Contes Et Historiettes A L Usage Des Jeunes Enfants Qui Commenc
Chapter 4
«Mon enfant, nous sommes bien malheureux d'avoir perdu ta mère qui nous soignait si bien. Tu es trop jeune encore pour faire l'ouvrage de la maison, et moi, je suis trop pauvre pour payer une femme qui viendrait t'aider. Comment donc faire?»
Rose pleurait en entendant parler son père; car la mort de sa mère lui causait un grand chagrin. Elle s'apaisa pourtant et répondit à son père:
«J'ai souvent aidé à maman, et j'ai bien vu comment elle s'y prenait. Soyez tranquille, papa, le bon Dieu ne nous abandonnera pas, puisque nous avons bonne intention de nous soutenir.
--Mais, ma pauvre petite, tu n'auras jamais la force de faire un lit?
--Ne vous en inquiétez pas, mon père, j'en viendrai bien à bout; et d'ailleurs, nous avons de bonnes voisines qui ne refuseront pas de venir me donner un coup de main.»
Dès le lendemain, Rose se leva en même temps que son père, un peu avant le jour; elle alluma son feu et mit de l'eau chauffer pour faire la soupe; ensuite elle balaya la chambre jusque dans les plus petits coins et frotta les meubles avec soin; puis elle trempa la soupe, que le père mangea avant d'aller à l'ouvrage. Quand il fut parti, elle éveilla son frère Simon, qui avait dix ans; il s'habilla; tous deux se mirent à genoux et firent leur prière. Ils demandèrent à Dieu de leur donner beaucoup de courage pour les empêcher de tomber dans la misère. Ils mangèrent la soupe ensemble, et Simon alla détacher la vache et la chèvre pour les mener aux champs, après que sa soeur aurait fini de les traire. Rose rentra pour faire lever sa soeur Suzanne, âgée de huit ans. Elle la débarbouilla et la peigna avec attention. Quand elle l'eut habillée, on leva Jean, qui n'avait que quatre ans, et Suzanne s'en occupa, pendant que Rose prenait la petite Fanchon, encore endormie, pour la poser sur le lit de son père, qu'elle avait déjà fait.
Jean étant habillé, Suzanne fit les deux autres lits avec sa soeur; et, comme elle était encore bien petite, elle fut obligée de monter sur une chaise.
Quand tout fut rangé dans la maison, et que Rose eut mis un pot de haricots devant le feu pour le dîner de la famille, elle recommanda à Suzanne de veiller sur leur petite soeur, pendant qu'elle irait à la rivière laver le linge avec Jean, qui, en l'attendant, chercherait de la salade.
Elle rentra vers neuf heures et trouva Fanchon tout éveillée: elle demandait sa maman, ce qui fit pleurer les deux autres petites filles. Suzanne amusa l'enfant que sa soeur lavait et habillait, et elle l'emmena promener avec son frère Jean.
Le père revint dîner à midi. Le couvert était mis et Rose lui servit un bon plat de haricots, pendant que Simon allait tirer à boire. En voyant tout si propre et si bien rangé dans la maison, le père dit à sa fille:
«Ma Rose, je suis bien content de toi. Si tu continues à être une bonne petite ménagère, nous nous sauverons de la misère qui nous menace.»
Rose fila pendant le reste de la journée, et le soir elle apprêta le souper. Quand tout le monde eut mangé, elle coucha les petits, pendant que son père pansait la vache et lui donnait de la pâture pour la nuit.
Tous les jours elle en faisait autant, et tout le monde, voyant son grand courage, l'appelait la _petite ménagère_. Quand elle avait du pain à faire, ses voisines s'empressaient de venir à son aide. L'une chauffait le four, tandis que l'autre pétrissait la pâte; car il eût été impossible à l'enfant d'en venir à bout toute seule. Elles l'aidaient aussi à couler sa lessive, ainsi qu'à la laver.
Suzanne apprit aussi à filer, et elles finirent le chanvre que leur pauvre mère avait laissé; puis elles filèrent pour la femme du maire, et gagnèrent l'argent nécessaire à payer la façon de leur toile.
Rose était une véritable mère pour ses frères et ses soeurs; elle les tenait fort propres, et ne manquait jamais de leur faire dire leur prière matin et soir. Le dimanche, après leur avoir mis leurs beaux habits, elle les conduisait à la messe et les gardait auprès d'elle, ne souffrant pas qu'ils courussent dans l'église comme font quelquefois les enfants.
Le bon Dieu la bénit, et elle devint une grande et belle jeune fille. Comme elle était laborieuse, rangée et économe, le gain de son père et celui de Simon, qui s'était mis en service, ne se dépensaient pas tout entiers à la maison. Ils achetèrent une chènevière, puis, un peu plus tard, un petit pré pour la vache. Enfin, tout le monde aimait et estimait Rose, et M. le curé avait coutume de dire que si toutes les filles du village étaient aussi sages et aussi travailleuses que la _petite ménagère_, sa paroisse serait la plus aisée du canton.
LE PETIT COLPORTEUR.
La mère Marchais était une pauvre veuve qui avait perdu tous ses enfants. La plus jeune de ses filles, veuve aussi, lui avait laissé en mourant un petit garçon qu'elle élevait de son mieux. Comme elle était au pain de charité, et que le peu d'argent qu'elle gagnait en filant n'eût pas suffi pour nourrir son petit Toine, elle aurait été obligée de l'envoyer mendier, en attendant qu'il fût en âge de servir dans quelque ferme, si des personnes charitables n'eussent habillé l'enfant et payé le loyer de la grand'mère. Au lieu de laisser vagabonder le petit Toine, la bonne vieille l'envoya à l'école, où il apprit à bien lire, à écrire et à compter. Il fit sa première communion à douze ans, et ensuite il dit à sa grand'mère:
«Maintenant que je suis grand, je puis gagner ma vie comme vous; mais je ne me sens pas de goût pour garder les bestiaux, parce qu'il me semble que je ne pourrais pas rester toute une journée les bras croisés à regarder paître mes bêtes. J'ai dans l'idée que si je pouvais faire un petit commerce, je ne m'en tirerais pas mal; j'irais de ferme en ferme, de village en village, et chaque soir je reviendrais souper avec vous; de cette façon-là, nous resterions ensemble, et nous serions bien plus heureux que si je vous quittais pour aller en condition.
--Et de l'argent, mon pauvre garçon? où donc en prendre? Sans argent, point de commerce.
--Grand'mère, si nous allions voir M. le curé qui est si bon? je suis bien sûr qu'il ne se refuserait pas à me prêter cinq francs; et, comme je ne plaindrai pas ma peine, je les lui aurai bientôt rendus.»
Ils allèrent donc chez M. le curé, qui prêta volontiers cinq francs à Toine, parce qu'il l'avait toujours connu pour un enfant sage et de bonne conduite; il lui recommanda d'être honnête garçon dans son petit commerce, et de ne tromper personne.
La mère Marchais donna au charron du village trois francs qu'elle économisait depuis longtemps, pour qu'il fît une boîte au petit Toine, qui la demanda en bois blanc, afin qu'elle fût plus légère; et l'on y mit des charnières et un cadenas.
Quand Toine eut sa boîte, il mit ses habits des dimanches, et fut en ville avec sa grand'mère, chez un marchand mercier, à qui il raconta son projet d'être colporteur; il lui dit aussi que c'était M. le curé qui lui avait prêté cinq francs pour acheter de la marchandise.
Le marchand était un brave homme; voyant un enfant de si bonne mine et de si bon courage, il lui fit une fourniture complète qui monta à dix francs, en lui faisant crédit de cinq francs; il remplit la boîte de lacets, de ganses, d'épingles, d'aiguilles, et même d'allumettes chimiques, sans compter le cirage, le coton à coudre et à marquer, et le fil noir et blanc.
Toine revint bien content au village. Chaque matin, il se levait avant le soleil et partait pour aller de côté et d'autre vendre sa marchandise. Les premières semaines, il rentra tous les soirs, puis ensuite il s'aventura plus loin; quand il ne pouvait pas revenir le soir, il couchait dans le fenil d'une métairie quelconque, et on lui donnait toujours à souper sans le faire payer, car les gens de la campagne ont bon coeur, et tout le monde s'intéressait à cet enfant, en lui voyant un si grand désir de gagner honnêtement sa vie.
Au bout de trois semaines il eut tout vendu. Il voulut payer au marchand ce que celui-ci lui avait avancé. Mais, en voyant combien Toine s'était donné de peine, le marchand fit un nouveau crédit de cinq francs, et cette fois Toine emporta pour quinze francs d'objets différents, parmi lesquels se trouvait une pièce de dentelle à trois sous le mètre.
Toine partit du village en laissant quelques sous à sa grand'mère, et lui dit qu'il ne reviendrait pas de la semaine, parce qu'il voulait aller au loin pour se faire de nouvelles pratiques. En effet, il ne rentra que le dimanche au matin, après avoir vendu presque tout le contenu de sa boîte. Après la messe, il alla trouver M. le curé à qui il rendit les cinq francs qu'il avait eu la bonté de lui prêter, et il le remercia beaucoup. Il lui devait le bonheur de gagner la vie de sa vieille grand'mère; car, sans cet argent, il n'eût pu commencer son petit commerce et on ne lui aurait pas fait crédit.
Quand il revit le marchand, il lui conta comment il s'était défait de toute sa marchandise en une semaine, et comment il s'était fait trente francs. Le digne homme, reconnaissant chez Toine les qualités nécessaires pour réussir dans le commerce, lui confia pour cinquante francs de marchandise, ce qui, avec vingt francs que lui paya l'enfant, fit un fonds de soixante-dix francs. Cette fois, Toine emporta des mouchoirs, des bas à bon marché et des bonnets de coton, sans oublier la mercerie.
Toine revenait tous les mois faire sa pacotille chez le bon marchand, et lui rapportait l'argent qu'il avait gagné, après avoir pris ce qui était nécessaire pour faire vivre sa grand'mère; et toujours le marchand augmentait son crédit.
Au bout d'un an, Toine, ayant mis de côté quelque argent, acheta des habits neufs à sa grand'mère, et lui donna pour son hiver une bonne couverture bien chaude.
L'année suivante, son commerce s'augmentant avec ses pratiques, il acheta un mulet pour porter ses marchandises; et, comme il vendait toujours au plus juste prix, qu'il donnait bonne mesure, et qu'il ne faisait jamais aucune dépense inutile pour lui, il vit sa petite fortune s'augmenter peu à peu, et, à vingt ans, il acheta dans son village une jolie maison entre un jardin et une chènevière. Il y établit sa pauvre grand'mère qui n'avait jamais été si heureuse. Plus tard, il acheta une voiture, et confia le reste de son argent au marchand qui l'avait aidé si généreusement, en le priant d'envoyer chaque mois à sa grand'mère, quand il serait absent, ce qui lui serait nécessaire pour subsister; car, depuis qu'il avait un peu d'aisance, il ne voulait plus qu'elle fût au pain de charité. Mais il ne restait jamais plus de trois mois sans venir embrasser la bonne femme, qui disait à tout le monde:
«Vous voyez bien mon Toine! il n'y a pas de garçon au monde qui vaille mieux que lui; aussi il a l'estime de tous les honnêtes gens.»
LA BONNE PETITE FILLE.
La mère Douce demeurait dans une petite maison au bord du ruisseau. Elle avait un jardin qu'elle cultivait elle-même. Comme il lui fournissait plus de fruits et de légumes qu'elle n'en pouvait consommer, elle en donnait à tous ses voisins, car elle avait un bon coeur; aussi tout le monde l'aimait à cause de son obligeance.
La petite Nanne allait souvent filer au coin du feu de la vieille femme qui lui racontait des histoires du temps passé, et lui apprenait de belles prières. Elle lui parlait aussi du grand chagrin qu'elle avait eu en perdant son mari et ses quatre enfants, tous morts dans le même mois d'une terrible maladie qui avait tué bien du monde, et qu'on appelle le choléra. Toujours elle pleurait au souvenir de ses chers défunts.
Un hiver, la mère Douce prit une fraîcheur sur les yeux; et, quand ils furent désenflés, il se trouva qu'elle n'y voyait plus guère. Elle pouvait à peine se conduire en plein jour; le soir, une heure avant le coucher du soleil, elle n'y voyait goutte; et cette bonne vieille n'osait pas sortir de sa maison, tant elle avait peur de tomber. Quand elle voulait prendre quelque chose dans son armoire, elle avait toutes les peines du monde à mettre la clef dans la serrure.
La pauvre femme était désolée d'être aveugle, et ses plaintes faisaient pleurer la petite Nanne, qui, pour diminuer le grand ennui de sa bonne voisine, lui rendait toutes sortes de services. Dès le matin, elle l'aidait à faire son lit, mettait son pot devant le feu et taillait sa soupe. Si la mère Douce voulait manger un peu de salade, Nanne allait la lui cueillir, l'épluchait bien proprement, et ensuite l'assaisonnait. S'il y avait un point à faire aux vêtements de la vieille femme, ou s'ils avaient besoin d'être nettoyés, Nanne s'en occupait, parce que la mère Douce était fort soigneuse et tenait beaucoup à la propreté. Elle la menait promener au lieu d'aller courir avec les autres petites filles du village; et M. le curé l'encourageait à continuer son oeuvre charitable, en lui disant qu'elle obéissait à la volonté de Dieu qui veut qu'on s'aide les uns les autres.
La mère Douce avait vendu sa vache et sa chèvre depuis qu'elle ne voyait plus assez clair pour les soigner. Mais, comme il lui fallait bien un peu d'argent pour acheter du sel, de la chandelle et d'autres petites choses, Nanne allait vendre à la ville les beaux fruits de sa voisine et en rapportait tout ce qui lui était nécessaire. Tout cela n'empêchait pas Nanne de travailler à l'ouvrage que sa mère lui donnait à faire.
La mère Douce eut tant de chagrin d'avoir perdu la vue, qu'elle tomba en langueur et mourut au bout de deux ans. Quand elle sentit sa fin, elle pria M. le curé d'envoyer chercher un notaire, parce qu'elle voulait donner tout son bien à la petite Nanne qui, ayant eu pitié de son infirmité, l'avait aussi bien soignée que l'eût pu faire sa propre fille, et cela sans jamais se rebuter.
Nanne n'avait point soigné la pauvre femme aveugle par intérêt. Aussi fut-elle bien étonnée de se trouver presque riche. Son père cultiva le champ, le jardin et la chènevière; mais elle ne voulut pas louer la maison, et y logea un pauvre vieux mendiant qui, depuis quatre mois, couchait dans les étables ou les fenils, parce que personne ne voulait le loger à cause de sa grande pauvreté.
LES PETITS IMPRUDENTS.
Le meunier Martin avait deux jumeaux de neuf ans qui étaient assurément les plus charmants enfants que l'on pût voir. Pierre et Paul ne se quittaient jamais; on les voyait toujours ensemble, et si l'on donnait quelque chose à l'un des deux, il s'empressait de le partager avec son frère. Paul, qui était plus fort que Pierre, voulait toujours faire à lui seul l'ouvrage qu'on leur commandait; et Pierre, qui était le plus avisé des deux, disait à son jumeau comment il fallait s'y prendre pour mieux faire et avec moins de fatigue. Si l'un perdait ou cassait quelque chose, l'autre venait l'excuser; enfin, l'on n'avait jamais vu une si grande affection et un si bon accord.
Pierre et Paul avaient une petite soeur de quatre ans qui s'appelait Marie. Ils l'aimaient de tout leur coeur et faisaient tout ce qui lui plaisait. Quand la meunière allait au marché, elle leur confiait Marie, qu'ils soignaient aussi bien qu'eût pu le faire leur mère elle-même, et ils ne la quittaient pas d'un instant.
Pierre faisait chauffer la soupe de sa soeur et la lui donnait à manger; Paul la prenait sur ses épaules et la menait bien loin dans la prairie, où Pierre lui faisait des couronnes de fleurs; d'autres fois, ils allaient tous les trois dans les bois cueillir des noisettes que l'enfant aimait beaucoup; enfin, les voisins disaient que Dieu avait béni la maison du meunier, en lui donnant de si braves garçons et une si jolie petite fille.
Un jour de foire où il ne restait à la maison que les enfants et le farinier qui ne quittait pas son moulin, la meunière, en partant, recommanda bien aux jumeaux de veiller sur leur soeur et de l'empêcher d'aller au bord de l'eau: car la pauvre mère craignait toujours qu'il ne lui arrivât quelque accident. Pierre et Paul la tranquillisèrent et lui promirent de ne pas quitter la petite Marie.
Ils s'amusèrent auprès de la maison jusqu'au goûter. Quand ils eurent mangé, tous les trois, un gros morceau de pâté à la citrouille que leur mère avait fait tout exprès pour eux, Marie voulut se promener dans le pré, en face du moulin. Ses frères l'y menèrent; et alors elle eut envie d'entrer dans le bateau qui était attaché à la rive. Comme les jumeaux ne savaient rien refuser à leur petite soeur, Pierre entra le premier dans le bateau, Paul lui tendit Marie, puis il alla cueillir des fleurs et revint faire des couronnes, pendant que son frère tressait un panier de jonc.
Le gros chien du moulin, grand ami de Marie, se trouvait de l'autre côté de la rivière. L'enfant voulut qu'il vînt avec elle dans le bateau, et Pierre le siffla, pendant que Paul appelait: «Turc! Turc!» Le chien se jeta à la nage et d'un bond fut dans le bateau; mais le bateau était bien petit et le chien bien gros; aussi la secousse qu'il donna en sautant à la barque, la fit chavirer, et les enfants tombèrent dans la rivière.
Les jumeaux se débattirent un instant et parvinrent à s'accrocher au bateau; mais la petite fille alla au fond de l'eau.
Pierre ne perdait jamais la tête: il dit à Turc de chercher Marie; le brave animal plongea, et reparut bientôt en tenant l'enfant par ses jupons. Paul, qui nageait un peu, prit la main de sa soeur, que le chien tenait toujours, et parvint à la déposer sur le bord de la rivière. Ensuite il dit à Pierre de ne pas lâcher la barque, et, tirant la corde jusqu'à ce que le bout du bateau touchât la terre, il tendit une perche à son frère, qui fut bientôt auprès de lui.
Ils emportèrent Marie à la maison. Elle n'avait pas perdu connaissance, mais elle grelottait si fort qu'elle ne pouvait pas même crier. Ils la déshabillèrent auprès du feu; et, comme la meunière avait emporté la clef de l'armoire et qu'ils n'avaient pas de linge sec à lui mettre, ils la roulèrent dans la nappe qui couvrait le pain, et la mirent au lit. Ils se déshabillèrent à leur tour et se couchèrent. Ces pauvres enfants ne tardèrent pas à avoir très-chaud, car la fièvre les prit tous les trois.
Quand la meunière revint de la foire avec son mari, elle fut bien étonnée de ne pas voir accourir ses petits enfants pour lui demander ce qu'elle leur rapportait. Craignant qu'il ne leur fût arrivé quelque malheur, elle entra en tremblant dans la maison et vit au milieu de la chambre les habits mouillés jetés en tas. Elle s'approcha des lits et y trouva ses trois enfants rouges comme des charbons ardents, mais endormis.
La pauvre mère devina ce qui leur était arrivé. Les petits ne se réveillèrent qu'au milieu de la nuit pour demander à boire; la meunière ne s'était pas couchée pour les veiller, car elle était très-tourmentée de leur voir une si grosse fièvre.
Le lendemain, les jumeaux racontèrent l'accident qui leur était arrivé. Leur mère ne les gronda point, en considération de leur franchise. D'ailleurs, les pauvres garçons avaient un grand chagrin quand ils pensaient qu'ils auraient pu causer, par leur imprudence, la mort de leur soeur. Ils ne furent malades que huit jours; mais la petite Marie avait eu si grand'peur qu'elle traîna tout l'hiver et ne se remit qu'au printemps.
Les jumeaux furent si affligés de ce qui était arrivé à leur soeur, qu'on n'eut pas besoin de leur défendre une autre fois de la faire monter dans le bateau.
LA BONNE PETITE SOEUR
Michel Robin, ouvrier cordonnier, avait perdu sa femme après quatre ans de mariage. Elle lui laissa deux enfants: une fille de trois ans et un petit garçon de dix mois. Sa vieille mère, qui demeurait avec lui, les éleva très-bien. Elle les tenait fort propres, leur apprenait à aimer Dieu et à obéir à ses commandements. Émilie allait à l'école ainsi que son frère, et tous les deux apprenaient bien ce qu'on leur y enseignait; mais autant Émilie était douce et obéissante, autant Daniel était turbulent. Il avait le coeur dur et parlait souvent fort mal à sa grand'mère.
Un jour la grand'mère, se sentant bien malade, appela Émilie auprès de son lit:
«Ma petite fille, lui dit-elle, je sens la mort qui approche. J'ai bien prié Dieu de me laisser sur la terre jusqu'à ce que tu fusses en état de te conduire toute seule; mais ce n'est pas sa volonté. Il va me rappeler à lui, je le sens bien; tu n'as que quatorze ans, et tu es bien jeune pour gouverner un ménage. Ton frère surtout te donnera beaucoup de mal, car il est sans raison; mais crois-moi, mon enfant, sois toujours bonne et patiente avec lui; il n'y a que la patience et la bonté qui puissent amollir son coeur. Si tu emploies la douceur, tu en feras un honnête garçon; si, au contraire, tu dis à ton père les fautes que pourra faire Daniel, il sera rudoyé et deviendra mauvais sujet.»
Émilie aimait beaucoup sa grand'mère; elle pleurait à chaudes larmes en la voyant si près de sa fin. Elle lui promit d'être bien sage, bien travailleuse, et de ne jamais s'impatienter contre son frère. Deux jours après, on enterrait la pauvre femme.
Émilie cessa d'aller à l'école et prit la direction du ménage. Tous les matins, son père lui montait de l'eau et un fagot; car ils habitaient une chambre haute, au fond d'une cour obscure, et l'escalier était très-difficile.
Dans la chambre au-dessous de la sienne demeurait la veuve d'un officier, laquelle, n'ayant que sa pension pour vivre, festonnait des bonnets pour se procurer un peu plus d'aisance. Cette vieille dame, sachant le malheur d'Émilie, lui proposa de venir passer une heure avec elle chaque jour. Elle lui apprit à festonner et lui procura de l'ouvrage, ce qui donnait à la jeune fille le moyen de fournir elle-même à son entretien, sans rien demander à son père.
Michel Robin, qui prenait de l'ouvrage à faire le soir quand il était revenu de chez son maître, veillait bien souvent jusqu'à une heure du matin, et, le lendemain, il ne se levait qu'à l'instant de déjeuner. Émilie, qui se couchait à dix heures, était levée longtemps avant son père, dont elle visitait les vêtements ainsi que ceux de son frère; et, s'ils étaient déchirés, elle les raccommodait. Elle veillait à ce que son père eût toujours du linge propre. Aussi, quoiqu'il ne portât que de vieux habits, il paraissait mieux mis que les autres ouvriers.
Mais c'étaient surtout les blouses de Daniel qui donnaient de l'ouvrage à sa soeur! Il revenait chaque jour avec quelque nouvel accroc, toujours sale et rempli de boue. Émilie nettoyait ses vêtements et les réparait sans jamais lui faire un seul reproche; aussi était-il moins dur pour elle que pour tout autre.
Quand Michel Robin vit qu'Émilie était travailleuse et économe comme une fille de vingt ans, il lui remit chaque semaine les quinze francs qu'il gagnait, ne gardant pour lui que le produit des ressemelages qu'il faisait à la veillée.
Aussitôt qu'elle avait reçu la semaine de son père, Emilie mettait dans un petit sac 1 fr. 40 c. pour son loyer, qui était de 70 fr. par an; dans un autre, 4 fr. 20 c. pour le pain, car ils en mangeaient pour 0 fr. 60 c. par jour à eux trois; dans un troisième, 3 fr. 30 c. pour la pitance et le vin; il ne lui restait donc que 2 fr. 80 c., qu'elle mettait dans un sac de réserve auquel elle ne touchait jamais. Elle le gardait pour les cas de maladie. De cette façon, elle trouvait toujours son compte et pouvait payer comptant tout ce qu'elle prenait. Cette grande économie amena bientôt une certaine aisance dans le ménage, car l'argent que gagnait Émilie en festonnant suffisait pour l'habiller ainsi que son frère.