Chapter 3
--J'attendais votre demande, répondit l'homme d'affaires avec un sourire grimaçant, et, si je vous ai parlé de cette aimable veuve, c'est plutôt par acquit de conscience que dans l'espoir de réussir: quelque dégagé de préjugés qu'on soit, on en garde toujours quelques-uns. Je comprends les vôtres, et je dirai plus, je les partage. Heureusement celle dont j'ai à vous entretenir maintenant ne donne pas prise à des griefs de ce genre. Prenez sa photographie, mon cher monsieur, et regardez-la pendant que je parle. Physionomie charmante, n'est-il pas vrai? Éducation supérieure, faite dans un couvent à la mode. En un mot, une perle dont vous vous parerez. Maintenant, je vais aller à la paille, car il y en a une. Qui n'en a pas? Fille de comédienne, d'une de nos plus gracieuses comédiennes de genre. A sa sortie du couvent, la jeune fille a vécu chez sa mère. C'est là, dans ce milieu... hem! hem! je dirai capiteux, si vous voulez bien... qu'il lui est arrivé un accident. Bref, un enfant, un délicieux petit garçon, que le père aurait sûrement reconnu, tant il estimait la mère, si lui-même n'avait été marié. Au moins a-t-il assuré son sort par une donation de 200,000 francs, de sorte que celui qui épousera la mère et légitimera l'enfant par mariage subséquent aura la jouissance légale de ces deux cent-mille francs jusqu'à la majorité du gamin... si celui-ci y arrive: ces petits êtres sont si fragiles! vous, médecin, vous le savez mieux que personne. Dans le cas d'un malheur, le père hériterait de son fils pour moitié; et, s'il est cruel pour un vrai père d'hériter de son vrai fils, la situation change du tout au tout quand c'est d'un étranger qu'on reçoit une fortune. Voilà l'affaire, mon cher monsieur, nette et franche, et je ne vous fais pas l'injure de supposer que vous n'en voyez pas les avantages sans qu'il soit besoin d'insister. Si je ne me suis pas plus clairement expliqué....
--Mais rien n'est plus clair.
--....La faute en est à cette fluxion qui me paralyse.
Il se prit la mâchoire en geignant.
--Vous avez une dent qui vous fait souffrir? demanda Saniel sur le ton d'un médecin qui interroge un malade.
--Toutes les dents me font souffrir. A vrai dire, elles m'abandonnent.
--Vous avez consulté un médecin?
--Ni médecin, ni dentiste. Certainement je crois à la médecine; mais; quand je me suis adressé à des médecins, ce qui ne m'est arrivé que rarement, j'ai remarqué qu'ils pensaient à leurs propres affaires beaucoup plus qu'à ce que je leur disais, et cela m'a éloigné d'eux; moi, mon cher monsieur, quand un client me consulte, je me mets à sa place et j'entre dans sa peau.
Pendant qu'il parlait, Saniel l'examinait, ce qu'il n'avait pas fait jusqu'à ce moment, et il constatait en lui des signes d'un amaigrissement rapide tout à fait caractéristiques; il flottait dans ses vêtements, faits pour un homme moitié plus gros qu'il ne l'était maintenant; son visage était rouge et luisant comme s'il eût été recouvert d'une couche de sucre de cerise.
--Voulez-vous me montrer vos dents? demanda Saniel; il serait peut-être possible de soulager vos douleurs.
--Vous croyez....
Son examen ne fut pas long.
--Vous avez la bouche sèche bien souvent, n'est-ce pas? demanda-t-il.
--Oui.
--Votre soif est vive?
--Vraiment gênante.
--Dormez-vous bien?
--Non.
--Vous avez des troubles dans la vue?
--Oui.
--Ne vous êtes-vous pas aperçu que vous mettiez des taches poisseuses à votre linge?
--Sans doute; mais je n'y ai pas attaché d'importance.
--Mangez-vous bien?
--Je dévore; et, plus je mange, plus je maigris; je tourne au squelette.
--Je vois que vous gardez à la nuque des cicatrices de furoncles.
--Ils m'ont fait assez souffrir, les coquins; mais ils sont partis comme ils étaient venus. Dame! on n'est plus jeune à soixante et onze ans, on a ses petits ennuis; car ce ne sont que des ennuis, n'est-ce pas?
--Assurément; avec quelques précautions et un régime que je vous indiquerai, si vous le voulez bien, vous vous en débarrasserez facilement. Je vais toujours vous faire une ordonnance pour calmer vos douleurs de dents.
--Nous reparlerons du reste, car nous allons avoir occasion de nous revoir si, comme je le présume, vous appréciez les avantages de la proposition que je vous ai faite.
--Je voudrais y réfléchir,
--Rien de plus juste; d'ailleurs il n'y a pas urgence.
--Où il y a urgence, c'est avec moi; car, si je ne paye pas Jardine, je me trouve dans la rue, ce qui n'est pas une position à offrir à une femme.
--Dans la rue, dans la rue! Les choses n'iront pas aussi vite que cela. Où en sont les poursuites?
--Elles vont commencer; Jardine m'en a menacé.
--Elles vont commencer; elles ne sont pas commencées. Si, comme je le présume, il procède par une saisie-revendication, nous aurons du temps avant le jugement. Devez-vous quelque chose à votre propriétaire?
--Le terme échu le 15.
--Ne le payez pas.
--Cela est facile; il n'y a même que cela qui me soit facile.
--C'est un obstacle dans les jambes de votre Jardine et qui peut l'arrêter un moment. Nous pourrons ainsi manoeuvrer plus aisément. L'essentiel est de m'avertir aussitôt que le feu commencera. Au revoir donc, cher monsieur.
V
Bien que Saniel n'eût aucune expérience des affaires, il n'était pas assez naïf pour ne pas comprendre que Caffié, en lui refusant ce prêt, voulait le tenir dans une dépendance étroite.
--Le calcul est simple, se dit-il, en descendant l'escalier; il se charge de ma défense et la conduit de telle sorte qu'un beau jour, qui n'est pas loin, je ne peux me sauver qu'en tendant la main à la jeune fille charmante. Quel gredin!
Cependant, telle était la situation, qu'il devait se trouver heureux d'obtenir le concours de ce gredin: au moins, c'était du temps gagné, et Jardine, en voyant qu'il n'avait plus devant lui un mouton disposé à se laisser égorger, accepterait peut-être un arrangement raisonnable; le tout était de manoeuvrer de façon que Caffié n'empêchât pas cet arrangement.
Par malheur, il se sentait peu propre à cette manoeuvre, ayant toujours été droit devant lui, l'oeil fixé sur son but, ne pensant qu'au travail qui le lui ferait atteindre;--et voilà que maintenant il fallait qu'il s'improvisât diplomate; en se pliant à des finesses, à des roueries qui n'étaient pas du tout dans sa nature brutale: il avait commencé en ne disant pas tout de suite à Caffié ce qu'il pensait de ses propositions; mais il est plus difficile d'agir que de se contenir, de parler que de se taire.
Que dirait-il, que ferait-il, quand le moment de l'action serait venu?
Il arriva chez lui sans avoir rien trouvé, et, comme il passait devant la loge du concierge, absorbé dans sa préoccupation, il entendit qu'on l'appelait:
--Monchieur le docteur, voulez-vous bien entrer un moment, je vous prie?
Il pensa que c'était quelque consultation qu'on voulait lui demander, un pays qui attendait son retour comme cela se produisait si souvent, et, bien qu'il ne fût pas en disposition d'écouter patiemment des bavardages imbéciles, il revint sur ses pas et entra dans la loge.
--C'est cha qu'on a apporté, dit le concierge en lui tendant une feuille de papier timbré couverte d'une écriture courue.
Cha, c'était le commencement du feu dont Caffié avait parlé. Sans la lire jusqu'au bout Saniel la mit dans sa poche et se prépara à sortir; mais le concierge le retint.
--Je voudrais dire deux mots à monchieur le docteur relativement à ce papier.
--Vous l'avez lu?
--Pour cha non, mais j'ai causé avec le clerc d'huissier qui me l'a remis «parlant à ma perchonne» et il m'a expliqué la situation. C'est-y malheureux, monchieur le docteur!
Il ne manquait plus à Saniel que d'être plaint par son concierge.
--Elle n'est pas ce qu'on vous a dit, répliqua-t-il avec hauteur.
--Allons, tant mieux! j'en suis bien content, pour vous et pour moi. Vous pourrez me payer ma petite note.
--Vous me la donnerez.
--Je vous l'ai déjà donnée deux fois, mais je l'ai refaite; la voilà.
La réclamation d'un créancier paralysait Saniel ou bien il restait bouche béante, étouffé par l'humiliation, ou bien il ne trouvait à répondre que des maladresses. Prenant la note que le concierge lui tendait, il la mit dans sa poche en balbutiant quelques mots.
--Voyez-vous, monchieur le docteur, faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur depuis longtemps. Vous êtes mon pays et je vous estime trop pour ne pas parler. En prenant votre appartement, en vous engageant avec votre tapissier vous avez fait plus que force: vous vous épuisez; quittez cet appartement, prenez celui d'en face qui coûte moitié moins, et ça ira. Vous ne serez pas forcé d'abandonner le quartier. Qu'est-ce que deviendraient les pays si vous nous quittiez? Vous êtes un bon médecin, tout le monde le reconnaît et le dit, les pays s'entend. Maintenant, pour ma petite note, il est convenu que je passerai le premier, n'est-ce pas, comme de juste?
--Aussitôt que j'aurai de l'argent, je vous payerai.
--C'est dit?
--Je vous le promets.
--Je vous remercie bien. Si ça pouvait être demain, cha ferait mon affaire; je ne suis pas riche, vous savez, et pourtant j'ai toujours payé le gaz de vos expériences.
Son papier timbré dans sa poche, Saniel retourna chez Caffié qu'il rencontra sous sa porte cochère, où il lui remit l'exploit de l'huissier.
--Je verrai ça ce soir, dit l'homme d'affaires; pour le moment, je vais dîner. Mais soyez tranquille, je ferai dès demain matin le nécessaire. Bonsoir; je meurs de faim.
Si Saniel ne mourait pas de faim, il eût cependant, lui aussi, dîné volontiers, mais trois jours auparavant il s'était saigné à blanc pour adoucir son tapissier par un acompte aussi fort qu'il avait pu le faire, ne gardant que cinq francs pour lui, et ce n'était pas avec les quelques sous qui lui restaient qu'il pouvait entrer dans un restaurant ni même dans une gargote, si misérable qu'elle fût. Il n'avait qu'à acheter un pain dont il souperait en travaillant comme cela lui était si souvent arrivé.
Mais en rentrant, il ne put pas, comme il le voulait, se mettre à l'article qu'il devait écrire et et livrer le soir même. Parmi les besognes dont il s'était chargé, il y en avait une, et non la moins fastidieuse; qui consistait à donner, par correspondance, des consultations aux abonnés d'un journal de modes ou, plus justement, à recommander, en empruntant la forme de conseils médicaux, tous les cosmétiques,--pâtes épilatoires, élixirs, eaux aromatiques, teintures, essences, huiles, vinaigres, laits, crèmes, savons, opiats, pommades, glycérines, vaselines, sachets, pastilles, dentifrices, fards; et aussi toutes les spécialités pharmaceutiques--vins fortifiants, pilules régénératrices, pâtes pectorales, goudrons, fers, sirops, purgatifs, auxquels leurs inventeurs voulaient donner une autorité que le public, qui se croit malin, refuse à l'annonce toute simple de la dernière page. Avec l'ambition qui était sienne et la carrière qu'il voulait suivre, il n'aurait jamais consenti à faire sous son nom cette correspondance; aussi pour ce travail n'était-il que le secrétaire d'un de ses confrères qui, simple médecin de quartier, n'avait pas les mêmes ménagements à garder et signait bravement ces consultations, trouvant que les clients comme l'argent étaient toujours bons à prendre, d'où qu'ils vinssent. Pour ça peine. Saniel remplaçait ce confrère les dimanches d'été, et de temps en temps recevait à titre gracieux une caisse de parfumerie ou de produits pharmaceutiques, qu'il vendait au rabais quand l'occasion s'en présentait.
Toutes les semaines, on lui donnait la liste des cosmétiques et des spécialités qui devaient figurer dans sa correspondance, et n'importe comment il fallait les recommander, soit en répondant aux lettres qui lui étaient réellement adressées, soit en inventant des questions lui permettant de les introduire plus ou moins à propos.
Il commençait à consulter cette liste et la liasse de lettres des abonnés que le journal lui avait envoyées, quand la sonnette de la porte d'entrée tinta; c'était peut-être un malade, le bon malade qu'il attendait vainement depuis quatre ans: il quitta son bureau pour aller ouvrir.
C'était son charbonnier qui venait pour sa petite note.
--Je passerai un de ces jours chez vous, dit Saniel; ce soir, je suis pressé.
--C'est que, moi aussi, je suis pressé: j'ai une échéance demain et j'ai compté sur M. le docteur.
--Je n'ai pas d'argent ici.
--Que M. le docteur me donne seulement un acompte.
--Je vous dis que je n'ai pas d'argent ici.
--Alors c'est donc vrai ce qu'on raconte que M. le docteur va être poursuivi par les huissiers, qu'on va le vendre, ou lui reprendre ses meubles. Il ne voudra pas me faire perdre mon argent; je suis un père de famille.
Saniel ne le savait que trop, qu'il était père de famille, ayant eu à soigner depuis quatre ans cette famille, composée d'une mère et de trois enfants constamment malades, sans qu'il eût jamais été question de lui payer ses visites.
Tant bien que mal, après une interminable discussion, il parvint à renvoyer le charbonnier, et rentra dans son bureau pour se mettre à son article.
La première lettre qu'il prit, signée: «Parfum de cyclamen», demandait des conseils pour les dents; il répondit:
«Parfum de cyclamen.--Abandonnez votre dentifrice, qui est dangereux et vous ferait perdre toutes vos dents avant cinq ans, adoptez celui de la pharmacie Durand, 215, rue Richelieu, dont je vous garantis les bons effets....
»Jeune femme pâle.--L'opération est radicale, sans danger pour la peau et pour la santé; mais elle doit être faite par une main habile à manier l'électricité. Adressez-vous à moi, 117, Chaussée d'Antin, de deux à quatre heures; j'aurai grand plaisir à vous voir.»
Moi, ce n'était pas lui Saniel, mais bien son confrère, celui qui signait cette correspondance et qui, par ces amorces, pêchait ainsi quelques clients.
Il allait passer à la troisième, signée: «Une affligée de vingt ans», lorsque la sonnette retentit de nouveau. Cette fois, il n'ouvrirait pas: encore un créancier sans doute. Et il écrivit son conseil.
Pourtant? Depuis quatre ans, il attendait que la chance tirât pour lui un bon billet à la loterie de la vie: une malade riche, atteinte d'un kyste ou d'une tumeur qu'il conduisait chez un chirurgien à la mode, lequel partageait avec lui les dix ou quinze mille francs, prix de l'opération. Alors il était sauvé.
Il courut à sa porte. La malade au kyste se présenta sous la forme d'un petit homme barbu, à la trogne allumée, portant par-dessus sa veste le tablier en grosse toile noire des marchands de vin. C'était en effet le marchand de vin du coin qui ayant, lui aussi, appris la vérité de l'huissier, venait toucher sa petite note pour fournitures de vin et de portions faites depuis trois mois pour les déjeuners de M. le docteur.
La scène qui s'était passée avec le charbonnier recommença plus vive, plus violente, et il fallut que Saniel se fâchât, menaçât, pour mettre à la porte le marchand de vin, qui ne partit qu'en promettant de revenir le lendemain avec son huissier.
Saniel reprit son article
«Une Parisienne en perspective.--Puisque vous viendrez bientôt à Paris, je diffère mon ordonnance jusqu'à votre arrivée: toutes les explications ne valent pas un coup d'oeil. Que votre première visite soit pour le 117 de la Chaussée-d'Antin: vous êtes certaine de me trouver de deux heures à quatre heures.
«_Entre perruche et ouistiti_.--Faites usage des sachets de toilette de la parfumerie du Magnolia, ils retarderont vos rides, que vous exagérez certainement, votre style le dit.»
Sa plume courait sur le papier, lorsqu'un bruit de pas lui fit lever la tête: ou bien il avait mal fermé sa porte sur le dos du marchand de vin, ou bien c'était son domestique qui venait d'entrer avec sa clef.... Alors que voulait-il? Ce n'était point toute la journée qu'il l'employait, mais seulement à l'heure de sa consultation, pour le ménage et pour ouvrir aux clients quand il s'en présentait.
Comme il allait se lever pour voir qui marchait ainsi, on frappa à sa porte: c'était en effet son domestique, à l'air penaud et embarrassé.
--Qu'est-ce qu'il y a, Joseph?
--J'ai pensé que je trouverais monsieur, et je suis venu.
--Pourquoi?
Joseph hésita; puis, prenant courage, il dit avec volubilité, en tenant ses yeux baissés:
--Je viens demander à monsieur de me payer mon mois qui est échu du 15, parce qu'il y a besoin d'argent à la maison tout de suite; s'il n'y avait pas besoin d'argent, je ne serais pas venu.
Saniel le regarda.
--Vous ne savez pas qu'un huissier a laissé du papier timbré chez le concierge.
--Qui est-ce qui a pu dire ça à monsieur?
--Le savez-vous ou ne le savez-vous pas?
--Eh bien, c'est vrai; alors, comme quand les huissiers sont quelque part ils raflent tout, j'ai pensé que monsieur, qui est si juste, ne voudrait pas que je perde mon pauvre argent que j'ai eu tant de mal à gagner. Alors je suis venu, et me voilà.
--Hé bien, je n'ai pas d'argent; si j'en avais eu, j'aurais payé l'huissier.
--Faut donc que je perde mes gages?
--Je vous payerai plus tard.
--Quand?
--Aussitôt que je pourrai.
--Est-ce que les huissiers vous laisseront faire? Ils vont tout vendre ici. Si monsieur voulait, je le tiendrais quitte....
--Comment?
--J'emporterais la redingote que monsieur m'a fait faire il y a deux mois; bien sûr qu'elle ne vaut pas ce qui m'est dû, mais ce serait toujours ça.
--Emportez la redingote.
Joseph eut vite pris sa redingote dans l'armoire de l'entrée où elle était accrochée, et il la roula dans un journal.
--Pour lors monsieur ne comptera pas sur moi demain, dit-il en déposant sa clef sur un coffre; il faut que je cherche une place.
--C'est bien, je ne compterai pas sur vous.
--Bonsoir, monsieur.
Et Joseph fila au plus vite.
Resté seul, Saniel ne se remit pas tout de suite au travail; mais, se renversant dans son fauteuil, il promena un regard mélancolique dans son cabinet et jusque dans le salon, dont la porte était restée ouverte: à la faible lueur de sa bougie, il voyait ses grands fauteuils méthodiquement alignés de chaque côté de la cheminée, les draperies des fenêtres noyées dans l'ombre et tout ce mobilier qui, depuis quatre ans, lui avait coûté tant d'efforts. C'était de ce Louis XIV de camelote qu'il avait été si longtemps prisonnier, et par qui maintenant il allait être exécuté. La belle affaire, vraiment, intelligente et habile! Tout cela n'avait servi qu'à de pauvres Auvergnats, sans que lui-même en jouit, n'ayant pas le goût bourgeois du bibelot, ni le besoin du bien-être. Un mouvement de colère et de révolte contre lui-même lui fit asséner un coup de poing sur son bureau: quel naïf il avait été!
De nouveau la sonnette tinta. Cette fois, il n'entendrait pas, ne comptant plus sur la cliente riche.
Après un court instant, on tambourina doucement sur la porte. Alors, se levant vivement, il courut ouvrir.
Une femme se jeta à son cou:
--Ah! mon chéri, que je suis contente de te trouver chez toi.
VI
Elle lui avait passé un bras autour de la taille, et, se serrant contre lui, se pelotonnant, ils étaient entrés dans le cabinet.
--Que je suis donc contente, répéta-t-elle; quelle bonne idée j'ai eue!
Et d'un brusque mouvement elle se débarrassa de la longue redingote en drap gris qui l'enveloppait jusqu'aux pieds.
--Et toi, es-tu content, dit-elle en se plaçant devant lui pour le mieux regarder.
--Peux-tu le demander?
--Simplement pour te l'entendre dire.
--N'es-tu pas ma seule joie, la douce lumière qui m'éclaire au fond du puits où je pioche jour et nuit!
--Cher Victor!
C'était une grande et svelte jeune femme aux cheveux châtains, qui la coiffaient de boucles épaisses jusque sur les sourcils. De beaux yeux sombres, un nez court, des dents superbes et des gencives couleur de fraise lui donnaient l'air d'un joli chien; elle en avait la gaieté, la vivacité, l'effronterie gracieuse, la caresse passionnée du regard. Habillée à la diable, en Parisienne qui n'a pas le sou, mais qui pare tout ce qu'elle porte, elle avait une désinvolture, une élégance naturelles qui charmaient: avec cela, un ton bon enfant, un rire joyeux et une expression de sensibilité répandue sur son visage frais.
--Je viens dîner avec toi, dit-elle gaiement, et j'ai une faim!...
Il laissa échapper un mouvement qu'elle saisit.
--Je te gêne? dit-elle inquiète.
--Mais pas du tout.
--Tu as à sortir?
--Non.
--Alors pourquoi as-tu fait un mouvement qui trahissait de l'ennui ou tout au moins de l'embarras?
--Tu te trompes, ma petite Philis.
--Avec un autre, je me tromperais peut-être; mais avec toi, est-ce que c'est possible? Tu sais bien qu'entre nous il n'est pas besoin de paroles, que je lis dans tes yeux ce que tu vas dire, sur ta physionomie ce que tu penses comme ce que tu sens. Est-ce qu'il n'en est pas toujours ainsi quand on aime... comme je t'aime?
Il la prit dans ses bras et longuement il l'embrassa; puis, allant à un fauteuil sur lequel en rentrant il avait jeté son pardessus, il tira d'une poche le pain qu'il avait acheté.
--C'est que voilà mon dîner, dit-il en montrant son pain.
--Oh! il faut que je te gronde: le travail te fait perdre la tête. Ne peux-tu prendre le temps de manger?
Il eut un triste sourire:
--Ce n'est pas le temps qui m'a manqué.
Il fouilla dans sa poche et en tira trois gros sous qui lui restaient:
--On ne dîne pas au restaurant avec six sous.
Elle se jeta sur lui:
--Oh! chéri, pardonne-moi, s'écria-t-elle. Pauvre cher martyr, cher grand homme, c'est moi qui t'accuse, quand je devrais embrasser tes genoux. Et tu ne me grondes pas; un triste sourire est toute ta réponse. Eh quoi, tu en es là: pas même de quoi manger!
--On mange très bien avec du pain; que ne suis-je assuré d'en avoir toujours!
--Eh bien, aujourd'hui je veux qui tu aies mieux et plus. Ce matin, en voyant le mauvais temps, il m'est venu une idée à laquelle tu étais associé: c'est bien naturel, puisque tu ne quittes ni mon coeur ni ma pensée: j'ai dit à maman que, si la bourrasque continuait, je coucherais à la pension. Tu t'imagines avec quelle émotion j'ai écouté le vent toute la journée, en regardant la pluie tomber mêlée aux feuilles et aux branches mortes qui passaient en tourbillons. Dieu merci, le temps a été assez mauvais pour que maman me croie bien tranquille à la pension; et me voilà à toi jusqu'à demain matin. Mais, comme nous ne pourrons pas rester à jeun jusque-là, en nous contentant de ton pain, je vais aller acheter à dîner; nous ferons la dînette au coin du feu, ce sera bien plus amusant que d'aller au restaurant.
Elle endossa vivement sa redingote.
--Mets la table pendant que je fais mes achats.
--J'ai mon article à finir qu'on va venir chercher à huit heures; pense que j'ai encore à recommander trois vins toniques, cinq préparations de fer, une teinture au henné, un lait mammaire, deux lotions capillaires, un opiat, je ne sais combien de savons et de poudres de riz, et il faut que, de force ou de bonne volonté, ils entrent dans mon article. Quel métier!
--Eh bien, ne t'inquiète pas de la table; nous la mettrons ensemble quand tu auras fini, ce qui ne sera que plus amusant.
--Tu prends tout par le bon côté, toi!
--Est-ce qu'il est meilleur de le prendre par le mauvais? A tout à l'heure!
Elle allait tirer la porte.
--Ne fais pas de folies, dit-il.
--Il n'y a pas de danger, répondit-elle en frappant sur sa poche.
Puis, revenant à lui, elle l'embrassa passionnément:
--Travaille.
Et elle partit en courant.