Part 2
On remarquera en passant que les trois voyelles extrêmes, les plus fermées, =i=, =u=, =ou=, quand elles sont suivies d’autres voyelles, s’en accommodent si bien qu’au lieu de faire hiatus, comme dans _h_aï_r_ ou dans _És_aü, elles font presque nécessairement diphtongue avec elles: _d_ia_ble_, _h_ui_t_, _d_oua_ne_: c’est ce que les grammairiens appellent _synérèse_. Pour parler plus exactement encore, elles se transforment alors en _semi-voyelles_, ce qui veut dire que, n’étant plus voyelles qu’à moitié, car elles se prononcent plus rapidement que les voyelles vraies, elles font à peu près l’office de consonnes. Le =w= anglais de _whist_ représente assez bien la consonne =ou=; il n’y a pas de signe courant pour représenter l’=u= consonne; mais l’=i= consonne s’écrit ordinairement au moyen de l’=y=, et s’appelle alors =yod=: c’est celui de l’anglais _yes_.
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Mais ces dix voyelles ne sont pas tout. Le son de l’=a= n’est pas plus unique que celui de l’=e= ou celui de l’=o=. Les grammaires se bornent généralement à distinguer l’=a= long de l’=a= bref, _p_a_tte_ et _p_â_te_, _f_a_ce_ et _gr_â_ce_, _t_a_che_ et _t_â_che_, et cette distinction a certainement son importance, même pour les voyelles autres que =a=; mais elle est insuffisante pour notre objet, car l’=a= de _p_a_rs_ est aussi long que celui de _p_â_te_, sans avoir du tout le même timbre. La vérité est qu’on doit faire ici une distinction tout à fait analogue à celle qu’on fait si facilement pour =e=, =o= et =eu=. En effet, nous avons d’une part un =a= qui n’est jamais bref, et c’est celui de _p_â_te, gr_â_ce_ ou _t_â_che_, et un autre =a= qui est généralement bref, mais qui peut être long, et c’est celui de _p_a_tte_, _f_a_ce_, _t_a_che_ ou _p_a_rs_. Or nous verrons qu’il y a de même, par exemple, un =o= qui n’est jamais tout à fait bref, et c’est l’=o= fermé: _domin_o, _r_o_se_, _gr_o_sse_, et un autre =o=, qui est généralement bref, mais qui peut être long, et c’est l’=o= ouvert: _p_o_mmes_, _p_o_ste_ et _m_o_rt_. Nous admettrons, au moins par analogie, et pour unifier les termes, qu’à côté de l’=a= ouvert proprement dit, il y a aussi un =a= fermé, celui de _p_â_te_[16].
A ce second =a=, il faut encore ajouter l’=e= muet, appelé aussi =e= _féminin_, qui tantôt se prononce et tantôt ne se prononce pas, suivant les circonstances, et qui par suite n’est pas toujours muet, et cela fait bien douze voyelles.
En outre, à ces voyelles, qui sont dites _orales_, parce que l’air expiré passe uniquement par la bouche, on doit en ajouter d’autres, dites _nasales_, parce que l’air expiré passe par le nez en même temps que par la bouche. Elles sont quatre, =an=, =in=, =on=, =un=, qui n’ont rien de commun avec des diphtongues, et elles correspondent, non pas, comme l’indique l’orthographe, aux voyelles =a=, =i=, =o=, =u=, mais à peu près aux quatre voyelles ouvertes =a=, =è=, =o=, =eu=: on peut s’en rendre compte aisément, en passant de chacune de ces voyelles à la nasale correspondante. Et ce sont bien des voyelles simples: l’=n= n’est ici qu’un signe orthographique, qui, entendu autrefois, ne s’entend plus aujourd’hui en aucune façon, sauf dans le Midi, naturellement. Et cela fait _seize voyelles_.
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En fait, il y en a bien davantage encore, et voici pourquoi. Sans doute une voyelle est fermée ou ne l’est pas, et _pratiquement_ on ne voit pas qu’elle ait deux manières d’être fermée. Or, quand elle n’est pas fermée, elle est ouverte; mais c’est ici qu’il y a bien des degrés. L’=e= de _p_é_rir_ a beau avoir le même accent aigu que celui de _tromp_é, celui de _tromp_é seul est fermé, et celui de _p_é_rir_ est incontestablement ouvert, mais il l’est sensiblement moins que celui de _p_è_re_. On pourrait même dire qu’il y mathématiquement une infinité de degrés dans l’ouverture d’un son quelconque. Sans entrer dans des distinctions scientifiques qui n’ont point d’intérêt pratique, on peut dire que l’=é= de _p_é_rir_, _d_é_montre_, _pr_é_pare_, etc., est _moyen_, étant à égale distance de l’=é= _fermé_ de _tromp_é et de l’=e= tout à fait _ouvert_ de _p_è_re_, souvent même plus près du second que du premier. De même il y a un =o= moyen, un =eu= moyen, et si les voyelles =i=, =u=, =ou=, ne sauraient être _moyennes_, étant toujours fermées, à l’autre bout il peut encore y avoir un =a= moyen.
Ce mot _moyen_ a malheureusement un inconvénient: il est nécessaire par ailleurs pour caractériser la _quantité_ des voyelles qui ne sont ni _longues_ ni _brèves_. Nous veillerons donc à ce qu’aucune confusion ne puisse se produire dans l’esprit du lecteur entre ces deux sens, concernant le _timbre_ et la _quantité_. Par exemple, en parlant du _timbre_, comme la caractéristique d’un son tel que l’=é= de _p_é_rir_ est avant tout de n’être pas _fermé_, malgré son accent aigu, nous le qualifierons à l’occasion d’=e= légèrement ouvert ou à demi ouvert, quand il faudra le comparer à l’=è= grave, qui l’est tout à fait.
Ainsi nous nous en tiendrons à notre tableau des voyelles, qui peut suffire. On remarquera que trois d’entre elles sont écrites avec deux lettres. Ce furent jadis des diphtongues; mais il y a longtemps que ce n’en sont plus. L’orthographe a conservé le signe double, justifié autrefois, mais l’orthographe n’y change rien, et ce sont des voyelles. Mieux vaudrait assurément que chaque voyelle eût un signe propre, ou du moins qu’il y en eût un spécial pour =eu=, ouvert ou fermé, et un autre pour =ou=: nous n’avons pas cru devoir, dans un livre de vulgarisation, choquer les habitudes du lecteur par l’usage de signes phonétiques peu usités, et nous avons conservé l’orthographe courante.
Il y a encore en français d’autres groupes de signes qui furent aussi jadis des diphtongues et depuis longtemps n’en sont plus, et que nous avons conservés tels quels: =ai=, =ei=, =au=, et aussi le groupe =oi=, sans parler d’=œ= et =æ=, qui furent diphtongues aussi, mais en latin. Ces groupes ne figurent pas dans le tableau, parce qu’ils y feraient double emploi; ils seront étudiés à la suite des voyelles simples auxquelles ils sont apparentés.
Classification des consonnes.
Même en laissant de côté les semi-voyelles, nous avons dix-huit consonnes simples.
1º Six _muettes_: =b=, =c=, =d=, =g=, =p=, =t=, ainsi nommées parce qu’elles ne se font sentir réellement qu’avec l’aide d’une voyelle[17]. On les appelle aussi _momentanées_, pour la brièveté de leur émission, et aussi _explosives_ ou _occlusives_, parce qu’elles produisent une _explosion_ plus ou moins brusque, après _occlusion_ momentanée des organes de la parole.
Les muettes sont _labiales_, si la fermeture est faite par les lèvres: =b=, =p=; _dentales_, si elle est faite par la langue appuyée contre les dents: =d=, =t=; _gutturales_ ou _palatales_, si elle est faite par la langue appuyée contre le haut du palais, plus ou moins près de la gorge: =c=, =g=. Mais surtout on les divise en deux catégories:
Les _muettes fortes_, ou _explosives sourdes_, qui ne sont accompagnées d’aucune résonance, et qu’on peut appeler _brusques_; on les reconnaît dans =pa=, =ta=, =ca=, ou =ap=, =at=, =ac=;
Les _muettes douces_, ou _explosives sonores_, qu’on peut appeler _retardées_, parce que la résonance interne qui précède le son et l’adoucit a pour effet d’en retarder l’explosion; on les reconnaît dans =_ba_=, =_da_=, =_ga_=, ou =_ab_=, =_ad_=, =_ag_=.
2º Six =_spirantes_=: =_f_=, =_ch_=, =_j_=, =_s_=, =_v_=, =_z_=, dont l’émission est produite par une simple émission d’air, qui ne nécessite absolument ni l’occlusion momentanée des organes (un simple rétrécissement suffit), ni l’intervention d’une voyelle.
Les spirantes aussi sont _labiales_, quand elles rapprochent la lèvre inférieure des dents supérieures: =_f_=, =_v_=; _dentales_, quand elles rapprochent les dents supérieures des inférieures: =_s_=, =_z_= (ou =_c_= devant =_e_= et =_i_=); _palatales_, quand elles rapprochent la langue du palais: =_ch_=, =_j_= (ou =_g_= devant =_e_= et =_i_=). D’autre part les spirantes _labiales_ sont appelées aussi _fricatives_; les _dentales_, _sifflantes_; les _palatales_, _chuintantes_. Mais les spirantes, comme les muettes, se divisent surtout en deux catégorie essentielles:
Les _spirantes fortes_, ou _sourdes_, sans résonance, =_f_=, =_s_=, =_ch_=;
Les _spirantes douces_, ou _sonores_, et par suite _retardées_, =_v_=, =_z_=, =_j_=.
3º Deux =_liquides_=: =_l_= et =_r_=.
Il y a diverses façons de prononcer l’=_r_=; mais il est bien inutile, à moins que ce ne soit pour le chant, de s’évertuer à retrouver l’=_r_= vibrant qu’on prononçait avec la pointe de la langue: cet =_r_= a disparu à peu près de l’usage, au moins dans les villes, et surtout à Paris, où on _grasseye_, la pointe de la langue appuyée contre les dents inférieures.
4º Deux _nasales_, qui étaient aussi qualifiées de _liquides_ par les grammairiens grecs: =_m_= et =_n_=, l’une _labiale_, l’autre _dentale_.
5º Deux consonnes =_mouillées_=: =_l_= et =_n_=.
L’=_l_= mouillé s’écrit par =_ll_= après =_i_=: _fi_ll_e_; par =_il_= ou =_ill_= après =_a_=, =_e_=, =_eu_=, =_ou_=: _ba_il, _ca_ill_e_, _sole_il, _pare_il, _deu_il, _feu_ill_e_, _bou_ill_e_. Il s’écrit aussi =_lh_= ou =_ilh_= dans les noms méridionaux, comme _Me_ilh_ac_ ou _Mi_lh_au_ et =_gli_= en italien. A la vérité, le son véritable de l’=_l_= mouillé, que l’on confond souvent avec =_ly_=, est aujourd’hui perdu pour la plupart des Français, malgré les efforts suprêmes de Littré, et se confond désormais avec le simple =_yod_=[18].
L’=_n_= mouillé s’écrit =_gn_=; il se rapproche très sensiblement de l’=_n_= suivi de la semi-voyelle =_y_=, et se confond souvent avec lui.
6º A ces dix-huit consonnes simples il faut ajouter une consonne double, =_x_=, qui se prononce de diverses façons, mais qui en principe représente _cs_; et d’autre part l’=_h_=, qui ne se prononce plus guère, même quand il est aspiré, mais qui dans ce cas sert toujours à empêcher l’élision et la liaison.
Quelques considérations générales sur l’accent tonique.
Avant de commencer l’étude particulière des voyelles, une distinction capitale est à faire, celle des voyelles _accentuées_ ou _toniques_, et des voyelles _atones_, car l’=_e_= dit _muet_ n’est pas seul atone, et toute voyelle qui ne porte pas l’accent tonique s’appelle _atone_. Or l’_accent tonique_, très faible en français par comparaison avec les autres langues, est cependant très important, comme on va voir. Mais il ne faut pas le confondre avec l’accent dit _oratoire_, ou _emphatique_, qui est tout autre chose.
L’_accent oratoire_ se place sur la syllabe quelconque que l’on désire mettre en relief, et souvent même sur des mots complètement atones, comme _je_. Il se met en général sur la première syllabe des mots. Ch. Nyrop, le grammairien danois, qui est classique chez nous en matière de grammaire française, a relevé dans un cours public la phrase suivante, dont il a noté les accents d’après le débit du professeur: «_Ain_si nous avons _d’u_ne part une progression _croi_ssante, _d’au_tre part une progression _dé_croissante.» On dirait de même: _c’est un_ mi_sérable_; at_tention!_ im_possible_. Toutefois, si la première syllabe commence par une voyelle, l’accent _oratoire_ se reporte le plus souvent sur la seconde, afin de faire vibrer la première consonne: _in_sen_sé_. Cela est particulièrement nécessaire quand il y a liaison avec le mot précédent, dont la consonne finale prendrait sans cela trop d’importance: _c’est im_pos_sible_ et non _c’est_ im_possible_. Paul Passy a noté que certains mots sont prononcés plus souvent avec cet accent qu’avec l’accent normal: beau_coup_, _ex_trê_mement_, ter_rible_, ri_dicule_, ban_dit_, etc., et surtout des injures, comme co_chon_; mais tous ces mots reprennent l’accent normal, si on les prononce avec le calme parfait. Ainsi l’accentuation de beaucoup de mots est dans une sorte d’équilibre instable, qui se prête admirablement à l’expression de la pensée ou du sentiment, avec toutes leurs nuances[19]. Seulement l’accent oratoire, qui est arbitraire, peut bien exercer une grande influence sur l’_intensité_ des voyelles: il n’en exerce aucune sur le _timbre_.
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Il n’en est pas de même de l’_accent tonique_, qui est fixe, et qui vient directement du latin: malgré sa faiblesse, il a conservé sa place originelle dans les mots de formation populaire, et il est uniquement sur la _dernière_ syllabe masculine des mots, les syllabes muettes ne comptant pas: _prés_a_ge_ a l’accent tonique sur _a_, _cour_o_nne_ sur _o_, _quatri_è_me_ sur _è_. D’ailleurs beaucoup de mots d’une et même deux syllabes, articles, pronoms, prépositions, conjonctions, s’appuient sur leurs voisins et n’ont pas d’accent propre ou très peu. D’autres mots ont un accent, et peuvent le perdre au profit d’un monosyllabe qui suit, lequel peut le perdre à son tour au profit d’un autre monosyllabe; ainsi dans les expressions _laissez_, _laissez-moi_, _laissez-moi là_, l’accent est toujours uniquement sur la dernière syllabe, c’est-à-dire successivement sur _sez_, sur _moi_ et sur _là_[20]. Et il faut noter que l’accent _oratoire_ ne détruit pas nécessairement l’accent _tonique_: dans _je reste_, _tu t’en vas_, l’accent oratoire peut être sur _je_ et _tu_, mais cela n’empêche pas l’accent tonique d’être sur _res_ et _vas_.
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Cela posé, on comprend sans peine que les voyelles qui ont un accent tonique fixe ont beaucoup plus d’importance que les voyelles _atones_. Ce point est capital, et la question de savoir si une voyelle est _ouverte_ ou _fermée_, _longue_ ou _brève_, ne se pose réellement avec intérêt que si cette voyelle est _tonique_. En effet, les voyelles _atones_, n’ayant pas l’importance des autres, se prononcent presque toutes plus ou moins légèrement, à moins d’une intention spéciale; aussi sont-elles rarement fermées et rarement longues; car on ne peut fermer ou allonger une voyelle que par un acte exprès de la volonté[21].
Ainsi _les voyelles atones sont généralement assez brèves et assez ouvertes_, sans l’être beaucoup; elles sont _moyennes_, dans tous les sens du mot, et diffèrent assez peu les unes des autres. On peut comparer pour la _quantité_ les deux _a_ de _adage_ ou _placard_, où le second est beaucoup plus long que le premier, et pour l’_ouverture_, les deux _o_ de _folio_ ou _siroco_, où le second seul est fermé. On met le plus souvent un accent aigu sur l’_e_ à l’intérieur des mots, quand il n’est pas muet; mais il ne s’ensuit pas que cet _e_ soit fermé: il est, lui aussi, moyen dans tous les sens. Par exemple _dégénéré_ a d’abord trois _e_ à peu près identiques, et qui, malgré l’accent aigu qui les assimile au quatrième, sont en réalité aussi distincts de lui que de l’_e_ ouvert et long qui termine le présent _dégénère_[22].
Ce phénomène est si général et si nécessaire, que la même syllabe changera son ouverture et sa quantité suivant la place qu’elle aura dans le mot, c’est-à-dire suivant qu’elle sera ou ne sera pas tonique. Nous venons de voir le troisième _é_ de _dégénérer_ s’allonger manifestement dans _dégénère_; inversement l’_a_ de _cave_ s’abrège dans _caveau_. Une voyelle tonique qui était fermée et longue s’ouvre à demi et s’abrège en perdant l’accent: _bah_, _ébahir_; une voyelle tonique qui était ouverte et longue se ferme à demi et s’abrège aussi: _or_, _dorer_; si bien que par exemple l’_e_ de _pied_, qui est fermé, et l’_e_ de _diffère_, qui est ouvert, deviennent identiques, ni ouverts ni fermés (malgré l’accent aigu), dans _piéton_ et _différer_.
Même si la syllabe ne se déplace pas dans le mot, il suffit qu’elle perde l’accent au profit du monosyllabe qui la suit, pour que son ouverture et sa quantité changent également: _aime_ est moins ouvert et moins long dans _aime-t-il_, où l’accent est sur _il_, que dans _il aime_; _peux_ est moins fermé et plus bref dans _peux-tu_ que dans _tu peux_; _êtes_ se prononce plus légèrement dans _vous êtes fou_ que dans _fou que vous êtes_. Il n’est même pas besoin d’un monosyllabe héritant de l’accent du mot qui précède: il suffit qu’un mot accentué soit suivi immédiatement d’autres mots liés à lui intimement par le sens, pour que le seul affaiblissement de l’accent produise un léger changement d’ouverture ou de quantité, car l’accent qui n’est pas tout à fait final est toujours plus faible que l’accent final; ainsi _aime_, étant moins accentué, est aussi moins ouvert et plus bref dans _je les aime depuis longtemps_, articulé sans pause, que dans _je les aime_ tout court.
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On voit quelle est l’importance du phénomène: il se manifeste aussi bien dans les assemblages de mots que dans les mots considérés séparément. C’est un point qu’il ne faudra jamais perdre de vue dans l’étude des mots pris séparément. Nous le rappellerons d’ailleurs plus d’une fois au lecteur. Mais de toutes ces considérations il résulte que l’objet principal de la première partie de ce livre sera l’étude des voyelles _toniques_, qui sont de beaucoup les plus importantes. Quant aux voyelles _atones_, j’entends celles qui sont dans le corps des mots, nous ne laisserons pas d’en dire un mot à la suite dans chaque chapitre, mais seulement comme complément, et parce que le phénomène général dont on vient de parler ne se manifeste pas également dans tous les cas. Il faut voir notamment dans quelles circonstances il peut se faire qu’une syllabe qui perd l’accent garde néanmoins en partie ses qualités premières.
Autres observations générales.
En dehors de la distinction capitale que nous venons de faire entre les voyelles _toniques_ et les _atones_, nous pouvons encore, avant de passer à l’étude des voyelles particulières, simplifier sensiblement la besogne par avance au moyen de deux observations générales concernant les voyelles toniques qui peuvent être ouvertes, _=a=_, _=e=_, _=eu=_, _=o=_.
C’est un fait constant que les groupes de consonnes abrègent la voyelle qui précède, et cela est vrai des toniques encore plus que des autres. Donc une voyelle tonique n’est jamais longue, et encore moins fermée, quand elle est suivie de deux consonnes articulées: _secte_, _golfe_. Je dis _articulées toutes les deux_, car d’une part une _consonne double_ n’a jamais en fin de mot que la valeur d’une _consonne simple_; d’autre part, dans un mot tel qu’_amante_, on ne prononce qu’une seule consonne, l’_n_ n’étant plus que le signe extérieur de la nasalisation; de même dans _Duquesne_, l’_s_ ne sert plus qu’à allonger la voyelle. Mais si les deux consonnes sont articulées, elles produisent le même effet que l’atonie, et elles le produisent avec une régularité et une constance parfaites, que nous ne trouverons pas ailleurs. Par exemple, _apte_, _arc_, _arche_, _taxe_ (car _x_=_cs_), etc., ou _secte_, _berge_, _ferme_, _reste_, _vexe_, etc., ou _docte_, _dogme_, _golfe_, _porche_, etc., ont la voyelle plus ou moins brève, suivant les cas, mais jamais longue et toujours ouverte, et ces finales n’ont jamais d’accent circonflexe[23].
Toutefois, ces groupes de deux consonnes ne comprennent pas ceux où la seconde, mais _la seconde seule_, est une liquide, _=l=_ ou _=r=_; car ceux-là sont traités en français comme s’ils ne faisaient qu’une seule consonne[24]. Ainsi les finales en _-acle_ ou _-adre_, par exemple, peuvent être, comme nous le verrons plus loin, longues ou brèves, ouvertes ou fermées, et ne doivent pas être confondues avec les finales en _-acte_ ou _-apte_, ou même _-arle_, toujours ouvertes, et toujours brèves ou moyennes; de même _etre_ peut être long ou bref (_être_, _mètre_), tandis que _-erte_, fait des mêmes lettres, n’est jamais long; l’_a_ est long et fermé dans _s_a_bre_, tandis qu’il est nécessairement ouvert et moyen dans _b_a_rbe_, qui a les mêmes consonnes, et même dans _m_a_rbre_, qui en a une de plus.
Malgré cette restriction, il reste un nombre considérable de finales toniques dont nous n’aurons pas à nous occuper: plus de trente pour chacune des voyelles =_a_=, =_é_=, =_o_=[25]. Nous n’aurons donc à étudier que trois catégories:
1º Les voyelles finales, avec ou sans consonne muette: _panam_a, _am_a(_s_), _clim_a(_t_), _estom_a(_c_);
2º Les voyelles suivies d’une seule consonne articulée, simple ou double, avec ou sans _e_ muet: _cart_e_l_, _mart_è_le_, _mort_e_lle_;
3º Les voyelles suivies de deux consonnes articulées dont la seconde seule est =_l_= ou =_r_=, la première étant simple ou double: _m_aî_tre_, _m_è_tre_, _m_e_ttre_.
Notre seconde observation préliminaire à propos des voyelles toniques =_a_=, =_e_=, =_eu_=, =_o_=, c’est que, lorsqu’elles ont l’accent circonflexe, elles sont longues en principe, quand elles sont suivies d’une syllabe muette, sauf dans les formes verbales[26].
De plus, les voyelles =_a_=, =_eu_=, =_o_= sont fermées quand elles sont surmontées de l’accent circonflexe: _p_â_te_, _j_eû_ne_, _r_ô_le_, tandis que l’=_e_=, également fermé jadis, au moins dans certains mots, est aujourd’hui très ouvert presque partout dans le même cas: _p_ê_che_, _fr_ê_le_, _t_ê_te_.
Nous verrons qu’il en est exactement de même de nos quatre voyelles devant l’_s_ doux: _écr_a_se_, _heur_eu_se_, _ch_o_se_ se prononcent comme _p_â_te_, _je_û_ne_, _r_ô_le_; de même _trap_è_ze_ ou _franç_ai_se_ comme _p_ê_che_ et _fr_ê_le_. Aussi les finales _-ase_, _-euse_, _-ose_, _-èse_ ou _-aise_ n’ont elles jamais d’accent circonflexe[27].
Au contraire, nous verrons l’=_r_= allonger toujours, et le =_v_= ordinairement, la voyelle qui précède, mais sans jamais la fermer: _ch_a_r_ et _ch_e_r_, _b_eu_rre_ et _b_o_rd_, _br_a_ve_ et _br_è_ve_, ont la voyelle longue, mais ouverte.
PREMIÈRE PARTIE
LES VOYELLES
Pour étudier les voyelles, nous suivrons l’ordre du tableau. Nous examinerons donc successivement:
1º La voyelle =_a_=, à laquelle nous joindrons le groupe =_oi_=, diphtongue si l’on veut, puisqu’il exige deux sons vocaux, _ou_ et _a_, mais qui est plus exactement un _a_ précédé d’une semi-voyelle, _ou_ ou _w_, et qui en tout cas peut avoir les mêmes nuances que l’_a_;
2º La voyelle =_e_=, ouverte ou fermée, en y joignant =_œ_= et =_æ_=, diphtongues latines, généralement fermées, ainsi que les groupes =_ai_= (ou =_ay_=) et =_ei_= (ou =_ey_=), qui sont généralement ouverts;
3º La voyelle =_eu_=, ouverte ou fermée;
4º La voyelle =_o_=, ouverte ou fermée, avec le groupe =_au_= (ou =_eau_=), généralement fermé;
5º Les voyelles extrêmes, =_i_=, =_u_=, =_ou_=, essentiellement fermées, et sur lesquelles il y a donc peu à dire, parce que la prononciation en diffère peu d’un mot à l’autre;
6º Les voyelles _nasales_, avec leurs graphies diverses, faites en principe des diverses voyelles, suivies d’un =_n_= ou d’un =_m_=;
7º L’=_e_= _muet_;
8º Les =_semi-voyelles_=, c’est-à-dire, si l’on préfère, les =_diphtongues_=.
I.--LA VOYELLE A.
1º L’A final.
L’=_a_= final n’est ni long ni fermé, sans être tout à fait bref ni tout à fait ouvert; il est, si l’on veut, moyen, quelle que soit d’ailleurs son origine, même l’ablatif latin: _cameli_a, _pari_a, _tapioc_a, _falbal_a, _panam_a, _me_a _culp_a, _opér_a, _delt_a, _il v_a.
Il y a quelques exceptions, j’entends quelques =a= fermés. Ce sont:
1º Le nom même des lettres _a_ et _k_, et les notes de musique _fa_ et _la_: comparez _la lettre a_ avec _il a_, et _c’est un la_ avec _il est là_[28].
Toutefois, dans l’expression _a b c_, l’_a_, devenu atone, comme l’_à_ de _à Paris_, est moins nécessairement fermé que quand il est seul.
2º Le mot _bêt_a. On se demande pourquoi, si ce mot est vraiment une forme dialectale de _bétail_, où l’_a_ s’est ouvert depuis longtemps. Nous noterons cependant que ce mot s’emploie surtout comme une espèce d’interjection, dont le son se prolonge.