Chapter 6
--Un peu de tout: des voyages, de l'industrie, de la médecine, des proverbes, des contes. Cela te fait rire? Mon petit homme, il y a souvent plus de morale dans un conte que dans toutes les histoires romaines. C'est la sagesse des nations qui les a inventés; grands ou petits, jeunes ou vieux, chacun peut en faire son profit.
--Si tu m'en contais un ou deux, capitaine, tu me rendrais sage comme toi.
--Volontiers, reprit le marin; mais je le préviens que je ne suis pas un diseur de belles paroles; je te réciterai mes contes comme on me les a récités; je te dirai à quelle occasion et quel profit j'en ai tiré. Écoute donc l'histoire de mon premier voyage.
II
PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE JEAN
J'avais douze ans et j'étais à Marseille, ma ville natale, quand on m'embarqua comme mousse à bord d'un brick de commerce qu'on nommait _la Belle-Émilie_. Nous allions au Sénégal porter de ces toiles bleues qu'on appelle des guinées; nous devions rapporter de la poudre d'or, des dents d'éléphant et des arachides. Pendant les quinze premiers jours, le voyage n'eut rien d'intéressant; je ne me souviens guère que des coups de garcette qu'on m'administrait sans compter, pour me former le caractère et me donner de l'esprit, disait-on.
Vers la troisième semaine, la brick approcha des côtes d'Andalousie, et, un soir, on jeta l'ancre à quelque distance d'Alméria. La nuit venue, le second du navire prit son fusil, et s'amusa à tirer des hirondelles, que je ne voyais pas, car le soleil était couché depuis longtemps. Il y avait, par hasard, des chasseurs non moins obstinés qui se promenaient le long de la plage, et tiraient de temps en temps sur leur invisible gibier. Tout à coup on met la chaloupe à la mer, on m'y jette plus qu'on ne m'y descend; me voilà occupé à recevoir et à ranger des ballots qu'on nous passait du navire, puis on tend la voile, on se dirige vers la terre, sans faire de bruit. Je ne comprenais pas à quoi pouvait servir cette promenade par une nuit sans étoiles; mais un mousse ne raisonne guère, il obéit sans rien dire, sinon, gare les coups de garcette! La chaloupe aborda sur une plage déserte, loin du port d'Alméria. Le second, qui nous commandait, se mit à siffler; on lui répondit, et bientôt j'entendis des pas d'hommes et de chevaux. On débarqua les ballots, on les chargea sur les chevaux, les ânes, les mulets, qui se trouvaient là fort à propos; puis, le second ayant dit aux matelots de l'attendre jusqu'au point du jour, partit et m'ordonna de le suivre. On me hissa sur une mule, entre deux paniers; nous voila en route pour aller je ne sais où.
Au bout d'une heure, on aperçut une petite lumière, vers laquelle on se dirigea. Une voix cria: _Qui vive!_ on répondit: _Les anciens_. Une porte s'ouvre; nous entrons dans une auberge habitée par des gens qui n'avaient pas la mine de très bons chrétiens. C'était, je l'appris bientôt, des bohémiens et des contrebandiers. Nous faisions un commerce défendu, qui nous exposait aux galères. On ne m'avait pas demandé mon avis.
Le capitaine entra, avec les bohémiens, dans une salle basse dont on ferma la porte; on me laissa seul avec une vieille femme qui préparait le souper: c'était la plus laide sorcière que j'aie vue de ma vie. Elle me prit par le bras, me regarda jusqu'au blanc des yeux: je tremblais malgré moi. Quand elle m'eut bien examiné, la vieille me parla. Je fus tout étonné d'entendre son ramage, qui ressemblait au patois de Marseille. Elle m'attacha un torchon gras autour du corps, me fit asseoir auprès d'elle, les jambes croisées sur une natte de jonc et, me jetant un poulet, m'ordonna de le plumer.
Un mousse doit tout savoir, sous peine d'être battu; je me mis à arracher les plumes de l'animal, en imitant de mon mieux la vieille, qui, de son côté, en faisait autant que moi. De temps en temps, pour m'encourager, elle me souriait de façon agréable, en me montrant chaque fois trois grandes dents jaunes tout ébréchées, seul trésor qui lui restai dans la bouche. Les poulets plumés, il fallut hacher des oignons, éplucher de l'ail, préparer le pain et la viande. Je fis de mon mieux, autant par peur de la vieille que par amitié.
«Eh bien, la mère, êtes-vous contente? lui dis-je, quand tous nos préparatifs furent achevés.
--Oui, mon fils, dit-elle; tu es un bon garçon, je veux te récompenser. Donne-moi ta main.»
Elle me prit la main, la retourna, et se mit à en suivre toutes les lignes, comme si elle allait me dire la bonne aventure.
«Assez, la mère! lui dis-je en retirant ma main, je suis chrétien, je ne crois pas à tout cela.
--Tu as tort, mon fils, je t'en aurais dit bien long; car, si pauvre et si vieille que je sois, je suis d'un peuple qui sait tout. Nous autres gitanos, nous entendons des voix qui vous échappent, nous parlons avec les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer.
--Alors, lui dis-je en riant, vous savez l'histoire et les malheurs de ce poulet que j'ai plumé?
--Non, dit la vieille, je ne me suis pas souciée de l'écouter, mais, si tu veux, je te conterai l'histoire de son frère; tu y verras que tôt ou tard on est puni par où on a péché, et que jamais un ingrat n'échappe au châtiment.»
Elle me dit ces derniers mots d'une voix si sombre que je tressaillis; puis elle commença le conte que voici.
III
HISTOIRE DE COQUERICO[1]
[Note 1: On trouve cette histoire, fort populaire en Espagne, contée avec quelque différence, dans un des plus jolis romans de Fernand Caballero, _le Gaviota, ou la Mouette_.]
Il y avait une fois une belle poule qui vivait en grande dame dans la basse-cour d'un riche fermier; elle était entourée d'une nombreuse famille qui gloussait autour d'elle, et nul ne criait plus fort et ne lui arrachait plus vite les graines du bec qu'un petit poulet difforme et estropié. C'était justement celui que la mère aimait le mieux; ainsi sont faites toutes les mères: leurs préférés sont les plus laids. Cet avorton n'avait d'entiers qu'un oeil, une patte et une aile; on eût dit que Salomon eût exécuté sa sentence mémorable sur Coquerico (c'était le nom de ce chétif individu) et qu'il l'eût coupé en deux du fil de sa fameuse épée. Quand on est borgne, botteux et manchot, c'est une belle occasion d'être modeste; notre gueux de Castille était plus fier que son père, le coq le mieux éperonné, le plus élégant, le plus brave et le plus galant qu'on ait jamais vu de Burgos à Madrid. Il se croyait un phénix de grâce et de beauté, et passait les plus belles heures du jour à se mirer au ruisseau. Si l'un de ses frères le heurtait par hasard, il lui cherchait pouille, l'appelait envieux ou jaloux, et risquait au combat le seul oeil qui lui restât; si les poules gloussaient à sa vue, il disait que c'était pour cacher leur dépit, parce qu'il ne daignait même pas les regarder.
Un jour que sa vanité lui montait à la tête plus que de coutume, il dit à sa mère:
«Écoutez-moi, Madame ma mère: l'Espagne m'ennuie, je m'en vais à Rome; je veux voir le Pape et les cardinaux.
--Y penses-tu, mon enfant? s'écria la pauvre poule. Qui t'a mis dans la cervelle une telle folie? Jamais, dans notre famille, on n'est sorti de son pays; aussi sommes-nous l'honneur de notre race: nous pouvons montrer notre généalogie. Où trouveras-tu une basse-cour comme celle-ci, des mûriers pour t'abriter, un poulailler blanchi à la chaux, un fumier magnifique, des vers et des grains partout, des frères qui t'aiment, et trois chiens qui te gardent du renard? Crois-tu qu'à Rome même tu ne regretteras pas l'abondance et la douceur d'une pareille vie?»
Coquerico haussa son aile manchote en signe de dédain.
«Ma mère, dit-il, vous êtes une bonne femme; tout est beau à qui n'a jamais quitté son fumier; mais j'ai déjà assez d'esprit pour voir que mes frères n'ont pas d'idée et que mes cousins sont des rustres. Mon génie étouffe dans ce trou, je veux courir le monde et faire fortune.
--Mais, mon fils, reprit la pauvre mère poule, l'es-tu jamais regardé dans la mare? Ne sais-tu pas qu'il te manque un oeil, une patte et une aile? Pour faire fortune, il faut des yeux de renard, des pattes d'araignée et des ailes de vautour. Une fois hors d'ici, tu es perdu.
--Ma mère, répondit Coquerico, quand une poule couve un canard, elle s'effraye toujours de le voir courir à l'eau. Vous ne me connaissez pas davantage. Ma nature, à moi, c'est de réussir par mes talents et mon esprit; il me faut un public qui soit capable de sentir les agréments de ma personne; ma place n'est pas parmi les petites gens.»
Quand la poule vit que tous les sermons étaient inutiles, elle dit à Coquerico:
«Mon fils, écoute au moins les derniers conseils de ta mère. Si tu vas à Rome, évite de passer devant l'église de Saint-Pierre; le saint, à ce qu'on dit, n'aime pas beaucoup les coqs, surtout quand ils chantent. Fuis aussi certains personnages qu'on nomme cuisiniers et marmitons; tu les reconnaîtras à leur bonnet blanc, à leur tablier retroussé et à la gaine qu'ils portent au côté. Ce sont des assassins patentés qui nous traquent sans pitié: ils nous coupent le cou sans nous laisser le temps de dire _miserere_! Et maintenant, mon enfant, ajouta-t-elle en levant la patte, reçois ma bénédiction et que saint Jacques te protège! c'est le patron des pèlerins.»
Coquerico ne fit pas semblant de voir qu'il y avait une larme dans l'oeil de sa mère; il ne s'inquiéta pas davantage de son père, qui cependant dressait sa crête au vent et semblait l'appeler; sans se soucier de ceux qu'il laissait derrière lui, il se glissa par la porte entr'ouverte; à peine dehors, il battit de l'aile et chanta trois fois pour célébrer sa liberté: _Coquerico! coquerico! coquerico!_
Comme il courait à travers champs, moitié volant, moitié sautant, il arriva au lit d'un ruisseau que le soleil avait mis à sec. Cependant, au milieu du sable, on voyait encore un filet d'eau si mince que deux feuilles tombées l'arrêtaient au passage.
Quand le ruisseau aperçut notre voyageur, il lui dit:
«Mon ami, tu vois ma faiblesse; je n'ai même pas la force d'emporter ces feuilles qui me barrent le chemin encore moins de faire un détour, car je suis exténué. D'un coup de bec tu peux me rendre la vie. Je ne suis pas un ingrat; si tu m'obliges, tu peux compter sur ma reconnaissance au premier jour de pluie, quand l'eau du ciel m'aura rendu mes forces.
--Tu plaisantes! dit Coquerico. Ai-je la figure d'un balayeur de ruisseau? Adresse-toi à gens de ton espèce, ajouta-t-il; et, de sa bonne patte, il sauta par-dessus le filet d'eau.
«Tu te souviendras de moi quand tu y penseras le moins!» murmura le ruisseau, mais d'une voix si faible que l'orgueilleux ne l'entendit pas.
Un peu plus loin notre maître coq aperçut le Vent tout abattu et tout essoufflé.
«Cher Coquerico, lui dit-il, viens à mon aide; ici-bas on a besoin les uns des autres.
Tu vois où m'a réduit la chaleur du jour; moi qui, en d'autres temps, déracine les oliviers et soulève les mers, me voilà tué par la canicule. Je me suis laissé endormir par le parfum de ces roses avec lesquelles je jouais, et me voici par terre presque évanoui. Si tu pouvais me lever à deux pouces du sol avec ton bec, et m'éventer un peu avec ton aile, j'aurais la force de m'élever jusqu'à ces nuages blancs que j'aperçois là-haut, poussés par un de mes frères, et je recevrais de ma famille quelque secours qui me permettrait d'exister jusqu'à ce que j'hérite du premier ouragan.
--Monseigneur, répondit le maudit Coquerico, Votre Excellence s'est amusée plus d'une fois à me jouer de mauvais tours. Il n'y a pas huit jours encore que, se glissant en traître derrière moi, Votre Seigneurie s'est divertie à m'ouvrir la queue en éventail, et m'a couvert de confusion à la face des nations. Patience donc, mon digne ami, les railleurs ont leur tour; il leur est bon de faire pénitence et d'apprendre à respecter certains personnages qui, par leur naissance, leur beauté et leur esprit, devraient être à l'abri des plaisanteries d'un sot.»
Sur quoi Coquerico, se pavanant, se mit à chanter trois fois de sa voix la plus rauque: _Coquerico! coquerico! coquerico!_ et il passa fièrement son chemin.
Dans un champ nouvellement moissonné où les laboureurs avaient amassé de mauvaises herbes fraîchement arrachées, la fumée sortait d'un morceau d'ivraie et de glaïeul. Coquerico s'approcha pour picorer, et vit une petite flamme qui noircissait les tiges encore vertes, sans pouvoir les allumer.
«Mon bon ami, cria la flamme au nouveau venu, tu viens à point pour me sauver la vie; faute d'aliment, je me meurs. Je ne sais où s'amuse mon cousin le Vent, qui n'en fait jamais d'autres; apporte-moi quelques brins de paille sèche pour me ranimer. Ce n'est pas une ingrate que tu obligeras.
--Attends-moi, pensa Coquerico, je vais te servir comme tu le mérites, insolente qui oses t'adresser à moi! et voilà le poulet qui saute sur le tas d'herbes humides et qui le presse si fort contre terre, qu'on n'entendit plus le craquement de la flamme et qu'il ne sortit plus de fumée. Sur quoi, maître Coquerico, suivant son habitude, se mit à chanter trois fois: _Coquerico! coquerico! coquerico!_ puis il battit de l'aile, comme s'il avait achevé les exploits d'Amadis.
Toujours courant, toujours gloussant, Coquerico finit par arriver à Rome: c'est là que mènent tous les chemins. A peine dans la ville, il courut droit à la grande église de Saint-Pierre. L'admirer, il n'y songea guère; il se plaça en face de la porte principale, et, quoiqu'au milieu de la colonnade, il ne parût pas plus gros qu'une mouche; il se hissa sur son ergot et se mit à chanter: _Coquerico! coquerico! coquerico!_ rien que pour faire enrager le saint et désobéir à sa mère.
Il n'avait pas fini qu'un suisse, de la garde du Saint-Père, qui l'entendit crier, mit la main sur l'insolent et l'emporta chez lui pour en faire son souper.
«Tiens, dit le suisse, en montrant Coquerico à sa ménagère, donne-moi vite de l'eau bouillante pour plumer ce pénitent-là.
--Grâce! grâce! madame l'Eau, s'écria Coquerico. Eau si douce, si bonne, la plus belle et la meilleure des choses du monde, par pitié, ne m'échaude pas!
--As-tu donc eu pitié de moi, quand je t'ai imploré, ingrat?» répondit l'Eau, qui bouillait de colère. D'un seul coup elle l'inonda du haut jusqu'en bas et ne lui laissa pas un brin de duvet sur le corps.
Le suisse prit alors le malheureux poulet et le mit sur le gril.
«Feu, ne me brûle pas! cria Coquerico. Toi qui es si brillant, frère du soleil, cousin du diamant, épargne un misérable; contiens ton ardeur, adoucis ta flamme et ne me rôtis pas.
--As-tu eu pitié de moi quand je t'implorais, ingrat?» répondit le Feu, qui pétillait de colère; et d'un jet de flamme il fit de Coquerico un charbon.
Quand le suisse aperçut son rôti dans ce triste état, il tira le poulet par la patte et le jeta par la fenêtre. Le Vent l'emporta sur un tas du fumier.
«O Vent! murmura Coquerico, qui respirait encore, zéphyr bienfaisant, souffle protecteur, me voici revenu de mes vaines folies; laisse-moi reposer sur le fumier paternel.
--Te reposer! rugit le Vent. Attends, je vais t'apprendre comme je traite les ingrats.»
Et d'un souffle il l'envoya si haut dans l'air, que Coquerico en retombant, s'embrocha sur le haut d'un clocher.
C'est là que l'attendait saint Pierre. De sa propre main, le saint cloua Coquerico sur le plus haut clocher de Rome. On le montre encore aux voyageurs; si haut placé qu'il soit, chacun le méprise, parce qu'il tourne au moindre vent; il est noir, sec, déplumé, battu par la pluie; il ne s'appelle plus Coquerico, mais girouette; c'est ainsi qu'il paye et payera éternellement sa désobéissance à sa mère, sa vanité, son insolence et surtout sa méchanceté.
IV
LA BOHÉMIENNE
Quand la vieille eut achevé son conte, elle porta le souper au second et à ses amis; je l'aidai dans cette besogne, et, pour ma part, je plaçai sur la table deux grandes peaux de chèvre toutes pleines de vin; après quoi, je retournai à la cuisine avec la bohémienne; ce fut notre tour de manger.
Il y avait déjà quelque temps que notre repas était achevé, et je causais amicalement avec ma vieille hôtesse, quand tout à coup on entendit du bruit, des imprécations, des jurements, dans la salle du souper. Le second sortit bientôt; il avait à la main la hache qu'il portait d'ordinaire à la ceinture; il en menaçait ses compagnons de table, qui tous tenaient leur couteau à demi caché dans la main. On se querellait pour les comptes, car un des contrebandiers tenait un sac plein de piastres qu'il refusait de livrer; l'intérêt et l'ivresse empêchaient qu'on ne s'entendit.
Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on venait chercher la vieille pour trancher la question. Elle avait sur ces hommes une grande autorité, qu'elle devait sans doute à sa réputation de sorcière; on la méprisait, mais on en avait peur. La bohémienne écouta tous ces cris qui se croisaient, puis elle compta sur ses doigts ballots et piastres, et enfin donna tort au second.
«Misérable! s'écria celui-ci, c'est toi qui payeras pour ce tas de voleurs!»
Il leva sa hache: je me jetai en avant pour lui arrêter le bras, et je reçus un coup qui m'estropia le pouce pour le reste de mes jours. Première leçon que me vendait l'expérience, et qui m'a donné pour toujours l'horreur de l'ivresse.
Furieux d'avoir manqué sa victime, le second me renverse à terre d'un coup de pied; il se jetait de nouveau sur la vieille, quand, soudain, je le vois s'arrêter, porter ses mains à son ventre, en retirer un long couteau tout sanglant, s'écrier qu'il est un homme mort, et tomber.
Cette terrible scène ne dura pas le temps que je prends pour la conter.
On fit silence autour du cadavre; puis bientôt les cris recommencèrent, mais cette fois on parlait une langue que je n'entendais pas, la langue des bohémiens. Un des contrebandiers montrait le sac d'argent, un autre me secouait par le collet, comme s'il voulait m'étrangler, un troisième me prenait par le bras et me tirait à lui; au milieu de ce vacarme, la vieille allait de l'un à l'autre, criant plus fort que toute la bande, portant les mains à sa tête, puis, prenant mon bras, montra mon pouce ensanglanté et presque détaché. Je commençais à comprendre. Evidemment il y avait des contrebandiers qui pensaient à profiter de l'occasion, et qui, pour avoir à bon marché tout ce que nous apportions, proposaient de se débarrasser de moi et de garder l'argent. J'allais payer de ma vie la faute de me trouver, malgré moi, en mauvaise compagnie; c'est encore une leçon qui m'a coûté cher, mais qui m'a servi.
Heureusement pour moi, la vieille l'emporta. Un grand coquin, que sa figure pendable eût fait reconnaître au milieu de tous ces honnêtes gens, se fit mon défenseur; il me mit près de lui avec la bohémienne, et, tenant à la main la hache du second, il fit un discours que je n'entendis pas, mais dont je ne perdis pas un mot; j'aurais pu le traduire ainsi: «Cet enfant a sauvé ma mère; je le prends sous ma garde, la premier qui y touche, je l'abats.»
C'était la seule éloquence qui pouvait me sauver; un quart d'heure après tout ce bruit, ma blessure était pansée avec de la poudre et de l'eau-de-vie; on m'avait monté sur une mule; dans un des paniers était le paquet de piastres; à côté de moi, en travers, on avait placé un grand sac qui pendait des deux côtés. Le bohémien mon sauveur m'accompagnait seul, un pistolet à chaque poing.
Arrivés à la plage, mon conducteur appela le capitaine, qui se trouvait dans la chaloupe; il eut avec lui, à terre, une longue et vive conversation. Après quoi il m'embrassa, me remit l'argent et me dit: «Un _roumi_[1] paye le bien par le bien, et le mal par le mal. Pas un mot de ce que tu as vu, ou tu es mort.»
[Note 1: C'est le nom que se donnent entre eux les bohémiens.]
J'entrai alors dans la chaloupe avec le capitaine, qui fit jeter dans un coin le sac porté par deux matelots. Une fois à bord, on m'envoya coucher; j'eus grand'peine à m'endormir; mais la fatigue l'emporta sur l'agitation; quand je m'éveillai, il était midi. Je craignis d'être battu; mais j'appris qu'on n'avait pas levé l'ancre: un malheur arrivé à bord en était la cause; le second, me dit-on, était mort subitement d'une attaque d'apoplexie, pour avoir trop bu d'eau-de-vie; le matin même, on l'avait jeté à la mer, cousu dans un sac, un boulet aux pieds. Sa mort n'attristait personne; il était fort méchant, et on profitait de sa part dans l'expédition. Une heure après ces funérailles, on mettait à la voile; nous marchions sur Malaga et Gibraltar.
V
CONTES NOIRS
Le reste du voyage se passa sans accident; une fois sûr de ma discrétion, le capitaine me prit en amitié; quand nous descendîmes à terre, à Saint-Louis du Sénégal, il me garda à son service et me fit demeurer avec lui.
Pendant le temps que je restai dans ce pays nouveau, je ne voulus rien négliger de ce qui pouvait m'instruire. Les nègres qui nous entouraient de tous côtés parlaient une langue que personne ne voulait se donner la peine d'apprendre: «Ce sont des sauvages», répétait mon capitaine. Après cela, tout était dit.
Pour moi, qui rôdais dans la ville, je me fis bientôt des amis parmi ces pauvres nègres, si affectueux et si bons. Moitié patois, moitié signes, nous finissions toujours par nous entendre; je causai si souvent avec eux de choses et d'autres que j'en vins à parler leur langue, comme si le bon Dieu m'avait fait naître avec une peau de taupe.--Qui s'embarque sans savoir la langue du pays où il va, dit un proverbe, ne va pas en voyage, il va à l'école. Le proverbe avait raison, j'appris par expérience que les nègres n'étaient ni moins intelligents ni moins fins que nous.
Parmi ceux que je voyais le plus souvent, était un tailleur qui aimait beaucoup à causer, et qui ne perdait jamais une occasion de me prouver, dans sa langue, que les noirs avaient plus d'esprit que les blancs.
«Sais-tu, me dit-il un jour, comment je me suis marié?
--Non, lui dis-je, je sais que tu as une femme qui est une des ouvrières les plus habiles de Saint-Louis, mais tu ne m'as pas dit comment tu l'as choisie.
--C'est elle qui a choisi et non pas moi, me dit-il; cela seul te prouve combien nos femmes ont d'intelligence et de sens. Écoute mon récit, il t'intéressera.»
L'histoire du tailleur
Il y avait une fois un tailleur (c'était mon futur beau-père) qui avait une fort belle fille à marier, tous les jeunes gens la recherchaient à cause de sa beauté. Deux rivaux (tu en connais un) vinrent un jour trouver la belle et lui dirent:
«C'est pour toi que nous sommes ici.
--Que me voulez-vous? répondit-elle en souriant.
--Nous t'aimons, reprirent les deux jeunes gens; chacun de nous désire t'épouser.»
La belle était une fille bien élevée; elle appela son père, qui écouta les deux prétendants et leur dit:
«Il se fait tard, retirez-vous, et revenez demain; vous saurez alors qui des deux aura ma fille.
Le lendemain, au point du jour, les deux jeunes gens étaient de retour.
«Nous voici, crièrent-ils au tailleur, rappelez-vous ce que vous nous avez promis hier.
--Attendez, répondit-il, je vais au marché acheter une pièce de drap; quand je l'aurai rapportée à la maison, vous saurez ce que j'attends de vous.»
Quand le tailleur revint du marché, il appela sa fille, et, lorsqu'elle fut venue, il dit aux jeunes gens:
«Mes fils, vous êtes deux, et je n'ai qu'une fille. A qui faut-il que je la donne? à qui faut-il que je la refuse? Voyez cette pièce de drap: j'y taillerai deux vêtements pareils; chacun de vous en coudra un, celui qui le premier aura fini sera mon gendre.»
Chacun des deux rivaux prit sa tâche et se prépara à coudre sous les yeux du maître. Le père appela sa fille et lui dit:
«Voici du fil, tu le prépareras pour ces deux ouvriers.»
La fille obéit à son père; elle prit le fil et s'assit près des jeunes gens.