Constantinople

Part 23

Chapter 233,613 wordsPublic domain

Le monolithe ne porte pas directement sur son piédestal, dont il est séparé par quatre dés de bronze. Ce socle de marbre est revêtu de bas-reliefs assez barbares et assez frustes, qui ne laissent que difficilement deviner les sujets qu’ils représentent,--des triomphes ou des divinisations de Théodose et de sa famille.--La roideur des attitudes, le mauvais dessin et le manque d’expression des figures, l’entassement des personnages sans plan ni perspective, caractérisent une époque de décadence. Le souvenir de la Grèce voisine est déjà perdu dans ces informes ébauches. D’autres bas-reliefs à demi cachés par l’exhaussement du terrain, mais que l’on connaît par les descriptions des écrivains antérieurs, reproduisent les manœuvres employées pour l’érection de l’obélisque.--Singulier rapprochement! Des bas-reliefs de même nature entaillent le socle de l’obélisque de Louqsor dressé sur la place de la Concorde par l’ingénieur Lebas;--des inscriptions en grec et en latin marquent que l’obélisque gisant sur le sol fut relevé en trente-deux jours par Proclus, préfet du prétoire, d’après les ordres de Théodose, et célèbrent les vertus de ce magnanime empereur. Le bloc égyptien et le socle du Bas-Empire s’harmonisent heureusement et produisent un bel effet; seulement, l’obélisque est aussi frais d’arête que s’il venait d’être taillé dans le granit, et le socle, plus jeune de quinze cents ans, est tout dégradé.

Non loin de l’obélisque se tortille la colonne Serpentine faite de trois serpents enroulés et nattés, montant en spirale comme les cannelures d’une colonne salomonique. Les trois têtes crêtées d’argent des serpents qui formaient chapiteau ont disparu.--Une tradition veut que Mahomet II, passant à cheval sur l’Hippodrome, les ait abattues d’un coup de masse d’armes ou de damas, par une de ces prouesses de vigueur familières aux sultans; selon d’autres, il n’a tranché qu’une seule des trois têtes, la seconde et la troisième auraient été brisées seulement pour la valeur du bronze, ce qui n’étonne pas quand on songe aux peines que les Barbares se sont données pour aller chercher des crampons de fer dans les blocs du Colysée.--Détruire un palais pour prendre un clou, c’est le propre du sauvage.

Cette colonne, élevée de neuf pieds environ hors de la terre, mais dont la base est enfouie, semble un peu grêle d’aspect au milieu de ce vaste espace. On lui attribue une noble origine. D’après les antiquaires, ces serpents entrelacés soutenaient, dans le temple de Delphes, le trépied d’or voué par la Grèce reconnaissante à Phœbus-Apollon, dieu sauveur, après la bataille de Platée, gagnée sur Xerxès. Constantin fit, dit-on, transporter la colonne Serpentine de Delphes à sa nouvelle ville. Une tradition moins en faveur, mais plus probable, selon moi, si l’on considère le peu de valeur artistique du monument, n’y veut voir qu’un talisman fabriqué par Apollonius de Thyane pour conjurer les serpents.--Je laisse le lecteur libre de choisir entre ces deux origines.

Quant à la Pyramide murée de Constantin Porphyrogénète, qu’on mettait à côté des sept merveilles du monde, à une époque, il est vrai, où les exagérations les plus hyperboliques ne coûtaient rien, ce n’est plus qu’un noyau de maçonnerie, qu’un informe amas de pierres effritées par la pluie, dévorées par le soleil, pleines de poussière et de toiles d’araignées, fendillées de lézardes, menaçant ruine de tous côtés, et n’ayant plus aucune signification au point de vue de l’art.

Cette armature de maçonnerie était revêtue autrefois de grandes plaques de bronze doré bosselées de bas-reliefs et d’ornements qui, par le poids et le prix du métal, devaient exciter la cupidité des déprédateurs. Aussi la pyramide de Constantin ne tarda-t-elle pas à être dépouillée de son vêtement splendide et n’en resta-t-il qu’un bloc noirci de quatre-vingts pieds de haut. Cette pyramide d’or, que les paroxystes du temps comparaient au colosse de Rhodes, devait en effet resplendir magnifiquement sous le ciel bleu de Constantinople, parmi les splendides monuments de l’art antique, au-dessus des colonnades du Cirque, encombrées de spectateurs en somptueux habits. Mais, pour se le figurer, il faut que la pensée fasse un travail complet de restauration.

Autrefois les Turcs faisaient courir leurs chevaux et s’exerçaient à lancer le djerid sur cette place, turf tout préparé pour les divertissements équestres; la réforme et l’introduction de la tactique européenne ont fait abandonner ce jeu du javelot, qui convient mieux aux libres cavaliers du désert et des steppes de l’Asie qu’aux régiments de cavalerie régulière instruits d’après les méthodes de l’école de Saumur.

Au bout de l’Atmeïdan se trouve l’Et-Meïdan (marché aux viandes). C’est un lieu redoutable et sinistre, malgré le soleil qui l’inonde de ses gais rayons. Si vous regardez cette mosquée à demi écroulée, ces murs qui ont conservé les cicatrices du feu, vous y apercevrez facilement encore la trace des boulets.--Cette terre, aujourd’hui blanche et pulvérulente, a été profondément rougie de sang.--C’est dans l’Et-Meïdan qu’eut lieu ce massacre des janissaires dont Champmartin envoya au Salon le tableau si farouchement romantique;--la grande tuerie eut un cadre digne d’elle.

Le sultan Mahmoud, sentant avec l’instinct du génie l’empire pencher vers la ruine, crut qu’il le sauverait en lui donnant des armes égales à celles des royaumes chrétiens, et il voulut faire instruire ses troupes par des officiers égyptiens dressés à la tactique européenne. Cette réforme si simple et si juste souleva des répugnances insurmontables parmi les janissaires; les moustaches grises se hérissèrent d’indignation; les fanatiques crièrent à la profanation, invoquèrent Allah et Mahomet, et peu s’en fallut que le commandeur des croyants ne passât pour un giaour à cause de son entêtement à introduire ces manœuvres diaboliques dont Mahomet II ni Soliman Ier n’avaient eu besoin pour faire des conquêtes et les garder.

Heureusement Mahmoud était un homme de résolution qu’on n’intimidait pas facilement, il avait résolu de vaincre ou de périr dans la lutte; l’insolence des janissaires, égale à celle des prétoriens et des strélitz, ne se pouvait plus supporter, et leurs séditions perpétuelles faisaient vaciller le trône dont ils se prétendaient l’appui.--L’occasion ne se fit pas attendre.--Un instructeur égyptien frappa un soldat turc récalcitrant ou volontairement maladroit. Aussitôt les janissaires indignés prennent fait et cause pour leur camarade, renversent leurs marmites en signe de révolte, et menacent de mettre le feu aux quatre coins de la ville.

C’était, comme on sait, leur manière de protester et de témoigner leur mécontentement.--Ils s’attroupèrent devant le palais de Kosrew-Pacha, leur aga, demandent à grands cris la tête du grand vizir et du mufti, qui avaient approuvé les réformes impies de Mahmoud; mais ils n’avaient pas affaire à un de ces sultans énervés trop heureux d’apaiser une sédition hurlante en lui jetant quelques têtes en pâture.

A la nouvelle de l’insurrection, sultan Mahmoud accourut en toute hâte de Beschick-Tash, où il se trouvait, réunit les troupes restées fidèles, convoqua les ulémas et prit à la mosquée d’Achmet, voisine de l’Hippodrome, l’étendard du prophète, qu’on ne déploie que lorsque l’empire est en danger; tout bon musulman doit alors son concours au commandeur des fidèles, car c’est une guerre sainte.--L’abolition des janissaires est prononcée.

Les janissaires s’étaient retranchés dans l’Et-Meïdan, auprès de leur caserne; les troupes régulières de Mahmoud occupaient les rues adjacentes avec des canons braqués sur la place; l’intrépide sultan passa plusieurs fois à cheval devant les bandes insurgées, affrontant mille morts et les sommant de se disperser. La situation se prolongeait, un moment d’hésitation pouvait tout perdre.--Un officier dévoué, Kara Dyehennem, tira son pistolet sur l’amorce d’un canon, le coup partit, et la mitraille ouvrit une rue sanglante dans les premiers rangs des rebelles; l’action était engagée, l’artillerie tonna de toutes parts, une fusillade bien nourrie crépita comme la grêle sur les masses confuses des janissaires éperdus, et la bataille dégénéra bientôt en massacre. Ce fut une véritable boucherie; on ne fit pas de quartier, les casernes où les fuyards s’étaient retranchés furent incendiées, et ceux qui avaient évité le fer périrent dans les flammes.--On varie beaucoup sur le nombre des morts; les uns le portent à six mille, les autres à vingt mille, quelques-uns plus haut encore. On jeta ces cadavres à la mer, et pendant plusieurs mois, les poissons, putréfiés de chair humaine, ne furent pas mangeables.

La rancune de sultan Mahmoud ne s’arrêta pas là. Quand on se promène dans le Champ-des-Morts de Péra ou de Scutari, on rencontre beaucoup de cippes décapités restés debout avec leur turban de marbre à leur pied, comme un homme sans tête: ce sont les tombes d’anciens janissaires que la mort n’a pas mis à l’abri de la colère impériale.

Cette terrible extermination fut-elle un bien ou un mal au point de vue politique?--Mahmoud, en tuant ce grand corps, n’éteignit-il pas une des forces vives de l’État, un des principes de la nationalité turque? Le progrès matériel accompli remplacera-t-il efficacement l’ancienne énergie barbare? Dans le crépuscule qui se fait au déclin des empires, le flambeau de la raison vaut-il mieux que la torche du fanatisme? Nul ne peut le dire encore. Mais des événements que tout le monde est à même de prévoir auront bientôt décidé la question, et l’œuvre de Mahmoud pourra être définitivement jugée.--Nous voici bien loin de notre humble besogne de daguerréotypeur littéraire. Retournons-y.

A quelque distance de l’Hippodrome, au milieu d’un terrain semé de décombres incendiés, s’ouvre, au revers d’une espèce de monticule, comme une gueule noire, l’entrée d’une citerne byzantine tarie. L’on y descend par un escalier de bois. Les Turcs l’appellent Ben-Bir-Dereck ou les Mille et une Colonnes, quoiqu’elle n’en compte en réalité que deux cent vingt-quatre. Ces colonnes, en marbre blanc, sont terminées par de grossiers chapiteaux d’un corinthien barbare, ébauchés ou frustes, supportant des arcades en plein cintre et forment plusieurs nefs avec leurs rangées. Elles ont, à la hauteur de trois ou quatre pieds, un renflement jusqu’où montaient les eaux et qui leur servait de base apparente lorsque le réservoir était plein. Le reste de la colonne figurait alors un pilotis submergé. Le sol s’est exhaussé de la poussière des siècles, des décombres de la voûte et de détritus de toutes sortes; car la citerne devait être jadis plus profonde: on distingue vaguement sur les chapiteaux des signes mystérieux, des hiéroglyphes byzantins dont le sens est perdu. Un epsilon et un phi, qui se trouvent souvent répétés, se traduisent par ces mots: «Euge, Philoxena.» Cette citerne, en effet, servait aux étrangers. Elle a été bâtie par Constantin, dont le monogramme est empreint sur les grandes briques romaines dont se compose la voûte et sur plusieurs fûts de colonnes. Maintenant, des Juifs et des Arméniens y ont établi une manufacture de soie.

Les rouets et les dévidoirs grincent sous les arcades de Constantin, et le bruit des métiers imite le bruissement de l’eau disparue; il règne dans ce souterrain, éclairé par un demi-jour blafard combattu d’ombres profondes, une fraîcheur glaciale qui vous saisit, et c’est avec un vif sentiment de plaisir que je remontai du fond de ce gouffre à la tiède clarté du soleil, plaignant de tout mon cœur les pauvres ouvriers travaillant sous terre à des œuvres de patience, comme des gnomes ou des kobolds.

A peu de distance de cette citerne, derrière Sainte-Sophie, il en existe une autre nommée Yeri-batan-Seraï (le Palais de dessous terre). Celle-là ne renferme pas de filatures de soie comme Ben-Bir-Dereck. Dès l’entrée, une vapeur humide et pénétrante, chargée de coryzas, de fluxions et de points de côté, vous enveloppe de son manteau mouillé; une eau noire éraillée de quelques paillettes et de quelques remous livides baigne les colonnes verdies et s’étend sous les arcades opaques à des profondeurs que l’œil ne peut sonder et que les rayons des torches n’atteignent pas.

Rien n’est plus sinistre et plus effrayant; les Turcs prétendent que les djinns, les goules et les afrites tiennent leur sabbat dans ce palais lugubre, et y secouent joyeusement leurs ailes de chauve-souris, mouillées des pleurs de la voûte. Autrefois on parcourait en bateau cette mer souterraine. Ce voyage devait ressembler à la traversée des fleuves infernaux dans la barque à Caron. Des barques, entraînées sans doute par des courants intérieurs vers quelque gouffre, ne sont jamais revenues de cette noire expédition, interdite aujourd’hui, et que je n’aurais d’ailleurs eu nulle envie de tenter, eût-elle été permise.

XXVI

L’ELBICEI-ATIKA

Sur l’Atmeïdan, en face de la mosquée d’Achmet, s’élève, près du Mecter-Kané (dépôt des tentes), une maison turque d’assez belle apparence: c’est l’Elbicei-Atika, ou Musée des anciens costumes ottomans;--ce Musée, récemment ouvert au public, est précédé d’une cour où s’épanouit une fraîche verdure, où gazouille l’eau d’une fontaine dans un bassin de marbre: s’il n’y avait sous la porte un employé chargé de percevoir le prix des billets d’admission, on pourrait se croire dans le conak d’un bey. Rien n’est plus agréablement tranquille que ce vestiaire rétrospectif du vieil empire turc: l’ombre et le silence du passé baignent ce calme asile de leurs nuances douces; en mettant le pied dans l’Elbicei-Atika, on rétrograde du présent dans l’histoire.

Sur le palier, comme enseigne ou comme sentinelle, on aperçoit d’abord un yenitcheri-kollouk-néféri, c’est-à-dire un janissaire de corps de garde. Au temps de la puissance des janissaires, on ne passait pas devant un poste de cette milice indisciplinée sans être plus ou moins rançonné; il fallait, comme on dit, cracher au bassin, ou être battu, couvert de boue et d’avanies.

Un mannequin, dont la tête et les mains sont en bois sculpté et colorié, non sans talent, soutient la garde-robe de l’ancien janissaire; cette infraction à l’usage musulman, qui interdit toute reproduction de la figure humaine, est remarquable et prouve un affaiblissement du préjugé religieux amené sans doute par le contact avec les civilisations chrétiennes; un tel musée, où se voient près de cent quarante personnages, n’eût pas été possible autrefois; maintenant il ne choque personne, et souvent un vieux janissaire échappé au massacre vient y rêver devant la défroque de ses compagnons d’armes, et soupire en pensant au bon temps qui n’est plus.

Ce yenitcheri-kollouk-néféri a la mine d’un sacripant jovial: une espèce de bonhomie féroce respire dans ses traits fortement caractérisés qu’accentue une longue moustache; on voit qu’il serait capable d’apporter de la drôlerie dans le meurtre, et il règne dans sa pose toute la nonchalance dédaigneuse d’un corps privilégié qui se croit tout permis: les jambes croisées l’une sur l’autre, il joue de la louta, sorte de guitare à trois cordes, pour charmer les loisirs de la faction. Il porte un tarbouch rouge autour duquel s’enroule en turban une pièce de toile commune, une casaque brune dont les bouts rentrent dans la ceinture, et de larges culottes de drap bleu; dans sa ceinture, à la fois arsenal et poche, s’entassent et se hérissent mouchoir, serviette, blague à tabac, poignards, yataghans, pistolets.--Cet usage de tout fourrer dans la ceinture est commun aux Espagnols et aux Orientaux, et nous nous souvenons d’avoir vu à Séville un combat au couteau, où il n’y eut de tué qu’un melon contenu par la _faja_ d’un des adversaires.

Devant le yenitcheri est placée une petite table couverte d’ancienne menue monnaie turque,--aspres, paras, piastres devenues rares,--montant de la contribution noire levée sur les pékins de Constantinople.--Près de lui roussissent sur un gril quelques râpes de maïs aux grains d’or, repas dont se contente la frugalité orientale. Nous passons sans crainte, car il est en bois, et nous avons payé dix piastres à la première porte.

En face de ce janissaire quêteur se tiennent debout quelques soldats du même corps, en costume à peu près semblable. Le seuil franchi, on se trouve dans une salle oblongue, faiblement éclairée et garnie de grandes vitrines renfermant des mannequins habillés avec un soin parfait et une exactitude scrupuleuse.--C’est le salon de Curtius et l’exhibition Tussaud d’un monde disparu.--Là sont collectionnés, comme des types d’animaux antédiluviens au Musée d’histoire naturelle, les individus et les races supprimés par le coup d’État de Mahmoud. Là revit, d’une vie immobile et morte, cette Turquie fantasque et chimérique des turbans en moules de pâtisserie, des dolimans bordés de peau de chat, des hautes coiffures coniques, des vestes à soleil dans le dos, des armes barbarement extravagantes, la Turquie des mamamouchis, des mélodrames et des contes de fée. Vingt-sept années seulement se sont écoulées depuis le massacre des janissaires, et il semble qu’il y ait un siècle, tant est radical le changement.--Par la volonté violente du réformateur, les vieilles formes nationales ont été anéanties, et des costumes pour ainsi dire contemporains sont devenus des antiquités historiques.

En regardant derrière les vitrages ces têtes moustachues ou barbues, aux prunelles fixes, aux couleurs grimaçant la vie, éclairées par une faible lumière oblique, on éprouve une impression étrange, une sorte de malaise indéfinissable.--Cette réalité grossière, différente de celle de l’art, inquiète par l’illusion même qu’elle produit; en cherchant la transition de la statue à l’être vivant, on a rencontré le cadavre; ces visages enluminés, où nul muscle ne tressaille, finissent par faire peur comme ces morts fardés qu’on emporte à face découverte. Aussi comprenons-nous très-bien la terreur que les masques inspirent aux enfants. Ces longues files de personnages bizarres, gardant les poses roides et contraintes qu’on leur a données, ressemblent à ce peuple pétrifié par la vengeance d’un magicien dont parle un conte oriental. Il n’y manque que le grand vieillard à barbe blanche, seul vivant de la cité morte, lisant le Koran sur un banc de pierre à l’entrée de la ville. Il sera figuré, si vous voulez, d’une manière prosaïque, il est vrai, par l’homme qui perçoit à la porte le prix des billets.

Nous ne pouvons décrire une à une les cent quarante figures enfermées dans les vitrines des deux étages, dont plusieurs ne diffèrent entre elles que par d’imperceptibles détails de coupe ou de couleur, et il faudrait pour cela hérisser notre texte d’une foule de mots turcs d’une orthographe rébarbative et d’une lecture difficile. Ce travail, du reste, a été fait d’une manière aussi exacte que brillante par M. Georges Noguès, fils du rédacteur en chef du journal français de Constantinople, et avec un soin que n’y peut mettre un voyageur forcé de voir rapidement. Sa notice nous a servi pour poser les noms sur des personnages que nos yeux seuls se rappelaient, et nous lui rendons ici la justice qui lui est due. Cet hommage nous permet de lui emprunter avec moins de scrupule quelques détails oubliés.

L’Elbicei-Atika se compose principalement des costumes de l’ancienne maison du Grand Seigneur et des différents uniformes des janissaires. Il y a aussi quelques mannequins d’artisans habillés à la vieille mode, mais en petit nombre.

Le premier fonctionnaire d’un sérail est naturellement le chef des eunuques (kislar aghaci). Celui qu’on a enfermé derrière les vitrages de l’Elbicei-Atika, comme spécimen de l’espèce, est fort splendidement vêtu d’une pelisse d’honneur de brocart ramagé de fleurs, posée sur une première tunique de soie rouge et d’un vaste pantalon maintenu à la taille par une ceinture de cachemire. Il est coiffé d’un turban rouge à tortil de mousseline, et chaussé de bottines de maroquin jaune.

Le grand vizir (sadrazam) a un turban de forme singulière; son moule, conique par le haut, côtelé par le bas de quatre arêtes, est entouré à sa base de mousseline roulée que comprime et traverse diagonalement une étroite bande d’or; il porte, comme le chef des eunuques, un kurklu kaftan (pelisse d’honneur) de brocart à fleurs vertes et rouges; de sa ceinture de cachemire sort le manche ciselé et rugueux de pierreries de son kandjar. Le scheik-ul-islam et le capitan-pacha sont à peu près vêtus de même, à l’exception du turban, composé d’un fez d’une riche pièce d’étoffe tortillée.

Le seliktar-aghaci, ou chef des porte-glaives, a un air tout à fait sacerdotal et byzantin dans son vêtement splendidement étrange; son turban, d’une construction bizarre, lui donne une vague ressemblance avec un pharaon coiffé du pschent, et le modèle semble en avoir été rapporté d’Égypte d’après quelque panneau hiéroglyphique; sa robe de brocart d’or à ramages d’argent, taillée en forme de dalmatique, rappelle les chasubles des prêtres; le sabre du sultan, respectueusement enfermé dans un étui de satin violet, repose sur son épaule. Après lui se présente une figure vêtue d’une robe noire à manches fendues brodées d’or (djubbé) et coiffée d’un fez; c’est le bach tchokadar, espèce d’officier chargé de porter sur le bras les pelisses du Grand Seigneur dans ses promenades; puis vient le tchaouch aghaci (chef des huissiers), avec sa robe d’étoffe d’or, sa ceinture de cachemire fermée de plaques métalliques d’où jaillit tout un arsenal; son bonnet d’or se termine et s’aiguise en croissant, une corne devant, une corne derrière, fantasque coiffure qui fait penser à l’Isis lunaire; ce chef des huissiers, qui ne serait pas déplacé à la porte du palais de Thèbes ou de Memphis, tient à la main une verge d’acier au pommeau bifurqué, assez pareille à un nilomètre, autre ressemblance égyptienne; cette verge est l’insigne de ses fonctions. Un agha du seraï se montre ensuite en robe de soie blanche serrée par une ceinture à plaques d’or et surmonté d’un bonnet cylindrique. Ce mannequin, vêtu de même, sauf sa coiffure d’or qui s’évase au sommet par quatre courbes, comme un chapska de lancier polonais, est un dilciz (muet), un de ces sinistres exécuteurs des justices ou des vengeances secrètes, qui passaient au cou des pachas rebelles le fatal cordon de soie, et dont l’apparition silencieuse faisait pâlir les plus intrépides.

Après sont groupés les serikdji-bachi, à qui est commise la garde des turbans du Grand Seigneur, les cuisiniers, les jardiniers avec leur bonnet rouge, pareil à celui des Catalans, retombant en arrière comme une espèce de poche; les portiers, les baltadjis aux cheveux frisés, au bonnet persan; les soulak en doliman abricot et en pantalon rouge, comme Rubini lorsqu’il joue le More de Venise; les peyik à la robe violette et au bonnet rond, surmonté d’une aigrette de plumes ouvertes en éventail. Les baltadjis, les soulak et les peyik forment la garde particulière du sultan et l’entourent dans les occasions solennelles, au Beïram, au Courban-Beïram, et lorsqu’il se rend en cérémonies aux mosquées.