait sans rien dire, comme si ce récit ne la concernait pas.

«Les filles de votre pays ne sont pas bêtes, lui dis-je en riant; il me semble qu'elles ont plus d'esprit que leurs maris.

--C'est que nous avons reçu de nos mères une bonne éducation, me répondit-elle. On nous a toutes bercées avec l'histoire de la Belette.

--Contez-moi cette histoire, je vous en prie; je l'emporterai aussi en Europe, pour en faire le profit de ma femme, quand je me marierai.

--Volontiers, me dit-elle; cette histoire, la voici.»

La Belette et son mari

Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit:

«Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.»

Le mari écouta les paroles de sa femme et lui dit:

«Quels sont ces langes que tu aimes?

Et la Belette répondit:

«Je veux la peau d'un Éléphant.»

Le pauvre mari resta stupéfait de cette exigence et demanda à sa chère moitié si, par hasard, elle n'aurait point perdu la tête; pour toute réponse, la Belette lui jeta l'enfant sur les bras et partit aussitôt. Elle alla trouver le Ver-de-Terre et lui dit:

«Compère, ma terre est pleine de gazon, aide-moi à la remuer.»

Une fois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule:

«Commère, lui dit-elle, mon gazon est rempli de vers, nous aurons besoin de votre secours.

La poule courut aussitôt, mangea le Ver et se mit à gratter le sol.

Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat:

«Compère, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain; en mon absence, vous devriez faire un tour de ce côté.»

Un instant après, le Chat avait mangé la Poule.

Tandis que le Chat se régalait de la sorte, la Belette dit au chien: «Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine!» Le Chien, furieux, courut étrangler le Chat, ne voulant pas qu'il y eût en ce pays d'autres maîtres que lui.

Le Lion passa par là, la Belette le salua avec respect: «Monseigneur, lui dit-elle, n'approchez pas de ce champ, il appartient au Chien;» sur quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le dévora.

Ce fut le tour de l'Éléphant: la Belette lui demande son appui contre le Lion; l'Éléphant entra en protecteur sur le terrain de celle qui l'implorait. Mais il ne connaissait pas la perfidie de la Belette, qui avait creusé un grand trou et l'avait recouvert de feuillage. L'Éléphant tomba dans le piège et se tua en tombant; le Lion, qui avait peur de l'Éléphant, se sauva dans la forêt.

La Belette alors prit la peau de l'Éléphant et la porta à son mari, en lui disant:

«Je t'ai demandé la peau de l'Éléphant; avec l'aide de Dieu, je l'ai eue, et je te l'apporte.»

Le mari de la Belette n'avait pas deviné que sa femme était plus fine que toutes les bêtes de la terre; encore moins avait-il pensé que la dame était plus fine que lui. Il le comprit alors, et voilà pourquoi nous disons aujourd'hui: Il est aussi fin que la Belette.

L'histoire est finie.

Ce ne furent pas seulement des contes que j'appris avec les nègres; je connus bientôt leur façon de faire le commerce, leurs idées, leurs habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur sagesse.

Par exemple, ces bonnes gens qui, ainsi que moi, ne savent ni lire ni écrire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une façon de graver les choses dans la mémoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des énigmes; il y en a qui valent un gros livre par renseignement qu'elles renferment.

Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une tape sur la tête, ce qui était son grand signe d'amitié, devine moi celle-ci:

Dis-moi ce que j'aime, ce qui m'aime et ce qui fait toujours ce qu'il me plaît.

--C'est ton chien, capitaine; tu as regardé Fidèle en parlant.

--Bravo! mon matelot. Continuons:

--Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui t'aime beaucoup et qui fait toujours ce qu'il te plaît.

--Tu donnes ta langue au chien; c'est ta mère mon petit homme; tu ne crois pas qu'elle fasse toujours ce que tu veux, l'expérience t'apprendra que ce n'est jamais à elle qu'elle pense quand il s'agit de toi.

--Dis-moi celle que ton père aime beaucoup, qui l'aime beaucoup et lui fait faire tout ce qu'il lui plaît.

--On ne fait jamais faire à papa ce qu'il ne veut pas, capitaine; maman le répète tous les jours! Mais ma soeur est mal élevée, elle rit toujours quand maman dit cela.

--C'est que ta soeur a deviné le mot de l'énigme, mon matelot. Ah! si j'avais eu une fille, je l'aurais bien forcée à me commander son caprice du matin au soir.

--Reste encore une énigme: Qu'est-ce qu'on aime ou qu'on n'aime pas, qui vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire ce qu'il lui plaît?

--Je ne sais pas, capitaine.

--Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, demande-le ce soir à ton papa.»

Je ne manquai pas à la recommandation du marin; je racontais à table tout ce que j'avais appris dans la journée; les contes nègres amusèrent beaucoup ma mère; les énigmes eurent un succès complet, mais quand j'en vins à la dernière, mon père se mit à rire.

«Ce n'est pas difficile à deviner, mon garçon, je vais te le dire....»

Sur quoi ma mère regarda mon père; je ne sais pas ce qu'il lut dans son yeux, mais il resta court.

«Dis-le moi donc, papa, je veux le savoir.

--Si vous ne vous taisez pas, Monsieur, me dit ma mère, d'un ton sévère, je vous envoie au jardin sans dessert.

--Ah!» dit mon père.

Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table: «Mais parle donc, papa!»

Ma mère fit mine de se lever; mon père la prévint; en un instant je me trouvai dans le jardin tout en larmes, avec une grande tartine de pain sec à la main.

Voilà comment je n'ai jamais su le mot de la dernière énigme. S'il y en a de plus habiles que moi, qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au Sénégal; peut-être la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret que ma mère ne m'a jamais dit.

VI

LE SECOND VOYAGE DU CAPITAINE JEAN

Mes causeries avec les nègres avaient fait de moi un interprète et un courtier; le capitaine avait en mon zèle une pleine confiance; malgré mon âge, c'est moi qui traitais avec tous les marchands. La cargaison fut bientôt faite à des conditions excellentes, et à mon retour à Marseille, j'eus, outre ma part, un beau et riche cadeau de mes armateurs. Ma réputation commençait, et après quelques voyages dans la Méditerranée, on m'offrit de partir pour l'Orient comme subrécargue d'un brick de la plus belle taille; je n'avais pas vingt ans.

Qui m'avait valu une si belle condition? Mon travail. Partout où j'avais abordé, j'avais fait connaissance avec les matelots de tous pays, Grecs, Levantins, Dalmates, Russes, Italiens, et je parlais un peu la langue de tous ces gens-là. Le navire allait chercher des grains dans la mer Noire, à l'embouchure du Danube; il fallait un homme qui baragouinât tous les patois; on m'avait trouvé sous la main, et quoique je n'eusse guère de barbe au menton, on m'avait pris.

Me voilà donc en mer, et cette fois pour mon compte, faisant un commerce loyal, et n'étant l'esclave que de mon devoir. Dieu sait si je prenais de la peine pour défendre l'intérêt de mes armateurs! En arrivant à Constantinople, je trouvai le moyen de placer notre cargaison d'articles divers à des conditions avantageuses, et nous partîmes pour Galatz, bien munis de piastres d'Espagne et de lettres de change. En entrant dans la mer Noire, notre navire portait des passagers de toute langue et de toute nation. L'un des plus singuliers était un Dalmate qui retournait chez lui par le Danube. Il était tout le jour assis à l'avant, tenant entre ses jambes un violon qui n'avait qu'une corde, c'est ce que les Serbes nomment la _gulza_; il grattait cette corde avec un archet et chantait, d'un ton plaintif et dans une langue douce et sonore, les chansons de son pays: celle-ci, par exemple, qu'il récitait tous les soirs à la clarté des étoiles, et que je n'ai pas oubliée:

Le chant du soldat

«Je suis un jeune soldat, toujours, toujours à l'étranger.

--Quand j'ai quitté mon bon père, la lune brillait au ciel.

--La lune brille au ciel, j'entends mon père qui me pleure.

--Quand j'ai quitté ma bonne mère, le soleil brillait au ciel.

--Le soleil brille au ciel, j'entends ma mère qui me pleure.

--Quand j'ai quitté mes frères chéris, les étoiles brillaient au ciel.

--Les étoiles brillent au ciel, j'entends mes frères qui me pleurent.

--Quand j'ai quitté mes soeurs chéries, les pivoines étaient en fleurs.

--Voici la pivoine qui fleurit, j'entends mes soeurs qui me pleurent.

--Quand j'ai quitté ma bien-aimée, les lis fleurissaient au jardin.

--Voici le lis en fleur, j'entends ma bien-aimée qui me pleure.

«Il faut que ces larmes se sèchent, demain je veux partir d'ici.

«Je suis un jeune soldat, toujours, toujours à l'étranger.»

Le chant du fiancé

«Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s'élève au plus haut des cieux. Si je pouvais le prendre et l'enfermer dans ma chambre!

«Cher oiseau, faucon au beau plumage, apporte-moi quelque nouvelle.

--Volontiers, mais je ne te dirai rien d'heureux. Avec un autre s'est fiancée ta bien-aimée.

--Valet, selle mon alezan; moi aussi je veux être là.

«Quand elle est entrée dans l'église, c'était encore une simple fille; maintenant, assise sur ce banc magnifique, c'est une grande dame.

«Vois-tu la lune qui s'élève entre deux petites étoiles? C'est ma bien-aimée entre ses deux belles-soeurs.

«Quand elle va pour se fiancer, je l'arrête au passage. Chère enfant, rends-moi l'anneau que j'ai acheté.

--Va maintenant, va mon enfant, et point de reproches; oui, c'est mon pauvre coeur qui pleure, mais ce n'est pas de toi qu'il se plaint.»

La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai traversé plus d'une fois les deux océans, et je connais leurs tempêtes; mais je crains moins leurs longues vagues qui déferlent contre le navire, que ces petits flots pressés qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout à coup, s'entr'ouvrent comme un abîme. Depuis deux jours et deux nuits nous étions en perdition, et personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis mon Dalmate, qui s'était attaché à un des bancs par la ceinture, et qui, tout mouillé qu'il était, chantait toujours les airs de son pays.

«Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment où le vent et la mer nous laissaient un peu respirer, je vois que vous êtes un brave, vous n'avez pas peur du naufrage.

--Qui peut empêcher sa destinée? me dit-il en râclant son violon; le plus sage est de s'y résigner.

--Voilà parler comme un Turc, lui répondis-je; un chrétien n'est pas si patient.

--Pourquoi ne serait-on pas chrétien et résigné à la volonté divine? reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes honnêtes gens; il ne nous a jamais promis la santé, la richesse, le salut en mer et autres choses passagères. Tout cela est abandonné à une puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont vue la nomment le _Destin_.

--Comment! m'écriai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le Destin existe?

--Pourquoi non? me répondit-il tranquillement. Si vous en doutez, écoutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore à Cattaro; ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.

VII

LE DESTIN

Il y avait une fois deux frères qui vivaient ensemble au même ménage; l'un faisait tout, tandis que l'autre était un indolent qui ne s'occupait que de boire et de manger. Les récoltes étaient toujours magnifiques; ils avaient en abondance boeufs, chevaux, moutons, porcs, abeilles, et le reste.

L'aîné, qui faisait tout, se dit un jour: «Pourquoi travailler pour cet indolent? Mieux vaut nous séparer; je travaillerai pour moi seul, et il fera alors ce que bon lui semblera. Il dit donc à son frère:

«Mon frère, il est injuste que je m'occupe de tout, tandis que tu ne veux m'aider en rien et ne penses qu'à boire et à manger; il faut nous séparer.»

L'autre essaya de le détourner de ce projet en lui disant:

«Frère, ne fais pas cela; nous sommes si bien! Tu as tout entre les mains, aussi bien ce qui est à toi que ce qui est à moi, et tu sais que je suis toujours content de ce que tu fais et de ce que tu ordonnes.»

Mais l'aîné persista dans sa résolution, si bien que le cadet dut céder, et lui dit:

«Puisqu'il en est ainsi, je ne t'en voudrai pas pour cela; fais le partage comme il te plaira.»

Le partage fait, chacun choisit son lot. L'indolent prit un bouvier pour ses boeufs, un pasteur pour ses chevaux, un berger pour ses brebis, un chevrier pour ses chèvres, un porcher pour ses porcs, un gardien pour ses abeilles, et leur dit à tous:

«Je vous confie mon bien; que Dieu vous surveille.»

Et il continua de vivre dans sa maison sans plus de souci qu'auparavant.

L'aîné, au contraire, se fatigua pour sa part autant qu'il avait fait pour le bien commun: il garda lui-même ses troupeaux, ayant l'oeil à tout; malgré cela, il ne trouva partout que mauvais succès et dommage; de jour en jour tout lui tournait à mal, jusqu'à ce qu'enfin il devint si pauvre qu'il n'avait même plus une paire d'opanques[1], et qu'il allait nu-pieds. Alors il se dit:

«J'irai chez mon frère voir comment les choses vont chez lui.»

[Note 1: C'est la chaussure des Serbes, qui est faite avec des lanières de cuir.]

Son chemin le menait dans une prairie où paissait un troupeau de brebis, et quand il s'en approcha, il vit que les brebis n'avaient point de berger. Près d'elles, seulement, était assise une belle jeune fille qui filait un fil d'or.

Après avoir salué la fille d'un: «Dieu te protège!» il lui demanda à qui était ce troupeau; elle lui répondit:

«A qui j'appartiens, appartiennent aussi ces brebis.

--Et qui es-tu? continua-t-il.

--Je suis la fortune de ton frère,» répondit-elle.

Alors il fut pris de colère et d'envie, et s'écria:

«Et ma fortune, à moi, où est-elle?»

La fille lui répondit:

«Ah! elle est bien loin de toi.

--Puis-je la trouver?» demanda-t-il.

Elle lui répondit: «Tu le peux, seulement cherche-la.»

Quand il eut entendu ces mots et qu'il vit que les brebis de son frère étaient si belles qu'on n'en pouvait imaginer de plus belles, il ne voulut pas aller plus loin pour voir les autres troupeaux, mais il alla droit à son frère. Dès que celui-ci l'aperçut, il en eut pitié et lui dit en fondant en larmes:

«Où donc as-tu été depuis si longtemps?»

En le voyant en haillons et nu-pieds, il lui donna une paire d'opanques et quelque argent.

Après être resté trois jours chez son frère, le pauvre partit pour retourner chez lui; mais une fois à la maison, il jeta un sac sur ses épaules, y mit un morceau de pain, prit un bâton à la main, et s'en alla ainsi par le monde pour y chercher sa fortune.

Ayant marché quelque temps, il se trouva dans une grande forêt et rencontra une abominable vieille qui dormait sous un buisson. Il se mit à fouiller la terre avec son bâton, et, pour éveiller la vieille, il lui donna un coup dans le dos. Cependant elle ne se remua qu'avec peine, et, n'ouvrant qu'à demi ses yeux chassieux, elle lui dit:

«Remercie Dieu que je me sois endormie, car, si j'avais été éveillée, tu n'aurais pas eu ces opanques.»

Alors il lui dit: «Qui donc es-tu, toi qui m'aurais empêché d'avoir ces opanques?»

La vieille lui dit: «Je suis ta fortune.»

En entendant ces mots, il se frappa la poitrine en s'écriant:

«Comment! c'est toi qui es ma fortune? Puisse Dieu t'exterminer! Qui donc t'a donnée à moi?»

Et la vieille lui dit:

«C'est le Destin.

--Où est le Destin? demanda-t-il.

--Va et cherche-le,» lui répondit-elle en se rendormant.

Alors il partit et s'en alla chercher le Destin. Et après un long, bien long voyage, il arriva enfin dans un bois, et, dans ce bois, trouva un ermite à qui il demanda s'il ne pourrait pas avoir des nouvelles du Destin, et l'ermite lui dit:

«Va sur la montagne, tu arriveras droit à son château; mais, quand tu seras près du Destin, ne t'avise pas de lui parler; fais seulement tout ce que tu lui verras faire jusqu'à ce qu'il t'interroge.»

Le voyageur remercia l'ermite et prit le chemin de la montagne. Et quand il fut arrivé dans le château du Destin, c'est là qu'il vit de belles choses! C'était un luxe royal, il y avait une foule de valets et de servantes toujours en mouvement et qui ne faisaient rien. Pour le Destin, il était assis à une table servie et il soupait. Quand l'étranger vit cela, il se mit aussi à table et mangea avec le maître du logis. Après le souper, le Destin se coucha; l'autre en fit autant. Vers minuit, voici que dans le château il se fait un bruit terrible, et au milieu du bruit on entendait une voix qui criait:

«Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui sont venues au monde; donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre doré et sème dans la chambre des ducats tout brillants, en disant:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Au point du jour, le beau château s'évanouit, et à sa place il y eut une maison ordinaire, mais où rien ne manquait. Quand vint le soir, le Destin se remit à souper, son hôte en fit autant; personne ne dit mot. Après souper, tous deux allèrent se coucher. Vers minuit, voici que dans le château recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on entendait une voix qui criait:

«Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui ont vu la lumière; donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre d'argent; mais cette fois il n'y avait pas de ducats, ce n'était que des monnaies d'argent mêlées par-ci par-là de quelques pièces d'or. Le Destin sema cet argent sur la terre en disant:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Au point du jour, cette maison aussi avait disparu, et à sa place il y en avait une autre plus petite. Ainsi se passa chaque nuit; chaque matin, la maison diminuait jusqu'à ce qu'enfin il n'y eût plus qu'une misérable cabane; le Destin prit une bêche et se mit à fouiller la terre; son hôte en fit autant, et ils bêchèrent tout le jour. Quand vint le soir, le Destin prit un morceau de pain, en cassa la moitié et la donna à son compagnon. Ce fut tout leur souper; quand ils l'eurent mangé, ils se couchèrent.

Vers minuit, voici que recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on distinguait une voix qui disait:

«Destin, Destin, tant et tant d'âmes sont venues au monde cette nuit; donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre et se met à semer des cailloux, et parmi ces cailloux quelques menues monnaies, et ce faisant il disait:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Quand le matin reparut, la cabane s'était changée en un grand palais comme au premier jour. Alors, pour la première fois, le Destin parla à son hôte et lui dit:

«Pourquoi es-tu venu?»

Celui-ci lui conta en détail sa misère, et comment il était venu pour demander au Destin lui-même pourquoi il lui avait donné une si mauvaise fortune. Le Destin lui répondit:

«Tu as vu comment la première nuit j'ai semé des ducats et ce qui a suivi. Tel je suis la nuit où naît un homme, tel cet homme sera toute sa vie. Tu es né dans une nuit de pauvreté, tu resteras pauvre toute ta vie. Ton frère, au contraire, est venu au monde dans une heureuse nuit, il restera heureux jusqu'à la fin. Mais puisque tu as pris tant de peine pour me chercher, je te dirai comment tu peux t'aider. Ton frère a une fille du nom de Miliza, qui est aussi fortunée que son père. Prends-la pour femme quand tu seras de retour au pays, et tout ce que tu acquerras, aie soin de dire que cela est à ta femme.»

L'hôte remercia le Destin bien des fois, et partit. Quand il fut de retour au pays, il alla droit chez son frère, et lui dit:

«Frère, donne-moi Miliza; tu vois que sans elle je suis seul au monde!»

Et le frère répondit:

«Cela me plaît: Miliza est à toi.»

Le nouveau marié emmena dans sa maison la fille de son frère, et il devint très riche, mais il disait toujours:

«Tout ce que j'ai est à Miliza.»

Un jour, il alla aux champs pour voir ses blés, qui étaient si beaux qu'on ne pouvait rien trouver de plus beau. Voilà qu'un voyageur vint à passer sur le chemin, et lui demanda:

«A qui ces blés?»

Et lui, sans y penser, répondit:

«Ils sont à moi.»

Mais à peine avait-il parlé que voilà les blés qui s'enflamment et le champ tout en feu. Vite il court après le voyageur et lui crie:

«Arrête, mon frère, ces blés ne m'appartiennent pas, ils sont à Miliza, la fille de mon frère.»

Le feu cessa aussitôt, et dès lors notre homme fut heureux, grâce à Miliza.

* * * * *

«Seigneur Dalmate, dis-je à mon conteur, votre histoire est jolie, quoiqu'elle sente terriblement le Turc. En mon pays, nous avons d'autres idées; loin de nous en remettre à la fortune, nous comptons sur nous-mêmes, sur notre esprit plus encore que sur nos bras, sur notre prudence plus que sur notre hardiesse. Aussi, dans ma patrie, paye-t-on cher un bon conseil.

--Ainsi fait-on chez moi, me répondit le Dalmate en rajustant son bonnet de peau qui tombait sur les yeux; écoutez ce qui est arrivé l'an dernier à un de mes voisins.

VIII

LE FERMIER PRUDENT

Il y avait près de Raguse un fermier qui se mêlait aussi de commerce. Un jour, il partit pour la ville, emportant avec lui tout son argent, afin de faire quelques achats. En arrivant à un carrefour, il demanda à un vieillard qui se trouvait là quelle route il fallait prendre.

«Je te le dirai si tu me donnes cent écus, répondit l'étranger; je ne parle pas à moins; chacun de mes avis vaut cent écus!»

«Diable! pensa le fermier en regardant la mine de l'étranger, qui avait l'air d'un renard, qu'est-ce que peut être un avis qui vaut cent écus? Ce doit être quelque chose de bien rare, car, en général, on vous donne pour rien des conseils; il est vrai qu'ils ne valent pas davantage.--Allons, dit-il à l'homme, parle; voila tes cent écus.»