Part 24
La série est close par deux nains fantasquement accoutrés.--Ces petits monstres à figure de gnome et de kobold ont à peine deux pieds et demi de haut, et tiendraient honorablement leur place à côté de Perkéo, le nain de l’électeur Charles-Philippe; de Bébé, le nain du roi de Pologne; de Mari-Borbola et de Nicolasico Pertusato, les nains de Philippe IV; de Tom Pouce, le nain gentleman. Ils sont grotesquement hideux, et la folie ricane sur leurs lèvres épaisses, car l’emploi de fou et de nain se confondent volontiers; la pensée est gênée dans ces têtes mal faites. Le suprême pouvoir a toujours aimé cette antithèse de la suprême abjection.--Un fou contrefait, jasant avec les grelots de sa marotte sur les marches du trône, est un contraste dont les rois du moyen âge ne se faisaient pas faute: ce n’est pas le cas en Turquie, où les fous sont vénérés comme des saints, mais il est toujours agréable, quand on est un radieux sultan, d’avoir près de soi une espèce de singe humain qui fait ressortir vos splendeurs.
Le premier a une robe jaune, serrée d’une ceinture d’or, et porte sur la tête une espèce de bonnet en forme de couronne dérisoire; le second, mis beaucoup plus simplement, engouffre ses petites jambes dans un grand pantalon à la mameluk, retombant sur ses babouches microscopiques, et s’empaquette dans un benich à manches traînantes; on dirait un enfant qui, pour s’amuser, s’est revêtu des habits de son grand-père. Son turban, de couleur sombre, n’offre aucune singularité.--L’emploi de nain n’est pas tombé en désuétude à la cour de Turquie: il y est toujours tenu avec honneur. Nous avons crayonné dans notre description du Beïram le nain du sultan Abdul-Medjid, monstre large et court, déguisé en pacha de la réforme.
Sous la même vitrine, on voit un agha malade, se faisant traîner par ses serviteurs dans une sorte de brouette à deux roues, qui nous rappela la chaise de voyage de Charles-Quint, conservée à l’Armeria de Madrid. Maintenant les aghas bien portants se promènent en coupé d’Erler ou en calèche de Clochez. Paris et Vienne envoient les chefs-d’œuvre de leur carrosserie à Constantinople, d’où disparaîtront bientôt tout à fait les talikas aux caisses peinturlurées et dorées, les arabas caractéristiques traînés par de grands bœufs gris.--Décidément, la couleur locale s’en va du monde.
Le reste du Musée est fourni par le corps des janissaires, qui se retrouve là tout entier, comme si sultan Mahmoud ne l’avait pas fait mitrailler sur la place de l’Et-Meïdan. Il y a des échantillons de chaque variété. Mais peut-être, avant de décrire les costumes des janissaires, ne serait-il pas hors de propos de donner une idée de leur organisation.
Les yenitcheri (nouvelle troupe) furent institués par Amurat IV, dans le but de s’entourer d’un corps d’élite, d’une garde spéciale, sur le dévouement de laquelle il pût compter; le premier noyau fut fait de ses esclaves, et, plus tard, se grossit de prisonniers de guerre et de recrues.--De ce nom de yenitcheri, les Européens, peu familiers avec les intonations des langues orientales, ont fait janissaires, qui a le défaut d’impliquer une autre racine et semble vouloir dire gardiens de la porte.
L’orta (corps) des yenitcheri était divisée en odas (chambrées), et les différents officiers prenaient des titres culinaires risibles au premier abord, mais cependant explicables. Le faiseur de soupe (tchorbadji), le cuisinier (achasi), le marmiton (karacoulloukdji), le porteur d’eau (sakka), semblent de singuliers grades militaires. Pour concorder avec cette hiérarchie culinaire, chaque oda, outre son étendard, avait pour enseigne une marmite chiffrée au numéro du régiment. Dans les jours de révolte, on renversait ces marmites, et le sultan pâlissait au fond de son sérail; car les yenitcheri ne se contentaient pas toujours de quelques têtes, et la révolte se tournait parfois en révolution. Jouissant d’une haute paye, mieux nourris, forts des priviléges concédés et extorqués, les janissaires avaient fini par former une nation au sein de la nation même, et leur aga était un des personnages les plus importants de l’empire.
L’aga, exposé comme spécimen à l’Elbicei-Atika, est superbement vêtu: les fourrures les plus précieuses garnissent sa pelisse roide d’or, une fine mousseline de l’Inde entoure son turban; sa ceinture de cachemire soutient une panoplie d’armes de prix aux lames de Damas, aux pommeaux de pierreries, de pistolets aux crosses d’argent ou d’or incrustées de grenats, de turquoises et de rubis. D’élégantes babouches de maroquin jaune artistement piquées complètent ce noble et riche costume, égal à celui des plus hauts dignitaires.
A côté de l’aga, nous pouvons placer le santon Bektack-Emin Baba, patron du corps; ce santon avait béni l’orta de yenitcheri à sa formation, et sa mémoire y était restée fort vénérée.--On invoquait son nom dans les combats, dans les dangers et aux moments suprêmes.--Bektack-Emin Baba, en sa qualité de saint personnage, ne brille pas, comme l’aga, par la magnificence de ses vêtements. Son costume, des plus simples, annonce le renoncement aux vanités terrestres: il consiste en une espèce de froc de laine blanche serré d’une ceinture brune, et un fez de feutre blanchâtre assez semblable au bonnet des derviches tourneurs; ce fez n’a pas de houppe de soie, et il est bordé d’une petite bande de peluche de couleur sombre. Le caleçon, arrêté au genou, laisse voir les jambes osseuses et hâlées du saint homme. Un petit cornet à bouquin en cuivre est suspendu à sa main.--Nous ignorons le sens de cet attribut.
L’uniforme, comme nous l’entendons, n’était pas dans les habitudes militaires ottomanes; aussi, la fantaisie règne-t-elle assez librement dans le costume des yenitcheri; les grades se distinguent à quelque signe bizarre, mais le fond du vêtement est pareil à celui que portaient les Turcs à cette époque. Il faudrait le crayon du lithographe et le pinceau de l’enlumineur plutôt que la plume de l’écrivain, pour rendre ces variétés de coupes et de nuances, tous ces détails dont se surcharge péniblement une description qui, quelque effort qu’on fasse, n’est jamais bien claire à l’œil du lecteur; parmi les nombreux artistes dont Constantinople reçoit la visite, je m’étonne qu’il ne s’en soit pas trouvé un curieux de réunir dans un album colorié cette précieuse collection; on obtiendrait sans peine le firman nécessaire pour travailler dans la galerie, et la vente en serait assurée, maintenant surtout que les esprits sont tournés vers l’Orient.
En attendant que les dessins soient faits, marquons en passant quelques singularités, entre autres, un bach karakoulloudji,--chef marmiton, dont le grade correspond à celui de lieutenant d’une compagnie,--qui porte sur l’épaule, comme insigne de sa dignité, une cuiller à pot gigantesque, qu’on croirait prise au dressoir de Gargantua ou de Gamache. Cette étrange décoration se termine en fer de lance, sans doute pour associer les idées de guerre et de cuisine; un chatir (coureur), dont un passementier semble avoir pris la tête pour y rouler une longue pièce de ruban blanc: les innombrables tours que l’étoffe fait sur elle-même forment un rebord semblable aux ailes d’un chapeau rond;--un yenitcheri-oustaci (officier supérieur), flanqué de deux acolytes et affublé du plus bizarre costume qu’on puisse imaginer.
Cet officier est bardé d’énormes plaques de métal rondes, grandes comme des couvercles de casseroles, attachées à sa ceinture, contre lesquelles viennent battre et bruire d’autres plaques carrées, niellées, ciselées et d’un curieux travail; de la garde du sabre pend une grosse clochette d’airain comme celle qu’on pend, en Espagne, au cou de l’âne-colonel; sa coiffure, arrondie en calotte comme le sommet d’un casque, est divisée par une baguette de cuivre pareille à celle qu’on voit sur certains morions pour protéger le nez contre les coups de sabre, et de la nuque s’échappe un flot d’étoffe grise s’étalant par derrière; un large pantalon rouge complète cet accoutrement aussi incommode que baroque. Les hérauts des anciens tournois ne devaient pas être plus gênés dans leurs massives armures que ce malheureux yenitcheri oustaci dans sa tenue de parade; l’orta sakacci (chef des porteurs d’eau) n’est pas moins originalement accoutré: sa veste ronde, large, sans taille, coupée en tabar ou paletot, est imbriquée et papelonnée de plaques de cuivre; sur ses épaules, deux espèces de jockeys saillants, également recouverts d’écailles de métal, encadrent sa tête d’une manière bizarre; une outre en cuir se rattache à son dos par des courroies; à sa ceinture est passé un martinet,--un _cat of nine tails_. Plus loin, deux officiers portent la marmite de l’orta passée par l’anse dans un long bâton. Sur cette marmite, des caractères en relief marquent le chiffre du régiment. La description détaillée de l’allumeur de chandelle, du porteur de sébile, des porteurs de baklava et du gracioso, avec son bonnet à poil et son tarabouk, nous mènerait trop loin; citons quelques figures de kombaradji (bombardeurs) faisant partie du corps fondé par Ahmed-Pacha (le comte de Bonneval), renégat célèbre, dont le tombeau existe encore au Tekké des derviches tourneurs de Péra, un des soldats du nizam-djedid, institué par le sultan Selim pour contrebalancer l’influence des janissaires.--C’est de ce corps, formé des débris des milices de Saint-Jean-d’Acre, que date l’introduction de l’uniforme dans les troupes ottomanes. Le costume du nizam-djedid ressemble beaucoup à celui des zouaves et des spahis de notre armée d’Afrique; quelques échantillons de Grecs, d’Arméniens et d’Arnautes, complètent la collection.
En parcourant l’Elbicei-Atika, devant ces armoires peuplées de fantômes du temps passé, on ne peut se défendre d’un sentiment mélancolique, et l’on se demande si ce n’est pas un mouvement de prescience involontaire qui a poussé les Turcs à faire ainsi l’herbier de leur ancienne nationalité, si vivement menacée aujourd’hui. Ce qui se passe maintenant semble donner un sens prophétique à ce soin de réunir les physionomies du vieil empire ottoman d’Europe, près d’être refoulé en Asie.
XXVII
KADI-KEUÏ
Une promenade à Kadi-Keuï est un plaisir que les habitants de Péra se refusent rarement les jours de fête, surtout ceux qui ne sont pas encore assez riches pour posséder une maison de campagne sur le Bosphore, entre les palais d’été des beys et des pachas.
Kadi-Keuï (village de juges) est un petit bourg de la rive d’Asie qui fait face au Sérail, dans l’endroit où la mer de Marmara commence à s’étrangler pour former l’embouchure du Bosphore. Sur l’emplacement de Kadi-Keuï s’élevait autrefois la ville de Chalcédon ou Chalcédoine, bâtie par Archias, sous les Mégariens, vers la vingt-troisième olympiade, six cent quatre-vingt-cinq ans avant Jésus-Christ; voilà déjà une antiquité respectable. Cependant, quelques auteurs attribuent la fondation de Chalcédoine à un fils du devin Chalchas, au retour de la guerre de Troie; d’autres à des colons de Chalcis, en Eubée, qui valurent à la nouvelle cité le surnom de ville des Aveugles, pour avoir choisi cette place lorsqu’ils pouvaient prendre celle où s’étala plus tard Byzance. Ce reproche ne nous semble aujourd’hui guère mérité, car de Kadi-Keuï on a la plus admirable perspective du monde, et Constantinople déploie sur l’autre rive, à travers la gaze argentée de sa légère brume, la magnificence de ses dômes, de ses coupoles, de ses minarets, de ses masses de maisons peintes, entrecoupées de touffes d’arbres.--Quand on veut jouir du panorama de Cologne, il faut aller se loger à Deutz, de l’autre côté du Rhin; pour bien voir Stamboul, il n’y a pas de meilleur moyen que de prendre une tasse de café sur le port de Kadi-Keuï.
Deux modes de transport se présentent pour faire cette petite traversée, d’abord le caïque, ensuite le bateau à vapeur, qui fume près du pont de bois de Galata. Comme le trajet est un peu long et le courant rapide, on préfère généralement le pyroscaphe. J’ai employé l’un et l’autre. Le dernier est plus amusant pour le voyageur, en ce qu’il lui présente réunis en un étroit espace une foule de types curieux qui semblent poser devant lui. La séparation des sexes est tellement entrée dans les mœurs, que le tillac des bateaux à vapeur est réservé aux femmes et forme une espèce de harem où se parquent les Turques. Les dames arméniennes et grecques, lorsqu’elles sont seules, prennent aussi cette place. Tout le pont est couvert de tabourets bas, sur lesquels on s’asseoit, les genoux au menton; des garçons circulent portant des verres d’eau ou de raki, des chiboucks et des tasses de café, des bonbons ou de menues pâtisseries; car à Constantinople on grignote toujours quelque chose, et les graves fonctionnaires s’arrêtent au coin d’une rue pour manger une tranche de baklava ou de pastèque lorsque la faim les prend.
A l’arrière du bateau se tenaient cinq ou six femmes musulmanes, sous la conduite d’une vieille et d’une négresse; leurs yachmacks de mousseline assez transparente laissaient deviner des traits réguliers et purs, et dans l’interstice brillaient sauvagement de grands yeux noirs surmontés de sourcils épais rejoints par le surmeh: le nez décrivait, sous ces linges, une courbe assez aquiline, et le menton, déprimé perpétuellement par les bandelettes, fuyait un peu en arrière: c’est le défaut des beautés turques; lorsqu’elles sont dévoilées, l’enchâssement de leurs yeux, seule portion de leur visage exposée à l’air, est d’une teinte beaucoup plus brune que le reste de la peau, et leur fait comme un petit masque de hâle dont l’effet est de raviver singulièrement la nacre de la sclérotique.
Mais comment connaissez-vous ce détail? va sans doute dire le lecteur, flairant quelque bonne fortune.--De la façon la moins don juanesque du monde: en errant par les cimetières, il m’est arrivé quelquefois de surprendre involontairement une femme rajustant son yachmack ou l’ayant laissé ouvert à cause de la chaleur, et se fiant à la solitude du lieu; voilà tout.
Ces Turques, qui paraissaient appartenir à la classe aisée, avaient des feredgés de couleurs claires et fort propres, et leurs jambes, polies par les préparations du bain oriental, luisaient comme du marbre entre leurs caleçons de taffetas et leurs bottines de maroquin jaune.--Ces jambes étaient généralement fortes; il ne faut pas chercher en Turquie la sveltesse d’extrémités de la race arabe.--Une de ces femmes allaitait un enfant et prenait plus de soin de couvrir son visage que sa gorge toute gonflée de lait et toute marbrée de veines bleues, que le nourrisson mordait de sa bouche rose avec le caprice nonchalant de l’appétit repu.
Près du groupe musulman s’étaient assises trois belles Grecques coiffées d’une façon charmante, selon la mode de leur nation; une pointe de gaze bleue piquée de quelques étincelles de paillon leur couvrait le fond de la tête; les cheveux, partagés en bandeaux ondés comme ceux des statues antiques, coulaient de chaque côté de leurs tempes, cerclés à leur séparation, comme par une féronière, par une énorme natte de cheveux formant diadème.--Cette natte n’est pas toujours vraie, et quelques vieilles matrones poussent l’insouciance jusqu’à la porter d’une autre couleur que celle de leurs cheveux naturels. Une bonne dame, placée non loin de ces beautés, étalait sur des bandeaux noirs mélangés de fils blancs une grosse tresse d’un blond roux qui n’avait pas la moindre prétention d’être enracinée dans son crâne.
Les anciens costumes disparaissent; aussi les trois jeunes Grecques étaient-elles habillées à la française, mais leur coiffure et une veste de soie brodée, assez semblable aux caracos de nos élégantes, leur donnaient un air suffisamment pittoresque; leurs traits purs et nettement découpés montraient que les types grecs, devenus classiques, n’étaient que de simples copies de la nature. L’homme ne peut rien imaginer, pas même un monstre. On retrouverait, sans beaucoup chercher, parmi les filles d’Éleusis et de Mégare, les modèles vivants de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Ces trois belles filles sur le pont de ce bateau à vapeur faisaient penser à la virginale triade des Grâces.
Pendant la traversée, tout le monde fumait, et mille spirales bleuâtres allaient se rejoindre à la noire vapeur du tuyau; le bateau, très-chargé sur le pont et nullement lesté dans la cale, tanguait horriblement, et si le voyage eût duré un quart d’heure de plus, il y aurait eu des cas de mal de mer, bien que l’eau fût unie comme une glace.
Enfin le _Bangor_, c’est le nom de cet affreux sabot, se rangea contre la jetée de pierre, déplaçant une flottille de caïques, et nous mîmes pied à terre.
Ce que l’on pourrait appeler le port de Kadi-Keuï, si ce mot n’était trop ambitieux, est bordé de cafés turcs, arméniens et grecs, toujours remplis d’un monde bigarré. Les Pérotes et les Grecs boivent de grands verres d’eau blanchie de raki, l’absinthe locale; les musulmans avalent à petites gorgées du café trouble; Pérotes, Grecs et Turcs, font, sans dissidence, ronfler l’eau de rose dans la carafe de cristal des narghiléhs, et le cri polyglotte «du feu!» domine le sourd bourdonnement des conversations.
Rien n’est plus agréable que d’aspirer la vapeur du tombaki sur le divan extérieur d’un de ces cafés en voyant bleuir au loin devant soi, sur la rive d’Europe, les murailles crénelées du sérail, les maisons de Psammathia et les massives constructions du château des Sept Tours; mais ce n’était pas pour jouir de ce spectacle que j’étais venu à Kadi-Keuï.
J’avais été invité à déjeuner par Ludovic, un Arménien chez qui j’avais acheté des pantoufles persanes, des blagues à tabac du Liban, des écharpes en soie de Brousse tramées d’or et d’argent, et quelques-unes de ces bimbeloteries orientales sans lesquelles un voyageur venant de Constantinople n’est pas bien venu à Paris. Ludovic possède une des plus belles boutiques de curiosités du bazar dont j’ai parlé tout au long en ses lieu et place, et il s’est fait à Kadi-Keuï une charmante habitation. Comme les marchands de la Cité, les marchands de Constantinople viennent passer la journée à leur magasin et s’en retournent chaque soir dans quelque villa ou cottage vivre de la vie de famille, laissant toute idée de négoce sur le seuil.
Je suivis jusqu’au bout la grande rue de Kadi-Keuï, d’après les indications qu’on m’avait données; elle est assez pittoresque avec ses maisons peintes, ses cabinets saillants, ses étages qui surplombent, ses moucharabys à grillages serrés et ses habitations plus modernes où se font sentir des velléités de goût anglais ou italien.--Quelques façades blanches interrompent çà et là le bariolage arménien et turc et ne produisent pas un trop mauvais effet.--Sur le pas des portes ouvertes étaient assises ou groupées de belles jeunes femmes que le regard ne faisait pas fuir; des talikas roulaient cahotés par le pavé pierreux et contenant des familles en partie de campagne; des cavaliers turcs passaient sur leurs chevaux barbes, suivis d’un domestique à pied et la main posée sur la croupe de la monture de leur maître; des popes, vêtus d’une robe violette semblable à celle de nos professeurs de collége et coiffés d’un mortier de juge d’où pend un long voile de gaze noire, marchaient d’un pas grave en caressant leurs barbes frisées; l’animation régnait partout.
La grande rue franchie, les maisons s’espacent, s’entourant de jardins plus vastes. On suit de longs murs blancs ou des clôtures de planches, au-dessus desquels se projettent par masses les feuilles épaisses du figuier ou par guirlandes les folles brindilles de la vigne.
Au bout de quelques minutes de marche, j’aperçus une porte blanche à filets bleus: c’était la maison du Ludovic; j’entrai, et je fus reçu par une charmante femme aux grands yeux noirs, à l’ovale allongé et portant sur son jeune visage les traits typiques de la race arménienne, une des plus belles du monde, et que je préférerais peut-être à la grecque, si la courbe du nez ne devenait trop aquiline avec l’âge.
Madame Ludovic ne parlait que sa langue maternelle, et la conversation entre nous s’arrêta naturellement après les premiers saluts; je ne sais rien de plus contrariant qu’une pareille situation, bien simple pourtant. Je me trouvai le plus grand sot du monde de ne pas savoir l’arménien; et cependant on peut, sans avoir eu une éducation négligée, ignorer cet idiome. Je me reprochai de n’avoir pas fait, comme lord Byron, des études préalables au couvent des lazaristes de Venise; mais, en conscience, je ne pouvais prévoir que je déjeunerais un matin à Kadi-Keuï avec une jolie Arménienne ne soupçonnant ni le français, ni l’italien, ni l’espagnol, seules langues que je comprenne. Par un délicat mouvement féminin, madame Ludovic, pour couper court à notre embarras réciproque, me conduisit dans une salle basse où se jouaient sur une natte ses deux beaux enfants.--En vérité, maintenant que les relations entre les peuples les plus divers sont si faciles et si promptes, on devrait bien adopter une langue commune, universelle, _catholique_, le français ou l’anglais, par exemple, dans laquelle on pût s’entendre, car il est honteux que deux êtres humains se trouvent, vis-à-vis l’un de l’autre, réduits à l’état de sourds-muets.--L’antique malédiction de Babel doit être révoquée dans le monde de la civilisation.
L’arrivée de Ludovic, qui parle très-couramment le français, me rendit l’usage de ma langue, et, avant le déjeuner, il me fit visiter sa maison: on ne saurait imaginer rien de plus frais et de plus coquettement simple; les parois et les plafonds des chambres, formés de panneaux, de boiseries, étaient peints de couleurs claires, lilas, bleu-de-ciel, jaune paille, chamois, rechampies de filets blancs; de fines nattes de sparterie des Indes, remplacées en hiver par de moelleux tapis d’Ispahan et de Smyrne, recouvraient les planchers; des divans de vieilles étoffes turques, aux dessins originaux et bizarres, relevés çà et là de fils d’or et d’argent, des carreaux en cuir de Maroc, tentaient la paresse dans tous les coins. Un râtelier de pipes aux tuyaux de cerisier et de jasmin, aux énormes bouquins d’ambre, aux lulés d’argile rose, émaillée et dorée, des pots en porcelaine de Chine pleins d’un tabac blond et soyeux, promettaient au fumeur les délices du kief; quelques-unes de ces petites tables incrustées de nacre, basses comme des tabourets, qui servent à poser les plateaux de confitures et de sorbets, complétaient l’ameublement.
Comme il faisait très-chaud, nous déjeunâmes en plein air sous une sorte de portique faisant face au jardin, planté de vignes, de figuiers et de citrouilles. Notre repas se composait de poissons frits dans l’huile d’une espèce particulière qu’on appelle scorpions à Constantinople, de côtelettes de mouton, de concombres farcis de viande hachée, de petits gâteaux au miel, de raisins et de fruits, le tout arrosé de deux sortes de vins grecs, l’un doux avec un léger goût muscat, l’autre rendu amer par une infusion de pommes de pin,--souvenir de l’antiquité,--et ressemblant assez au vermout de Turin.
Les plats étaient apportés par une petite servante de treize à quatorze ans, qui, dans son empressement, faisait claquer, sur la mosaïque de cailloux dont la cour était pavée, les semelles de bois passées à ses pieds nus. Elle les allait prendre sur le fourneau où les cuisinait un gros Arménien ventru à face rubiconde, à nez de perroquet, qui avait, en son genre, un grand talent; car je n’ai rien mangé de meilleur que les concombres farcis apprêtés par ce Carême asiatique, à qui j’exprime ici la satisfaction d’un estomac reconnaissant. Comme les jouissances culinaires sont rares en Turquie, il est bon de les noter.