Conscience

Chapter 2

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--Je ne savais pas que dans Paris tout se fait par relations, et j'imaginais que des bras solides suffisent à un homme intelligent pour s'ouvrir une trouée. L'expérience allait m'instruire. Quand un nouveau médecin arrive quelque part, ce n'est généralement pas avec sympathie que ses confrères l'accueillent: «Que veut cet intrus? n'étions-nous pas déjà assez nombreux!» On le surveille, et, au premier malade qu'il perd, on tire parti de son ignorance ou de son imprudence, de façon à lui rendre la place difficile. Chez les pharmaciens de mon quartier, auxquels je devais aussi une visite, la réception ne fut pas plus chaude; on me fit sentir la distance qui sépare un honorable commerçant d'un crève-la-faim, et je dus comprendre qu'on ne me protégerait que si j'ordonnais les spécialités qu'on exploitait, le fer de celui-ci, le goudron de celui-là. En commençant, je n'eus donc pour clients que les gens du quartier, dont le principe était de ne pas payer leur médecin, attendant l'arrivée d'un nouveau pour quitter l'ancien,--et l'espèce en est nombreuse partout. Le hasard avait voulu que mon concierge fût Auvergnat comme moi, et il considéra que c'était un devoir pour lui de me faire soigner gratis tous nos pays, qu'il racola dans le quartier et partout, de sorte que j'eus la satisfaction patriotique de voir tous les charbonniers de l'Auvergne se carrer dans mes beaux fauteuils. A la fin, en restant religieusement chez moi les dimanches d'été, pendant que mes confrères étaient aux champs; en me levant vivement la nuit toutes les fois que ma sonnette tintait, je finis par accrocher quelques clients moins fantaisistes. J'obtins un prix à l'Académie. En même temps je faisais, au rabais, des cours d'anatomie dans les pensions de la banlieue; je donnais des leçons, j'entreprenais tous les travaux anonymes de librairie et de journalisme que je pouvais me procurer. Je dormais cinq heures par jour, et en quatre ans j'arrivais à diminuer ma dette de sept mille francs. Mon tapissier aurait voulu être payé: j'en serais venu à bout, mais telle n'était pas son intention: ce qu'il veut, c'est reprendre ses meubles, qui ne sont pas usés, et garder ce qu'il a reçu. Si je ne paye pas ces trois mille francs d'ici quelques jours, je suis dans la rue. A la vérité, j'ai à toucher un millier de francs, mais les clients qui me doivent ne sont pas à Paris ou ne payeront qu'en janvier. Voilà ma situation: désespérée, car je n'ai personne à qui m'adresser; ceux à qui j'ai fait appel ne m'ont pas écouté; je vous ai dit que je n'avais pas de relations, je n'ai pas non plus d'amis... peut-être parce que je ne suis pas aimable. C'est alors que j'ai pensé à vous. Vous me connaissez. Vous savez qu'on croit que j'ai de l'avenir: avant trois mois, je serai médecin des hôpitaux; mes concurrents admettent que je ne raterai pas l'agrégation; j'ai en train des expériences qui me feront peut-être un nom; voulez-vous me tendre la main?

Glady la lui tendit.

--Je vous remercie de vous être adressé à moi, c'est une preuve de confiance qui me touche,--il serra chaleureusement la main qu'il avait prise;--je vois que vous avez deviné les sentiments d'estime que vous m'inspirez.

Saniel respira.

--Malheureusement, continua Glady, je ne pourrais faire ce que vous désirez qu'en me mettant en contradiction avec ma ligne de conduite. En entrant dans la vie, j'ai obligé tous ceux qui s'adressaient à moi, et, quand je n'ai pas perdu mes amis, j'ai perdu mon argent. Je me suis donc juré de refuser tout prêt. C'est un serment auquel je ne puis manquer. Que diraient mes vieux amis s'ils apprenaient que j'ai fait pour un jeune ce que je leur ai refusé?

--Qui le saurait?

--Ma conscience.

Ils arrivaient sur le quai Voltaire, où stationnaient des fiacres.

--Voici enfin des voitures, dit Glady, pardonnez-moi de vous quitter, je suis pressé.

III

Glady était monté si vivement en voiture, que Saniel restait sur le trottoir, interloqué; ce fut seulement quand la portière se referma qu'il comprit:

--Sa conscience! murmura-t-il; les voilà donc! Tartufes!

Après un moment d'hésitation, il continua son chemin et prit le pont des Saints-Pères; mais il marchait à pas hésitants, en homme qui ne sait où il va. Bientôt il s'arrêta et, appuyant ses deux bras sur le parapet, il regarda la Seine couler rapide, sombre, avec de petites vagues qui se frangeaient d'écume blanche à la circonférence des remous. La pluie ne tombait plus, mais le vent soufflait toujours en rafales, soulevant la rivière et balançant dans l'obscurité les feux rouges et verts des bateaux-omnibus. Des passants allaient et venaient, et plus d'un l'examinait du coin de l'oeil, se demandant ce que faisait là ce grand corps et s'il n'allait pas se jeter à l'eau.

Et pourquoi pas? Quoi de mieux à faire?

C'était, en effet, ce que Saniel se disait en regardant l'eau couler: un plongeon, et il en finissait avec la lutte écrasante engagée follement depuis quatre ans et qui, à la fin, affolait son esprit.

Ce n'était pas la première fois que cette idée d'en finir le tentait, et il ne l'avait écartée qu'en inventant sans cesse de nouvelles combinaisons qui, semblait-il au moment même où elles lui venaient à l'esprit, pouvaient le sauver. Pourquoi s'abandonner avant d'avoir tout essayé, tout épuisé? Voilà comment il en était arrivé à Glady. Il le connaissait cependant et savait que sa réputation d'avarice, dont tout le monde plaisantait, reposait sur des faits certains; mais il s'était dit que, si le propriétaire refusait obstinément tout prêt amical, qui ne devait servir qu'à payer des dettes de jeunesse, le poète pouvait très bien vouloir remplir le rôle de la Providence et sauver du naufrage, sans rien risquer, un homme d'avenir qui, plus tard, lui rendrait ce service reçu. Et c'était dans ces conditions qu'il avait risqué sa demande. Le propriétaire avait répondu; le poète s'était tu. Maintenant, rien à attendre de personne. Celui-là était le dernier.

En expliquant sa situation à Glady, il en avait plutôt atténué la misère qu'il ne l'avait exagérée. Ce n'était pas seulement à son tapissier qu'il devait, c'était aussi à son tailleur, à son bottier, au charbonnier, à son concierge, à tous ceux avec qui il était en relations. En réalité, ses créanciers ne l'avaient pas trop harcelé jusqu'à ce jour, parce qu'ils comptaient être payés, mais il n'en allait plus être de même quand ils le verraient poursuivi: eux aussi mettraient les huissiers en marche; alors comment se défendrait-il? Comment vivrait-il? Il n'aurait d'autre ressource que de retourner à l'hôtel du Sénat, où ils ne le laisseraient pas tranquille, ou bien de s'en aller dans son pays natal se faire médecin de campagne. Dans l'un comme dans l'autre cas c'était le renoncement à toutes ses ambitions. Mieux ne valait-il pas la mort?

A quoi était bonne la vie si elle ne lui donnait rien de ce qu'il avait rêvé et de ce qu'il voulait?

Comme beaucoup de ceux qui sont en contact habituel avec la mort, la vie était en soi peu de chose pour lui, la sienne aussi bien que celle des autres. Avec Hamlet il disait: «Mourir... dormir, rien de plus», mais sans ajouter: «Mourir... dormir, rêver peut-être», bien certain que les morts ne rêvait pas; et qu'y a-t-il de meilleur que de dormir pour ceux dont la route a été dure?

Il restait ainsi absorbé dans sa pensée, lorsqu'un corps, s'interposant entre lui et le bec de gaz vacillant, projeta une ombre sur sa tête qui machinalement le fit se redresser. Qui était là? Simplement un sergent de ville qui était venu s'adosser au parapet sur lequel lui-même s'appuyait, il comprit: assurément son attitude était celle d'un homme qui va se jeter à la rivière et le sergent de ville se postait là pour l'en empêcher.

--Merci! dit-il au sergent de ville ébahi.

Et il reprit sa route, marchant vite, mais entendant distinctement l'homme de police qui lui emboîtait le pas, le prenant pour un fou qu'il faut surveiller.

Quand il quitta le pont des Saints-Pères pour la place du Carrousel, cette surveillance cessa, et il put revenir à ses réflexions librement, au moins aussi librement que le permettaient son trouble et son découragement:

--Ce sont les faibles qui se tuent; les forts luttent jusqu'à leur dernier souffle.

Et, si bas qu'il fût, il n'en était pas encore à ce dernier souffle.

Lorsqu'il s'était décidé à s'adresser à Glady, il avait hésité entre celui-ci et un usurier appelé Caffié qu'il ne connaissait pas personnellement, mais dont il avait souvent entendu parler comme d'un vrai coquin s'occupant de toute sorte d'affaires, des mauvaises de préférence aux bonnes, de successions, de mariages, d'interdictions, de chantages; et, s'il n'avait-point été à lui, c'était autant par crainte d'être refusé que par peur de se mettre dans de pareilles mains, au cas où elles voudraient bien l'accepter. Mais ces scrupules et ces craintes n'étaient plus de saison: puisque Glady lui manquait, coûte que coûte et quoi qu'il pût en advenir, il fallait bien se retourner du côté du coquin.

Il savait que Caffié demeurait rue Sainte-Anne, mais il ignorait son numéro: il n'eût qu'à entrer chez un de ses clients, marchand de vin, rue Thérèse, pour le trouver en consultant le _Bottin_. C'était à deux pas; et tout de suite il décida de risquer l'aventure; l'affaire pressait. Découragé par toutes les démarches qu'il avait essayées jusqu'à ce jour, rebuté par les espoirs trahis, irrité par les rebuffades reçues, il ne s'abusait pas sur les chances de cette dernière tentative, mais enfin il devait la faire, si peu solides que fussent ces chances.

C'était une vieille maison de la butte des Moulins qu'habitait Caffié et qui, autrefois, avait dû être un hôtel particulier: elle se composait de deux corps de bâtiment, l'un sur la rue, l'autre sur une cour intérieure. Une porte cochère donnait accès dans cette cour, et sous sa voûte, après un escalier, se trouvait la loge du concierge. Ce fut vainement que Saniel frappa à cette porte: fermée à clef, elle ne s'ouvrit point; il dut attendre quelques instants et, dans son impatience nerveuse, il se mit à marcher en long et en large dans la cour. Enfin, une vieille femme cassée et voûtée parut, un rat-de-cave à la main, et s'excusa: seule, elle ne pouvait pas être partout en même temps, à garder sa loge et à allumer dans l'escalier de la propriétaire. C'était au premier étage que demeurait Caffié, dans le corps de bâtiment sur la rue.

Saniel monta au premier et sonna; un temps assez long, ou tout au moins qui parut très long à son inquiétude, s'écoula avant qu'on lui répondît; à la fin, il entendit un pas lent et traînant sur le carreau, et la porte s'entr'ouvrit, mais retenue par la main et par le pied:

--Qui demandez-vous?

--M. Caffié.

--C'est moi. Qui êtes-vous?

--Le docteur Saniel.

--Je n'ai pas appelé de médecin.

--Ce n'est pas comme médecin que je me présente, c'est comme client.

--Ce n'est pas l'heure de me consulter.

--Puisque vous êtes chez vous.

--Au fait!

Et Caffié, se décidant à ouvrir la porte, livra passage à Saniel, puis il la referma.

--Entrez dans mon cabinet.

Ils étaient dans une toute petite pièce encombrée de dossiers, qui n'avait pour tout mobilier qu'un vieux bureau et trois chaises; elle communiquait directement avec le cabinet de l'homme d'affaires, plus grand, mais meublé avec la même simplicité et tout encombré de paperasses, qui dégageaient une odeur de moisissure.

--Mon clerc est malade en ce moment, dit Caffié, et quand je suis seul je n'aime pas à ouvrir.

Cette excuse donnée, il montra une chaise à Saniel et, s'asseyant lui-même devant son bureau, éclairé par une lampe dont il avait enlevé l'abat-jour, il dit:

--Docteur, je vous écoute.

Il remit l'abat-jour sur la lampe.

Saniel exposa sa demande, non avec tous les développements dans lesquels il était entré pour Glady, mais succinctement: il devait trois mille francs au tapissier qui lui avait fourni son mobilier et, comme il ne pouvait payer en ce moment, il était sous le coup de poursuites imminentes.

--Quel est ce tapissier? demanda Caffié en tenant sa joue gauche dans sa main droite.

--Jardine, boulevard Haussmann.

--Connu. C'est son industrie de reprendre ainsi les meubles qu'il a vendus quand ils sont aux trois quarts payés, et elle l'a enrichi. Quelle somme lui avez-vous déjà versée sur ce mobilier de dix mille francs?

--Avec les acomptes et les intérêts, près de douze mille.

--Et vous en redevez trois mille?

--Oui.

--C'est gentil.

Caffié parut plein d'admiration pour cette façon de procéder.

--Quelles garanties avez-vous à offrir pour cet emprunt de trois mille francs?

--Pas d'autres que ma position présente, je l'avoue, et surtout mon avenir.

Sur un signe de Caffié, il expliqua quel était cet avenir, tandis que l'homme d'affaires, sa joue dans sa main, écoutait en poussant, de temps en temps, un soupir étouffé, une sorte de plainte.

--Hum! hum! dit Caffié quand Saniel fut arrivé au bout de son explication; vous savez, mon cher monsieur, vous savez:

Ma foi, sur l'avenir bien fou qui se fiera: Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.

Vous en êtes à dimanche, mon cher monsieur.

--Mais je ne suis ni au bout de ma vie, ni au bout de mon énergie, et je vous assure que cette énergie me rend capable de beaucoup de choses.

--Je n'en doute pas; je sais ce que peut l'énergie: dites à un Grec crevant de faim de monter au ciel, il y va:

Greculus esuriens in caelum, jusseris, ibit.

Mais je ne vois pas que vous soyez parti pour le ciel.

Caffié eut un mauvais sourire accompagné d'une grimace: avant d'être l'usurier de la rue Sainte-Anne dont tout le monde parlait comme d'un coquin, il avait été avoué en province, juge suppléant, et si des malheurs immérités l'avaient obligé à se démettre, pour venir cacher ses désagréments à Paris, il ne perdait jamais l'occasion de montrer qu'il était, par l'éducation, au-dessus de sa situation présente trouvant dans ce nouveau client un érudit, il était bien aise de placer quelques citations qui devaient lui valoir de la considération.

--C'est peut-être parce que je ne suis pas Grec, répondit Saniel; mais je suis Auvergnat, et les gens de mon pays ont les reins solides.

Caffié secoua la tête:

--Mon cher monsieur, je dois vous dire franchement que je ne crois pas l'affaire possible: je la ferais bien moi-même, parce que, par l'intelligence que je lis sur votre physionomie, la résolution qui se montre dans toute votre personne, vous m'inspirez confiance; mais je n'ai pas de fonds à mettre dans ces sortes d'opérations; je ne puis être, comme toujours, qu'un intermédiaire, c'est-à-dire proposer cet emprunt à un de mes clients, et je ne vois pas qui se contentera de garanties ne reposant que sur un avenir plus ou moins problématique; il y a tant de médecins à Paris qui sont dans votre position!

Saniel se leva.

--Vous partez! s'écria Caffié.

--Mais....

--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur. Il ne faut pas ainsi jeter le manche après la cognée. Vous m'adressez une proposition, je vous montre les difficultés qu'elle rencontrera selon moi, mais je ne dis pas qu'il n'y a pas un moyen de vous tirer d'embarras; c'est à chercher. Il n'y a que quelques minutes que je vous connais, mais il ne faut pas longtemps pour apprécier les gens comme vous, et franchement vous m'inspirez un très vif intérêt.

Où voulait-il en venir? Saniel n'était pas un naïf qui se laisse prendre au premier mot, et il n'était pas davantage un fat qui accepte bouche béante les compliments qu'on lui adresse. Pourquoi inspirait-il ainsi un intérêt subit à ce coquin, qui avait la réputation de pousser la dureté des hommes d'affaires jusqu'à la férocité. C'était à voir. En attendant il devait se tenir sur ses gardes.

--Je suis très touché de votre sympathie, dit-il.

--Je veux vous prouver qu'elle est réelle et qu'elle peut devenir efficace. Vous venez à moi parce que vous avez besoin de trois mille francs. Que je vous les trouve--et je vous promets de les chercher, bien que cela me paraît difficile, très difficile--ils assureront votre repos présent; mais assureront-ils votre avenir, c'est-à-dire vous permettront-ils de continuer les travaux importants dont vous venez de me parler et sur lesquels votre ambition compte? Non. Les luttes dans lesquelles vous vous débattez et vous usez, recommenceront bientôt. Et c'est de ces luttes que vous devez vous débarrasser pour vous assurer la liberté de travail qui vous est indispensable si vous voulez marcher droit et vite. Pour cela, je ne vois qu'un moyen:--vous marier.

IV

Saniel, qui était sur ses gardes et s'attendait à quelque rouerie de la part de l'agent d'affaires, n'avait pas du tout prévu que ces témoignages d'intérêt aboutiraient à une proposition de mariage; une exclamation de surprise lui échappa. Mais elle se perdit dans le tintement de la sonnette.

Caffié se leva:

--Quel ennui de n'avoir pas de clerc! dit-il.

Il mit à aller ouvrir la porte un empressement qu'il n'avait pas eu pour Saniel, et qui prouvait que, n'étant pas seul, il n'avait plus les mêmes craintes d'introduire quelqu'un chez lui.

Ce fut un garçon de banque qui entra.

--Vous permettez, dit Caffié, revenant dans son cabinet et s'adressant à Saniel; c'est l'affaire d'un instant.

Sous la lampe, le garçon de banque cherchait dans son portefeuille; il en tira une traite qu'il présenta à Caffié.

--Les fonds sont faits, dit celui-ci.

--Avec vous, monsieur Caffié, les fonds sont toujours faits.

Caffié avait tiré de la poche de son gilet une clef avec laquelle il avait ouvert la caisse en fer placée derrière son bureau, et tournant le dos à Saniel ainsi qu'au garçon de banque, il comptait des billets dont ils entendaient le flat-flat. Il se redressa bientôt et, repoussant la porte de sa caisse, il posa sous la lampe les liasses qu'il venait de compter. A son tour, le garçon les compta, et, les ayant placées dans son portefeuille, il salua.

--Tirez la porte en sortant, dit Caffié qui avait déjà repris son fauteuil.

--N'ayez crainte.

Le garçon de banque parti, Caffié s'excusa pour cette interruption.

--Reprenons notre entretien si vous le voulez bien, mon cher monsieur. Je vous disais donc qu'il n'y avait pour vous qu'un moyen d'être tiré à jamais de vos embarras, et que ce moyen vous le trouveriez dans un bon mariage qui mettrait _hic et nunc_ une somme raisonnable à votre disposition.

--Mais ce serait folie à moi de me marier en ce moment, quand je n'ai pas de position à offrir à ma femme.

--Et votre avenir, dont vous parliez tout à l'heure avec tant d'assurance, n'y avez-vous pas foi?

--Une foi absolue, aussi ferme aujourd'hui que quand je suis entré dans la lutte, mais plus éclairée. Cependant, comme les autres n'ont pas les mêmes raisons que moi pour espérer et croire ce que j'espère et crois, je trouve tout naturel qu'on doute de cet avenir: ce que vous avez fait vous-même, à l'instant, en ne le trouvant pas bon pour garantir un simple prêt de trois mille francs.

--Prêt et mariage ne sont pas même chose: un prêt ne vous tire d'embarras que momentanément, en vous laissant bien des chances pour que vous soyez obligé d'en contracter successivement plusieurs autres: ce qui, vous en conviendrez, atténue singulièrement les garanties que vous pouvez offrir; tandis qu'un mariage vous ouvre tout de suite la route que votre rêve ambitieux s'est promis de parcourir.

--Je n'ai jamais pensé au mariage.

--Si vous y pensiez?

--Pour cela il faudrait tout d'abord une femme.

--Si je vous en proposais une, que diriez-vous?

--Mais....

--Vous êtes surpris, n'est-ce pas?

--Je l'avoue.

--Mon cher monsieur, je suis l'ami de mes clients et pour plusieurs,--j'ose le dire,--un père. C'est ainsi qu'ayant beaucoup d'affection pour une jeune dame--et la fille d'une de mes amies, j'ai pensé, en vous voyant et en vous écoutant, que l'une ou l'autre pourrait être la femme qu'il vous faut; toutes deux ont de la fortune; elles sont intelligentes et elles possèdent des avantages physiques qu'un homme, un bel homme comme vous, est en droit d'exiger. Au reste, j'ai précisément leurs photographies, et vous pouvez voir vous-mêmes ce qu'elles sont.

Il ouvrit un tiroir de son bureau et en tira un paquet de photographies dans lesquelles il se mit à chercher. Saniel, qui le suivait des yeux, remarqua que toutes ces photographies étaient des portraits de femmes; enfin il fit son choix et présenta deux cartes à Saniel.

L'une représentait une femme de trente-huit à quarante ans, de forte corpulence, d'apparence robuste, toute couverte d'une quincaillerie d'horribles bijoux dont elle s'était parée pour se faire portraiturer; l'autre, une jeune personne d'une vingtaine d'années, assez jolie, habillée simplement, élégamment, et dont la physionomie distinguée et discrète contrastait avec celle du premier portrait.

Pendant que Saniel regardait ces portraits, Caffié l'examinait, cherchant à deviner l'effet que produisaient ses deux sujets.

--Maintenant que vous les avez vues, dit-il, parlons-en un peu. Si vous me connaissiez mieux, mon cher monsieur, vous sauriez que je suis la franchise même et qu'en affaires j'ai pour principe de tout dire: le bon et le mauvais, de façon que mes clients aient seuls la responsabilité de la décision qu'ils prennent. En réalité il n'y a rien de mauvais sur ces deux personnes, car s'il y en avait, je ne vous les proposerais pas; mais enfin il y a des cotés que ma délicatesse m'oblige à vous signaler, ce que je fais sans inquiétude, bien certain qu'un homme comme vous n'est pas l'esclave d'étroits préjugés.

Il fit une grimace douloureuse et, de nouveau, se prit la mâchoire à deux mains.

--Vous souffrez? demanda Saniel.

--Oui, des dents, cruellement, pardonnez-moi de le laisser paraître; je sais par moi-même que rien n'est plus agaçant que le spectacle de la douleur d'autrui.

--Pas pour les médecins, en tout cas.

--Enfin, laissons cela et revenons à mes clientes. Celle-ci,--il présenta le portrait de la femme aux bijoux,--est, comme vous l'avez deviné, une veuve, une très aimable veuve. Peut-être a-t-elle quelques années de plus que vous, mais ce n'est pas là, me semble-t-il, un grief sérieux que vous puissiez soulever, votre expérience de la vie vous ayant assurément appris que l'homme qui veut être aimé, tendrement aimé, choyé, caressé, gâté, doit prendre une femme plus âgée que lui, qui le traitera en mari et en fils. Son premier mari était un commerçant habile qui, s'il eût vécu, eût fait une belle fortune dans la boucherie,--cela fut mâché plutôt que nettement prononcé,--mais qui, bien que mort au moment où ses affaires se développaient, a laissé vingt belles mille livres de rente à sa femme. Comme je dis le bon, je dois dire aussi le regrettable. Entraîné par les fréquentations que nécessitait son commerce, cet homme très intelligent avait pris des habitudes d'intempérance fâcheuses que, du dehors, il avait apportées dans son intérieur et qu'il avait en quelque sorte imposées à sa femme. J'ai tout lieu de croire qu'elle s'en est corrigée; mais, s'il en était autrement, vous pourriez facilement, vous médecin, l'en guérir....

--Vous croyez?

--Sans doute. Cependant, comme le contraire est possible, vous n'auriez alors qu'à l'abandonner à son vice qui l'emporterait dans un assez bref délai, et, comme le contrat serait réglé par moi en vue de cette éventualité, vous vous trouveriez investi de la fortune et débarrassé de la femme.

--Si nous passions à l'autre? dit Saniel, qui avait écouté sans interrompre ce curieux exposé de situation que Caffié faisait avec la plus parfaite bonhomie; si graves que fussent les circonstances, il ne pouvait pas ne pas s'amuser de cette diplomatie cousue de fil blanc.