Constantinople de Byzance à Stamboul.

Part 15

Chapter 153,558 wordsPublic domain

La calligraphie chez les Turcs remplace l’iconographie des Byzantins. Ils ont pour l’écriture un respect sans bornes, qu’ils poussent même jusqu’à ramasser et à cacher dans un trou de mur les papiers qui traînent dans la rue, afin d’éviter qu’ils soient piétinés par les passants. Les Turcs ont plusieurs genres d’écriture: _Koufi_, _Djéli_, _Sulus_, _Rik-a_, _Taalik_, _Nesih et Divani_, dans lesquels les spécialistes ont réalisé de vraies merveilles par l’harmonie des courbes et l’attrait des entrecroisements, si enchevêtrés que les dessinateurs étrangers les plus experts ne sauraient en obtenir des copies. Ces écritures, qui entrent dans la décoration des édifices, sont pour les Turcs d’un prix inestimable. Elles remplacent chez eux les tableaux. Mais c’est un art qui semble décroître de jour en jour.

_Faïence._--L’art de la faïence, un des éléments les plus en vogue dans la décoration, est originairement oriental: il doit remonter à l’émaillage des poteries pratiqué chez les anciens peuples d’Orient. L’histoire nous apprend que les Assyriens ornèrent, les premiers, les murs de leurs édifices de briques émaillées. Bien que la Mésopotamie et le Turkestan aient vu prospérer particulièrement cet art, c’est la Perse que l’on considère comme la patrie de la faïence. Les fouilles opérées jusqu’à ce jour n’ont pas encore donné de résultats qui permettent de se prononcer à cet égard. Il est permis de supposer que la mode d’émailler les briques et les vases en terre, déjà connue des Chinois, a été introduite en Perse par les Chaldéens. La conquête des Grecs fit disparaître cet art qui refleurit avec les Turcs et les Mongols.

Chez les Seldjoucides, la mosaïque en faïence occupait une place très importante dans la décoration des édifices. Les Ottomans devinrent ensuite des maîtres dans ce métier, qui différait dans tous les pays, suivant la qualité des terres employées, la cuisson particulière à la contrée, et les secrets de coloration, jalousement gardés par chaque fabricant. A l’époque du sultan Mehmed Tchelebi, les fabriques fondées à Kutahié, à Nicée et à Brousse réalisèrent des œuvres magnifiques, qui, par la transparence inégalée des couleurs et la résistance de l’émail, ne sauraient être comparées aux faïences d’aujourd’hui. Les plus célèbres d’entre elles proviennent de Rhodes et de Nicée et ornent les mosquées de Constantinople.

_Kalem._--La méthode du Kalem (fresque) était réservée à la décoration des parties les moins importantes des édifices. Elle remplaçait dans les habitations les carreaux de faïence dont on se servait pour les mosquées et les monuments religieux. Elle ornait les plafonds et les niches de paysages variés.

La sculpture sur bois, l’incrustation de nacre, le damasquinage, à en juger par ce qu’on peut voir sur les _Mimber_, _Kursi_, _Rahlé_, étaient également arrivés à un degré de perfection qui s’affirmait aussi dans la menuiserie et l’ébénisterie. Cette dernière nous a laissé des portes composées de petits morceaux de bois si habilement ajustés les uns aux autres que les siècles écoulés ont été impuissants à les disjoindre.

Les fenêtres étaient garnies de vitraux semblables à ceux des Arabes et des Byzantins, en verre coloré de différentes dimensions; ils étaient enchâssés dans des cadres de plâtre, et constituaient un motif de décoration plus ou moins luxueux, suivant les édifices auxquels ils étaient destinés. Ils étaient souvent ornés d’écritures saintes.

Avant la conquête de Constantinople par les Turcs, la ville possédait déjà quelques mosquées dont la plus ancienne était celle d’Arab-Djami à Galata. Elle avait été construite en l’an 97 de l’Hégire par Muslimé-bin-Abdul Mélik après l’installation des Arabes. Quand ceux-ci l’abandonnèrent, elle devint une église latine. Elle eut à souffrir de la guerre, de l’incendie et des tremblements de terre. Après la prise de Constantinople, elle fut réparée et affectée de nouveau au culte, par les soins de la mère du sultan Mahmoud en 1222 de l’Hégire.

Yer Alti Djami (mosquée souterraine) appartient aussi à une époque antérieure à la conquête turque.

Les Arabes avaient leur mosquée, aujourd’hui disparue, dans la ville même, à Stamboul, près du quartier des Génois. Les deux autres, qui subsistent encore, ne présentent aucun rapport avec les édifices turcs.

CHAPITRE II

LES ÉDIFICES OTTOMANS

I.--LES MOSQUÉES

MOSQUÉE DE BAYAZID

Elle a été construite de 906 à 911 par Bajazet II, le successeur et le fils du Conquérant, sur l’ancien forum Tauri. Son architecte Haïreddin fixa d’une façon précise la forme des chapiteaux et ouvrit ainsi une nouvelle voie à l’architecture ottomane.

La mosquée est précédée d’un parvis ou cour à colonnades, que recouvrent des coupoles supportées par des arcades en ogive où alternent le marbre rose et le marbre blanc. Chaque colonne est surmontée de chapiteaux ornés de stalactites. Au centre de la cour une fontaine sert aux ablutions (_chadrivan_). On entre dans la cour par trois portes, l’une s’ouvrant sur la façade et les deux autres sur les deux côtés; les quelques cyprès qu’on y a laissés lui donnent un aspect très pittoresque; lors de la fondation, des pigeons y élurent domicile et, depuis cette époque, les magnifiques galeries sont traversées par le vol des pigeons gris, bleus et argentés.

La légende rapporte «qu’un couple de pigeons avait été acheté par le Sultan fondateur à une pauvre veuve et que depuis, ils se seraient multipliés.» Mais la présence des oiseaux n’a réellement pas besoin d’être expliquée; dans la cour de chaque mosquée, on les trouve en grand nombre; les fidèles les nourrissent de grains achetés chez un vendeur _ad hoc_ et qu’ils jettent eux-mêmes aux pigeons, poussés par un sentiment de piété ou dans l’espoir d’obtenir soit la guérison d’un malade, soit la réussite d’une affaire.

L’intérieur de la mosquée est splendide. Il présente un ensemble harmonieux et simple dont l’architecture, bien qu’elle en soit encore différente, rappelle, plus que toute autre mosquée de Constantinople, celle des mosquées de Brousse. La coupole, d’une forme gracieuse, repose sur quatre grands piliers. Le côté dirigé vers la Mecque renferme le Mihrab merveilleusement travaillé, au-dessus duquel s’ouvrent des fenêtres dont la disposition est semblable à celle qui caractérise les fenêtres de Yéchil-Djami à Brousse. Cinq portes permettent l’accès dans la mosquée. La porte principale de la mosquée, qui seule communique avec la cour, (_Harim_ ou _Avlou_) se trouve située en face du Mihrab. Deux autres s’ouvrant en dehors de la cour, à une égale distance de la porte principale, communiquent avec les deux autres attenant à l’édifice. Les deux autres enfin, placées sur les côtés de la nef centrale, se font face, à proximité des piliers inférieurs. Chacune des deux arcades latérales qui supportent la coupole est divisée en deux arcades plus petites soutenues par deux immenses colonnes en porphyre rouge d’un mètre de diamètre, ornées d’un gigantesque chapiteau en marbre, artistement sculpté de stalactites. Peut-être ces colonnes sont-elles les mêmes que celles qui existaient au forum Tauri, où la mosquée fut bâtie. Au-dessus des deux arcades qui reposent sur la colonne et relient les deux piliers, des fenêtres ogivales et rondes s’ouvrent sur deux rangées. La disposition du plan est très intéressante. En entrant par la porte principale, deux ailes s’ouvrent à droite et à gauche, débordant les parties latérales de la nef et possédant chacune une entrée spéciale. Ces ailes n’ont aucun rapport avec la nef centrale. Elle forment une sorte de narthex, recouvert d’arcades en ogive. Si l’on se place à une extrémité quelconque de ces ailes, on a le spectacle grandiose d’une sorte de longue galerie à voûte, rappelant les réfectoires du moyen âge. Cette disposition a permis à l’architecte de créer dans la perspective intérieure du monument une variété de points de vue qui rompt la monotonie résultant ordinairement d’un plan carré; on ne la rencontre que dans cette mosquée.

La tribune impériale, en marbre ciselé, se trouve à l’angle droit du mihrab, sur des colonnes. La tribune des muezzins, également en marbre et supportée par des colonnes, est adossée au pilier droit à l’entrée de la porte principale, qui est surmontée d’une galerie assise sur une rangée de consoles de marbre. Sur la porte principale, du côté de la cour, une plaque indique en lettres dorées, calligraphiées par le célèbre Hamdoullah, la date de la construction de cette mosquée.

و قد و قع الابتداء بالبناء فى لواخر ذى الحجة لسنة ست و تسعمائه ٩٠٦ واتفق الاتمام فى سنه احدى عشر و تسعمائه ٩١١

«La construction a été commencée vers les derniers jours du mois de Zilhidjé de l’an 906 et terminée en l’an 911 de l’Hégire.»

Hadikatul Djevami cite les noms d’Emin bey et de Hassan halifé comme étant deux des intendants de la mosquée désignés par le Sultan. Cette fonction était alors particulièrement recherchée. L’excédent des matériaux, ajoute le même livre, servit à Mehmed saïd effendi, moutemet (intendant) de la construction, pour élever une petite mosquée à Dizdarié.

La coupole de la mosquée est couverte en plomb et est ornée à son sommet d’un alem d’or en forme de croissant.

L’alem qui orne généralement le faîte de chaque coupole a plutôt la forme d’une corne double que d’un croissant. Son origine doit remonter aux Égyptiens, chez qui la corne était le symbole de la force. Les Turcs la fixaient aussi à l’extrémité de la hampe de leurs étendards.

De même que les autres grandes mosquées, celle-ci compte plusieurs dépendances, telles que l’imaret et la bibliothèque. La bibliothèque, restaurée dernièrement, est la plus grande de la ville. Plusieurs manuscrits de grande valeur y sont conservés. Elle fut fondée par Veliuddin effendi, Cheih-ul-islam. Tous les livres parus en turc jusqu’à nos jours y sont à la disposition du public.

L’aspect intérieur n’est plus le même qu’au temps passé. On y voyait jadis des pupitres très bas disposés sur le plancher couvert de nattes. Le public se mettait à genoux devant ces pupitres à la mode ancienne. Les costumes qu’on porte aujourd’hui exigèrent une installation moderne et ces pupitres (_rahlés_) furent remplacés par des tables, des fauteuils et des chaises. Dans le jardin, derrière la mosquée, se trouve la sépulture (_turbé_) de Bajazet II, mort en 1512. Ce tombeau fut construit sous Sélim.

MOSQUÉE DE SÉLIM Ier

Une des plus grandes mosquées bâties à Constantinople, après celles de Bayazid, est la mosquée de Sélim Ier, construite par l’architecte Sinan en 929, sur la cinquième colline qui domine la Corne d’Or; elle fut élevée en mémoire de Sélim Ier, père du sultan Suleïman, qui régnait alors. Elle se trouve tout près de la citerne ouverte de Bonus et peut être vue de tous les points de la ville. Elle a deux minarets. Un _Avlou_, dallé de marbre, pareil à celui de la mosquée de Bayazid, et entouré d’une galerie à colonnades surmontée de petites coupoles, mène à l’entrée du monument. On pénètre dans la cour par trois portes, une principale et deux autres latérales, toutes les trois en forme de niches ornées de stalactites. A côté des portes latérales, il en existe une petite, de forme ogivale, qui conduit aux escaliers des minarets. Dix-huit colonnes, rangées sur une estrade de marbre surélevée de 0m,50 au-dessus du sol, entourent la cour et supportent des arcades en ogive surbaissée. Sur le mur, de deux en deux colonnes, sont disposées des fenêtres également en ogive et dont les tympans sont ornés de faïences magnifiques.

Un _chadrivan_ destiné aux ablutions est placé au milieu de la cour: c’est un bassin à bords relevés, rempli d’eau et entouré d’un grillage en fil de fer pour empêcher les oiseaux d’y pénétrer. Au bord du bassin s’ouvrent sur une même ligne de nombreux robinets. Le chadrivan est abrité par un toit en bois, reposant sur des colonnes de marbre, à chapiteaux taillés en losange. Des cyprès et des arbres plantés tout autour donnent à cette cour un aspect caractéristique.

La porte principale, remarquable par la beauté et l’harmonie des lignes, suffirait à témoigner de la valeur de son architecte. Elle offre une grande ressemblance avec celle de Bayazid construite par Haïreddin, maître de Sinan. Cette analogie peut être constatée jusque dans la décoration des petites colonnes en marbre engagées dans les angles du mur. Le portail, orné de très belles stalactites, porte en lettres dorées et sculptées l’inscription suivante: ‏ ‏يأمى النشاء هذ الجامع الشريف سلطان الاكرم سلاطين العرب و العجم مالك البرين و البحرين خادم الحرمين الشريفين السلطان ابن السلطان السلطان سلطان سليم خان ابن السلطان سلطان بايزيد خان ابن السلطان ابو الفتح سلطان محمد خان خلداللّه ملكه و سلطانه و بذلك المباركة عنى فى شهر محرم الحرام لسبنة تسع و عشرين و تسعمائه ‎ En voici la traduction:

«Cette mosquée vénérable fut érigée par ordre du magnanime Sultan des sultans arabes et adjems[78], maître des terres et des mers, serviteur des Haremeïn-u-Cherifeïn (la Mecque et Médine), Sultan, fils de sultans, sultan Sélim Khan, fils du sultan Méhmed le Conquérant. Que Dieu protège son pays et son trône ainsi que ce saint édifice érigé au mois de Mouharrem 929 de l’Hégire.»

[78] Ce mot que les Turcs emploient pour désigner les Persans indiquait, chez les Arabes, tous les peuples non-Arabes.

Sous la porte principale de la mosquée, conduisant à l’intérieur, le dallage est fait d’un bloc de porphyre, moins sujet que le marbre à l’usure.

L’intérieur de la mosquée est des plus simples: il ne possède ni arcades ni colonnes. Le plan est carré. La coupole, de proportions assez imposantes, repose sur quatre arcs formés par les murs latéraux. Il est facile de voir que cette œuvre est une des premières du maître Sinan. Sur chaque côté s’ouvrent des fenêtres avec tympan en ogive, décoré de jolies faïences. La tribune impériale et la tribune des Muezzins, supportées par des colonnes, sont quadrangulaires.

Le Mihrab, le Mimber, ainsi que les portes, sont travaillés avec une magnificence incomparable. Les deux grands candélabres en bronze du Mihrab, entre autres, sont de pures merveilles. Outre la porte principale, deux autres portes latérales conduisent à l’intérieur. Ces portes sont précédées d’un long vestibule, recouvert d’un dôme et entouré de plusieurs pièces réservées aux personnages de la mosquée et de la cour. Cette curieuse disposition est unique et peut, pour l’originalité, être comparée aux deux ailes de la mosquée de Bayazid. Les dômes des deux vestibules, avec leurs petits tambours à fenêtres et leurs décorations en losange, rappellent la coupole de Yéchil Djami à Brousse.

Hors de la mosquée, du côté du Mihrab, on remarque plusieurs turbés (tombes) dont l’une renferme le corps du sultan Sélim, le conquérant de l’Égypte. Tous ces turbés sont d’une forme octogonale et garnis d’un dôme dont la couverture est faite de plaques de plomb en forme d’écailles aux coins arrondis, comme celle du turbé de Chahzadé. Une colonnade surmontée d’un toit précède la porte de chaque turbé. Celle qui mène au turbé de Sélim est recouverte d’un vitrage qui en fait comme un vestibule, pouvant en même temps servir de chambre pour la garde du tombeau. Les deux côtés de la porte sont ornés de deux panneaux de faïence d’une décoration pleine de goût: le travail des portes est également merveilleux.

Le cercueil est protégé par une balustrade en noyer incrusté de nacre. Le turbé renferme aussi de très beaux exemplaires du Coran, ouverts sur de somptueux pupitres et des coffres où l’on conserve les reliques.

Un autre turbé, voisin de celui de Sélim Ier, renferme un tombeau portant une inscription sculptée sur la pierre, et orné de panneaux en faïence qui constituent de réels chefs-d’œuvre.

MOSQUÉE DE CHAHZADÉ

Cette mosquée fut bâtie par le fameux architecte Sinan, sur l’ordre du sultan Suleïman, en mémoire de ses deux fils, les princes Mehmed et Moustafa Djihanguir, morts à la suite des intrigues de leur belle-mère Roxelane[79], _Haceki Khourrêm Sultane_. Le sultan Suleïman, ayant plus tard reconnu son injustice, voulut la réparer en quelque sorte en faisant construire cette mosquée qui fut nommée _Chahzadé sultan Mehmed Djamissi_. La date de l’achèvement de la mosquée est indiquée par un vers placé sur le frontispice du turbé.

[79] Roxelane, née en Galicie, fut d’abord une esclave. Devenue ensuite l’épouse préférée de Suleïman, elle acquit sur lui une très grande influence.

Désireuse d’assurer l’avenir de son fils, Sélim II, elle gagna à sa cause Rustem pacha, le mari de sa fille, princesse Mihrimah sultane, qui accusa le prince Moustafa, né, ainsi que son frère Djihan, de la sultane Masseki, d’avoir des intentions de révolte contre son père. Suleïman, convaincu de la trahison de son fils Moustafa, partit avec l’armée à Erégli, où il invita Moustafa à venir dans sa tente, où il le fit étrangler. Le prince Djihanguir lié par une profonde amitié à son frère Moustafa en conçut une douleur telle qu’il mourut peu après. Son père pour apaiser ses remords construisit, sur les hauteurs de Foundoukli, une mosquée qu’il appela mosquée de Djihanguir. Ce prince, surnommé Chahzadé, fut enterré avec les restes de son frère dans un turbé situé près de cette mosquée.

Cette mosquée, d’un style très gracieux, marque le commencement de l’âge d’or de l’architecture ottomane. C’est un édifice carré surmonté d’une grande coupole. On y entre par trois portes. Quatre demi-coupoles s’appuient sur les bas côtés. Ces demi-coupoles sont supportées à l’intérieur par quatre grands arcs posant sur des piliers octogonaux dont la partie cylindrique supérieure est cannelée. Les petites colonnettes qui sont adossées aux coins du portail ne sont pas aussi richement décorées que celles de la mosquée de Sélim. L’aspect de l’intérieur est splendide. Les vitraux sont d’une décoration très artistique; malheureusement l’ensemble est gâté par d’horribles peintures à la chaux qui ne permettent guère de reconnaître le caractère de l’art ottoman.

Aux quatre points de jonction des demi-coupoles, sont posées de petites tourelles cylindriques massives qui servent de contreforts.

Le parvis est formé d’une galerie à arcades, ornée de marbre blanc alternant avec du marbre rouge. Ces arcades sont soutenues par des colonnes de granit et de marbre. De chaque côté du parvis se dressent deux élégants minarets de forme polygonale, ornés de nervures et d’ornements en relief, différant un peu de ceux qu’on voit d’ordinaire. Chacun d’eux est surmonté d’un balcon (_cherifé_) avec encorbellements sculptés.

La construction de cette mosquée dura cinq ans et coûta 151 _Yuks d’Akhtché_, soit à peu près 13 millions de francs.

Le turbé qui contient les restes des princes, fils de Suleïman, est situé à l’est de la mosquée; il a une forme octogonale. Les huit façades extérieures sont en marbre sculpté et se terminent par une galerie ornée de larges trèfles, découpés à jour. Deux rangées de fenêtres entourent le monument. Celles du bas sont quadrangulaires, celles du haut sont ogivales.

A partir du sol jusqu’au-dessus de la deuxième rangée de fenêtres, les angles de l’octogone sont limités par des cordons d’ordre cristallisé. Au-dessus des galeries de trèfles, le turbé se transforme et devient circulaire, près du tambour qui sert de base à la coupole. La toiture en plomb est faite d’écailles aux côtes arrondies qui vont en se rapetissant jusqu’au point le plus élevé de la coupole où est fixé l’alem.

On accède au turbé par un péristyle, formé de quatre colonnes dont deux sont en marbre rouge et deux autres en marbre vert antique. Sur la porte on lit une inscription en lettres dorées.

Ce péristyle est couvert d’une petite coupole ronde. De chaque côté de la porte d’entrée se trouvent des panneaux en faïence, représentant des rinceaux d’un beau dessin. La porte et les boiseries de ce péristyle sont dignes d’attirer tout spécialement l’attention des artistes décorateurs. Les battants de la porte de chêne sont ornés d’ivoire et d’ébène.

L’intérieur du turbé présente un aspect des plus pittoresques. La lumière y pénètre par deux rangées de fenêtres, au nombre de trente-deux (quatre sur chaque face de l’octogone) et garnies de vitraux aux couleurs variées.

Depuis le sol jusqu’à la frise ornant la base de la coupole, les murs sont revêtus de panneaux peints sur émail, décorés comme ceux du péristyle. Au-dessus de chaque fenêtre, sur un panneau également en faïence, des fleurs entrelacées et brodées d’or encadrent des versets inscrits en lettres blanches sur un fond bleu foncé. La coupole est ornée de fleurs et de feuillages verts formant médaillons sur fond blanc. Le sol en marbre est couvert de tapis. La dépouille du prince se trouve au milieu de l’édifice entre le tombeau de son frère et celui de sa femme. Au-dessus se dresse une sorte de dais impérial, haut de quatre mètres, en bois de noyer orné de rosaces géométriques découpées à jour avec inscrustations de nacre.

MOSQUÉE SULEÏMANIÉ

Parmi les grands édifices et les mosquées que le sultan Suleïman le législateur a fait construire, la mosquée qui porte son nom est la plus imposante.

Cette mosquée, construite également par l’architecte Sinan de 1556 à 1566, est le véritable chef-d’œuvre de l’art ottoman. Elle s’élève majestueusement sur le sommet d’une colline qui domine la Corne d’Or. Son emplacement est merveilleusement choisi et son immense enceinte plantée de cyprès et de platanes lui fait un cadre d’un charme extraordinaire.

La pureté de son style et l’harmonie de ses contours se dessinent sur un site féérique. Sinan disait, dans un ouvrage écrit de sa main, que la mosquée de Chahzadé était son œuvre d’apprenti, la mosquée de Suleïmanié, son œuvre de bon ouvrier et celle de Sélim à Andrinople, son œuvre de maître.

A chaque coin du parvis se trouve un minaret à trois et deux galeries ornées de magnifiques stalactites. Les deux minarets qui sont le plus rapprochés de la coupole sont plus grands que les deux autres. Chaque _cherifé_ a son escalier exclusivement réservé; trois personnes peuvent monter à la galerie ou en descendre en même temps sans se rencontrer. Tout l’édifice est conçu selon la forme d’un immense triangle et l’inégalité de grandeur qui existe entre les minarets produit un effet de perspective des plus heureux.

Par le nombre de ces galeries, l’architecte a voulu symboliser l’ordre qui caractérisa le règne de son fondateur, en même temps qu’imposer par ce chiffre 4 le souvenir de ce fondateur, IVme Sultan depuis la prise de Constantinople. Ses _chérifés_, au nombre de dix, indiquaient qu’il était également le dixième empereur depuis la fondation de l’Empire ottoman.

Trois belles portes font communiquer la porte extérieure avec le parvis; l’une se trouve sur la façade principale et les deux autres sur les côtés.

Sur la grande porte de la façade on lit en grosses lettres la formule de l’islam:

لا اله الا اللّه محمد رسول اللّه

«Il n’y a qu’un seul Dieu, Mouhammed est son prophète», au-dessus d’une autre formule concernant la prière:

ان الصلوة على المؤمنين كتاباً موقوناً