Constantinople de Byzance à Stamboul.
Part 3
La flotte ottomane, formée de nombreux petits voiliers construits ou achetés à la hâte, ne pouvait franchir la Corne d’Or, que barrait la fameuse chaîne. Le grand canon, posté d’abord en face de la porte Caligaria, fut transporté plus tard près de la porte Saint-Romain, qui en tira son nom actuel de _Top Kapou_. Deux autres canons lançant des pierres de 75 kilogrammes y furent également placés, 14 batteries de petit calibre étaient rangées depuis la Xyloporta jusqu’à la Porte des Sept-Tours. Un fossé large et profond rempli d’eau protégeait les murailles. Giustiniani, le chef des Génois, se tenait avec ses troupes à la porte de Charisios. Près de lui, les murailles étaient défendues par Théodore de Carystos et les frères Brochiardi. Les Vénitiens, sous les ordres de Girolamo Minotto, tenaient garnison autour du palais de Constantin. Les environs des Blaquernes et de la porte Caligaria étaient surveillés par le cardinal Isidore, qui commandait les Romains et les Chiotes. Théophile Paléologue, le Génois Maurice Cattaneo et le Vénitien Fabrice Cornaro, gardaient les murailles situées entre le château de l’Heptapyrgion (sept tours) et la porte Saint-Romain. On trouvait, à la porte de Pigi, le Vénitien Dolfino; entre la porte des Sept-Tours et la mer de Marmara, des Vénitiens et des prêtres byzantins sous les ordres de Jacques Contarini; au palais de Boucoléon, des soldats catalans commandés par Pedro Juliano; sur les murailles de la Corne d’Or, des Crétois et des soldats grecs sous les ordres de Lucas Notaras. Le phare de la Corne d’Or était gardé par les Vénitiens. Près de l’église des Saints-Apôtres, on avait constitué une réserve composée de plus de 700 prêtres armés, que commandaient Démétrius Cantacuzène et Nicéphore Paléologue.
Avant de commencer l’attaque, le Sultan avait envoyé Mahmoud Pacha (devenu plus tard grand vizir après la prise de Constantinople), auprès de l’Empereur pour le sommer de rendre la ville afin d’éviter l’effusion du sang. L’Empereur refusa. A l’aube du 6 avril 1453 retentit le premier coup de canon, suivi bientôt d’une canonnade générale. Une grande terreur se répandit dans toute la ville.
Pour charger le gros canon, il ne fallait pas moins de deux heures, de sorte qu’on ne pouvait tirer que huit à dix coups par jour. Les projectiles pesaient 600 kilogrammes. Quatre autres canons, coulés par les ingénieurs turcs, Saroudja et Mousslihiddin, jetaient des projectiles moins lourds.
Tous ces canons dirigeaient leur feu sur les deux extrémités de la base d’un triangle fictif prise sur la partie la plus faible des murs, afin d’ouvrir des brèches, et de tirer ensuite sur le sommet de ce triangle. Cette tactique n’était alors connue que des Byzantins, et ils pensèrent qu’un traître l’avait enseignée à l’ennemi. Les brèches et les parties démolies étaient d’ailleurs réparées avec une activité surprenante. Pendant que les Ottomans faisaient pleuvoir une pluie de flèches sur la muraille, d’autres soldats cherchaient à creuser des souterrains sous les fossés des remparts. Les béliers battaient les portes avec fureur, pendant que les quatre fameuses tours mobiles[9] s’approchaient des murs.
[9] Ces tours, fréquemment employées au moyen âge, étaient construites en charpente solide, on les montait sur des roues, et l’extérieur était capitonné à l’aide de plusieurs couches de peaux qu’on mouillait pour offrir plus de résistance au feu lancé par l’ennemi. Elles contenaient intérieurement des soldats et des matières explosibles, du bois, des buissons pour combler les fossés. Elles étaient munies d’un pont qui permettait de passer sur les murs.
Une de ces tours placée près de la porte Saint-Romain avait occasionné beaucoup de dégâts; l’ennemi réussit à l’incendier à l’aide du feu grégeois. Le gros canon éclata un jour pendant le tir et tua Urbain, son constructeur. Instruits par cet accident, les assiégeants mouillèrent désormais les canons avec de l’huile après chaque coup et les laissèrent se refroidir.
Les ouvriers terrassiers perçaient des galeries souterraines qu’ils consolidaient avec des madriers de bois; ils purent arriver ainsi jusqu’aux fondations des murailles. Mais les Byzantins avaient entendu le bruit des pioches; ils creusèrent des contre-mines et enfumèrent les Turcs qui durent se retirer. On jetait sur les Ottomans qui tentaient d’escalader les murailles, d’énormes blocs de pierre, des torches enflammées et surtout du feu grégeois[10].
[10] Le feu grégeois avait plus d’une fois sauvé Byzance; c’était un explosif qui prenait feu au contact de l’eau. On l’obtenait en mélangeant de la poudre à canon et du pétrole avec une matière résineuse. Toutefois la fabrication de cette poudre était tenue secrète. On y ajoutait probablement de la chaux vive qui, au contact de l’eau dégageait de la chaleur en quantité suffisante pour enflammer la poudre. Ce feu, fort connu des Byzantins, était, selon quelques historiens, d’origine arabe.
Tout l’effort de l’ennemi se portait sur les murailles du côté de la terre. Les assauts se multipliaient, mais sans résultat. Mehmet estima nécessaire la coopération de la flotte, que la grande chaîne empêchait de pénétrer dans la Corne d’Or.
Le Sultan attachait une grande importance à sa flotte; elle devait arrêter les secours que la ville pourrait recevoir du dehors. Pourtant, d’après les historiens, cette flotte n’était pas considérable: elle n’était composée que de petites embarcations, de voiliers, de transports et de galères à une seule rangée de rames. Elle était commandée par un Bulgare devenu musulman, qui s’appelait Balta-Oglou Suleiman bey.
La flotte ottomane était d’abord restée dans le petit port de Balta-liman[11], au Bosphore. Au début du siège, postée d’abord près de _Dolma Bagtché_, elle leva l’ancre pour attaquer les navires qui étaient rangés derrière la chaîne, mais la défense énergique des Byzantins et les effets désastreux du feu grégeois l’obligèrent à reculer. Averti par les voiliers turcs venus à la hâte de l’Hellespont, que de grands navires génois et vénitiens arrivaient au secours de la place, le Sultan donna l’ordre à la flotte de se former en ligne pour défendre l’entrée du port.
[11] Ce nom vient de Balta Oglou, amiral turc.
La bataille navale qui eut lieu se termina par la victoire de l’ennemi, dont les vaisseaux purent pénétrer dans le port[12] avec 5.000 hommes de renfort. Selon les historiens grecs, ces navires, au nombre de cinq, avaient des bordages très élevés, ce qui leur permit d’écraser les petites galères ottomanes et d’incendier au moyen du feu grégeois une partie considérable de la flotte turque.
[12] D’après quelques historiens turcs, qui semblent avoir copié les auteurs étrangers, ce port serait celui de la Corne d’Or, mais cela paraît bien improbable. En effet, si l’on avait démonté la chaîne de ses flotteurs pour laisser passer les vaisseaux grecs, on n’aurait pu la remettre assez rapidement pour empêcher les galères ottomanes de pénétrer à leur suite. Selon un manuscrit turc trouvé dans la bibliothèque de Sainte-Sophie, les navires grecs n’auraient été que deux, et le port dans lequel ils purent entrer, serait celui de Théodose, ou Julien, sur les bords de la Marmara. Cette version paraît d’autant plus vraisemblable que ce port étant protégé par des tours et des portes en fer, les navires de secours pouvaient y entrer facilement sans être obligés de courir le risque de livrer bataille au large pour gagner la Corne d’Or.
Ils parvinrent assez facilement à pénétrer dans le port. Le Sultan, qui du rivage assistait au combat naval, était très excité. Il alla jusqu’à pousser son cheval dans la mer, vers une galère qui luttait à une courte distance du bord près de Makri Keuy.
Cette victoire navale de l’ennemi, les réparations actives que les assiégés apportaient aux murailles, la destruction des tours mobiles avaient fortement abattu le courage des Ottomans. C’est à ce moment que l’Empereur byzantin demanda à traiter, offrant un tribut annuel au cas où le siège serait levé.
Un divan se réunit. Le grand vizir, Halil pacha, que plusieurs chefs accusaient de connivence avec les Grecs, conseilla au Sultan de faire la paix. Il alléguait que l’Europe enverrait certainement des secours. Mais Saganos pacha, beau-frère du Sultan, Molla-Mehmed-Gurani et le vénérable cheïkh Ak-Chemsuddine voulaient qu’on continuât la guerre. A leur avis, l’Europe se désintéressait de l’Orient et Constantinople devait certainement tomber sous peu entre les mains des musulmans. Ak-Chemsuddine, que les musulmans considèrent encore comme un Véli (saint), avait prédit la date de la prise de Constantinople en prenant dans un verset du Coran le mot بلدة طيّب (jolie ville), dont les lettres, considérées comme chiffres à la manière arabe, donnaient la date de l’Hégire 857, qui correspondait à l’année 1453. Il répétait au Sultan les louanges du Prophète. «Constantinople sera absolument conquise par les musulmans. Quel magnifique prince que le conquérant, quelles excellentes troupes que son armée, le prince et ses soldats, qui prendront cette jolie ville.» Les propositions de paix furent rejetées.
Le Sultan avait songé d’abord à briser la chaîne pour entrer dans le port et forcer les murailles qui, de ce côté, étaient plus vulnérables qu’ailleurs, mais il dut abandonner ce plan. Il décida ensuite de faire traîner les galères par-dessus les collines qui entouraient Galata, pour les amener dans la Corne d’Or. On construisit une route d’une longueur de deux lieues allant de la vallée de Dolma Bagtché à la vallée de Kassim pacha, et qui aboutissait à la Corne d’Or. On plaça des madriers enduits de graisse et d’huile. En une nuit, plus de 70 bâtiments de différentes grandeurs furent traînés sur cette route par des hommes, des bœufs et des chevaux. Les voiles déployées et gonflées par un vent favorable, facilitèrent beaucoup le travail. Ce dut être un spectacle grandiose que celui de ces milliers d’hommes travaillant dans la nuit tout le long de cette route, au son des tambours, sous la clarté vacillante des torches. Au matin, les galères étaient rangées dans la Corne d’Or, derrière la chaîne.
Cet audacieux coup de main surprit douloureusement les Byzantins; il leur fallut garnir d’une partie de leurs troupes les murailles de la Corne d’Or qui, jusque-là, avaient pu rester sans défense. Giustiniani, le fameux chef génois, résolut d’incendier la flotte ottomane, et s’en approcha vers la nuit. Mais les Turcs, avertis par des Génois qui servaient à tour de rôle dans les deux camps, étaient sur leurs gardes. Le vaisseau que montait Giustiniani fut coulé par un énorme boulet de pierre. La plus grande partie de l’équipage fut noyée; quant au chef génois, vêtu d’une cotte de mailles, il put saisir une bouée et se sauver dans une barque.
Désireux d’occuper à lui seul la Corne d’Or, le Sultan décida de couler sans distinction de nationalité tous les bateaux génois, vénitiens et byzantins qui se trouvaient dans le port: à cet effet, il fit installer sur les hauteurs de Kassim pacha et de Péra des mortiers de son invention qui lançaient, par un tir indirect, des projectiles sur les navires abrités derrière Galata.
Malgré les protestations des Génois, plusieurs bateaux furent ainsi coulés, et le Sultan devenu maître du port, établit sur la Corne d’Or un large pont construit à l’aide de tonneaux attachés les uns aux autres et recouverts de madriers. Une trentaine d’hommes pouvait y marcher de front. Un des chefs vénitiens essaya de brûler ce pont, mais la surveillance incessante des Ottomans fît échouer ce projet. Enfin, après cinquante jours de siège, l’artillerie ouvrit une large brèche près de la porte Saint-Romain. Plusieurs tours furent abattues. Les pierres comblaient déjà en partie le fossé. Du côté de la mer, les murailles étaient menacées par les galères qui bombardaient continuellement la ville, mais sans grand résultat, car les projectiles[13], qui étaient pour la plupart en marbre taillé, n’occasionnaient pas de dégâts importants.
[13] On voit encore aujourd’hui, sur les murs où on les conserve comme souvenirs, des boulets de ce genre.
Le Sultan envoya Sfendiar-Oglou, son gendre, auprès de Constantin; il lui proposait une seconde fois de se rendre, et lui offrait une principauté: «Il ne faut pas, disait-il, verser le sang inutilement». Les hauts dignitaires, découragés, pressaient l’Empereur de capituler, mais celui-ci répondit qu’il défendrait, jusqu’au dernier homme, la ville que Dieu avait confiée à sa garde. Tout ce qu’il pouvait faire était de payer une indemnité au Sultan, à condition qu’on lui laisserait la ville. Mehmet ordonna alors pour le 24 mai 1453 un assaut général par terre et par mer. Il promit à l’armée un grand butin et aux soldats qui monteraient les premiers sur la muraille des récompenses telles que _timars_ et _sandjaks_ (sortes de pension); les fuyards seraient exécutés. Pour exciter le fanatisme des soldats, des derviches parcouraient les camps en faisant des prières. On entendait partout ces mots, cri de guerre insigne de l’islam: «Il n’y a d’autre divinité que Dieu et Mahomet est son prophète.»
La veille du jour fixé, le Sultan prescrivit une illumination générale, (appelée _moum donanmasi_). Ce lundi soir, Constantinople se trouva au milieu d’un cercle de flammes. Dans toutes les lignes, autour des murailles, sur les galères près de la Corne d’Or et sur la Propontide, sur les hauteurs de Péra, des torches imbibées d’huile, des bûchers de bois résineux brûlaient continuellement. Les lances des soldats étaient munies de flambeaux. Les soldats chantaient, dansaient, faisaient des prières. Les cris des ottomans qui célébraient à l’avance la prise de Constantinople arrivaient jusqu’au centre de la ville.
Les assiégés, qui se croyaient en présence d’une armée fantastique, étaient frappés de terreur. Ils se prosternaient en pleurant devant l’image de la sainte Vierge. Constantin pourtant ne perdit pas son sang-froid; il parcourut tous les postes, ranimant le courage des soldats. Giustiniani fit réparer les fortifications, et creuser de larges fossés derrière la porte Saint-Romain qui venait d’être détruite par les projectiles ottomans. Il fit élever à la hâte de nouveaux remparts, mais les sages dispositions de ce brave et noble étranger étaient sans cesse contrariées par la jalousie des chefs grecs et surtout par Lucas Notaras, premier ministre de l’Empereur. Notaras, qui se trouvait à la tête des défenseurs des murs de la Corne d’Or, avait même refusé de donner à Giustiniani les canons dont il avait besoin. Ces deux chefs ne cessaient de s’insulter. L’Empereur, pour les réconcilier, dut leur montrer le danger que courait la ville. En même temps, les discussions religieuses continuaient de plus belle dans la capitale. Tel était l’état des assiégés.
Au moment de l’attaque, les Ottomans furent arrêtés par la nouvelle qu’une armée composée de Hongrois et d’Italiens venait au secours de Constantinople. Frappés d’inquiétude, ils restèrent deux jours dans l’inaction, attendant les événements. On a attribué la paternité de cette fausse nouvelle au grand vizir Halil pacha, qui l’aurait répandue pour permettre aux Byzantins de gagner du temps, mais les historiens turcs ne sont pas d’accord à ce sujet. Mehmet avait d’ailleurs prévu cette éventualité d’une surprise par une armée de secours et avait laissé une partie de ses cavaliers pour couvrir l’arrière-garde. Il avait même prévu une guerre avec l’Europe à la suite de la prise de Constantinople. Pendant deux ou trois jours néanmoins, l’armée se tint sur le qui-vive.
Tandis que les Ottomans priaient, un orage éclata sur la ville, accompagné d’éclairs et de coups de tonnerre; la foudre tomba et le ciel apparut tout rouge. Ce phénomène ranima l’espoir de l’armée ottomane, cependant qu’il démoralisait l’armée byzantine. Un certain nombre de Byzantins quitta même la ville, passa au camp ennemi et embrassa l’islamisme.
La veille du 29 mai 1453, jour de la prise de la ville, l’ordre d’une attaque générale décisive fut donné pour la seconde fois par le Sultan. Ce dernier parcourut les rangs des soldats, les encourageant par des discours et leur citant des versets du Coran. L’Empereur, enflammé du même zèle que son rival, visita les postes de défense, assista à une grande cérémonie de communion générale à Sainte-Sophie et rentra dans son palais d’où il surveillait les mouvements de l’ennemi.
Le mardi matin 29 mai 1453, dès l’aube, les _sours_ (trompettes en corne), les timbales, les _naccaras_ (petits tambours), donnèrent le signal de l’assaut. Les Ottomans avaient choisi leurs points d’attaque entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios. Les canons tonnaient, une pluie de flèches tombait de part et d’autre. Les Ottomans, après avoir comblé les fossés avec de la terre, des pierres et des fascines, grimpèrent sur les murs au moyen de hautes échelles. Les cris des blessés se mêlaient au bruit des _davouls_ (grosses caisses) et des ourha (hurrah)[14] (frappe, va donc). Une lutte terrible se livrait le long des murailles, du haut desquelles on jetait sur les assiégeants de grosses pierres et de l’huile bouillante. Les _sours_ des tchavouches (officiers d’ordonnance) faisaient entendre par intermittence leurs sons lugubres. A l’intérieur de la ville, toutes les cloches des églises sonnaient sans interruption.
[14] Ce mot, qui a été changé en hourra, est le cri de guerre des armées européennes, tandis que chez les Turcs ce mot a disparu pour faire place au cri Allah! Allah! (Dieu! Dieu!)
Du côté de la Corne d’Or, le feu grégeois flottait sur l’eau en traçant des sillons. On jetait des vases remplis d’explosifs sur les galères ottomanes qui approchaient des murailles. Une épaisse fumée entourait la ville. Du côté de la terre, le vent du nord s’était élevé, poussant vers les assiégeants des tourbillons de fumée qui les aveuglaient. Tous les soldats turcs étaient au pied des murailles. La lutte se poursuivait avec acharnement.
Un nommé Hassan Oulou-Abatli (de la ville d’Oulou Abad), portant son bouclier et son pala (sabre à large lame recourbée) escalada la muraille d’où il fut précipité à coups de pierres. Dix-huit soldats qui l’avaient accompagné gisaient au bas du mur. Le blessé se releva soudain et, pris d’une rage extraordinaire, escalada à nouveau la muraille, mais une énorme pierre jetée du haut d’une tour voisine le renversa et le tua[15]. Le combat continuait depuis plus de deux heures. De larges brèches avaient été pratiquées entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios. Les historiens européens rapportent qu’à ce moment, Giustiniani blessé grièvement par une flèche se décida à quitter la ville malgré les supplications de l’Empereur, et qu’il se rendit sur une de ses galères à Galata, d’où ses compatriotes suivaient tranquillement les phases du combat. La lâcheté du chef grec aurait démoralisé les troupes et contribué à la chute de la ville. D’après d’autres historiens, Giustiniani était déjà blessé au moment où les Ottomans pénétrèrent dans la ville par une porte qu’on avait négligé de fermer près de la porte de Charisios, et il se serait sauvé à bord de son navire qui se trouvait dans le port du côté de la Propontide. Cette version paraît plus vraisemblable, car la Corne d’Or était gardée par les galères turques et le passage était impossible.
[15] Hammer dit que ce soldat était un janissaire, mais, comme son nom d’Oulou Abad l’indique, c’était un Turc originaire d’un village de l’Asie Mineure.
Cinquante soldats turcs entrèrent par la petite porte appelée Kerkorporta, qu’on avait négligé de murer. Mettant à profit le trouble qu’éprouva l’ennemi en les apercevant sur ses derrières, les Ottomans montèrent sur les murs déserts et pénétrèrent dans la ville par les différentes brèches restées sans défenseurs. Les fuyards se précipitaient vers les rivages de la Corne d’Or et de la Propontide. Les clefs des portes avaient été jetées à la mer avant la surprise de l’ennemi. La plupart des Grecs se précipitèrent vers Sainte-Sophie, se rappelant la légende d’après laquelle un ange devait descendre du ciel, donner un sabre à un vieillard près de l’Hippodrome, à la suite de quoi les Turcs seraient tous repoussés. Mais aucun miracle ne vint sauver les Byzantins et bientôt, du côté de la Corne d’Or, les Ottomans envahirent la ville par différentes portes.
Pendant qu’une partie des troupes occupait les murailles situées entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios, les janissaires couraient vers le palais impérial. Constantin Dragasès, averti par ses gardes, voulut prendre la fuite, mais il fut surpris en route par un détachement de soldats turcs qui luttaient avec les Grecs. Ivre de fureur et de vengeance, l’Empereur se précipita sur un Turc déjà blessé qui, faisant un dernier effort avant de mourir, renversa inanimé le dernier empereur des Byzantins.
Comme dans toutes les guerres de l’époque, la ville fut livrée au pillage. Les églises voisines des murailles, comme Saint-Jean-Baptiste, dans le quartier de Petra Palaea et l’église de Chora (actuellement mosquée Kahrié) furent saccagées. Mais le dernier pillage de Byzance par les Turcs est de beaucoup dépassé en horreur par le pillage des croisés.
Un certain nombre de fuyards byzantins s’échappèrent sur des embarcations après avoir brisé les portes, et passèrent à Galata qui était restée neutre pendant la guerre. D’autres parvinrent à se sauver sur des bateaux et gagnèrent la Propontide. Environ 10.000 personnes s’étaient réfugiées à Sainte-Sophie; les portes avaient été fermées, mais ne purent résister à l’effort terrible des conquérants et bientôt la foule se rendit en demandant grâce.
Constantinople était conquise après un siège de cinquante-quatre jours, le mardi 29 mai 1453 (vingtième jour de Djemaziel Akhir de l’Hégire 857). Une légende rapporte que des prêtres grecs étaient occupés à frire des poissons dans le monastère de Balouclou, lorsqu’on vint leur annoncer que la ville était tombée aux mains des Ottomans. Les religieux répondirent qu’ils n’y croiraient que si les poissons à moitié frits sautaient dans un bassin voisin. Les poissons sautèrent, dit la légende, et l’on montre encore aujourd’hui, dans le bassin, des poissons rouges d’un côté et noirs de l’autre. Ce récit, qu’on retrouve partout, paraît bien invraisemblable, car ce monastère, situé hors des murs, était certainement occupé par des soldats turcs. De plus, il est peu probable que, dans un pareil tumulte, les prêtres se soient tranquillement livrés aux soins de la cuisine.