Constantinople de Byzance à Stamboul.

Part 17

Chapter 173,730 wordsPublic domain

La fontaine du sultan Ahmed III, près du vieux sérail, possède ces deux genres de _tchechmés_ et de _sébils_. Elle est située à côté de Sainte-Sophie, près de la porte du vieux sérail dite _Bab-i-Humayoun_, probablement sur l’emplacement de l’ancienne fontaine byzantine qui s’appelait Géranion. On dit que le croquis de cette fontaine a été établi par le sultan Ahmed III lui-même.

Des vers de sa composition, sculptés en lettres d’or sur les plaques de marbre, décorent richement la fontaine. Quelques-uns de ces vers sont empruntés aux plus fameux poètes de l’époque et célèbrent les louanges de Dieu et du souverain.

Comme nous venons de le dire, cette fontaine réunit les deux principaux genres en usage à Constantinople: _sébil_ et _tchechmé_, qu’on rencontre ailleurs séparément. La fontaine est comprise dans un carré ayant à chaque angle des parties semi-circulaires où sont installés quatre sébils.

Quatre fontaines sont placées dans les espaces libres entre les sébils; à la droite et à la gauche de chaque fontaine sont creusées deux niches ornées de stalactites.

Des fleurs ornementales finement sculptées sur des plaques de marbre précieux, encadrent des inscriptions rehaussées d’or, au milieu des frises en faïence qui décorent les quatre façades.

Les sébils sont garnis de grilles en bronze magnifiquement ciselées. La fontaine est couverte d’une toiture très exhaussée, surmontée d’un grand clocheton central et de quatre autres clochetons plus petits placés au-dessus de chaque sébil, et qui portent à leur sommet des _alems_ dorés, auxquels l’édifice emprunte son caractère religieux. La toiture et les clochetons sont recouverts de plaques de plomb. Cette fontaine fut achevée en 1141 H. (1728 J.-C.) Le sultan Ahmed avait fait construire un grand nombre d’autres tchechmés, richement travaillés, tels que la fontaine de Tophané, reconstruite par Mahmoud Ier en 1145, et qui se trouve actuellement à l’angle du grillage de l’arsenal, sur le coin de la rue qui va aux quais.

Les ornementations de cette fontaine sont d’un style bâtard. Une large bande de fines inscriptions en vers décore la partie supérieure du monument. Aujourd’hui, on ne voit plus rien de son ancienne toiture, qui a été détruite et remplacée par une balustrade, ce qui lui enleva toute son originalité. Le plafond du toit de cette fontaine était richement orné de fleurs et de fruits sculptés sur bois. Ce toit formait sur chaque façade une saillie de 15 pieds, 6 pouces, qui était surmontée d’une grande coupole couverte de plomb, au sommet de laquelle s’élevait une flèche (alem) dorée, pareille à celle de la fontaine de l’Aya Sophia; seize autres petites coupoles entouraient la base de la grande. La fontaine de Scutari, qui, reconstruite plusieurs fois, vient de s’écrouler, a elle aussi beaucoup perdu de sa forme primitive et par suite de son originalité.

Une autre fontaine fut construite par le sultan Ahmed au quartier des _Arabes_[81] à Galata, presque en même temps que celle de _Bab-i-Humayoun_. Comme Galata formait alors une petite ville entourée d’une enceinte, et que les terrains étaient occupés par des maisons de commerce, on n’avait pu trouver à cette fontaine un emplacement assez vaste et dont les abords fussent suffisamment dégagés: on fut donc obligé de lui donner la forme d’un biseau à angles et, pour obtenir plus de développement de façade, on adopta une sorte de tourelle à six pans.

[81] Nom donné d’abord à l’infanterie légère et plus tard aux pontonniers et aux rameurs.

Elle est à la fois tchéchmé et sébil, comme celle du sérail à qui elle ressemble, bien qu’elle soit d’une disposition un peu différente. La fontaine d’_Arab Kapou_ n’a en effet qu’un seul sébil qui est formé par une petite rotonde hexagonale; une colonnette se dresse à chaque angle, supportant un chapiteau d’ordre cristallisé, sur lequel sont appliqués des grillages en bronze ciselé et doré et de gracieuses rosaces.

Sur les façades qui se trouvent à droite et à gauche du sébil sont installés deux tchéchmés, ornés de magnifiques sculptures et inscriptions dorées en relief.

III.--LES CIMETIÈRES

Les musulmans souhaitent, pour la félicité de leur âme, reposer après leur mort près d’un édifice religieux.

Les Sultans, les grands dignitaires de l’État, les grands personnages, les riches, les gens aisés se font enterrer près d’une mosquée où la prière est continue.

Les Sultans et les pachas ont toujours leurs tombeaux près de la mosquée qu’ils ont fondée.

En général, à chaque mosquée est attenant un petit jardin qui sert de cimetière; on y trouve le tombeau du fondateur, entouré des tombeaux de ses parents et des grands personnages.

Les sépultures couvertes qu’on appelle turbés sont réservées aux saints, aux Sultans et aux personnages considérables.

On ne peut faire un plus grand honneur à un défunt que de lui élever un turbé.

Les turbés sont généralement construits en forme octogonale ou carrée, surmontés d’une coupole et précédés d’un vestibule.

Dans les turbés des très grands personnages, des gardes (_turbedars_) veillent sans cesse en lisant le Coran. Les turbés des Sultans diffèrent de ceux des saints, en ce qu’ils sont plus richement décorés; ceux des saints ont un aspect plus mystique et plus religieux.

On y voit un cercueil (_sandouka_), en forme de caisse à base rectangulaire, recouvert d’un couvercle prismatique. Ce cercueil est couvert de draps noirs ou verts et d’étoffes de valeur portant des versets du Coran brodés en or et en argent. Du côté de la tête est placé un turban rappelant la coiffure que portait le défunt. De chaque côté du cercueil près de la tête sont posés deux grands candélabres garnis de cierges; les candélabres sont en bronze ou en argent, selon l’importance du défunt.

Des Corans manuscrits, ouverts sur des pupitres en forme d’X, sont à la disposition des visiteurs qui voudraient prier pour le repos de l’âme du défunt. On voit souvent, attachés aux grillages des fenêtres des turbés ou à la balustrade qui entoure le cercueil, de petits chiffons que les malades viennent fixer là avec l’espoir que cette pratique religieuse les guérira. Le _turbedar_ fait passer les malades entre de grands chapelets qui y sont gardés et leur fait boire de l’eau du puits avoisinant le turbé. Suivant les prescriptions, cette eau doit être puisée à l’aide de tasses portant des inscriptions sacrées.

Les turbés des Sultans sont plus richement décorés; le cercueil, plus haut et plus grand, est excessivement luxueux. Il est recouvert de châles précieux en velours brodé d’argent. Les pupitres en noyer ou en ébène sont incrustés de nacre et de rosaces magnifiques. Un haut grillage en bronze ou en argent entoure le cercueil.

Les cimetières publics sont situés à proximité de la ville. Outre les petits cimetières qu’on rencontre dans chaque quartier, près des mosquées, la ville possède trois cimetières principaux[82], qui peuvent vraiment être considérés comme des villes des morts. Ils ont à peu près le même aspect; on y voit d’immenses cyprès très vieux, des pierres tombales souvent brisées disséminées un peu partout sans ordre, et qui font ressembler ces cimetières, généralement entourés de murs en ruines, à de véritables forêts de pierres.

[82] Celui d’Eyoub, ceux qui bordent les murs, et le cimetière de Karadja Ahmed à Scutari.

Le corps du défunt est enseveli dans la terre, le côté droit tourné vers La Mecque. Tous les morts sont placés dans la même position. Une grande plaque de marbre couvre horizontalement le tombeau. Deux pierres posées verticalement indiquent l’une le côté de la tête, l’autre le côté des pieds. Dans la plaque de pierre horizontale sont creusés deux trous assez larges qui communiquent avec la terre; on y plante des fleurs ou des rosiers. Au milieu de la pierre, une cavité ronde remplie d’eau de pluie sert aux petits oiseaux et aux colombes. Du côté de la tête s’élève une pierre commémorative, rappelant par une sculpture la coiffure du défunt, avec son nom et la date de sa mort souvent écrits en vers et sculptés en reliefs rehaussés d’or. La grandeur et l’ornementation de cette pierre varient selon l’importance du défunt. Les pierres sépulcrales des femmes ont une forme différente de celle des hommes. Elles ne portent qu’une ornementation ou une fleur.

Du côté des pieds, la pierre a une ornementation, mais sans écriture. Toutes les pierres tombales des personnes riches ou pauvres ont des vers commémoratifs qui commencent par la formule:

هو الباقى

(Dieu seul est éternel.)

ou

كل نفس ذائقة الموت

(Chaque âme doit goûter la mort.)

Les souffrances du défunt, son emploi, son âge sont rappelés en quelques lignes. Toutes ces inscriptions se terminent en demandant aux visiteurs la prière de _Fatiha_, premier chapitre du Coran, pour la tranquillité de l’âme du défunt.

IV.--LES BAINS TURCS (HAMAM)

Le bain étant aussi indispensable au musulman que la mosquée, la ville possède plus de trois cents bains publics, sans compter les bains particuliers.

Les bains turcs ne diffèrent en général que fort peu de ceux des Byzantins. Les Turcs, qui utilisèrent après la conquête les bains abandonnés par les Byzantins, construisirent les leurs à peu près dans le même genre et souvent sur le même emplacement. D’ailleurs la disposition des bains byzantins était celle déjà adoptée par les Turcs pour les bains de Brousse, de Salonique et de Damas.

L’eau et le feu, auxquels les bains étaient exposés continuellement, n’ont laissé subsister jusqu’à nos jours aucun bain datant de l’époque byzantine, et qui n’ait subi soit des réparations, soit des transformations.

Gyllius, qui visita Constantinople soixante-douze ans après l’entrée des Turcs dans cette ville, nous donne la description d’un bain turc. Cette description permet de se faire une idée de ce qu’étaient les bains à cette époque où ils rappelaient encore de très près les thermes byzantins, s’ils ne leur étaient tout à fait semblables. Elle montre qu’ils avaient les mêmes dispositions que les bains turcs actuels.

«Ces thermes sont doubles ou jumeaux, dit-il, composés de deux parties exactement semblables, adossées l’une contre l’autre et réservées l’une aux hommes, l’autre aux femmes[83]. On entre d’abord dans l’apodyterium d’où l’on passe par une porte au tepidarium et par une autre du tepidarium au caldarium. Ces trois compartiments réunis par des portes de communication constituent les thermes. Chacune de ces parties de l’édifice a sa toiture et ses murailles.»

[83] Les bains qui n’ont qu’une seule division sont ouverts jusqu’à midi aux hommes, qui l’abandonnent ensuite pour laisser la place aux femmes.

«L’apodyterium est un édifice carré sur lequel s’appuie la rotonde en briques de la voûte. Son intérieur a 240 pieds 8 pouces de pourtour. Une estrade en pierre, ayant plus de six pieds de largeur et haute de trois pieds, règne tout autour. La muraille de l’apodyterium, depuis sa base jusqu’au sommet sur lequel la coupole prend naissance, a trente-sept pieds de hauteur; le pavé est formé de dalles en marbre. En son centre se trouve une vasque également en marbre.»

«Deux portes d’entrée conduisent de l’apodyterium au tepidarium dont l’intérieur a cent pieds de circonférence. La voûte hémisphérique est soutenue par quatre arcades, qui forment huit alcôves; une de ces alcôves qui est plus petite de moitié que les autres est réservée aux latrines. Six d’entre elles possèdent chacune une vasque munie d’une fontaine à robinet, mais elles sont construites de manière qu’entre chaque seconde arcade il en est une qui forme une chambre d’où l’on passe à droite et à gauche dans une autre. Au centre du tepidarium est une fontaine d’où jaillit un filet d’eau qui tombe dans un bassin de marbre. Une seule porte sert de passage du tepidarium au caldarium. Cette partie du bain présente huit arcades qui servent de soutien à une coupole. Chacune des huit arcades ouvre sur une chambre. Au milieu du pavé, qui est formé pareillement de dalles en marbre, s’élève une estrade octogonale haute de deux pieds quatre pouces et ayant cinquante-sept pieds un quart de circonférence. Elle est entourée par une ruelle qui la sépare du pavé dont le niveau est le même que celui de l’octogone.»

Dans ce passage de Gyllius, nous voyons que la disposition des premiers bains turcs de Constantinople, provenant probablement des Byzantins, ne différait presque pas des bains construits par les Turcs de l’époque postérieure. Les bains turcs sont généralement construits sur un plan rectangulaire. Chaque partie du bain est couverte d’un dôme, criblé de petites ouvertures rondes garnies de clochetons en verre qui laissent pénétrer la lumière à l’intérieur. Les murs latéraux sont dépourvus de fenêtres. L’apodyterium est dallé de marbre, et possède au centre un bassin sur lequel s’étagent de grandes cuvettes en marbre, à bordure cannelée, de dimensions variables, se rapetissant de l’une à l’autre. L’eau jaillissant de la cuvette placée au sommet le plus élevé fait cascade sur les autres. Les mêmes eaux servent parfois à arroser des fruits. Des canaris chantent continuellement dans des cages ornées de perles bleues[84] (bondjouk).

[84] Les perles bleues sont considérées comme un fétiche contre le mauvais œil.

Une colonnade en bois entoure la salle. De larges bancs en forme de sofas y sont placés. C’est là que les gens de la classe pauvre se déshabillent. Des morceaux de bois ronds, fixés entre les colonnes, servent de portemanteaux. Au-dessus de cette première galerie, on en voit une deuxième et souvent une troisième. Là aussi sont disposés de larges sofas. Les galeries inférieures et supérieures sont séparées aux angles par une cloison en bois. Ces pièces sont réservées aux riches et aux grands personnages.

Sur une petite estrade près de la porte se tient le propriétaire, assis sur un coussin (_minder_), devant une cassette en bois (_tchekmédjé_) tout incrustée de nacre. Un miroir à main, d’une forme ogivale, reste suspendu au mur près de cette cassette destinée à recevoir l’argent que les baigneurs posent en quittant le bain.

A hauteur des galeries supérieures sont rangées des tiges en bois où l’on étend les _pechtemal_ (essuie-corps) de couleurs éclatantes.

Une petite cheminée adossée au mur près de la porte intérieure sert à préparer le café. Près de cette cheminée se trouvent des armoires contenant des narguillés, des tasses à café, des savons parfumés de musc, des vases en bronze doré, des fleurs artificielles.

Une porte étroite passe de l’apodyterium dans la pièce appelée _soouklouk_ (tepidarium ou alipterium) dont la température est plus élevée que dans la grande pièce, mais moins que dans la deuxième appelée caldarium. Elle est surmontée d’une coupole percée de petites ouvertures que recouvrent des cloches en verre. Une faible lumière éclaire l’intérieur. Là, sur des bancs en bois, sont préparés des lits à la disposition des baigneurs.

De petites portes ouvertes dans cette salle conduisent par des galeries voûtées et obscures aux lieux d’aisance et à un cabinet particulier, réservé aux toilettes intimes auxquelles chaque musulman est religieusement astreint. Le baigneur pénètre dans cette dernière pièce où un robinet d’eau chaude et un _kourna_ (récipient en marbre) sont à sa disposition. Il couvre l’ouverture formée par la porte d’un pechtemal et procède à ses ablutions. Une porte conduit du tepidarium au caldarium où règne une très forte chaleur. Cette salle est pareillement dallée de marbre et surmontée d’une coupole à petites fenêtres rondes. A chaque coin de la salle, il y a de petites cabines séparées par un mur bas, qui sont réservées à la classe riche. Toutes ces cabines possèdent un ou deux _kournas_ avec deux robinets en bronze dont l’un est à eau chaude et l’autre à eau froide.

La salle est également munie de _kournas_, au-dessus desquels sont enfoncés dans le mur de grands et longs clous noirs qui servent à suspendre les _pechtemals_.

Au milieu de la salle commune du caldarium, existe une estrade en forme ronde ou octogonale et qui s’appelle _Gueubek-tachi_ (pierre-nombril) où le baigneur s’allonge pour être massé.

Les bains turcs n’ont pas, comme on l’a dit à tort, un grand bassin où le public va se baigner, car l’eau déjà touchée par un autre corps et par le corps du baigneur même est considérée par les musulmans comme rituellement impure. Toutefois le cas peut être exceptionnel dans les bains thermaux où l’eau se renouvelle en coulant de source, comme à Brousse par exemple. A Constantinople, il n’y a que les israélites qui, fidèles aux prescriptions de la loi de Moïse, aient gardé la coutume de se replonger dans une piscine d’eau froide après s’être lavé le corps.

Chaque bain possède un _kulhan_ (hypocauste). On y brûle continuellement du bois. La chaleur et la fumée circulent sous le dallage en marbre du bain, traversent les nombreuses conduites maçonnées dans l’intérieur des murs, chauffent l’eau et l’air du bain et ressortent par de petites cheminées en forme de tubes circulaires, appliqués tout autour de la bâtisse au haut des coupoles couvertes de plomb. Faut-il ajouter que ces bains sont constamment chauffés? Les musulmans sont en effet astreints par leur religion à se laver le corps en certaines circonstances.

Le bain des dames diffère un peu de celui des hommes. D’abord les accessoires comme essuie-corps, savon, sont apportés par les femmes elles-mêmes dans de grands _bohdja_ (sortes de sacs en drap brodé). Elles prennent même avec elles des vivres, car c’est pour elles un grand plaisir que de passer toute la journée dans le bain en mangeant sur le _gueubek-tachi_, en chantant et en s’amusant.

Au cours d’un ouvrage écrit sur les études de van Millingen, le Dr Mavroyeni donne des détails très circonstanciés sur la façon compliquée et pittoresque dont on prend le bain chez les Orientaux. Nous nous permettrons de résumer cet intéressant travail.

«Dès l’entrée, on aperçoit les étuvistes, drapés à la romaine dans des linges bleus rayés de rouge. Dans l’apodyterium, des baigneurs se déshabillent, tandis que d’autres sortent du bain et viennent s’étendre sur les lits de repos pour y goûter le _kieff_, mot intraduisible, béatitude absolue que donnent à l’esprit et au corps des Orientaux le tabac et le café unis au _dolce farniente_.

«Après s’être déshabillé, le baigneur s’enveloppe d’une sorte de pagne, et, coiffé d’un large turban, les pieds dans des sandales de bois qui rendent sa marche incertaine, il entre dans le tepidarium. La température y est de 25° et c’est sur des couchettes garnies de coussins que la pipe et le café sont présentés au baigneur. Dès qu’une moiteur apparaît sur son corps, l’étuviste le fait passer au caldarium où, sur une estrade située au centre, commence l’opération du massage à laquelle une grande importance est attachée et qui est pratiquée par des malaxeurs et des strigillaires modernes en qui se sont conservées les traditions du passé.

«Après un massage complet de toutes les articulations, le masseur mène son client près d’une des vasques qui entourent la rotonde et, armé d’un gantelet en poils de chèvre, s’attaque au système cutané. Les rinçages s’opèrent à l’eau tiède. Mais le baigneur est à bout de forces: un verre d’eau froide lui redonne l’énergie nécessaire; quelques écuellées d’eau froide versées sur la tête le remettent complètement et le masseur en prend de nouveau possession, transformé cette fois en alipte. Cataracte d’eau brûlante et vif savonnage, puis rinçage de tout le corps: cette opération est répétée trois fois. Le masseur fouette son savon à l’aide de longues fibres de palmier dans un bassin de cuivre et ne l’applique que lorsqu’il est réduit à l’état de mousse nuageuse et impalpable.

«C’est après une douche que le baigneur est aussitôt emmailloté de serviettes chaudes, ses cheveux sont essuyés, et il vient goûter le _kieff_ sur un lit de repos dans l’apodyterium.

«Nous avons vu le baigneur passer par trois salles: l’apodyterium, le tepidarium et le caldarium; il n’y a en effet qu’un seul bain public à Constantinople qui possède un frigidarium. C’est le bain de Djerrah pacha, situé près d’Ak-Sérail.»

V.--LE GRAND BAZAR

Comme aux temps des Byzantins, la ville possède des bazars couverts. Le plus grand de ces bazars est celui de Stamboul, dont une partie date des Byzantins, véritable ville avec des rues couvertes d’arcades et de coupoles. Des magasins étroits et souvent voûtés bordent ces rues. Ses ruelles étroites, ses carrefours, ses bancs et dépendances, ses passages sombres, font de ce bazar une sorte de labyrinthe compliqué à tel point que les habitants de la ville eux-mêmes s’y perdent souvent et sont obligés de demander leur chemin aux marchands.

Une lumière faible et blafarde, arrivant par de petites fenêtres cintrées ouvertes au plafond des magasins, éclaire l’intérieur et les marchandises sous un jour favorable aux boutiquiers. Le bazar est divisé en quartiers dont chacun, réservé à un commerce spécial, porte le nom du commerce qui y est pratiqué. C’est ainsi que _Kouyoumdji Tcharchissi_ signifie bazar des bijoutiers. Il en est de même pour les orfèvres, les fourreurs, les marchands d’étoffe, etc. La plupart des magasins ne sont que de petites échoppes étroites. Devant chaque magasin, un banc peu élevé sert de comptoir; le vendeur y est assis, les jambes croisées. C’est là qu’il étale ses articles devant l’acheteur qui prend souvent place à côté de lui.

Malheureusement, le bazar commence à perdre son caractère d’originalité, les articles orientaux cédant peu à peu la place à ceux provenant des manufactures européennes.

Le quartier du grand bazar qui a conservé son ancienne originalité est le _Bedestén_ (le marché de ventes aux enchères). C’est une grande bâtisse carrée, couverte de plusieurs coupoles, soutenues par d’immenses piliers d’une très grande hauteur. Le _Bedestén_ est situé au centre du bazar. Quatre portes de fer, ouvrant sur les côtés communiquent avec l’intérieur du bazar. Quelques petites fenêtres à volets de fer, percées à la hauteur des coupoles, éclairent faiblement l’intérieur. Une lumière pâle tombe sur les objets anciens, suspendus aux murs et noircis par la poussière des siècles.

Une balustrade en bois irrégulièrement construite et située à la hauteur des fenêtres permet au gardien de nuit de circuler autour du bâtiment et de fermer les volets de fer.

Le _Bedestén_ n’est pas ouvert à toute heure du jour. On l’ouvre plus tard et on le ferme plus tôt que le reste du bazar. Il ne reste ainsi accessible au public que pendant quelques heures. Les magasins ne sont formés que d’estrades et de bancs en bois. Chaque marchand a son _dolab_ (armoire) et une ou plusieurs vitrines plates où il expose ses marchandises et devant lesquelles il est assis à la turque, les jambes croisées, en attendant les clients.

Des _dellals_ ou courtiers privilégiés du _Bedestén_ font voir aux marchands et aux amateurs les objets rares, et font la mise à prix. C’est de ce célèbre bazar que sont sortis des objets antiques de la plus haute valeur pour passer en Europe. Le Bazar égyptien, qui est aussi un des plus grands de la ville, est formé d’une grande ruelle voûtée en forme de berceau ayant au bas des voûtes des fenêtres latérales qui éclairent faiblement l’intérieur. Les marchandises sont exposées dans des sacs ouverts. Chaque magasin porte une arme ou un objet particulier qui lui sert d’enseigne. On y vend des épices et toutes sortes de drogues.

VI.--LES PALAIS IMPÉRIAUX OTTOMANS

PALAIS DE TOP KAPOU