Contes Et Historiettes A L Usage Des Jeunes Enfants Qui Commenc

Chapter 5

Chapter 54,053 wordsPublic domain

Daniel avait déjà quatorze ans et finissait sa dernière année d'école quand il se cassa la jambe, en se battant avec un autre enfant. On le rapporta chez son père. Il criait si fort, qu'Émilie l'entendit longtemps avant qu'il entrât dans la maison. On courut chercher un médecin qui remit la jambe de Daniel; mais il lui fallut rester au lit pendant six semaines.

Il fut assez sage durant les premiers jours. Il lisait, ou bien il causait avec sa soeur. Bientôt, s'ennuyant de rester toujours sur le dos, il tourmenta Émilie, qui faisait pourtant tout ce qu'il désirait: elle jouait aux cartes avec lui pour l'amuser; elle lui racontait, en travaillant, l'histoire des rois de France que la vieille dame lui avait apprise. Daniel se lassait de tout. Comme il était un peu gourmand, il voulait manger à tout moment, plutôt par ennui que par besoin. Il avait mille fantaisies que sa soeur ne pouvait satisfaire: alors il lui reprochait son peu de complaisance.

«Mon pauvre Daniel, lui disait-elle, tu sais bien que je n'ai pas d'argent pour t'acheter toutes les friandises que tu me demandes.

--Mais si, tu as de l'argent! le petit sac de la réserve est tout plein; et, si tu le voulais bien, tu me donnerais tout ce que je désire.

--Et le médecin! et le pharmacien! avec quoi les payerons-nous donc, si je touche à cet argent-là? D'ailleurs, il appartient à mon père qui a eu bien du mal à le gagner. Et puis, je te le demande, est-il une plus sotte dépense que celle qu'on fait pour satisfaire sa gourmandise?

--Bah! disait Daniel, tu as un mauvais coeur!»

Émilie pleurait quand son frère lui parlait ainsi. Elle imagina de veiller le soir deux heures avec son père, et ce qu'elle gagna en travaillant à la veillée servit à satisfaire les caprices du malade.

Daniel, voyant sa soeur se fatiguer chaque soir pour lui passer ses fantaisies, réfléchit à la grande bonté d'Émilie. Il ne se rappelait pas l'avoir jamais vue s'impatienter, même quand il était le plus insupportable; il s'en étonna, et son coeur en fut touché. Il demanda un soir à voir le sac où elle mettait l'argent qui servait à lui acheter ses habits, à lui.

«Mon garçon, dit le père, elle les achète avec ce qu'elle gagne.»

Cette parole frappa Daniel et lui fit comprendre combien sa soeur valait mieux que lui. Il se promit de travailler autant qu'elle, et de gagner aussi de l'argent aussitôt qu'il serait guéri.

La première fois qu'on lui permit de rester levé, sa soeur lui donna un pantalon tout neuf, en étoffe bien chaude, et un bon paletot, car on était en hiver. Elle avait économisé tout l'été pour s'acheter un manteau, dont elle avait un grand besoin; mais quand elle vit Daniel dans un si triste état, elle dépensa toutes ses épargnes pour l'habiller chaudement.

Le pauvre garçon fondit en larmes en recevant ce cadeau. Il embrassa Emilie comme il ne l'avait encore jamais embrassée. Aussitôt qu'il put marcher, Daniel entra en apprentissage chez un tailleur, et se mit à travailler de grand coeur. Il ne tarda guère à gagner de l'argent, qu'il remettait à sa soeur, comme faisait son père; et, par la suite, il n'eut jamais de mauvaises paroles pour elle ni pour personne.

LE RAMONEUR.

Le petit Matthieu n'avait pas cinq ans lorsqu'il perdit son père et sa mère. Il ne lui resta que sa grand'mère, qui était bien pauvre; mais tant que l'enfant fut tout petit, il ne s'aperçut pas de cette grande pauvreté; car s'il n'y avait de pitance que pour un dans la maison, la grand'mère mangeait son pain sec pendant que Matthieu s'amusait avec les autres enfants du village; de sorte qu'il ne se doutait pas des privations que la bonne vieille s'imposait; et lorsqu'il n'y avait pas assez de pain pour deux, la pauvre femme faisait semblant d'être malade pour ne pas manger, et pour laisser à l'enfant le peu qui restait.

Mais quand Matthieu eut sept ans, il s'aperçut que sa bonne grand'mère le trompait; alors il résolut de s'engager comme ramoneur, afin de ne plus être à sa charge. Il alla trouver le père Martial, ramoneur juré qui, chaque année, emmenait deux ou trois petits garçons avec lui.

«Père Martial, lui dit-il, avez-vous un petit ramoneur cette année?

--Non, mon garçon; pourquoi demandes-tu cela?

--Parce que j'ai bien envie d'aller avec vous. Voulez-vous me prendre?

--Tu me parais bien jeune. Quel âge as-tu donc?

--J'aurai sept ans à la Toussaint, et j'ai bon courage; voyez-vous, père Martial, nous sommes bien pauvres, et je vois que ma grand'mère ne mange pas à sa faim pour que j'aie une meilleure part; moi, je ne veux plus qu'il en soit comme ça; je veux gagner de l'argent, au contraire, pour soulager la pauvre femme.

--C'est bien, cela, mon Matthieu! aux enfants de ton âge je donne dix francs pour la saison; je les nourris, je les loge, et je leur laisse leurs petits profits; car il y a de bonnes âmes qui, après m'avoir payé, donnent encore quelques sous au petit ramoneur. Mais pourras-tu supporter la fatigue?

--Oh! que oui, père Martial! comme vous ne partirez pas avant un mois, je vais m'accoutumer à monter dans les cheminées et à les ramoner le mieux que je le pourrai, afin de savoir un peu le métier quand vous me prendrez.

--C'est que, petit, dans les maisons des villes les cheminées sont trois fois plus hautes que celles de notre village; tu auras peut-être peur d'y monter?

--Si la peur me prend, père Martial, je penserai que je travaille pour ma chère grand'mère, et ça me donnera du coeur.

--Tu es un brave enfant, Matthieu; je te prendrai avec moi, et je donnerai vingt francs à ta grand'mère en partant.

--Merci, mon père Martial; avec cela, elle pourra s'acheter une bonne couverture pour son hiver.»

La bonne grand'mère eut bien de la peine à laisser partir son petit enfant; mais comme il était nécessaire qu'il s'accoutumât de bonne heure au travail, elle le recommanda au père Martial, l'embrassa bien fort, et fit dire une messe pour lui.

Matthieu resta quatre ans avec le père Martial, et finit par gagner quarante-huit francs pour son année. Mais dans l'hiver de la cinquième année, comme ils étaient à Paris, le père Martial fut renversé par une grosse voiture; on le porta à l'hôpital, et il y mourut.

Le pauvre Matthieu, resté seul, eut bien de la peine à gagner sa vie, parce que l'on n'emploie guère que des maîtres ramoneurs. Il ne put rester chez le logeur où il couchait avec le père Martial, car il en coûtait vingt-cinq centimes par nuit, et c'était trop pour lui. Souvent le pauvre enfant, ne trouvant rien à gagner, demandait son pain; et bien souvent aussi on ne lui donnait pas de quoi apaiser sa faim.

Le chagrin le prit, et il eut envie de retourner au pays retrouver sa grand'mère; mais l'idée de retomber encore à sa charge le retenait toujours. Tout cela le rendait un peu malade.

Un jour qu'il neigeait bien fort, Matthieu s'arrêta devant la boutique d'un maréchal, où flambait un bon feu. Cet homme s'étant aperçu que l'enfant grelottait et pleurait de froid, le fit entrer pour qu'il se séchât. Comme Matthieu pleurait encore après s'être réchauffé, on lui demanda s'il avait du chagrin; le pauvre petit avoua qu'il n'avait pas mangé depuis la veille. Alors la femme du maréchal lui apporta du pain, de la viande et un verre de vin; il eut à peine dévoré ce qu'on lui avait donné, qu'il s'endormit sur le tas de charbon où il s'était assis pour manger.

Il y resta quatre bonnes heures sans bouger, malgré le grand bruit que faisaient les marteaux des ouvriers; quand il s'éveilla, le maréchal lui dit:

«Tu as donc bien mal dormi cette nuit, petit?

--Oh! oui, monsieur; j'ai tant de chagrin que je pleure au lieu de dormir.

--Et pourquoi donc, petit? conte-nous ça.»

Alors Matthieu raconta comment il avait perdu son maître, et combien il avait de peine à vivre, malgré sa bonne volonté de gagner quelque chose pour sa grand'mère.

«Eh bien! petit, dit la femme du maréchal, si tu veux rester avec moi, je te nourrirai et te coucherai. Tu feras mes commissions le matin; puis, après le déjeuner, tu iras décrotter les souliers des passants sur les boulevards.»

Matthieu accepta de grand coeur. On lui acheta une boîte de décrotteur avec du cirage et des brosses, et quand il avait fait ce qu'on lui commandait à la maison, il allait en ville.

«Le premier jour, il rapporta cinquante centimes, qu'il remit à sa maîtresse pour qu'elle les lui gardât.

«Allons, petit, lui dit-elle, c'est un bon commencement; continue à travailler! avec du courage et de l'économie, l'on amasse toujours quelque chose.»

Au bout de la semaine, Matthieu eut quatre francs; l'idée que sa grand'mère aurait ses aises l'hiver suivant, lui donna une grande joie. Il acheta un balai pour nettoyer la boue ou la neige dans les passages les plus fréquentés, comme il l'avait vu faire à d'autres enfants. Il faisait les commissions dans une grande auberge où il cirait les souliers par abonnement. Le soir, il gardait les chevaux pendant que les cochers buvaient bouteille. Enfin, vers Pâques, il avait quatre-vingts francs!

Il aimait tant le maréchal et sa femme, qui étaient pleins de bontés pour lui, qu'il cherchait tout ce qui pouvait leur faire plaisir. Chaque jour, il se levait le premier, rangeait la boutique, allumait le feu de la forge; puis il allait à la fontaine chercher la provision d'eau de la journée. Quand la femme du maréchal était levée, Matthieu frottait sa chambre. Enfin, il aurait voulu, si c'eût été possible, lui épargner toute espèce de fatigue.

Quand vint le dimanche des Rameaux, Matthieu fut triste; il ne mangeait pas et ne chantait plus. Sa maîtresse s'en inquiéta et lui demanda s'il était malade.

«Non, bourgeoise, lui répondit l'enfant.

--Mais alors tu as donc du chagrin?»

Matthieu baissa la tête et ne répondit pas.

«Voyons, petit, conte-moi cela, et je te consolerai, j'en suis sûre.

--Bourgeoise, c'est que j'ai coutume d'aller voir ma grand'mère tous les ans après Pâques.

--Et qui t'empêche d'y aller, mon enfant?

--Mais, quand je reviendrai...?

--Eh bien! quand tu reviendras, nous te reprendrons.

--Bien sûr, bourgeoise?

--Bien sûr; seulement je ne voudrais pas que tu partisses tout seul.

--Oh! soyez tranquille; je trouverai bien un pays; presque tous retournent passer l'été chez eux.»

Le soir, Matthieu annonça qu'il avait trouvé un de ses cousins, qui allait précisément dans son village acheter un morceau de terre avec l'argent qu'il avait gagné dans le commerce du charbon.

Huit jours après Pâques, Matthieu partit le visage tout trempé de larmes, tant il avait de chagrin de quitter le maréchal et sa femme; et pourtant, au fond du coeur, il était bien heureux d'aller voir sa pauvre grand'mère, et surtout de lui porter tant d'argent.

La vieille femme eut de la peine à reconnaître son petit Matthieu, tant la bonne nourriture qu'il avait chez le maréchal lui avait bien profité. Elle ne pouvait croire qu'il eût gagné une si grosse somme, à lui tout seul.

«Et tout cela est pour vous, grand'mère, dit Matthieu en l'embrassant; soyez tranquille, je vous en gagnerai bien d'autre.» Pendant le mois qu'il passa en Auvergne, il vit souvent le cousin avec lequel il était venu; puis ils repartirent tous les deux pour Paris. Cet homme trouva Matthieu si intelligent et si raisonnable pour son âge, qu'il le prit en grande amitié. Il lui vint à l'idée de l'adopter comme son enfant, car il n'en avait pas, et de le mettre au fait de son commerce.

A leur retour à Paris, le cousin conduisit Matthieu chez le maréchal, qui le reçut à bras ouverts; il s'informa de la conduite de l'enfant depuis qu'on l'avait recueilli; et comme les renseignements qu'on lui donna furent excellents, il lui proposa de le prendre avec lui.

«Mais, dit Matthieu, je ne gagnerai donc plus rien pour ma grand'mère?

--Je te donnerai soixante-douze francs pour elle cette année, et si tu te conduis bien, si tu es travailleur et soigneux, tu auras davantage l'année prochaine.

--Et la bourgeoise! et le maréchal! je ne les verrai donc plus?

--Tu auras les dimanches à toi, et tu pourras venir ici. Écoute-moi bien! Si tu es toujours bon sujet, je te laisserai mon fonds quand tu auras vingt ans.

--Quoi, mon cousin! dans huit ans je pourrais être mon maître et avoir une boutique à moi?

--Il ne tiendra qu'à toi.

--Oh! soyez tranquille, mon cousin, vous n'aurez jamais de reproches à me faire.

--Vous ne sauriez mieux choisir, dit la femme du maréchal; Matthieu est actif et intelligent; et non-seulement il vous aidera beaucoup dans le détail de votre commerce, mais il sera une compagnie agréable pour vous et votre femme, car il est tout aimable, ce cher enfant.»

Les choses se passèrent comme l'avait dit le cousin. Matthieu fut toujours sage et laborieux, et son cousin, en se retirant en Auvergne, lui laissa son commerce et ses pratiques. Matthieu fit venir sa grand'mère pour demeurer avec lui; la bonne vieille finit doucement sa vie dans l'aisance, comblée des soins affectueux de son petit-fils.

LA DÉSOBÉISSANCE.

Trois petits enfants déjeunaient ensemble sur la terrasse d'une belle maison de campagne; au bas de cette terrasse coule une rivière qu'on appelle la Loue. Elle est très-large en cet endroit, et fait tourner les roues d'une forge qui étire le fer en fils fins comme du coton à broder. De l'autre côté de la Loue, et en face de la maison, il y a une belle montagne à moitié couverte de vignes, et dont le haut est plein de rochers gros comme des églises.

La maison des petits enfants était dans l'ombre et le soleil éclairait la montagne.

Hélène, l'aînée des trois, et qui avait sept ans, se trouvait sur le haut du perron de la maison; elle dit à sa petite soeur Suzanne:

«Mon Dieu! que cette montagne est belle, et que je voudrais bien la voir de près!

--Allons-y, ma soeur, dit résolûment le petit Raymond, âgé de six ans: je te conduirai bien, moi!

HÉLÈNE.

Et Suzanne? elle a de trop petites jambes pour nous suivre.

SUZANNE, _très-fâchée_.

Mademoiselle, je cours aussi bien que vous; je cours mieux que vous, même!

--Partons!» s'écria Raymond.

Et les voilà à courir tous les trois pour passer le pont qui était près de la grille de leur cour.

La Loue sort d'une belle fontaine qui se trouve au fond d'une grotte entourée de balsamines sauvages. C'est d'abord un tout petit ruisseau qui gazouille sur les cailloux entre deux montagnes toutes couvertes d'arbres et de fleurs; puis, peu à peu, le ruisseau grossit et finit par devenir une rivière large et profonde, dans laquelle on se noie si on veut la traverser en passant sur les morceaux de roche dont elle est remplie, ou bien quand on veut cueillir les grandes feuilles de nénufar qui poussent dans ses eaux. Les petits enfants savaient bien cela, car on leur avait souvent défendu de jouer au bord de la rivière.

Quand ils eurent passé le pont tous les trois, ils se trouvèrent sur la route, au pied de la montagne, en plein soleil; ils commencèrent alors à la gravir par un petit sentier au milieu des vignes, tout en cueillant de jolies fleurs qu'ils jetaient bientôt pour en cueillir de nouvelles.

Après avoir monté pendant une demi-heure, Suzanne dit qu'elle avait soif.

HÉLÈNE.

«Je l'avais bien dit qu'elle ne pourrait pas nous suivre!

--Viens, ma petite, dit Raymond en la prenant par la main; je trouverai bien une source, et nous boirons tous les trois.»

Ils arrivèrent à un passage, entre deux rochers hauts comme le clocher du village. Comme le soleil commençait à leur faire mal, ils entrèrent dans ce passage qui était tout plein d'ombre, et ils se trouvèrent bientôt dans un espace grand comme leur jardin et entouré de rochers droits comme des murailles; mais, au lieu d'être tout unis, ils étaient pleins de crevasses d'où pendaient de belles guirlandes d'églantiers dont les fleurs embaumaient l'air. Il y avait aussi des clématites et des vignes sauvages; puis encore de grosses touffes de spirées aux grandes feuilles plissées, dont les fleurs ressemblent à des bouquets de plumes blanches. Les enfants oublièrent leur soif en voyant toutes ces belles fleurs qu'ils auraient bien voulu cueillir; mais elles étaient placées trop haut pour que leurs petites mains pussent y atteindre. Au bout de cette espèce de jardin sauvage, un filet d'eau tombait des rochers et bouillonnait dans un petit bassin; puis cette eau allait se perdre dans les pierres.

Les trois enfants, se désaltérèrent avec l'eau du bassin; ensuite ils s'amusèrent beaucoup à passer et repasser sous l'arcade que formait le filet d'eau en tombant du haut de cette espèce de muraille. Ils firent aussi des bouquets de belle bruyère rose. Sur une de ces bruyères Hélène trouva une petite bête faite comme un grain de café. Son dos tout arrondi était rayé de rouge et de noir, puis doré. Elle la posa sur sa main; et la petite bête était si légère, elle avait les pattes si fines, que l'enfant ne la sentait pas marcher.

HÉLÈNE.

«Voyez, petits! voyez comme ma bête est belle!

RAYMOND.

Donne-la-moi! papa la piquera avec une grande épingle fine dans sa boîte à fond de liège; il n'en a pas de semblable.

HÉLÈNE.

Mais je la donnerai bien moi-même à papa!

RAYMOND.

C'est à moi de la donner, puisque c'est moi qui y ai pensé.

HÉLÈNE.

Non, monsieur, vous ne la donnerez pas; d'ailleurs, la bête est bien à moi.»

Comme Hélène disait cela d'un vilain ton rude, la petite bête souleva la couverture rayée de son dos: deux ailes plus fines que la gaze sortirent de dessous cette couverture, et elle prit son vol.

RAYMOND.

«C'est bien fait!

SUZANNE.

Non, mon frère, ce n'est pas bien fait, puisque Hélène pleure!»

Le petit garçon, honteux d'avoir fait pleurer sa soeur qu'il aimait beaucoup, s'éloigna. Au bout d'un instant, il revint avec un bouquet de fraises qu'il apportait à Hélène. Elle l'embrassa, et les trois enfants mangèrent les fraises; puis ils coururent vers l'endroit où Raymond les avait trouvées, pour en cueillir d'autres. Suzanne jeta un reste de mie de pain qu'elle avait conservé de son déjeuner afin d'avoir les mains libres, et elle fit aussi un bouquet de fraises, où il y en avait de bien rouges, de roses, de vertes, et d'autres enfin qui n'étaient qu'en fleur. Ils s'assirent sur le gazon, car ils étaient bien fatigués.

HÉLÈNE.

«Petits! regardez donc cette fourmi qui emporte une mie de pain dix fois grosse comme elle! elle peut à peine la traîner. Pauvre petite bête! la voilà qui rencontre en son chemin un morceau de bois, et elle ne peut pas enlever sa mie pour la passer par-dessus.

SUZANNE.

Tiens! elle la laisse.

RAYMOND.

Voilà ses soeurs qui viennent pour l'aider. Regardez donc cette grande route de fourmis; comme elles vont et viennent! c'est comme les paysans sur la route de Pontarlier un jour de foire.

HÉLÈNE.

Voilà ma fourmi; je la reconnais bien. Elle arrête toutes celles qu'elle rencontre. Voyez donc, elle les frappe avec ses deux petites cornes qu'elle remue comme elle veut, et les fourmis qu'elle a frappées ainsi vont toutes du côté de la mie de pain.

RAYMOND.

Est-ce que tu crois qu'elle leur parle?

HÉLÈNE.

Il le faut bien, puisqu'elles vont chercher la mie de pain.

SUZANNE.

Oh! que je voudrais donc savoir ce qu'elle leur dit! ce doit être drôle une fourmi qui parle!»

Toutes les fourmis que la première avait frappées s'étant dirigées du côté de la mie l'émiettèrent pour l'emporter.

HÉLÈNE.

«En voilà une qui est bien complaisante! voyez donc quelle peine elle se donne pour aider à l'autre!

RAYMOND.

J'aime bien mieux celle qui vient de se laisser tomber du haut de cette pierre, sans quitter là mie qu'elle tient entre ses pattes; car, moi, j'aime le courage! ajouta le petit garçon en se grandissant.

HÉLÈNE.

Moi, je préfère la bonté.

SUZANNE.

Moi, j'aime mieux maman.»

Les trois enfants se levèrent enfin pour retourner chez eux; mais ils sortirent, sans s'en apercevoir, du côté opposé à celui par lequel ils étaient entrés. Ils trouvèrent des fleurs nouvelles et les cueillirent.

HÉLÈNE.

«Oh! quel beau pied d'oeillets sur la pente de ce rocher!

SUZANNE.

Je les veux pour maman qui les aime tant!

RAYMOND.

Tu les auras, Suzanne. Mesdemoiselles, je vais m'étendre sur la roche, et vous me tiendrez chacune par une jambe.

HÉLÈNE.

Monsieur, je n'entends pas cela; je ne souffrirai pas que vous alliez jusqu'à cette touffe d'oeillets qui est sur le bord du précipice, parce que vous tomberiez. Que dirait maman! et c'est si creux de l'autre côté, que les vaches qui sont dans le bas ne paraissent pas plus grandes que ma chatte.

SUZANNE.

Ils sentent si bon les oeillets, et maman les aime tant.

RAYMOND.

Hélène, papa dit qu'un homme qui a peur, ce n'est rien du tout; et moi, je veux être quelque chose.»

Alors l'intrépide petit garçon s'étendit sur le rocher qui était à la hauteur d'appui, allongeant son petit corps, puis son petit bras pour atteindre les fleurs qui s'épanouissaient dans un creux où le vent avait apporté un peu de terre. Les petites filles, à genoux, tenaient chacune un de ses pieds.

RAYMOND.

«Tirez à vous, mesdemoiselles, j'ai les fleurs!»

Et les petites tirèrent leur frère à elles jusqu'à ce qu'il pût se redresser.

Et suivant le rocher qui n'était pas plus élevé que le parapet du pont de la Loue, ils arrivèrent auprès d'un gros pied de boule de neige sauvage. Un oiseau en sortit effrayé. Hélène écarta le feuillage, et vit un nid où étaient cinq petits.

HÉLÈNE.

«Approchez tout doucement, petits, pour voir ces pauvres oisillons qui n'ont pas encore de plumes et crient après leur mère.

RAYMOND.

Ils ont l'air de souffrir, les pauvres petits!

HÉLÈNE.

Certainement ils souffrent, et c'est nous qui en sommes cause, parce que nous avons effrayé la petite mère qui les réchauffait. Allons-nous-en.»

Ils tournèrent l'angle du rocher, et se trouvèrent dans une prairie qui allait en pente sur le flanc de la montagne; elle était plantée de cerisiers tout couverts de fruits. Une vieille femme, montée sur une échelle, cueillait des cerises.

RAYMOND.

«Oh! les jolies cerises! comme je vais en manger!»

Et il voulut en prendre quelques-unes que la vieille avait laissées tomber sur le gazon.

HÉLÈNE.

«Raymond, je vous défends d'y toucher: ces cerises ne sont pas à nous, et les enfants bien élevés ne touchent jamais à ce qui ne leur appartient pas.»

Puis allant vers la vieille femme qui était toujours sur le haut de l'échelle, elle lui dit en faisant la révérence:

«Madame, voulez-vous bien nous permettre de manger un peu de ces cerises qui tombent sur l'herbe; nous sommes bien fatigués, et nous avons grand' soif.

LA VIEILLE.

Oui, ma petite demoiselle; mangez-en tant qu'il vous plaira, puisque vous êtes si polie.»

Pendant que les enfants mangeaient les cerises, la vieille, ayant achevé de remplir son panier, descendit de l'échelle; puis elle la prit et la cacha dans les broussailles au long du rocher; ensuite elle s'approcha des enfants et leur dit:

«Mes petits amis, voulez-vous venir dans ma maison?

RAYMOND.

Nous le voulons bien, car le soleil nous grille.»

Ils la suivirent sur le haut de la montagne, et, ayant encore tourné au coin d'un gros rocher, ils virent une vieille maison dont le toit était couvert de pierres plates toutes cassées. Au lieu de vitres à la croisée, il n'y avait que du papier huilé qui ne laissait presque pas entrer de jour, et il faisait bien sombre dans l'intérieur.

La vieille voyant les enfants très-fatigués, les mena dans un des coins de la chambre où se trouvait un gros tas de paille de maïs: ils s'y étendirent tous les trois en riant et furent bientôt endormis.

Au bout de deux heures, Suzanne se réveilla la première, et dit: «J'ai faim!» ce qui réveilla son frère et sa soeur.

La vieille qui faisait cuire une pleine marmite de gaudes, leur en donna un peu. Les pauvres petits ne les trouvèrent pas aussi bonnes que celles qu'on leur servait chez leur mère; mais ils n'osèrent pas le dire.

Quand ils eurent fini de manger et qu'on leur eut donné à chacun un verre d'eau à boire, Hélène, se tournant vers la vieille femme, lui dit: