Comme va le ruisseau

Part 9

Chapter 93,938 wordsPublic domain

Cependant Fifi, avec le frétillement de sa queue en éventail, file sa musique de verre. Il habite une cage en cuivre dont les minces treillis s'ajourent sur les vitres de la serre qui encadrent le jardin tout blanc comme un petit paradis artificiel. L'aimable hiver, avec ses ramures d'arbres filigranés, ses délicats guillochages orfévrant les tamarix et les lauriers d'un air de petite forêt d'archal, s'avive au charme des jacinthes rose-clair et gris-perle; grâce à leur parfum frangipané, il règne un leurre doux de Floride et comme le riant mensonge d'un paradis de fleurs et d'oiseaux. Et le poêle de faïence blanche ronfle, fait une base aux ramages du canari; une vapeur s'effume du thé versé: le cristal des cloches à fromage se prismatise d'un arc-en-ciel de reflets où se brise, au gré des facettes, la perspective des verrières et du jardin.

Tout à présent s'anime d'un égoïsme subtil de moite vie au chaud. De fluides aériennes, consolantes images s'interposent dans la vision de la petite dame triste de tout à l'heure; elle n'a plus les mêmes yeux humides, ses yeux de fleurs du bord de l'eau, et les yeux de la «meisje» aussi ont changé, un rien de malice se joue en leur cristallin. C'est que quelque chose a passé qui les prédispose l'une et l'autre à l'oubli et à la mansuétude. Josina agite avec la cuiller les petits ronds de sucre dans sa tasse, souffle en enflant les joues sur la fumée blonde, puis de nouveau regarde Liesje et sourit en haussant légèrement les épaules. Aucune des deux n'a rien dit.

Elle lève ensuite une des cloches et se sert une mince découpure de gouda, transparente comme une feuille de mica.

--Un peu trop jeune, Liesje... fait-elle.

Encore un silence, un long silence ouaté où ne s'entend que le bruit léger de la déglutition. Et puis, d'une voix doucement morte, elle dit:

--Après tout, qui n'a rien à se reprocher?

IV

L'indéfinissable nuance d'aveu qui perce en cette voix, dont Josina a l'air de se parler à elle-même, sans doute la lénifie, car, après l'ombre d'un pli entre ses sourcils, son front presque aussitôt se sérénise, uni et brillant comme le cristal du beurrier devant elle. Elle découvre maintenant le fromage au cumin, prend aussi une fine tranche de filet de bœuf fumé. Et Liesje, un sourire heureux sur les lèvres, un sourire où s'épanouit tout le bonheur de cette chambre musicale et parfumée, la regarde manger avec une tendre joie émerveillée.

Autour d'elles, des nattes de paille blonde tapissent le mur, comme un paysage d'été; l'hiver n'est suggéré que par les plaques de faïence qui quadrillent l'âtre, froides, luisantes, bleues d'un bleu de neige au soleil. Ce sont généralement des vaches au bord d'un canal, un pont où un pêcheur laisse sa ligne couler à l'eau, des patineurs sur une rivière gelée. Ces images rendent plus appréciables l'atmosphère balsamique et mollement torpide de la pièce. Et afin que l'œil soit partout amusé, il y a encore çà et là des miroirs, des étagères chargées de figurines en Delft, des valves roses de coquillages, des meubles en laque poudroyés d'or. Mevrouw Josina, en jupe citron et caraco mandarine, ses quatre papillotes tortillées aux tempes, la chair laiteuse et potelée sous ses cheveux de beurre frais, a vraiment l'air de fleurir dans un tableau de maître hollandais, comme une tulipe animée. Elle finit par étaler sur de la biscotte une couche d'anis pareils à du grésil teint et grignote ces dragées minuscules qui craquent sous sa dent. Elle n'a presque plus faim d'ailleurs et, à présent que Liesje est repartie pour sa cuisine, elle regarde, mi-assoupie, un filet de sueur à la nuque, la neige qui s'est remise à papillonner à gros flocons dans le jardin.

«Il serait si bien là, de l'autre côté de la table, se dit-elle. Et puis nous aurions refait ensemble, après le déjeuner, un petit somme...»

C'est un dernier regret; ses yeux ont de petits battements d'oiseaux blessés. Mais Poucke aboie, le timbre de la rue sonne. Quelqu'un essuie ses pieds longuement aux fibres de paillasson. Et une voix semble chuchoter, discrète et ecclésiastique, de l'autre côté de la rue. Les pas ensuite se rapprochent, en effleurant les dalles. Un petit vieux au visage gris, couleur de craie mouillée, un gros nez piqué de trous noirs sur une bouche en estafilade, le crâne oblong entre deux grandes oreilles velues, une calotte noire à l'occiput, s'aperçoit dans la porte qu'ouvre Liesje.

--Oncle Faas! dit Josina avec ennui.

Mais il ne souffre pas que personne se dérange, le dos en boule, humble et doucereux, avec le geste de se défendre contre un accueil trop empressé. Il s'assied sur le bord d'une chaise, dépose à terre un chapeau de forme démodée, ramène les pans d'une longue lévite sur ses genoux, comme un pauvre. Pourtant tout le monde dans la ville sait bien que l'oncle Faas perçoit les loyers de toute une rue, soixante maisons de petites gens bâties par lui, sans compter les fermages de ses deux métairies. Il tousse faiblement dans ses mains ratatinées aux peaux roses d'écaflotes d'oignons, et ne se presse pas de dire ce qui l'amène. Sa minable figure fait tort à la joyeuse chambre; une tristesse étiole les atomes de bonheur en suspens; le canari seul garde sa gaieté et s'égosille à railler le pauvre paletot et le vieux chapeau. Poucke, après avoir dédaigneusement flairé les pantalons humides, se rencogne en éternuant dans l'âtre.

--Oncle Faas, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit à la fin la bonne petite femme, que ce silence gêne et qui, par contenance, s'est reprise à croquer des anis.

Il évite toujours de la regarder, les yeux ternes et bas, comme mangés par des taies; mais sa bouche d'anguille se remue comme si elle déglutinait des paroles. Et ensuite il parle en hoquetant, d'une voix de poule qui a la pépie.

--J'étais venu... vous savez... on l'a vu, hou... non pas moi, mais Suze, ce matin sur la place, en pantoufles et courant là-bas, hou, hou... Je n'y suis pour rien, moi, il ne peut pas dire que c'est moi qui l'ai vu... Je ne sais rien, rien, hou... Je ne voudrais faire de tort à personne, hou, humpf... C'est Suze qui a vu et pas moi. Allez, c'est bien pénible...

L'oncle Faas, maître des pauvres, jaune comme un coing, toujours frottant ses mains l'une dans l'autre, semblait s'être exprès choisi ce langage entortillé pour dissimuler sa pensée. Il laissa mourir le dernier mot dans un hoquet, et tout à coup, virant sur sa chaise puis se tournant vers Josina avec autorité, il la vrilla d'un regard pointu et froid comme un acier chirurgical et siffla:

--C'est même injurieux pour la famille.

Tout de suite après, le petit œil en éclair de bistouri s'éteignait, atone, oblique; il reprenait au bord de la chaise son attitude humiliée de parent pauvre et se mettait à tousser dans ses doigts lie-de-vin, raides et pelés. Il n'avait rien dit, en somme, qui pût être retourné contre lui, il n'avait émis qu'un peu de vent articulé. Mais cela avait suffi: sans rien dire, il avait fait passer dans le ton de la voix toute l'horreur du scandale, la calamité, la déconsidération, la part de responsabilité qui retombait sur la femme.

Mevrouw Josina Joost remua longuement les yeux vers les menus Delfts de l'étagère, vers la fine pluie d'or bruinant aux laques du cabinet japonais, vers la cage en cuivre où le canari, comme étonné de la voix insolite, à présent se taisait. Un nuage sembla avoir passé dans l'air brillant de la chambre; l'âme de frangipane des jacinthes expira; il n'y eut plus que le triste hiver des plaques de faïence et, dehors, la neige en vols de longues peluches tintant aux vitres, comme un pauvre qui demande à entrer. C'était trop brusque pour ce cœur de pâte tendre, comme un joli saxe sous globe. La petite fontaine intérieure grésilla; elle cueillit du bout du doigt une moiteur tiède à ses cils.

--O ciel! ô Dieu! fit-elle, il n'est peut-être qu'égaré; il ne faut pas désespérer trop tôt, oncle Faas.

Le cri secourable grelotta comme un appel aux pitiés des hommes et du ciel: il monta éploré, confiant, pardonnant; il fut le jet d'eau du jardin du vieil amour. Mais presque aussitôt, dans la maison chagrine, toute morte, l'horloge gravement sonnait la demie après onze heures. L'horloge aussi semblait reprocher à l'absent, prodigue de ses heures au dehors, le temps follement dissipé loin du mutuel devoir conjugal. Le silence, après, devint presque accablant; quelque chose parut mourir dans le solitaire escalier et le lointain des chambres... Cette fois, c'en était bien fini du bonheur. Et Josina eut en elle l'image d'un homme qui s'en allait loin, très loin, à pas lents et pensifs; la ville avait sombré à l'horizon, ensevelie sous les flocons, et il marchait toujours, il marchait sans tourner la tête, comme fuyant un pénible souvenir.

Ses larmes alors coulèrent abondamment; elle ne pensait plus à les retenir. Une voix lui chuchotait:

«Voilà ce qui était à redouter. Comment as-tu pu espérer, trop faible femme, qu'il t'aimerait toujours, toi qui fis si peu pour le retenir? Maintenant il est trop tard et le mal est irréparable.»

L'oncle Faas, verrouillé dans son mutisme comme dans une tour dont ses yeux ternes étaient les fenêtres sans vitres, n'avait plus desserré la bouche, collé en deux au bord de sa chaise en la raideur d'une momie. L'intime mystère de la chambre, sa paix de bon éden moulée sur la sécurité des âmes, son air de petit paradis en sucre candi gisaient là, cassés par lui comme un négligeable joujou.

Une seconde encore s'écoula, et puis il se mettait à passer ses mains violettes sur la longueur de ses cuisses, en clignant les paupières.

--Je n'ai rien dit... Jasper est libre de faire ce qu'il veut... Sa conscience endurcie est la honte de la ville... mais ce n'est pas moi qui le dis, je ne me permettrais pas de le dire, hou, humpff!

Il parla plus bas encore, sans nulle apparence d'acrimonie, les doigts déjà sur le bouton de la porte. Mais cette fois toute l'honnêteté de la petite femme se souleva. Elle eût voulu regarder en face l'homme qui avait douté de la conscience de Jasper; elle ne vit que son nez bulbeux en profil, mi-caché par une de ses grandes oreilles jaunes et velues.

--Ne parlez pas de conscience ici, oncle Faas... je n'ai plus le droit d'entendre un tel mot... cela me rappelle trop les torts que j'ai pu avoir moi-même envers lui.

Un bruit de porte refermée, en ce moment, s'étouffa dans le vestibule, les paillassons furent minutieusement foulés en sourdine. On était entré, on se débarrassait d'un paletot changé en fourrure d'ours blanc, mais avec tant d'infinies précautions, de pauses, de reprises qu'il semblait que c'était l'Enfant prodigue qui, après de longues caravanes, enfin réintégrait le logis, oh! si repentant, si las, si à bout de tout! «Ciel! ô ciel! c'est lui!» pensa-t-elle, dans un élan. Son cœur monta, fut tout en haut dans la joie, la confiance et le pardon. Il lui revenait, le cher ingrat, qu'elle avait cru à jamais parti! Elle n'était déjà plus très sûre qu'elle lui eût manqué en quelque chose. Et tout le reste, le pauvre homme cheminant, l'exil, l'hiver, mensonges, folies!

V

Le bon petit rentier ouvrit la porte, pâle et défiant comme un coupable. Voyant là l'oncle Faas, il crut tout perdu; mais déjà, avec ses yeux clairs comme des miroirs, lui souriait sa tendre Josina. Jasper alors eut un regard spécial, un regard à la fois nébuleux et limpide où l'œil gauche tout à coup se fixait avec un éclat d'émeraude, tandis que le droit vacillait derrière une buée grise. Même à l'état habituel, d'ailleurs, un certain écart les empêchait de converger; ils étaient de couleur différente et le droit, sous un sourcil très haut, semblait toujours perdu dans le rêve. Mon Dieu! c'était bien là tout l'homme, indécis et subit, timide et chaleureux, distrait et présent, un peu dissimulé et droit tout de même au fond.

--Il faut tout dire, Josina, bredouilla-t-il: j'étais avec des amis; nous avons bu un petit coup de trop...

Il riait, tâchant de l'amadouer par cette explication saugrenue. Doucement, les yeux baissés, oncle Faas hoqueta:

--C'est lui qui le dit... il a bu un petit coup de trop. Ah! le gaillard!...

Personne ne parla plus; mais le canari fila soudainement sur sa chanterelle ses sons les plus aigus, ce qui fit un peu diversion. Oncle Faas en profita pour ramasser son chapeau et détaler, sans que personne s'en aperçût. Aussitôt les atomes de bonheur en léthargie se réveillèrent dans la chambre, l'âme des jacinthes s'évapora, décomprimée; le tiède éden chassa l'hiver. Et tranquillement la bonne dame passa l'eau de la bouilloire sur le filtre à café. Car M. Jasper, le matin, préférait le café au thé. Il regardait sa femme avec ses yeux humides, des yeux où pétillait à la fois une braise et perlait une rosée. Jamais il ne l'avait trouvée plus gracieuse ni plus sucrée. Elle était bien toute la joie de la vie, dans leur petit paradis de miel et de caramel. Il dit:

--Ma bonne femme, j'aurais voulu vous dire quelque chose, mais les mots ne viennent pas, ce sera pour une autre fois.

A peine elle parut l'avoir entendu, toute fondue dans la sympathie des choses.

--Ach! fit-elle, voyez comme c'est bon chez nous... Pourrait-on jamais quitter ce qui est si tendre et si doux?

Encore une fois se volatilisa l'évent des petits pains chauffés au four, tandis que Liesje ouvrait la porte. Josina voulut elle-même le servir: elle tailla une fine tranche aux trois fromages, beurra les tartines, anisa les biscottes. Et il s'était assis à sa place, le visage tourné vers la serre, regardant alternativement tomber la neige, puis bouillonner à la surface du café les bulles du sucre. Il y eut un silence, comme un mystère; le canari dormait en boule sur son bâton. M. Jasper alors s'écoutait vivre.

--Oui, dit-il au bout de quelques minutes, c'est vraiment du bonheur, quand on rentre, une chambre bien chaude, une tasse de bon café et surtout, surtout, une petite femme comme vous, Josina, bien qu'on soit parfois tenté de se reprocher toutes ces douceurs.

Il but trois «coptje» de café, mangea six petits pains avec du fromage de «présent,» de Gouda et de Delft au cumin, mit par là-dessus un émincé de viande fumée, une dizaine d'anchois et toutes les biscottes à l'anis que sa femme lui avait préparées. Il s'en voulait de ne ressentir nul remords. Au contraire, il lui paraissait que la plus infime des papilles de son être goûtait là une somme de délices bien faites pour donner de l'humanité une idée confortable.

VI

De tranquilles journées passèrent: depuis l'autre matin, le bon petit rentier, patiemment, attendait au lit que Mevrouw s'éveillât, et à peine il sortait une petite heure vers le soir. Il emportait toujours un lourd paquet sous le bras. Il arrivait aussi que dans l'après-midi, pendant que sa femme faisait son petit somme près de la fenêtre, un de ces types patibulaires, comme il y en a dans tous les ports, s'en vînt s'entretenir mystérieusement avec lui dans le vestibule. Ces jours-là, c'était l'homme qui partait avec un paquet sous le bras.

Une fois, dans l'après-midi, Jasper Joost monta faire sa barbe devant la petite glace, près de la fenêtre. Il avait des gestes coulés et réguliers, tendit son cuir dont il tenait le bout serré entre les dents, passa son rasoir dessus sans brusquerie. Une poudre de savon aux amandes trempait dans le bol d'eau tiède, il la battit avec complaisance jusqu'à ce que l'eau se figeât. Ces menus détails l'amusaient; il y avait bien huit jours qu'il ne se rasait plus.

Il éprouva un réel plaisir à oindre sa peau en y promenant le blaireau; elle était rude, hérissée de picots: il les râcla ensuite au fil de l'acier, les yeux sur le brillant de la lame, dans le miroir. Mais le crin résistait: il fit mousser de nouveau la savonnée, s'en barbouilla grassement le visage, et elle écumait jusqu'à ses yeux comme une neige fouettée. «C'est curieux, pensait-il, comme un peu de bien qu'on fait aux autres vous fait du bien à vous-même.» Il y avait longtemps qu'il ne s'était senti si léger d'esprit. Justement il était venu quelqu'un qui lui avait apporté des nouvelles du port et qui ne s'en était pas allé les mains vides.

Quand Jasper redescendit, ses joues luisaient, toutes lisses, et Josina prit plaisir à les tapoter, disant:

--Oh! à présent, vous avez tout à fait l'air du vrai monsieur Jasper Joost, mon chéri!

Une ombre déjà noyait les coins; les plaques de faïence seules gardaient le brillant d'une nappe d'eau gelée dans un paysage crépusculaire. C'étaient, aux angles du plafond, de fines soies grises, comme une toile d'araignée: d'impalpables cendres glissaient, blutées à travers les rideaux. Elles descendirent plus bas; toute la clarté bientôt fut concentrée sur la table où chauffait le samovar pour le thé. La journée, ainsi, pour la bonne dame se coupait de menues collations, du thé et des gâteaux à midi, des biscottes et du thé avant le dîner, du thé encore le soir, avec les viandes fumées, les fromages, la confiture, les anis, quelquefois des gaufrettes, ou du poumpernickel. Elle y avait gagné sa chair un peu mollette de brioche, sous l'air de soufflure d'une pâtisserie qui lève. Elle sortait peu d'ailleurs, aimant la maison, le coin de la fenêtre à regarder passer le monde dans le petit miroir accroché au dehors, les minutes régulières de la vie et le charme du superflu.

Liesje avait mis la table dans la petite salle à manger dont la fenêtre s'ouvre sur la rue; il y en avait une autre, plus grande, de l'autre côté du vestibule et qui donnait aussi sur la rue. Mais celle-là ne servait que l'été. On était plus au chaud dans la petite, entre les murs tendus de nattes de paille comme en une cabane indienne. Un écran échancré en cœur faisait éventail derrière la vitre: les passants ne les voyaient pas et ils pouvaient voir les passants. Il en passa bien six, cette fois-là, sur une heure. A petits pas de souris, Liesje, dans ses basques longues, doucement leur offrait des crevettes, des anchois, de la sole, un entremets de crème, sans compter les fromages, les fruits et les petits gâteaux. Quand ce fut fini, Mevrouw s'essuya la bouche avec sa petite serviette en dentelle de papier; puis elle alla décrocher la pipe de Jasper, et l'ayant bourrée d'une pincée de tabac au miel, la lui inséra dans les dents; c'était un soin qu'elle aimait prendre, et, presque sans avoir fait un mouvement, il se mettait à tirer sur le cumer figurant une tête de cheval marin.

Le regard attaché à l'«espion», ils espérèrent longuement voir se détacher des profondeurs noires du petit miroir le septième passant; mais celui-là sans doute demeurait chez lui, craignant de s'aventurer à la rue par cette intempérie: comme des laines d'agneau sous les ciseaux du tondeur, à gros flocons tombait la neige, un peu moins blanche à mesure dans le soir qui s'abaissait. Cependant ni l'un ni l'autre ne se pressaient de faire venir la lampe: une bluette de jour un instant encore tremblota à la circonférence du samovar de cuivre rose, et c'était très doux, comme au bout du monde, comme aux portes du paradis. Le canari, dans la petite pièce, avait cessé de chanter; Poucke, roulée en colimaçon, soufflait de bien-être dans l'âtre. On entendit d'autant mieux le chant aérien, tendre comme un air de flûte, fluide comme un gaz, qui, avec la vapeur, spiralait du bec du samovar. Une bonne paix de conscience, chez M. Jasper, s'égalait à celle de la maison, toutes deux confortables, moelleuses et sans reproches. Il se sentit dériver vers des régions où tout le monde était heureux; il ne savait plus bien s'il était encore éveillé, s'il ne dormait pas. Tout à coup la vapeur déborda avec impétuosité; Mevrouw, endormie dans son fauteuil, poussa un cri, comme si la sirène d'un bateau sifflait dans le vestibule. Mais Liesje apporta la lampe: la rassurante évidence seule régna.

--Ah! se plaignit M. Jasper, voilà qu'il fait trop clair à présent. Un homme comme moi voit trop bien alors qu'il n'est bon à rien sur la terre, puisque la lumière est faite pour éclairer le travail des hommes et que moi, je ne sais pas travailler.

Sans se presser, la bonne dame jeta une cuillerée de thé dans la théière, passa l'eau, mettant à chaque chose le temps voulu, évitant la fatigue de penser pendant que ses mains étaient occupées. Et seulement après qu'elle vit s'évaporer l'eau, elle haussa l'épaule et dit:

--C'est encore là une de vos idées... Comme s'il n'y aura pas toujours des gens qui se croiseront les bras pendant que d'autres travailleront.

Jasper Joost réfléchit une seconde et, secouant la tête:

--Non, voyez-vous, femme, cela n'est pas juste, et je le dis ainsi parce que que je le sens.

Elle souleva le couvercle de la théière, passa le reste de l'eau. Et, appuyée des poings sur la table, dans la clarté rose du grand abat-jour, elle le considérait avec une commisération tendre.

--Enfin, n'êtes-vous pas mynheer Joost, le rentier? Y a-t-il quelqu'un qui oserait dire que vous ayez besoin de travailler pour vivre? Moi, j'ai aussi mes petites idées là-dessus. Je sais bien que si le bon Dieu avait voulu cela, il n'aurait pas fait de vous le fils d'un homme riche.

--Non, ne dites pas cela, Josina; mon père a fait sa fortune en travaillant. Il était cordier et d'abord il a travaillé comme ouvrier pour les autres. Puis il a eu des ouvriers à son tour, il a pris un petit enclos où du matin au soir il torsait, il torsait... Voyez-vous cela, je ne puis l'oublier; moi, j'ai simplement recueilli sa fortune sans avoir jamais rien fait pour la mériter. J'ai mené ensuite la vie oisive des hommes qui ont de l'argent. On me trouvait toujours au café... Ma vie à moi n'aura servi à rien, ni à personne.

--Vous avez fait bâtir des maisons. Votre argent a donc servi à quelque chose. Les maçons ont gagné leur pain en travaillant pour vous. N'est-ce pas comme si vous aviez travaillé vous-même?

--Non, ne parlez plus de cela, je vous en supplie; car voilà justement la chose horrible: s'ils y ont gagné leur pain, ils ont manqué aussi d'y laisser leur vie.

Une senteur d'été, un arome léger de foin au soleil monta de la théière. Sur le plateau, de minces tasses de porcelaine en Chine transparent et bleuté avaient la forme de calices. Josina les remplit; la paroi à mesure s'obscurcissait jusqu'à ce qu'à la fin un étroit disque pâle cerclât seul le rebord. Un bonheur plus intime flotta alors; le fin vibrement de la clarté rose-aurore de l'abat-jour, le crépitement des houilles sous la faïence blanche sensibilisèrent l'atmosphère comme les pensées d'une âme frileuse et blottie. Tous deux, enfoncés dans leurs fauteuils, lapaient du bout des lèvres l'infusion brûlante. Elle, par moments, allongeait les doigts vers la corbeille aux biscottes; Jasper, lui, regardait de son œil de rêve on ne sait quoi très loin. Ses idées continuellement repassaient comme de hauts et légers papillons. Oh! comme il les voyait nettement maintenant sous la lumière rose de la lampe! Il lui semblait qu'il n'y aurait jamais assez de clarté pour les vérités qui s'agitaient en lui.

--Voilà, chère femme, dit M. Jasper en soupirant après un long silence, il y a trop de bonheur ici. Une mouche vient au bord d'un pot de crème et elle est grisée... alors elle se met à descendre: elle est tout au bord de la crème et il arrive un moment où c'est trop tard, où il faut qu'elle s'y noie...