Chroniques de J. Froissart, tome 10/13

m. 12), il faut citer Here Poto, chevalier banneret de Bohême, qui

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accompagna la reine en Angleterre (_Ibid. 305_, m. 14).

[271] Wenceslas de Bohême et Jeanne de Brabant, sa femme.

Le duc envoie alors à la cour de France deux messagers[272] chargés d’obtenir un sauf-conduit, ce qui est facilement accordé. La jeune princesse, escortée par 100 lances brabançonnes, se rend à Gand, puis à Bruges, où le comte de Flandre lui fait bon accueil; de là à Gravelines, puis à Calais, où elle entre en compagnie des 500 lances et des 500 archers[273] que les comtes de Salisbury et de Devonshire lui ont amenés entre Gravelines et Calais[274]. P. 165 à 168, 355, 356.

[272] L’un de ces messagers, Jean de Rotselaer, appartient à une famille bien connue de Brabant.

[273] Parmi les chevaliers qui vinrent à Calais au-devant de la reine était Guillaume de Windsor, auquel l’ordre avait été donné de se préparer à cette mission dès le 20 septembre 1381 (_Rec. Off., Issue Rolls 303_, m. 15).

[274] Les ambassadeurs anglais chargés de recevoir à Calais la reine Anne étaient Jean de Montaigu, Simon Burley et Jean de Holland, frère du roi (Rymer, t. VII, p. 236). Ils étaient porteurs d’une certaine somme, empruntée à Nicolas Brembre et destinée «à diverses chivalers, esquiers et autres officiers venantz en la compaignie de Anne, la soere du roy des Romayns et de Boeme, nostre compaigne future, de son paiis tant que à Calais et retournantz d’illueques à leur paiis susditz» (_Rec. Off., Issue Rolls 304_, m. 12 et 15; _Warr. for issues_, bundle 5).

Anne de Bohême quitte bientôt Calais[275] grâce à un vent favorable et débarque à Douvres[276]. De là elle se rend à Cantorbéry, où elle est reçue par le comte de Buckingham, enfin à Londres[277]. (Depuis Maestricht, la nouvelle reine est escortée par Robert de Namur.) Le roi l’épouse à Westminster le 14 janvier 1382, au milieu de grandes réjouissances[278], et l’emmène auprès de sa mère à Windsor, où se trouve aussi la duchesse de Bretagne, Marie, qu’on ne veut pas laisser retourner auprès de son mari, accusé de pactiser avec le roi de France. On propose alors aux deux fils de Charles de Blois, Jean et Gui, prisonniers en Angleterre sous la garde de Jean d’Aubrecicourt, de leur rendre l’héritage paternel sous condition d’en faire hommage au roi d’Angleterre; l’aîné épouserait Philippine, fille du duc de Lancastre et de la duchesse Blanche[279]. Les deux princes refusent, préférant mourir en prison que d’abandonner leur qualité de bons Français. P. 168, 169, 356, 357.

[275] La reine emmenait avec elle en Angleterre 55 chevaux de selle et de trait, qui nécessitèrent pour leur passage l’affrètement de trois bateaux de Dunkerque (_Rec. Off., Issue Rolls 305_, m. 8).

[276] Anne fut reçue à Douvres par le «connétable» du château, Robert d’Asheton, qui s’occupait déjà depuis quelque temps des préparatifs de cette réception (_Rec. Off., Issue Rolls 304_, m. 14 et 15; _Ibid. 305_, m. 6). L’arrivée de la reine en Angleterre fut accompagnée d’un tremblement de terre, dont on ne manqua pas de tirer présage (Walsingham, t. II, p. 46).

[277] Arrivée à Londres, la reine demande, le 13 décembre 1381, une amnistie générale, qui est accordée aux rebelles des communes (Rymer, t. VII, p. 337). Convocation est envoyée «diversis episcopis, prelatis et certis magnatibus de essendo apud Westm. in diebus maritagii et coronacionis domine regine» (_Rec. Off., Issue Rolls 304_, m. 16).

[278] Walsingham (t. II, p. 47) ne précise pas la date des noces royales qui furent faites, dit-il, après l’Épiphanie de 1382. Ce fut l’archevêque de Cantorbéry qui célébra le mariage et couronna la reine.

[279] Cette princesse épousa en 1386 Jean, roi de Portugal.

Ayant besoin d’argent pour la solde des gens d’armes qu’il envoie au secours du roi de Castille, le roi demande au receveur de Paris, à qui chaque semaine, comme cela est convenu, est payée une certaine somme de florins, de lui avancer 100,000 francs. Celui-ci refuse de le faire sans le consentement de la commune de Paris. Mécontent, le roi demande l’argent à ses bonnes villes de Picardie[280].

[280] Froissart fait sans doute ici allusion à la convocation des Trois États, qui eut lieu à Compiègne vers le milieu d’avril 1381, où «aucuns des bonnes villes», à l’exception de Reims, Châlons, Laon, Soissons et Tournai (_Chronographia_, t. III, p. 32), «acorderent l’imposicion» (_Chr. des Quatre Valois_, p. 301); voy. plus haut, p. XLV, note 247.

Tandis que le roi, ne venant point à Paris, réside soit à Meaux, soit à Senlis, soit à Compiègne[281], le duc d’Anjou se fait le défenseur des Parisiens et sait si bien leur parler que, pour sa campagne d’Italie, il obtient d’eux 100,000 francs sur les sommes recueillies par le receveur royal, auxquelles ni le roi ni ses autres oncles ne peuvent toucher[282] (le duc avait, dit-on, rassemblé à Roquemaure[283], près d’Avignon, deux millions de florins).

[281] Depuis le 1er juin (voy. plus haut, p. XLV, note 247) jusqu’à sa rentrée définitive à Paris, avant la campagne de Flandre, le roi séjourna principalement à Melun (11 au 28 juin), à Compiègne (8 à 11 juillet), à Senlis (13 et 15), à Maubuisson, à Soissons; il était le 22 août à Meaux (Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 14). Le 23, il allait coucher au Louvre et, s’apprêtant à continuer en Guyenne la guerre contre les Anglais, présentait son frère Louis de Valois comme son lieutenant (_Chronographia_, t. III, p. 38-39; cf. _Chr. des Quatre Valois_, p. 305).

[282] Quand éclata l’émeute des Maillotins, le duc d’Anjou était déjà, depuis près d’une semaine, à Avignon, où il était arrivé le 22 février, ce qui rend assez invraisemblable l’assertion de Froissart relative à l’octroi des subsides par les Parisiens. Le fait n’est du reste pas mentionné par d’autres chroniqueurs.

[283] Gard, arr. d’Uzès, sur un bras du Rhône.

Ses préparatifs faits, au commencement du printemps, le duc part pour Avignon[284], où il est bien reçu par le pape[285]; les villes de Provence, excepté Aix[286], lui font hommage. A Avignon ont lieu les paiements convenus au comte Amédée de Savoie et aux chevaliers qu’il a amenés[287].

[284] Le duc d’Anjou arrive à Avignon le 22 février 1382 (_Journal de Jean le Fèvre_, t. I, p. 21). Avant son départ, il avait dû renoncer à son titre de régent. Le roi fut «dispensé à age royal au jour de Toussains» 1382, sous la garde des ducs de Bourgogne et de Bourbon (_Ist. et chr. de Flandre_, t. II, p. 209).

[285] Aussitôt son arrivée à Avignon, le duc chercha à gagner les Provençaux (Valois, _La France et le grand schisme_, t. II, p. 21-23), auxquels il confirma à diverses reprises les dons faits par la reine Jeanne. Le pape l’aida dans ces négociations, et le 20 mai, en grand consistoire, donna officiellement le royaume de Naples à la reine Jeanne et au duc d’Anjou, auquel il remit la bannière papale (_Petit Thalamus_, p. 405).

[286] Le duc partit sans plus s’occuper de la rébellion d’Aix, laissant au duc de Berri, qui était en Provence depuis la Noël et auquel il avait donné la principauté de Morée et celle de Tarente (_Journal de Jean le Fèvre_, t.1, p. 34 et 41), le soin d’apaiser cette révolte.

[287] C’est du 15 au 19 février, à son passage à Lyon, que le duc d’Anjou avait définitivement conclu son traité avec le comte de Savoie (Valois, _La France et le grand schisme_, t. II, p. 34).

Le duc, accompagné du comte, fait route par le Dauphiné[288] jusqu’en Savoie[289] et en Lombardie[290]. A Milan, il reçoit les présents des seigneurs Galéas et Bernabo[291], et, tenant état de roi, battant monnaie, il traverse la Toscane et s’approche de Rome[292]. Défendu par les bandes de Jean Hawkwood[293], le pape Urbain ne craint point les 9,000 lances du duc d’Anjou, du comte de Savoie et du comte de Genève[294]. P. 170 à 173, 357, 358.

[288] Fourni d’argent par le roi de France et le pape (Valois, _loc. cit._, t. II, p. 24-29), après avoir passé quelques jours (du 31 mai au 6 juin) à Pont-sur-Sorgues, auprès de la duchesse, à laquelle il laisse pleins pouvoirs (_Journal de Jean le Fèvre_, t. I, p. 43), le duc s’arrête du 7 au 13 à Carpentras et part décidément pour l’Italie le 13 juin 1382 (_Ibid._, p. 3 et 44). Il est le 14 à Sault et pénètre en Dauphiné, passe par Gap et Briançon et entre en Italie par le col du Mont-Genèvre (Valois, _La France et le grand schisme_, t. II, p. 38).

[289] M. Valois (_loc. cit._, p. 38) a montré que le duc d’Anjou n’est point allé en Savoie; c’est aux environs de Rivoli (le 23 juin) qu’il opère sa jonction avec les troupes du comte de Savoie. Il est le 25 à Turin.

[290] Après s’être attardé en Piémont, le duc entre seulement le 18 juillet en Lombardie (Valois, _loc. cit._, p. 39-40).

[291] Le duc ne passe pas à Milan, mais à Broni; il reçoit la visite des seigneurs de Milan, qui le ravitaillent. Le mariage de la princesse Louise et du fils du duc est décidé. Bernabo fait une avance de 40,000 florins sur la dot, somme qu’il s’engage à payer chaque année jusqu’à la fin de la guerre (Valois, _loc. cit._, p. 40-41).

[292] Le duc ne pouvait traverser la Toscane, contrairement à ce que dit Froissart, ayant lui-même promis de prendre un autre chemin. En quittant la Lombardie, il traverse les pays de Plaisance et de Parme, et parvient le 5 août à Panzano, sur le territoire de Bologne. A partir de ce moment, les hostilités commencent aux environs de Forli; le seigneur de Ravenne seul est partisan du pape Clément. Arrivé à Ancône, le duc se décide à passer les Apennins et à marcher sur Rome. Il s’arrête à Leonessa, à vingt-cinq lieues du Vatican (Valois, _loc. cit._, p. 40-47).

[293] Ce ne furent point les routiers de Hawkwood (ils ne s’avancèrent sur Rome que plus tard, vers le 22 octobre), mais les conseils de ses compagnons, qui décidèrent le duc d’Anjou à s’emparer du royaume de Naples, avant de songer à détrôner le pape Urbain (P. Durrieu, _Bibl. de l’Éc. des chartes_, t. XLI, p. 167-168; Valois, _loc. cit._, p. 36).

[294] Pierre de Genève, frère du pape d’Avignon.

Le duc évite Rome, côtoyant la marche d’Ancône et le Patrimoine[295]. Pendant ce temps, Charles de la Paix est à Naples, s’apprêtant à soutenir ses droits au trône: héritier naturel de la reine Jeanne[296], il n’admet point, avec les Napolitains et les Siciliens, qu’elle ait pu disposer de son royaume en faveur de l’antipape Clément.

[295] Le 17 septembre, le duc est à Aquila, dans l’Abruzze, où il est reçu avec les honneurs souverains. Il reprend sa marche en avant et le 6 octobre pénètre sur les terres de l’abbaye du Mont-Cassin; le 14, à Maddaloni, l’armée angevine est à six lieues et demie de Naples (Valois, _La France et le grand schisme_, t. II, p. 49, 52-53).

[296] La reine Jeanne était morte très probablement le 27 juillet 1382. Cette date, nouvellement proposée par M. Jarry (_Bibl. de l’Éc. des chartes_, t. LV, p. 236), semble concorder avec celle du service solennel que Charles de la Paix fit célébrer le 31 juillet pour le repos de son âme (Valois, _La France et le grand schisme_, t. II, p. 51).

Il se contente de pourvoir d’hommes et de vivres le château de l’Œuf, imprenable sinon par magie, et compte sur le temps pour rentrer en possession de ses provinces, sachant bien qu’une armée, fût-elle de 30,000 hommes[297], finit toujours, loin de son pays, à s’épuiser et à manquer d’argent. P. 173 à 175, 358, 359.

[297] L’évaluation du nombre des hommes composant l’armée angevine varie suivant les chroniqueurs. M. Valois (_loc. cit._, p. 39, note 1), que nous ne pouvons mieux faire que de suivre pour toute cette période, a relevé des différences allant de 15,000 à 100,000.

Le duc arrive en Pouille et en Calabre, pays riches et fertiles, et reçoit la soumission des villes. Les habitants de Naples laissent leurs portes ouvertes, sachant bien que les gens du duc n’oseront point s’aventurer dans leurs rues dangereuses[298].

[298] Pour des raisons multiples, le duc s’immobilisa devant Naples, sans pouvoir empêcher les bandes de Hawkwood de faire leur jonction (31 novembre) avec Charles de la Paix, qui l’amusait en le défiant à des combats personnels, dont la date était éternellement remise (Valois, _loc. cit._, p. 53-57).

Mise à mort de l’enchanteur, qui propose au duc de le rendre maître du château de l’Œuf[299]. P. 175 à 178, 359, 360.

[299] L’enchanteur dont parle Froissart était un chevalier nommé Garillo Caracciolo et surnommé le _Chevalier sauvage_. Envoyé par Charles de la Paix pour défier le duc d’Anjou, il fut accusé de pratiques ténébreuses et magiques et brûlé, en dépit de son caractère de messager (Valois, _loc. cit._, p. 56).

Au commencement d’avril, les chevaliers qui ont tenu garnison tout l’hiver à Villa Viçosa envoient à Estremoz le syndic de Latrau, pour demander au comte de Cambridge l’autorisation de chevaucher. Le comte leur dit de patienter jusqu’à l’arrivée du duc de Lancastre, qui doit venir avec une grosse armée. Le roi de Portugal, en même temps, leur députe Jean Fernandez[300] pour leur défendre toute action.

[300] Peu de temps auparavant, Jean Fernandez Andeiro avait été fait comte d’Ourem (D. Nuñez, t. II, p. 325).

Malgré tout, les chevaliers sont résolus à marcher et décident Jean Fernandez à les suivre. P. 178 à 181, 360, 361.

Ils partent[301] et arrivent sous les murs de Lobon[302]; la ville se rend, ainsi que le château. Plus loin, ils assiègent et prennent Cortijo[303]. P. 181 à 183, 361, 362.

[301] C’est à Arronches que se réunirent les Anglais pour commencer leur chevauchée. L’expédition, forte de 200 chevaliers et de 4,000 hommes de pied, prit d’abord le chemin d’Ouguella et gîta la première nuit à San Salvador da Matança. Ce n’est que le deuxième jour que Lobon fut pris (D. Nuñez, t. II, p. 340).

[302] Ville d’Espagne, prov. de Badajoz.--Après la prise du château, où se distingua le bâtard d’Angleterre (F. Lopes, t. IV, p. 448), les Anglais y laissèrent une garnison de 70 hommes (D. Nuñez, t. II, p. 340).

[303] Cortijo de Cantaelgallo, ville d’Espagne, prov. de Badajoz.--La mort d’un des leurs fut le signal pour les Anglais d’un massacre général des habitants de la ville, où ils laissèrent 200 hommes de pied et 30 écuyers (D. Nuñez, t. II, 341).

Ils continuent leur chevauchée: Zafra[304] est pris et pillé; ils s’emparent d’une grande quantité de bétail et rentrent à Villa Viçosa.

[304] Ville d’Espagne, prov. de Badajoz.

De retour à Lisbonne, Jean Fernandez est emprisonné sur l’ordre du roi, pour avoir, contrairement aux instructions données, fait chevauchée avec les chevaliers gascons et anglais. P. 183, 184, 362.

Rentrés à Villa Viçosa, les chevaliers envoient à Lisbonne Richard Talbot demander au roi le paiement de leurs gages, dus depuis près d’un an. Le roi reçoit fort mal le messager et lui reproche de lui avoir désobéi en chevauchant.

Le comte de Cambridge, que les chevaliers accusent d’avoir reçu leurs gages et de ne pas les avoir payés, quitte alors Estremoz pour venir à Villa Viçosa recevoir leurs plaintes. P. 184, 185, 362, 363.

Réunion orageuse des chevaliers, qui lèvent l’étendard de Saint-Georges, mettent à leur tête le bâtard Jean Sounder[305] et veulent guerroyer contre le roi de Portugal. P. 185 à 187, 363.

[305] Sur ce personnage, voy. plus haut, p. XLVIII, note 257.

Le Chanoine les apaise et leur conseille de parler au comte de Cambridge. Celui-ci les engage à envoyer trois des leurs réclamer leurs gages au roi. P. 187 à 189, 363, 364.

Les trois chevaliers sont désignés: Guillaume Elmham par les Anglais, Thomas Simond par les Allemands et autres étrangers, Castelnau par les Gascons. Ils partent. Le roi leur promet qu’ils seront payés dans quinze jours; mais il désire que le comte de Cambridge vienne le voir. P. 189 à 191, 364.

Le comte de Cambridge se rend donc à Lisbonne auprès du roi, et tous deux se résolvent à chevaucher. Le roi convoque ses hommes d’armes, qui devront se trouver le 7 juin au rendez-vous, fixé entre Villa Viçosa et Olivenza.

Le comte, après avoir obtenu la grâce de Jean Fernandez, qui sort de prison, retourne à Villa Viçosa. Peu après, les gages des chevaliers sont payés. P. 191, 364, 365.

Le roi de Castille, apprenant à Séville les intentions du roi Ferdinand, lui fait demander de désigner, soit en Portugal, soit en Espagne, le champ de bataille où les deux armées se rencontreront. Le roi de Portugal choisit un emplacement entre Elvas[306] et Badajoz. P. 191 à 193, 365.

[306] Ville de Portugal, prov. d’Alentejo.

Il vient camper à la place convenue avec environ 15,000 hommes; de même le comte de Cambridge, avec 600 hommes d’armes et 600 archers[307]. A cette nouvelle, le roi d’Espagne prend position à deux petites lieues de Badajoz avec plus de 30,000 hommes[308]. P. 193, 194, 365, 366.

[307] Le roi Ferdinand, qui était à Vimieiro, vient à Estremoz, puis à Borba, et rejoint le comte de Cambridge à Elvas (D. Nuñez, t. II, p. 341). Lopez de Ayala estime l’armée portugaise à 3,000 hommes d’armes et celle des Anglais à 1,000 hommes d’armes et à 1,000 archers, forces auxquelles s’ajoutait un grand nombre de gens de pied (t. II, p. 157).

[308] Le roi de Castille quitte Avila, se rend à Oterdesillas, puis à Simancas, à Zamora, enfin à Badajoz, où il est à la fin de juillet 1382. Il a sous ses ordres 5,000 hommes d’armes, 1,500 _geneteurs_ et quantité de gens de pied, d’arbalétriers et d’archers (D. Nuñez, t. II, p. 342; Lopez de Ayala, t. II, p. 156-157). Le roi de Castille «entra oudit royaume de Portugal si fort et si puissant de gens d’armes que lesdis roy de Portigal et Anglois furent contrains de faire traictié avecques lui, par lequel traictié ledit roy de Portigal renonça au traictié et aliances qu’il avoit avecques les Anglois» (_Ist. et chr. de Flandre_, t. II, p. 260).

Les deux armées sont séparées par la montagne où est située Badajoz. Pendant quinze jours, ce ne sont qu’escarmouches, où s’exercent les jeunes chevaliers. Le roi de Portugal hésite à livrer bataille: il ne se sent pas assez fort pour s’y risquer et attend toujours les 4,000 hommes d’armes et les 4,000 archers que doit lui amener le duc de Lancastre. Mais les émeutes d’Angleterre et les événements de Flandre[309] ont empêché le départ de ces renforts.

[309] Froissart fait sans doute allusion à la prise de Bruges par les Gantois et aux négociations engagées entre Philippe d’Artevelde et le roi d’Angleterre.

Des négociations s’engagent alors entre Martin, évêque de Lisbonne[310], et Pierre Moniz, grand maître de l’ordre de Calatrava, don Pierre de Mendoça, don Pero Ferrandez de Velasco[311], Fernand d’Osorès, grand maître de l’ordre de Saint-Jacques, et Jean de Mayorga, évêque d’Astorga[312]: la paix est signée[313] à l’insu du comte de Cambridge et des Anglais, qui reprochent au roi de Portugal sa dissimulation[314]. P. 194 à 196, 366.

[310] Martin, cardinal, fut évêque de Lisbonne du 5 mai 1379 au 6 décembre 1383, date à laquelle il fut tué.

[311] Grand chambellan de Castille. Ce personnage est le seul de tous ceux que cite Froissart qui soit officiellement intervenu comme plénipotentiaire dans la signature du traité de paix. Il avait pour collègue castillan Pero Sarmento. Le roi de Portugal était représenté par dom Alvaro Perez de Castro, comte d’Arraiolos, et Gonçalo Vasquez de Azeuedo (Lopez de Ayala, t. II, p. 158; F. Lopes, t. IV, p. 459; D. Nuñez, t. II, p. 345).

[312] L’évêque d’Astorga était chancelier de Castille.

[313] La principale clause du traité de paix fut les fiançailles de Ferdinand, deuxième fils du roi de Castille, avec l’infante Béatrice, dont le mariage avec le fils du comte de Cambridge était ainsi rompu. Le roi Jean s’engageait à rendre sans rançon les vingt galères prises à la flotte portugaise et à fournir des bateaux pour rapatrier les mercenaires anglais (Lopez de Ayala, t. II, p. 159; D. Nuñez, t. II, p. 345).

[314] Les chroniqueurs portugais mentionnent la colère des Anglais de voir signer la paix; ils se disaient trompés (F. Lopes, t. IV, p. 464; D. Nuñez, t. II, p. 348).

Après une joute brillante entre Tristan de Roye, jeune chevalier français du roi de Castille, et Miles de Windsor, chevalier anglais, les deux armées se séparent. P. 196 à 198, 366.

Une partie des chevaliers français, parmi eux Tristan de Roye, Geoffroi de Charni le jeune, Pierre de Villaines et Robert de Clermont, prennent congé du roi de Castille pour se mettre au service du roi de Grenade[315], alors en guerre avec les rois de Barbarie[316] et de Tlemcen[317]. Quelques Anglais se joignent à eux, mais en petit nombre; les autres regagnent l’Angleterre avec le comte de Cambridge[318] et le jeune prince, mari de la princesse de Portugal.

[315] Mohammed V était monté sur le trône de Grenade en 1354, où il resta jusqu’en 1391, après un interrègne entre 1359 et 1360.

[316] Le roi de Tunis était alors Abou-’l-Abbas-Ahmed (1370-1394).

[317] Abou-Hammou Mouça II (1359-1386).

[318] Le comte de Cambridge avait pris le chemin de Rio Maior pour venir à Santarem; il était à Almada le 1er septembre 1382, prêt à s’embarquer sur les bateaux castillans (D. Nuñez, t. II, p. 349); mais il ne partit qu’en octobre, après avoir été ravitaillé par Othe de Granson et Jean de Gruyères (_Rec. Off., Early Chanc. Rolls_ 327, m. 23; _Issue Rolls_ 305, m. 3).--Un chroniqueur nous apprend que, dans l’acte où il s’engageait à renvoyer au roi de Castille ses bateaux, le comte de Cambridge avait pris le titre de _fils du roy de France et d’Angleterre_. Le roi n’accepta pas cette rédaction, à laquelle il fit substituer les mots: _fils du roy d’Angleterre_ (_Ist. et chr. de Flandre_, t. II, p. 260).

Un an après meurt la reine d’Espagne, Éléonore d’Aragon[319]. Le roi, devenu veuf, épouse Béatrice de Portugal[320], dont le pape annule le mariage avec le fils du comte de Cambridge; il en a un fils[321].

[319] Le 27 octobre 1382, le roi Jean de Castille était à Madrid quand il apprit la mort de sa femme, la reine Éléonore d’Aragon (Lopez de Ayala, t. II, p. 160). Cette princesse était fille du roi Pierre IV d’Aragon et avait épousé Jean Ier en 1375.

[320] Aussitôt après la mort de la reine de Castille, le roi de Portugal propose au roi Jean de lui donner en mariage sa fille Béatrice, qui, en vertu du traité de paix, devait épouser son second fils Ferdinand. Le roi Jean accepte; l’archevêque de Saint-Jacques reçoit pleins pouvoirs (mars 1383) pour faire annuler les fiançailles ayant eu lieu avec le fils du comte de Cambridge; les dispenses du pape sont obtenues et le mariage, hâté par le roi Ferdinand, qui se sent malade à Salvaterra, est célébré par procureur le 30 avril 1383 (L. de Ayala, t. II, p. 161; F. Lopes, t. II, p. 469; D. Nuñez, t. II, p. 350-351). La nouvelle reine arrive à Elvas le 13 mai 1383 (D. Nuñez, t. II, 359).

[321] Ce prince mourut en bas âge.

Le roi Ferdinand de Portugal meurt peu de temps après[322]; mais les Portugais, ne voulant pas être gouvernés par le roi d’Espagne, nomment roi le frère bâtard de Ferdinand, Jean, grand maître de l’ordre d’Avis[323]. De là les nombreuses guerres qui divisèrent l’Espagne et le Portugal. P. 198 à 200, 366, 367.

[322] Déjà malade depuis quelque temps, le roi Ferdinand mourut le 22 octobre 1383, à l’âge de cinquante-trois ans passés.

[323] Froissart raconte avec plus de détails dans son troisième livre la lutte du roi Jean de Castille, soutenu par la reine régente de Portugal, Éléonore Tellez, contre le frère bâtard du roi Ferdinand, qui devait bientôt porter le nom de Jean Ier de Portugal.

De retour en Angleterre, le comte de Cambridge explique au duc de Lancastre comment le roi de Portugal, ne voyant pas arriver les renforts annoncés, a dû se résoudre à la paix sans combattre. Pour lui, quoi qu’il puisse arriver, il a ramené avec lui son fils, croyant avoir agi pour le mieux[324]. P. 200, 201, 367, 368.

[324] Peu de temps avant sa mort, au moment du mariage de sa fille avec le roi de Castille, le roi Ferdinand avait envoyé en Angleterre un écuyer nommé Ruy Cravo, pour s’excuser d’avoir été forcé de renoncer à marier sa fille avec le prince Édouard, fils du comte de Cambridge, et pour protester de son amitié (F. Lopes, t. IV, p. 478; D. Nuñez, t. II, p. 358).

CHAPITRE XVI.

_1382, avril._ CONFÉRENCE DE TOURNAI; PROPOSITIONS INACCEPTABLES DU COMTE DE FLANDRE.--_3 mai._ BATAILLE DE BEVERHOUTSVELD; VICTOIRE DES GANTOIS; PRISE DE BRUGES; FUITE DU COMTE.--_Commencement de juin._ SIÈGE D’AUDENARDE PAR PHILIPPE D’ARTEVELDE.--_Août._ ASSEMBLÉE A COMPIÈGNE DES NOBLES ET DES PRÉLATS.--_Septembre-octobre._ PHILIPPE NÉGOCIE AVEC L’ANGLETERRE.--_3 novembre._ LE ROI DE FRANCE ARRIVE À ARRAS POUR PRÊTER SECOURS AU COMTE DE FLANDRE ET S’APPRÊTE À ENTRER EN FLANDRE AVEC SON ARMÉE (§§ 263 à 312).

La guerre de garnisons continue entre les Flamands fidèles au comte et les Gantois, qui ne reçoivent de vivres que du comté d’Alost et des Quatre-Métiers; encore ceux d’Alost, poursuivis et harcelés par les gens de Termonde, ne peuvent-ils continuer à les secourir.

D’accord avec le duc Aubert et le duc de Brabant, le comte empêche le blé de pénétrer dans la ville de Gand; la famine est imminente[325] et Philippe d’Artevelde fait ouvrir les greniers des abbayes et des riches bourgeois et vendre le blé à un taux fixé[326].

[325] Les Gantois ne pouvaient se procurer des vivres qu’à grand’peine «et furent de si près guettiés toute celle saison d’yver et jusques à l’entrée de may que vivres deffailloient en Gand, si que plus n’avoient que mengier» (_Ist. et chr._, t. II, p. 245).

[326] Philippe d’Artevelde avait, en mars 1382, commandé une expédition qui était allée chercher des vivres dans les environs d’Audenarde et de Courtrai (Kervyn, t. X, p. 455).

Malgré quelques secours venus de Hollande, de Zélande et parfois de Brabant, la ville manque de tout à l’époque du carême.

Douze mille hommes, poussés par la faim, s’acheminent alors vers Bruxelles et Louvain, où ils trouvent des vivres[327]. Leur chef, François Ackerman[328], demande aux Liégeois et à leur évêque, Arnould de Hornes[329], d’intervenir auprès du comte et de leur laisser faire de copieuses provisions. P. 201 à 204, 368, 369.

[327] Ce n’est que le 16 avril que les Gantois purent aller à Liège et à Louvain chercher des provisions. Dès le 1er du mois, ils avaient envoyé à Louvain des députés qui, accompagnés du bourgmestre et de quatre échevins, avaient obtenu de l’évêque des vivres et la promesse de s’entremettre pour eux auprès du comte (Kervyn, t. X, p. 455).

[328] Sur François Ackerman, que nous avons déjà cité comme _rewaert_ de Gand en 1381 (p. XX, note 119), et que nous retrouvons à la tête d’une flotte en 1382 (p. LXXI, note 386), voy. dans Kervyn (t. X, p. 454-455, et t. XX, p. 2-5) plusieurs actes du _Record Office_. Ce personnage, qui joue dans la suite un rôle important comme amiral de Flandre, est nommé _Francion_ et qualifié de _dux ignobilis_ par le _Religieux de Saint-Dénis_ (t. I, p. 370); une rédaction des _Chroniques de Flandre_ (_Ist. et chr._, t. II, p. 223-225) le confond avec Jean Yoens et lui attribue en 1379 l’incendie du château du comte de Flandre.

[329] Évêque de Liège de 1378 jusqu’à sa mort en 1390. La plupart des manuscrits, et d’après eux Meyer, offrent à tort la leçon Arnould d’Erclé pour _Jean_ d’Arkel, prédécesseur d’Arnould de Hornes (1364-1378) sur le siège épiscopal de Liège. Une longue généalogie de la famille Hornes, dans laquelle figure l’évêque de Liège, a été imprimée à Paris en 1722; elle est conservée à la Bibliothèque nationale (_Pièces orig._, vol. 1533).

La permission est accordée; en deux jours, six cents chars sont remplis de farine et de blé. François Ackerman songe alors au retour; mais, en passant par Vilvorde[330], il s’avise d’aller trouver à Bruxelles, au palais de Caudenberg[331], la duchesse de Brabant. Celle-ci, en l’absence du duc, promet aux Gantois d’intercéder pour eux auprès du comte et de provoquer à Tournai la réunion d’une conférence en vue de la paix. P. 205, 206, 369, 370.

[330] Belgique, prov. de Brabant.

[331] Le palais de Caudenberg «dominait de ses créneaux et de ses tourelles la ville industrielle placée au-dessous» (Kervyn, _Étude littéraire sur le XIVe siècle_, t. I, p. 93). Le nom de l’hôtel de la duchesse de Brabant est rappelé aujourd’hui par l’église de Saint-Jacques-sur-Caudenberg, située tout près du palais royal.

Ces vivres permettent aux Gantois de prolonger quelques jours la lutte, mais bientôt ils n’en souffrent pas moins. On était en carême (mars et avril 1382): le comte décide alors[332] de mettre le siège devant Gand et de châtier les Quatre-Métiers. Il convoque ses bonnes villes de Flandre et ses chevaliers de Hainaut, voulant être prêt à partir après la procession de Bruges (3 mai 1382). P. 206 à 208, 370.

[332] C’est, d’après Meyer (fol. 182 vº), le 6 avril 1382 que le comte résolut d’assiéger la ville de Gand.

Cependant, la conférence de Tournai est fixée au dimanche 13 avril[333]. Le comte de Flandre s’est engagé à s’y rendre. L’évêque de Liège est représenté par douze notables et le chevalier Lambert d’Oupey; le Brabant a envoyé ses députés, le Hainaut les siens, avec le bailli Simon de Lalaing; les Gantois ont choisi douze des leurs, ayant Philippe d’Artevelde à leur tête. Ils sont résolus à accepter toutes les conditions du comte, sauf les sentences de mort. P. 208, 209, 370.

[333] Les _Chroniques_ ne fournissent pas de grands détails sur ces conférences de Tournai, où furent «le conseil des bonnes villes de Flandres, du Franc et de tout le plat pays;» du côté du comte «y furent pluiseurs nobles et gentils hommes dudit pays, et aussi y furent l’evesque du Liége et son conseil, pour traiter de l’acord dudit comte de Flandres et de ceuls de Gand; mais on n’y peut paix trouver» (_Ist. et chr._, t. II, p. 177). Meyer prétend que l’évêque de Liège arriva à Tournai le 6 avril (fol. 182 rº), mais cette date est démentie par les comptes de Louvain cités par Kervyn (t. X, p. 455), d’après lesquels l’évêque, se rendant à Tournai, n’était encore à Louvain que le 22. Il partit le lendemain pour Bruxelles pour se joindre aux députés du Brabant. Les échevins de Louvain ne purent obtenir un sauf-conduit du comte pour les accompagner (_Ibid._, p. 456).

On attend le comte trois jours; puis on lui envoie en députation le seigneur de Crupelant, Lambert d’Oupey, Guillaume d’Hérimez[334] et six bourgeois des villes de Flandre. Le comte leur répond qu’il leur fera bientôt part à Tournai de ses décisions.

[334] Sur les familles d’Oupey et d’Hérimez, voy. Kervyn, t. XXII, p. 317-318, et t. XXI, p. 544-547.

Six jours après, en effet, arrivant à Tournai Guillaume de Reighersvliet, Jean de la Gruthuse, Jean Vilain et le prévôt de Haerlebeke[335], porteurs des conditions du comte, qui n’entend faire la paix avec les Gantois que si on lui livre, pour en disposer selon sa volonté, tous les hommes de la ville de Gand de quinze à soixante ans. Philippe d’Artevelde et ses compagnons refusent d’accepter un pareil traité, sans avoir consulté les Gantois; ils retournent à leur ville en passant par Ath. P. 209 à 211, 370, 371.

[335] Le prévôt de Haerlebeke, conseiller et chancelier du comte de Flandre, plus connu sous le nom de prévôt de Saint-Donat de Bruges, se nommait Sohier vander Beke et était un ancien chanoine de Tournai. Malgré le rôle conciliateur que lui prête Froissart (t. IX, p. 211), il n’en avait pas moins été visé personnellement dans le traité de 1379 (t. IX, p. LXXXVI, note 6).

La conférence de Tournai est donc terminée, à la grande joie du comte, qui ne veut à aucun prix faire la paix avec les Gantois avant d’en avoir tiré un châtiment exemplaire.

Nouvelle émeute des Parisiens, qui, craignant que le roi ne prenne la ville par surprise et ne fasse des exécutions, mettent les quartiers en état de défense et multiplient les patrouilles de nuit[336]. P. 211, 212, 371.

[336] Ce passage de Froissart, relatif à de nouveaux troubles de Paris, n’est pas ici à sa place; il se rapporte à la fin d’avril, au moment où le sire de Couci, envoyé en ambassade auprès des Parisiens (voy. plus haut, p. XLV, note 247), ne put obtenir d’eux qu’une somme de 12,000 francs pour les besoins du roi. Poussé par les seigneurs, qui désiraient le pillage de la ville et s’y préparaient (_Chr. des Quatre Valois_, p. 302), Charles VI voulut à ce moment affamer Paris et songea même à donner l’assaut (_Chronographia_, t. III, p. 32-33). Les conférences de Saint-Denis amenèrent un accord dont Froissart a parlé plus haut (p. 153-155).

Philippe d’Artevelde, revenu à Gand, hésite à annoncer à ses compatriotes les mauvaises nouvelles qu’il rapporte et ajourne cette communication au lendemain, 9 heures, sur la place du marché du Vendredi. Seul, Pierre du Bois est mis au courant des conditions que veut imposer le comte. C’est une lutte qui se prépare où il faut réussir ou mourir. P. 212 à 214, 371, 372.

Le jour arrivé, un mercredi, en présence du peuple et des capitaines de la ville, Philippe rend compte de sa mission et démontre qu’en réponse aux exigences du comte, ils n’ont d’autre parti à prendre que de marcher sur Bruges au nombre de 5 ou 6,000, et de livrer bataille. Les Gantois acclament Philippe. Rendez-vous est pris pour le lendemain: on choisira les combattants et on partira. P. 214 à 219, 372, 373.

Le jeudi, 1er mai, les 5,000[337] hommes sont choisis; ils partent accompagnés des vœux de la population et viennent gîter à une heure et demie de la ville. Le vendredi, ils sont à une lieue de Bruges[338]. Protégés d’un côté par un grand marais, de l’autre par leurs bagages, ils passent la nuit dans l’attente de la bataille. P. 219, 220, 373.

[337] D’après une chronique (_Ist. et chr._, t. II, p. 204), les Gantois n’étaient que 4,000 «et avoit avec yauls pluiseurs carios qui menoient trebus et espingalles.» D’après Olivier de Dixmude, cité par Kervyn (t. X, p. 458), l’armée de Philippe d’Artevelde s’élevait à 8,000 hommes.

[338] Au point du jour, le vendredi 2 mai 1382, les Gantois arrivent à _nonne_ à une lieue de Bruges (_Ist. et chr._, t. II, p. 246), dans la plaine de Beverhoutsveld, qui a donné son nom à la bataille.

Le samedi, 3 mai, jour de la fête et procession de Bruges, le comte est informé de l’arrivée des Gantois. Il fait prendre les armes et envoie en avant trois de ses hommes pour le renseigner; ce sont Lambert de Lambres, Damas de Buxeuil[339] et Jean du Béart[340]. De son côté, Philippe d’Artevelde fait dire la messe dans son camp et prêcher la guerre par les moines qui ont accompagné les Gantois. P. 220 à 222, 373 à 375.

[339] Le texte de Froissart porte ici _Buxy_, mais de la comparaison d’un autre passage où figure cet écuyer, à l’occasion des obsèques du comte de Flandre en 1384 (Kervyn, t. X, p. 282), et d’une pièce d’archives publiée par Kervyn (t. XXI, p. 266), il résulte qu’il s’appelait _Buxeul_ = _Buxeuil_. C’est du reste ainsi orthographié qu’il apparaît de nouveau dans Froissart (t. XV, p. 396, 397 et 423).

[340] Le nom de ce personnage, qui assiste comme écuyer aux obsèques du comte de Flandre (Kervyn, t. X, p. 282), semble altéré; nous le retrouvons ailleurs (t. X, p. 542, et t. XXI, p. 266) sous les formes _Leombiart_ et _Le Ombearde_, peut-être _Lombard_.

Philippe harangue ses troupes. Le repas a lieu, et les Gantois se préparent au combat en s’abritant derrière leurs _ribaudeaux_, sortes de brouettes blindées de fer, garnies de piques et armées de canons, qu’ils poussent devant eux. P. 222 à 224, 375.

Les trois chevaliers envoyés en éclaireurs reviennent à Bruges. Le comte fait sonner le départ, et ses gens, au nombre de 40,000[341], viennent prendre position en face des Gantois. La journée est déjà assez avancée[342]. Effrayés par les 300 canons des Gantois[343] et aveuglés par le soleil, qui baisse à l’horizon, les Brugeois se débandent bientôt et s’enfuient vers la ville, poursuivis par leurs ennemis. Les morts sont nombreux[344]. P. 224 à 227, 375, 376.

[341] D’après une chronique (_Ist. et chr._, t. II, p. 204), l’armée du comte était forte de 20,000 hommes, sans compter les courtiers, bouchers, poissonniers et vairiers qui étaient du parti du comte, les tisserands et foulons tenant pour les Gantois (_Ibid._, p. 205). Dans Olivier de Dixmude, ce nombre est réduit à 12,000 hommes. Le comte devait avoir aussi à son service des gens d’armes anglais, que nous voyons _faire montre_ en la ville de Bruges le 6 avril 1382 (_Arch. du Nord_, citées par Le Glay, _Chr. rimée_, p. 103).

[342] La bataille commença à l’heure de vêpres (_Ist. et chr._, t. II, p. 204); les Brugeois étaient «plains de viandes et de vins» (_Ibid._, p. 247).

[343] Il y eut deux décharges d’artillerie de la part des Gantois; l’une d’elles jeta le comte à bas de son cheval (_Ist. et chr._, t. II, p. 247).

[344] D’après le _Religieux de Saint-Denis_, (t. I, p. 112), l’armée du comte perdit 5,000 hommes; 6,000, d’après Olivier de Dixmude.

Voyant la lâcheté des gens de Bruges[345], le comte, avec quelques chevaliers[346], profite de la nuit qui commence pour rentrer dans Bruges, dont il ordonne de fermer les portes. Il convoque toute la population sur la place du marché. P. 227, 228, 376, 377.

[345] Malgré la panique provoquée dans les rangs de ses auxiliaires, le comte voulait quand même assaillir les Gantois, mais «une grant partie de ceulx de ladicte ville de Bruges se tournèrent contre lui et se mirent avecques ses ennemis et en leur ayde» (_Ist. et chr._, t. II, p. 258).

[346] Obligé de fuir et de rentrer à Bruges, le comte n’avait pour l’accompagner que 40 hommes (Meyer, fol. 184 rº).

Les Gantois brisent les portes et s’emparent de la ville[347]. Le comte, qui se rend au marché, est forcé de renvoyer son escorte et de revêtir la houppelande de son valet[348]. P. 228 à 231, 377, 378.

[347] Un nouveau combat eut lieu dans l’intérieur de la ville, où périrent près de 10,000 habitants (_Chronographia_, t. III, p. 33). Le _Religieux de Saint-Denis_ (t. I, p. 118) prétend qu’étant entrés presque sans résistance dans Bruges, sous prétexte d’assister à la procession, les Gantois se ruèrent sur les habitants et en égorgèrent une partie avec les armes qu’ils tenaient cachées.

[348] Le comte perdit son sceau dans la déroute, et trois semaines après, à Lille, dut se servir de celui du sire de Ghistelles (_7e Cartulaire de Flandre_, cité par Le Glay dans _Chr. rimée_, p. 104).

A minuit, il se fait reconnaître d’une pauvre femme, qui le cache dans le lit de ses enfants[349]: il échappe ainsi aux recherches des routiers de Gand, qui veulent le remettre vivant aux mains de Philippe d’Artevelde. P. 231 à 233, 378, 379.

[349] Froissart a donné dans sa _Chronique de Flandre_ (_Bibl. nat._, ms. fr. 5004, fol. 105 vº-108 rº) une rédaction plus détaillée qui nous apprend que ce fut à un bourgeois de Gand, nommé Renier Campion, que le comte dut son salut. La vieille femme qui le cacha chez elle était la veuve Bruynaert (Kervyn, _Hist. de Flandre_, t. III, p. 486).

Maîtres de la ville, les Gantois, sur l’ordre de François Ackerman, épargnent les marchands et les étrangers, mais sont sans pitié pour les quatre métiers, courtiers, fripiers, bouchers et poissonniers, qui ont toujours été du parti du comte: on en tue plus de 1,200, leurs maisons sont pillées[350], leurs femmes violentées.

[350] Le pillage fut grand (_Ist. et chr._, t. II, p. 178); d’après Walsingham (t. II, p. 62), 17,000 hommes furent tués dans Bruges.

Le dimanche matin, 4 mai, à sept heures, les habitants de Gand apprennent la nouvelle de leur victoire et en ont grande joie. A Audenarde, la frayeur est extrême[351], car on craint l’arrivée des Gantois qui, avec 3 ou 4,000 hommes, prendraient facilement la ville. Mais il n’en est rien, et les gens d’Audenarde, encouragés par trois chevaliers, Jean de Baronaige[352], Thierri d’Anvaing[353] et Florent de Heule[354], attendent la venue de Daniel d’Halewyn que le comte va leur envoyer. P. 233 à 235, 379, 380.

[351] Un assez grand nombre d’habitants quittèrent alors leur ville et se retirèrent à Tournai avec tout ce qu’ils possédaient (_Arch. nat._, JJ 122, fol. 37 vº).

[352] Jean de Baronaige figure déjà, quoique non mentionné par Froissart, parmi les défenseurs d’Audenarde en octobre 1379 (_Chr. et ist._, t. II, p. 165 et 230).

[353] Sur la filiation et les alliances de Thierri d’Anvaing, voy. Kervyn (t. XX, p. 98).

[354] Florent de Heule avait été fait chevalier au siège d’Audenarde en octobre 1379 (_Ist. et chr._, t. II, p. 166).

Philippe d’Artevelde et les autres chefs des Gantois ne font aucun mal à ceux des menus métiers, dont ils respectent la vie et la propriété[355]. Sans se soucier de ce qu’est devenu le comte, ils songent à ravitailler la ville de Gand. Damme et l’Écluse leur ouvrent leurs portes et leur fournissent du vin et des farines qu’ils expédient à Gand. P. 235, 236, 380.

[355] Un des premiers actes de Philippe d’Artevelde fut de mettre de nouveaux fonctionnaires à la tête de la ville (_Ist. et chr._, t. II, p. 248). La _Chronique de Flandre_ donne le nom de l’épicier-hôtelier, Guillaume le Cat (_Bibl. nat._, ms. fr. 5004, fol. 110 rº), chez qui Philippe organisa la nouvelle administration de Bruges (voy. aussi Kervyn, t. X, p. 460). Philippe avait fait rassembler hors des murs, à l’abbaye de Sainte-Catherine, tous ceux de Bruges qui acceptaient le nouvel état de choses et leur avait fait jurer fidélité; le reste des habitants avait été tué (_Ist. et chr._, t. II, p. 205), ce qui ne concorde guère avec l’opinion de Walsingham (t. II, p. 62), qui prétend que les procédés des Gantois furent si humains que, trois jours après la prise de la ville, les marchandises recommençaient à affluer à Gand et les marchés à se rouvrir.

C’est le dimanche, pendant la nuit, que le comte sort de Bruges, seul, à pied, couvert d’une vieille houppelande. Une fois dans la campagne, il gagne Lille, monté sur un cheval que lui procure Robert le Marescal, un de ses fidèles chevaliers, mari d’une de ses filles bâtardes. Il retrouve, le lundi, à Lille la plupart de ses barons, qui ont échappé au combat[356]. Les autres, comme Gui de Ghistelles, se sont réfugiés en Zélande et en Hollande. P. 237, 238, 380.

[356] Le comte resta caché jusqu’à minuit le samedi (et non le dimanche) et sortit seul et à pied de Bruges (_Ist. et chr._, t. II, p. 247) «par une fausse porte» (_Chr. normande de P. Cochon_, p. 170). Il prit aussitôt le chemin de Lille, arriva à Trois-Sœurs, y trouva une jument qui le conduisit jusqu’à Roulers; là il se fit reconnaître «à son hoste du _Cornet_, qui le monta de bon cheval et le mena jusques en Lille, et ses gens siewirent après luy» (_Ist. et chr._, t. II, p. 248). D’après la _Chronographia_ (t. III, p. 33), le comte avait deux compagnons de fuite.

La nouvelle de la défaite du comte est reçue avec plaisir par les habitants des bonnes villes, les Liégeois entre autres, par ceux de Paris et de Rouen, par le pape Clément, qui voit dans cet échec un châtiment céleste[357], et par les gens de Louvain[358], qui se sentent d’autant plus forts pour lutter contre leur seigneur le duc Wenceslas de Brabant. Le comte n’est même pas plaint par les hauts barons, qui n’aiment pas son grand orgueil. P. 238, 239, 380, 381.

[357] «A part les châtellenies de Cassel, de Bourbourg et de Dunkerque, tenues par la dame de Bar, toute la Flandre était perdue pour Clément VII» (Valois, _La France et le grand schisme_, t. I, p. 261-262).

[358] La défaite du comte fut une occasion pour les gens de Louvain et de Liège de resserrer leur alliance avec les Gantois, et d’échanger avec eux des ambassades (Kervyn, t. X, p. 460).

Les Gantois décident d’abattre deux portes[359] de Bruges, avec les murs qui sont du côté de Gand, et de prendre comme otages 500 bourgeois notables. Puis ils se font jurer obéissance par toutes les villes du Franc de Bruges et du littoral du comté de Flandre. La soumission est reçue à Bruges par Pierre du Bois et Philippe d’Artevelde, qui tient état de prince. Le château de Male est pillé, toutes ses richesses volées. Pendant quinze jours, deux cents chariots ne font que transporter à Gand l’or, l’argent, les vêtements de prix, la vaisselle, les bijoux que l’on trouve à Bruges[360]. P. 239 à 241, 381.

[359] Une des rédactions des _Chroniques de Flandre_ (_Ist. et chr._, t. II, p. 205), de même que Meyer (fol. 184 vº), parle de _trois_ portes de Bruges, qui furent détruites dès le 7 mai.

[360] Voy. _Ist. et chr._, t. II, p. 178.

Les 500 otages partent pour Gand[361] escortés par François Ackerman, Pierre de Wintere et 1,000 de leurs hommes. Pierre du Bois reste à Bruges pour hâter la démolition des murs. Philippe d’Artevelde, avec 4,000 hommes, part pour Ypres, où il reste huit jours pour recevoir la soumission de Cassel, de Furnes et autres villes[362]. Puis il se rend à Courtrai[363], mais ne peut obtenir qu’Audenarde fasse acte d’obéissance. Les trois chevaliers, gardiens de la ville, ne veulent point trahir le comte et se rient des menaces du fils d’un brasseur d’hydromel[364]. P. 241, 242, 381.

[361] _Ibid._, p. 205.

[362] Ces autres villes étaient Damme, l’Écluse, Berghes «et tout le remanant de Flandre» (_Ist. et chr._, t. II, p. 178 et 248).

[363] Philippe d’Artevelde alla à Courtrai, où il était le 11 mai, avant de se rendre à Ypres, où il était le 24. A la fin de mai, il mettait le siège devant Audenarde (Meyer, fol. 185 vº).

[364] Une chronique française de la Bibliothèque nationale (fr. 17272, fol. 22 vº) qualifie Jacques d’Artevelde de «brasseur de miel.» C’est ainsi que Froissart s’exprime dans sa première rédaction et dans la rédaction du ms. d’Amiens (t. I, p. 127 et 394); mais, dans la rédaction du ms. de Rome (t. I, p. 394), il le nomme simplement _bourgeois_. Les _Grandes Chroniques_ (t. V, p. 372) disent qu’il «prist à femme une brasseresse de miel;» même leçon dans la _Chronographia_ (t. II, p. 46). Voy. à cet égard Kervyn, t. II, p. 533-539, et t. IV, p. 464-475. Les travaux de M. de Poter sur les Artevelde, dans les publications de l’Académie de Belgique, ont été complétés par M. J. Vuylsteke en 1873 (_Eenige Bijzonderheden over de Artevelden_).

Furieux de cette résistance, Philippe séjourne cinq ou six jours à Courtrai, puis retourne à Gand, où il est accueilli avec les plus grands honneurs. Magnifiquement vêtu, entouré de soldats, menant vie joyeuse et dépensant largement, le nouveau _rewaert_ de Flandre est au comble de sa puissance. P. 242, 243, 381, 382.

Le comte est à Lille[365]; il songe à reconquérir son pays rebelle avec l’aide de son gendre le duc de Bourgogne et du jeune roi de France, qui, certainement, suivra les avis de son oncle. En attendant, il envoie comme capitaine à Audenarde Daniel d’Halewyn, accompagné de 150 lances, de 100 arbalétriers et de 200 hommes de pied. P. 243 à 245, 382, 383.

[365] Pour essayer de paralyser le commerce des villes révoltées, le comte signe à Lille, le 15 mai 1382, des lettres par lesquelles il déclare ne plus prendre «sous sa protection et sauve-garde les marchands étrangers étant en Flandre, à cause de la rebellion des habitants de ce pays» (Pièce des _Arch. du Nord_, analysée par Le Glay, _Chr. rimée_, p. 103). D’après Walsingham (t. II, p. 62), le comte se tint à Saint-Omer pendant le siège d’Audenarde.

Le 17 mai, Daniel d’Halewyn entre dans Audenarde; avec lui sont Louis et Gilbert de Leeuwerghem[366], Jean[367] et Florent de Heule, Blanchart de Calonne, Gérard de Rasseghem, Gérard de Marquillies, Lambert de Lambres, Enguerran Zannequin[368], Morelet d’Halewyn, Hanghenandin et plusieurs autres chevaliers et écuyers de Flandre et d’Artois. P. 245, 246, 383.

[366] Gilbert de Leeuwerghem, écuyer, était capitaine d’Audenarde à la date du 8 avril 1382 (Le Glay, _Chr. rimée_, p. 103). Il devint plus tard chambellan du duc de Bourgogne.

[367] Jean de Heule était un des défenseurs d’Audenarde en 1379 (_Ist. et chr._, t. II, p. 165 et 230).

[368] Cet écuyer appartenait sans doute à la famille de Nicolas Zannequin, capitaine des Flamands, tué à la bataille de Cassel.

Philippe entreprend alors le siège d’Audenarde, il lève une taille de quatre gros par semaine sur chaque feu et convoque tous les combattants flamands pour le 9 juin sous les murs d’Audenarde. Personne ne manque à l’appel et Philippe se trouve à la tête d’une armée de plus de 100,000 hommes[369], bien approvisionnés de tous côtés. Son premier soin est de planter des pieux dans l’Escaut, pour empêcher les bateaux de Tournai de descendre à Audenarde. P. 246, 247, 383, 384.

[369] D’après le _Religieux de Saint-Denis_ (t. I, p. 170), l’armée de Philippe d’Artevelde comptait 300 archers anglais, 40,000 Gantois et un grand nombre de bannis et de condamnés.

Daniel d’Halewyn s’apprête à soutenir le siège; il distribue les provisions, couvre de terre les toits des maisons voisines des murs, exposées plus particulièrement aux coups des nombreux canons des Gantois, renvoie de la ville les vieillards et les bêtes de somme et loge dans les églises les femmes et les enfants. Il soutient ainsi le siège tout l’été, faisant parfois des escarmouches où se distinguent deux frères, écuyers d’Artois, Lambert et Tristan[370] de Lambres.

[370] Nous voyons Tristan de Lambres, écuyer, tenir un écu aux obsèques du comte de Flandre (Kervyn, t. X, p. 282).

Philippe d’Artevelde, qui ne veut point donner l’assaut pour ménager son monde, établit sur la montagne qui domine Audenarde un immense _mouton_ destiné à jeter de grosses pierres sur la ville[371]; il a de plus à sa disposition d’autres puissants engins, qui ne peuvent réussir à lasser la patience et le courage des assiégés. P. 247 à 249, 384.

[371] M. Kervyn veut reconnaître cette grosse pièce de siège «dans le canon gigantesque placé aujourd’hui à Gand,» près du marché du Vendredi (t. X, p. 461).

Pendant le siège d’Audenarde, 1,200 routiers environ se détachent de l’armée et s’en vont détruire par toute la Flandre les châteaux des nobles; ils dévastent une seconde fois le château du comte à Male et brisent le berceau où il dormait enfant. De là, ils se rendent à Bruges, où ils sont bien reçus par Pierre du Bois et Pierre de Wintere; et, après quelques jours de repos, ils passent la Lys à Warneton[372] et viennent devant Lille abattre les moulins à vent et brûler les villages.

[372] Belgique, prov. de Flandre occidentale, sur la rive gauche de la Lys.

Attaqués par 4,000 hommes de la garnison de Lille, les routiers entrent en Tournaisis et, après avoir brûlé Helchin[373] et autres villages, qui sont du royaume de France, ils retournent au siège d’Audenarde[374].

[373] Belgique, prov. de Flandre occidentale. La ville d’Helchin «estoit enclavée ou royaume de Franche» (_Ist. et chr._, t. II, p. 178).

[374] Le _Religieux de Saint-Denis_ parle d’un défi que le seigneur d’Heerzele aurait envoyé au comte (t. I, p. 172); il est plus probable d’admettre que ce fut entre Daniel de Halluin et le sire d’Heerzele qu’eut lieu, sous les murs d’Audenarde, une joute dont parle une chronique française (_Bibl. nat._, fr. 17272, fol. 43 vº et 44 vº).

Le duc de Bourgogne apprend ces nouvelles à Bapaume: il en donne aussitôt avis à Charles VI, qui est à Compiègne[375]; c’est pour lui une bonne fortune de voir ainsi mêlé le roi de France à cette affaire, d’où il ne peut advenir que secours pour le comte de Flandre, son beau-père. P. 249, 250, 384, 385.

[375] Le roi se trouve à Compiègne du 8 au 11 juillet 1382 (Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 14).

Le comte apprend à Hesdin[376] le sac de son château de Male: furieux, il se rend à Arras, puis à Bapaume[377] auprès du duc de Bourgogne, son beau-fils, qui lui promet aide contre toute la _ribaudaille_ de Flandre. Revenu à Arras, il délivre de prison plus de deux cents otages et retourne à Hesdin. P. 250 à 252, 385.

[376] Le comte, qui réside à Hesdin au commencement du mois de juin, approuve, à la date du 4, la défense faite par le bailli aux habitants de Termonde de sortir de la ville (_Chr. rimée_, p. 104). Le 26 août, il paie .VI. livres .II. sols «au Grand Coppin pour les fraiz des justices fais à Hesdin de .III. conspirateurs de Flandres» (_Ibid._, p. 105).

[377] A Bapaume, le comte fait décoller les otages de la ville de Courtrai, qui vient de se rendre aux Gantois; de Douai, il envoie les otages d’Ypres à Bapaume, à Hesdin et ailleurs (_Ist. et chr._, t. II, p. 206).

Soucieux de tenir sa promesse, le duc de Bourgogne quitte Bapaume avec Gui de la Trémoïlle et l’amiral Jean de Vienne. Il se rend à Senlis auprès du roi, dont la jeunesse ardente ne demande qu’à combattre, d’accord avec les ducs de Berri et de Bourbon. Un conseil de prélats et de nobles est convoqué à Compiègne pour décider ce qu’il y a lieu de faire[378]. P. 252 à 256, 385, 386.

[378] C’est au mois d’août que fut convoquée à Compiègne l’assemblée des nobles et des prélats (Terrier de Loray, _Jean de Vienne_, p. 167). Le roi et le duc de Bourgogne s’y trouvaient ensemble le 15 (Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 14, et _Itinéraires_, p. 152).

Songe du roi à Senlis; origine du cerf volant adopté par le roi comme emblème[379]. P. 256 à 259, 386, 387.

[379] Le _Religieux de Saint-Denis_ (t. I, p. 70) raconte d’une autre façon l’origine de l’emblème adopté par Charles VI, qui aurait pris à la chasse un cerf, porteur d’un collier sur lequel étaient gravés les mots: _Cæsar hoc mihi donavit_. Le récit de Froissart faisant allusion à un cerf _volant_ a au moins le mérite d’expliquer toutes les particularités de l’animal cher au roi.

Le siège d’Audenarde traîne en longueur. Craignant l’intervention du roi de France, Philippe d’Artevelde, qui a déjà dans son armée des archers anglais, songe à une alliance avec le roi d’Angleterre. P. 259 à 261, 387, 388.

Mais, pour masquer son jeu, il écrit au roi de France une lettre où il lui demande d’obtenir la paix du comte de Flandre[380]. Le messager, porteur de la lettre, arrive à Senlis; comme il n’a pas de sauf-conduit, il est arrêté et mis en prison pour plus de six semaines[381]. Le roi et son conseil ne font que rire de la lettre de Philippe. Ne recevant pas de réponse, ce dernier propose alors à ses capitaines de faire alliance[382] avec le roi d’Angleterre, qu’on laissera passer par les Flandres pour entrer en France; moyennant quoi le roi d’Angleterre remboursera les 200,000 vieux écus que le pays flamand prêta autrefois au roi Édouard III, pour payer ses troupes devant Tournai[383]. P. 261 à 263, 388.

[380] La _Chronographia_ (t. III, p. 34-35) fait remonter antérieurement (au 24 juin 1382) l’envoi d’une lettre de Philippe d’Artevelde, demandant au roi de France, qu’il appelle _son seigneur_, de prendre en main le gouvernement des Flandres en lieu et place du comte, s’il ne voulait pas voir le roi d’Angleterre se substituer à lui. Les Flamands ne demandaient du reste qu’à traiter; mais le comte de Flandre et le duc de Bourgogne poussaient au contraire le roi à faire la guerre (_Chr. des Quatre Valois_, p. 305).

[381] Ce messager, qui se nommait Hennequin et avait appris le français à la cour de France, fut accueilli par le duc de Bourgogne avec des insultes (_Chronographia_, t. III, p. 34), mais fut laissé en liberté, dit le _Religieux de Saint-Denis_ (t. I, p. 172). Froissart semble être plus dans la vérité, quand il avance qu’on le garda plus de six semaines en prison, car cette arrestation fut un des griefs de Philippe d’Artevelde contre le roi (cf. dans notre texte p. 261 et 277).

[382] Peu de temps après sa lettre du 24 juin (voy. plus haut, note 380), Philippe d’Artevelde avait entamé des négociations avec l’Angleterre, et aux dates des 11 et 15 juillet et du 18 août 1382, nous trouvons la mention de paiements faits soit à un envoyé de Philippe, soit à Richard Hereford, héraut, à Edmond Halstede, Richard Wodehall et George de Ffelbrigg, écuyers, députés vers les Gantois (_Rec. Off., Issue Rolls 305_, m. 9, 11 et 13). A la date des 19-24 août figure aussi dans les comptes de la ville de Gand l’embarquement des échevins de Gand Michiel Boene et Jan de Hert, et à la date du 13 septembre le départ pour l’Angleterre de Laurent de Maech, de Jan de Jonghe et de Jan uten Broucke (_Rekeningen_, p. 328-329).

[383] Voy. le passage relatif à cet emprunt de 200,000 florins ou 50,000 marcs dans la rédaction du ms. de Rome, t. II, p. 256-257.

Après avoir pris l’avis de Pierre du Bois et de Pierre de Wintere, capitaines de Bruges[384], et de ceux d’Ypres et de Courtrai, Philippe organise son ambassade: chaque bonne ville enverra un ou deux bourgeois, Gand en enverra six[385], à savoir François Ackerman[386], Rasse vande Voorde[387], Louis de Vos[388], Jean de Scotelaere[389], Martin vande Water[390] et Jacques de Brauwere[391].

[384] Philippe d’Artevelde était à Bruges du 4 au 8 septembre 1382; nous le trouvons sous les murs d’Audenarde ou à Edelaere du 12 septembre à la fin de novembre (_Rekeningen_, p. 328-331).

[385] Le récit de Froissart renferme plus d’une erreur et plus d’une confusion dans l’énumération des ambassadeurs flamands. Cette ambassade se composait en effet de 12 membres, dont les noms nous ont été conservés par les lettres de créance qui leur furent données le 14 octobre 1382. C’étaient Willem van Coudenberghe, Willem vanden Pitte, Race vander Voerde, Jan van Waes et Michiel Boene, représentant Gand; Lodewijc de Vos, Jacop de Scoteleere, Jacop de Bruwere et Willem Matten, représentant Bruges; Gillis Tant, Jacop Moanin et Lamsin de Borchgrave, représentant Ypres (_Rekeningen_, p. 457-459; voy. aussi Gachard, _Mémoires de l’Académie de Belgique_, t. XXVII, p. 37). Aux cinq envoyés de Gand étaient adjoints Gillis van Wijnvelde, Martin van Erpe et Pieter van Beerevelt (_Rekeningen_, p. 330).

[386] François Ackerman ne pouvait faire partie de l’ambassade, étant à cette époque parti pour la Rochelle à la tête d’une flotte (_Rekeningen_, p. 345).

[387] Mentionné plusieurs fois dans les _Rekeningen der Stad Gent_ (p. 278, 298 et 310).

[388] Ce Louis de Vos est peut-être le même que ce bourgeois de Gand, qui, en 1383, à la bataille de Dunkerque, fut fait chevalier (Kervyn, t. X, p. 225).

[389] Nous trouvons un _Jean_ de Scotelaere mentionné en 1380 dans les _Rekeningen_ (p. 184); mais il est à remarquer que l’envoyé de Bruges se nommait _Jacques_ et non _Jean_.

[390] Martin vande Water fut le successeur, en 1384, de l’évêque urbaniste de Gand, Jean de West; il ne faisait pas partie de l’ambassade (cf. Kervyn, t. X, p. 463).

[391] Le nom de Bruwere, qui appartient ici à un bourgeois de Bruges, est fréquent à Gand (_Rekeningen_, p. 64, 84 et 97).

A ces envoyés se joint un clerc[392], parent de Philippe d’Artevelde, qui vient d’être élu évêque urbaniste de Gand en remplacement de Jean de West[393], ancien doyen de Notre-Dame de Tournai.

[392] Ce clerc, dont le nom est supprimé dans la plupart des manuscrits, est appelé Bande Quintin dans l’un (c’est la leçon que nous avons adoptée) et Hewart de Sueskes dans un autre; mais ces noms sont tout à fait fantaisistes. Nous avons consulté à ce sujet M. Julius Vuylsteke, dont la compétence est grande pour tout ce qui regarde l’histoire de Gand. Il nous a gracieusement répondu et sa conclusion est que le personnage en question ne peut être que maître Willem de Coudenberghe, l’un des ambassadeurs. Malgré la valeur de cette autorité, nous croyons qu’il faut plutôt reconnaître dans le clerc de Froissart, _parent_ de Philippe d’Artevelde, Martin van Erpe, neveu de Philippe et plus tard un de ses héritiers, un de ceux qui avaient été adjoints à l’ambassade (voy. p. LXXI, note 385). En faisant de ce clerc anonyme le successeur prématuré de l’évêque urbaniste Jean de West, Froissart l’identifiait avec Martin vande Water, qu’il avait déjà mentionné à tort comme accompagnant l’ambassade.

[393] Jean de West, évêque urbaniste de Gand, que Froissart semble avoir confondu avec l’échevin Jan van Waes, suivi dans cette erreur par Meyer (fol. 186 vº) et par Kervyn de Lettenhove (_Histoire de Flandre_, t. III, p. 505), a laissé peu de traces dans l’histoire de Gand. Cet ancien doyen de Tournai, nommé par les Gantois, en haine de la France clémentine, évêque de Tournai à la place de Pierre d’Auxy, avait été pourvu en 1380 de bulles régulières par Urbain VI (Valois, _La France et le grand schisme_, t. I, p. 261). C’était un _grand clerc_, disent les chroniques du temps (_Ist. et chr._, t. II, p. 175; dom Smet, _Rec. des chr. de Fl._, t. III, p. 273); il mourut en 1384 et fut enterré dans l’abbaye de Saint-Victor de Waestmunster près de Termonde, revêtu de ses habits pontificaux (_Gallia christiana_, t. III, col. 229).

L’ambassade, composée de douze bourgeois, quitte le camp d’Audenarde au commencement de juillet[394] et arrive à Calais. Le capitaine de la ville, Jean d’Évreux, leur procure des bateaux pour passer en Angleterre. Ils débarquent à Douvres et arrivent à Londres, bien accueillis par la population anglaise.

[394] Les ambassadeurs qui vinrent recevoir leurs instructions de Philippe d’Artevelde étaient à Edelaere du 30 septembre au 2 octobre; ils partirent le 17 (_Rekeningen_, p. 329-330).

Le roi venait de donner à Perducat d’Albret, en récompense de ses services, la terre de Caumont en Gascogne, qui, après le décès de Jean de Caumont[395] et d’Alexandre, son frère, morts tous deux sans héritiers, avait été attribuée par le roi à Jean Chandos, puis à Thomas de Felton. P. 263 à 265, 388, 389.

[395] Ce _Jean_ de Caumont semble devoir être nommé _Raymond_ (P. Anselme, t. IV, p. 481). Par contre, nous trouvons un Jean de Caumont, sans doute frère de Nompar de Caumont (_Ibid._, t. IV, p. 470), écuyer en Flandre et à l’Écluse en 1387 et 1388 (_Bibl. nat., Pièces orig._ vol. 622).

Perducat accepte la terre de Caumont et s’engage, lui et son hoir, à servir le roi d’Angleterre contre tout ennemi, excepté contre la maison d’Albret, dont il est issu. Il est mis en possession de sa nouvelle terre par le sénéchal de Bordeaux, Jean de Neuville[396], mais meurt bientôt, laissant son héritage à un jeune cousin, Perducet, qui prend les mêmes engagements vis-à-vis du roi d’Angleterre[397]. P. 265 à 267, 389.

[396] Perducat d’Albret, que nous voyons le 6 mai 1381 recevoir du roi d’Angleterre la confirmation du don de la ville de Bergerac, qu’il avait reçue précédemment du roi Charles V, se retrouve à la Rochelle, après le 6 mai 1381 (Labroue, _Le livre de vie_, p. 154) et à Londres lors de l’insurrection de 1381 (voy. plus haut, p. XXXI), reçoit le 6 septembre le don de la baronnie de Caumont et autres lieux (_Rec. Off., Privy Seals 472_, nº 1901), après avoir reçu le 1er du même mois les terres du seigneur de Langoiran rebelle (_Ibid._, 471, nº 1897). Il reçoit le 25 octobre un don d’argent (_Rec. Off., Issue Rolls 304_, m. 5), le 6 mai 1382, le château de Verteuil-de-Castelmoron (Labroue, p. 159); enfin, le 26 juillet de la même année, 50 livres à valoir sur une somme promise par le roi Édouard. Cette somme de 50 livres est délivrée à «Bertucato de la Brette de dominio Aquitannie, nuper capto de guerra in servicio regis per gentes francigenas, inimicos regis, et pro instante prisonario existenti» (_Rec. Off., Issue Rolls 305_, m. 12). Sur Perducat d’Albret, alors qu’il était au service de la France, voy. une note de Siméon Luce (t. VII, p. CIV, note 2).

[397] La note précédente montre que Perducat d’Albret ne mourut que passé le 26 juillet 1382, au moins près d’un an après avoir été mis en possession de la baronnie de Caumont.

Les ambassadeurs flamands sont reçus par le conseil du roi; ils demandent l’alliance de l’Angleterre et offrent au roi 100,000 hommes pour combattre les Français[398]; mais ils tiennent avant tout à être remboursés des 200,000 vieux écus prêtés autrefois par Jacques d’Artevelde[399]. Les seigneurs anglais trouvent les propositions quelque peu risibles et diffèrent leur réponse. Les choses vont ainsi à bien pour le roi de France, qui se prépare à entrer en Flandre. P. 267 à 269, 390.

[398] Les ambassadeurs flamands étaient porteurs d’instructions que nous résumons d’après le texte qu’en a donné Kervyn (t. X, p. 464-466). Ils demandaient la confirmation des privilèges à eux accordés par les rois d’Angleterre, l’établissement à perpétuité en Flandre de l’estaple de la laine, la protection par une flotte anglaise du commerce que la Flandre entretenait avec la Rochelle et autres villes du continent, le paiement par termes de la somme de 140,000 livres sterling octroyées autrefois aux Flandres par le roi Édouard, enfin l’expulsion hors du territoire anglais des réfugiés flamands. Les ambassadeurs recevaient des présents du roi à la date du 25 octobre 1382 (_Rec. Off., Issue Rolls 305_, m. 3) et, le 31, Jean Morewell les accompagnait jusqu’à Sandwich (_Ibid._), comme il l’avait fait précédemment pour une autre ambassade (_Ibid._ 306, m. 1), et retenait des bateaux pour leur traversée (_Ibid._ 305, m. 3).

[399] A la date du 20 décembre 1382, Philippe d’Artevelde recevait du roi d’Angleterre une certaine somme à valoir sur les 100 marcs représentant jusqu’au 14 novembre les arrérages d’une pension viagère de 12 sous par jour à lui accordée autrefois par le roi Édouard III (_Rec. Off., Issue Rolls 306_, m. 9).

Charles VI fait relâcher le messager de Philippe d’Artevelde. Échange de prisonniers entre la ville de Courtrai et la ville de Tournai. Philippe d’Artevelde, qui s’attend à être attaqué par le roi de France, défend aux habitants de Tournai de venir s’approvisionner dans les Flandres. P. 269 à 272, 390, 391.

Philippe continue à assiéger Audenarde, mais ne donne pas l’assaut; il espère affamer la ville et la prendre sans risquer de faire tuer ses gens[400]. P. 272, 273, 391.

[400] Au cours du siège, Philippe manqua de s’emparer de la ville sans coup férir, car les chevaliers, se plaignant de ne pas recevoir leur solde, étaient décidés à abandonner le service du comte. Les bourgeois intervinrent, et grâce à un changeur de Valenciennes, Pierre Rasoir, les choses restèrent en l’état. Voy. de longs détails sur cette négociation dans la _Chronique de Flandre_ de Froissart (_Bibl. nat._, ms. fr. 5004, fol. 138 rº-142 vº). Pendant que les Gantois étaient ainsi occupés par le siège, nous trouvons, à la date du 28 septembre, la mention d’un paiement fait par le comte à un garçon qui aurait mis le feu au logis de Philippe d’Artevelde (_Chr. rimée_, p. 106). Cette maison n’est sans doute pas celle que son père possédait à Gand place de la Calandre, à côté de l’hôtel de Masmines (Kervyn, t. II, p. 537), et que l’on montrait encore au XVe siècle (Kervyn, t. IV, p. 473).

Le roi de France se résout à intervenir auprès des Flamands[401]; il envoie à Tournai l’évêque de Beauvais Milon de Dormans, l’évêque d’Auxerre[402], l’évêque de Laon[403], Gui de Honcourt[404] et Tristan du Bos. Ces commissaires[405] apprennent à Tournai de Jean Bonenfant[406] et de Jean Piétart[407], qui se sont occupés de l’échange des prisonniers avec Courtrai, que Philippe d’Artevelde ne veut point entendre parler de traiter avant la prise d’Audenarde et de Termonde; mais, confiant dans le bon sens des Flamands, ils adressent à chacune des trois villes, Gand, Bruges et Ypres, une lettre portée par un messager spécial. P. 273, 274, 391.

[401] Malgré des avis contraires qui se manifestèrent jusqu’au dernier moment, le roi, influencé par le duc de Bourgogne, qui plaidait la cause de son beau-père (_Chr. du bon duc Loys_, p. 167), était décidé à intervenir dès le mois d’août; et le 18 il allait à Saint-Denis prendre l’oriflamme qui fut remise à Pierre de Villiers (_Religieux de Saint-Denis_, t. I, p. 176). Pendant ce temps, la campagne se préparait secrètement et _sous l’apparence d’un projet d’expédition en Angleterre_. C’est ainsi que la compagnie de Jean de Vienne, rassemblée à Orléans, ne prit qu’à la fin de septembre le chemin du nord (Terrier de Loray, _Jean de Vienne_, p. 167).

[402] L’évêque d’Auxerre, Guillaume d’Estouteville, fut transféré à Lisieux le 18 septembre 1382; son successeur, Ferri Cassinel, fut installé sur son siège avant le 22 octobre 1382.

[403] Pierre Aycelin de Montaigu.

[404] Gui de Honcourt, chevalier, au service du duc d’Anjou en 1379, gouverneur du bailliage d’Amiens en 1385 (_Bibl. nat., Clair._ vol. 60, nos 14 et 63), était seigneur de Laidain et de Fontaines, conseiller du roi (_Bibl. nat., Pièces orig._ vol. 1530) en 1387, et plus tard bailli de Vermandois. Nous l’avons déjà mentionné à Béthune et à Ham en 1380 (t. IX, p. CII).

[405] Ces commissaires, auxquels une chronique de Flandre ajoute Enguerran de Hedin (_Ist. et chr._, t. II, p. 260), arrivaient en octobre à Tournai (_Chronographia_, t. III, p. 40) et demandaient par deux fois un sauf-conduit à Philippe d’Artevelde pour aller traiter avec lui, mais celui-ci refusa insolemment une première fois de Gand à la date du 10 octobre, une seconde fois d’Edelaere à la date du 14 (_Ist. et chr._, t. II, p. 261-262). Une autre rédaction note cependant que quelques-uns des commissaires allèrent à Audenarde parlementer avec Philippe (_Ibid._, p. 207).

[406] Jean Bonenfant, bourgeois de Tournai, premier échevin de Saint-Brice en 1379, était marchand de vins (Kervyn, t. XX, p. 357).

[407] Sur Jean Piétart, bourgeois de Tournai, tanneur, plusieurs fois mayeur des échevins de Saint-Brice, voy. Kervyn (t. XXII, p. 358-359).

Par cette lettre, datée du 16 octobre 1382, les trois bonnes villes sont informées que le roi de France, désirant voir la paix se rétablir entre le comte et son peuple, ne saurait tolérer l’alliance que les villes de Flandre pourraient contracter avec le roi d’Angleterre. En conséquence, les commissaires demandent un sauf-conduit leur permettant de mener à bien les négociations de paix. P. 274, 391, 392.

Les trois messagers arrivent et sont retenus prisonniers. Philippe, qui a lu la lettre à Gand, va la communiquer au seigneur d’Herzeele sous les murs d’Audenarde. P. 274, 275, 392.

Réponse de Philippe, datée d’Audenarde, 20 octobre 1382[408]: il s’étonne que son souverain seigneur, le roi de France, veuille aujourd’hui s’interposer en faveur de la paix, alors qu’il ne lui a pas répondu naguères sur le même sujet. Aucun traité n’aura lieu tant que toutes les villes et forteresses de Flandre ne seront pas ouvertes au peuple flamand; jusque-là, tous les messagers seront emprisonnés. P. 275 à 278, 392, 393.

[408] Cette lettre du 20 octobre a été publiée par M. J. Vuylsteke dans les _Rekeningen der Stad Gent_ (p. 461-463) d’après un ms. de Gand qui offre quelques variantes avec notre texte et modifie même le sens de toute une phrase; c’est ainsi qu’à la p. 276, l. 19-22, au lieu de _mais il... entre nous_ (leçon qui se retrouve à peu près semblable dans tous les mss., même ceux de la _Chronique de Flandre_, cf. _Bibl. nat._, fr. 5004, fol. 145 rº), on lit dans le ms. de Gand: _mais il vous samble que, selonc nostre response à vous sur ce envoiée que nous n’avons volenté de entendre à la voye du traitié; sur quoy fermement sachiés que nul traitié n’enquerrés entre vous_.

Cette lettre est confiée à un écuyer d’Artois qui avait été fait prisonnier. Il la remet, à Tournai, à l’évêque de Laon et aux autres commissaires royaux, qui la communiquent au prévôt et aux jurés de la ville. P. 278 à 280, 393.

Voulant ne pas trop s’aliéner les gens de Tournai, Philippe leur écrit quelques jours après (23 octobre), pour leur dire qu’il désire vivre toujours en bonne amitié avec eux, qu’il regrette de ne pouvoir encore mettre en liberté les messagers, mais qu’il accorde toute facilité aux marchands pour trafiquer et passer par les Flandres. P. 280 à 282, 393, 394.

Cette lettre est apportée à Tournai par un valet de Douai; elle est lue en présence des commissaires royaux, qui conseillent aux gens de Tournai de ne pas répondre aux avances des Gantois, de crainte de mécontenter le roi de France et le duc de Bourgogne. Trois jours après, les commissaires retournent à Péronne[409] auprès du roi et de ses oncles. P. 282, 283, 394.

[409] Nous ne trouvons ni dans les _Séjours de Charles VI_ ni dans les _Itinéraires_ de M. Petit la mention à cette date du séjour à Péronne du roi ou du duc de Bourgogne.

La veille, le comte de Flandre était arrivé pour plaider sa cause et faire hommage du comté d’Artois, qu’il venait d’hériter de sa mère. L’orgueil des Flamands et leur désir de s’allier aux Anglais décident le roi à soutenir les droits de son nouveau vassal[410].

[410] «Pluiseur noble du conseil du roi ne consillèrent mie que li rois entreprinst le fait, pour ce que li Flamenc estoient fort et douté, et pour ce qu’il sambloit à aucuns que li contes n’avoit mie en temps passé obey à la couronne de Franche dont il devoit le conté de Flandres tenir en pairie.» Ce qui décida l’intervention royale fut la promesse que le comte ferait hommage de son comté au roi (_Ist. et chr._, t. II, p. 207). On feignait du reste de ne prendre aucune décision ferme, et il fut convenu que le roi irait d’abord à Arras «et là se prendroit la conclusion de ce qu’il devroit faire» (_Ibid._, p. 262).

Le comte retourne à Hesdin, et le roi appelle à Arras tous les gens d’armes du royaume[411]. P. 283 à 285, 394, 395.

[411] C’est vers la mi-octobre, à Arras, que devaient se réunir les gens d’armes (_Religieux de Saint-Denis_, t. I, p. 174). La _Chronographia_ fixe le rendez-vous à Corbie et à Péronne pour le 20 octobre (t. III, p. 39).

Le comte s’occupe des vivres nécessaires à l’armée royale[412]. Le roi arrive à Arras[413], où le comte le rejoint; en recevant son hommage[414], il lui promet de le secourir en Flandre. P. 285, 286, 395.

[412] Quoi qu’en dise Froissart, la distribution des vivres fut moins qu’assurée et l’armée royale, ne recevant pas de solde, pilla la province d’Artois, abandonnée aux hommes et aux chevaux (_Ist. et chr._, t. II, p. 210; cf. _Chronographia_, t. III, p. 41).

[413] C’est de Compiègne que Charles VI partit pour la Flandre; et avant son départ, le 28 octobre, il écrivait une lettre au bailli de Rouen pour presser l’envoi d’une troupe de 100 arbalétriers (_Bibl. nat., Portefeuilles Fontanieu_, vol. 99-100, fol. 152-156). Les diverses chroniques fournissent des dates différentes pour l’arrivée de Charles VI à Arras. D’après les _Séjours de Charles VI_, le roi était les 30 et 31 octobre à Nesle, le 1er novembre à l’abbaye de Saint-Nicolas d’Arrouaise et le 3 à Arras. Le prince Louis, frère du roi, vint aussi à Arras, mais le conseil décida son éloignement, voulant assurer la succession au trône, au cas où il arriverait malheur au roi (_Ist. et chr._, t. II, p. 210-211). L’armée royale était forte de 10,000 hommes, sans compter les arbalétriers, les gens de pied, les troupes légères et les valets d’armée (_Religieux de Saint-Denis_, t. I, p. 188).

[414] C’est à l’abbaye de Saint-Nicolas d’Arrouaise, le 1er ou le 2 novembre, que le comte de Flandre «fist hommage au roy de toutes les terres qu’il devait tenir du roy et du royaume» (_Ist. et chr._, t. II, p. 210). Le comte était du reste arrivé à Arras bien avant Charles VI, puisqu’à la date du 26 octobre il donnait quittance en cette ville à Gilles Basin, son panetier, d’une certaine somme empruntée pour lui (_Chr. rimée_, p. 106).

Bien qu’il affecte de se moquer des entreprises du jeune roi de France, Philippe d’Artevelde n’en appelle pas moins à Audenarde le seigneur d’Herzeele pour le remplacer, tandis qu’il part pour Bruges et Ypres[415]. Craignant que les Français ne traversent la Lys, il charge Pierre du Bois de garder le passage de la rivière à Commines[416] et Pierre de Wintere de défendre le pont de Warneton, avec ordre de rompre les ponts d’Estaires[417], de la Gorgue[418], de Merville[419] et autres jusqu’à Courtrai. Philippe pense ainsi empêcher le roi de France de pénétrer en Flandre, jusqu’à l’arrivée des troupes anglaises, qui ne saurait tarder. P. 286 à 288, 395, 396.

[415] D’après le _Religieux de Saint-Denis_ (t. I, p. 190), le roi, avant de commencer la campagne, fit sommation de déposer les armes et de rentrer dans le devoir à Philippe d’Artevelde, qui refusa. C’est sans doute une allusion à l’échange de correspondances qui eut lieu précédemment entre Philippe et les commissaires royaux.

[416] Nord, arr. de Lille, sur la rive droite de la Lys; la partie belge de la ville est sur la rive gauche.

[417] Nord, arr. d’Hazebrouck, sur la Lys.

[418] Nord, arr. d’Hazebrouck, au confluent de la Lys et de la Lawe.

[419] Nord, arr. d’Hazebrouck, sur la Lys.--Les escarmouches furent nombreuses sur les bords de la Lys (_Arch. nat._, JJ 126, fol. 144).

Un certain nombre de chevaliers et écuyers de la garnison de Lille, 120 hommes environ, tentent, sous la direction du Hase de Flandre, de faire une chevauchée. Ils passent la Lys à Menin[420] et dévastent la ville, tuant et chassant tout devant eux; mais au retour, assaillis par les paysans, ne pouvant se servir du pont qui s’est brisé, ils perdent, tant tués que noyés, plus de 60 des leurs, sans parler des blessés[421], parmi lesquels il faut compter Jean de Jeumont. Le châtelain de Bouillon et Bouchard de Saint-Hilaire[422] sont tués; Henri de Duffle[423] se noie. P. 288 à 291, 396, 397.

[420] Belgique, prov. de Flandre occidentale, sur la Lys.

[421] Cette escarmouche doit se placer au moment où le roi avait déjà quitté Arras. D’après une chronique française (_Bibl. nat._, fr. 17272, fol. 43 rº), le Hase de Flandre était accompagné de Henri d’Antoing, maréchal du comte, du seigneur de Brugdam et de Guillaume, bâtard de Poitiers, ayant avec eux 120 hommes d’armes. Ils passèrent la Lys et mirent en fuite les Gantois, qui gardaient le pont de Commines; mais, surpris dans leur sommeil par 8,000 Yprois, ils perdirent 56 hommes d’armes et durent se réfugier à Lille auprès du comte.

[422] Sur ce personnage qui, en 1380, devant Péronne, fut fait prisonnier par les Anglais (t. IX, p. CII), voy. Kervyn, t. XXIII, p. 69.

[423] Henri de Duffle était fils de Gauthier de Duffle et d’Élisabeth d’Oosterhout (Kervyn, t. XXI, p. 118).

Tandis que Pierre du Bois démolit le pont de Commines, Philippe apprend à Ypres la défaite des Français et s’en réjouit. Pendant cinq jours, il harangue le peuple, lui faisant entrevoir l’appui de l’Angleterre, et, confiant dans la fidélité des habitants, il retourne au siège d’Audenarde en passant par Courtrai, où il se repose deux jours. P. 291, 292, 397.

CHRONIQUES

DE J. FROISSART.

[1] CHRONIQUES DE J. FROISSART.

LIVRE DEUXIÈME.

§ 169. Encores ne savoient riens li Englès, qui avoient passet le rivière de Sartre en grant peril, de la mort dou roi de France; et estoient logiet à Noiion sus Sartre, et là se rafresquirent et reposèrent deus 5 nuis et un jour. Au second jour, il se deslogièrent et s’en vinrent à Poilli, et là se logièrent à deus petites lieuwes de Sablé. Et estoit tous li pooirs de France en la citté del Man[s] et là environ, mais il ne faissoient que costiier les Englès, et dissoient li aucun que on 10 les combateroit. Quant les nouvelles vinrent as uns et as aultres que li rois de France estoit mors, adont se desrompi li pourpos des François, car pluiseur grant baron, qui estoient en le poursieute des Englès, se deslogièrent, et s’en revinrent en France pour 15 savoir des nouvelles. Et demorèrent li Englès à Poilli trois jours; au quatrime jour, il se deslogièrent et [2] s’en vinrent tout souef jusques à Saint Pière d’Arve, et là se logièrent. A l’endemain passèrent il la rivière d’Arve, et vinrent logier à Argentré, et passa l’ost à l’endemain la rivière del Mainne parmi uns marescages, 5 que il ne pooient aller que deus ou troi de front le plus dou chemin, qui bien dura deus lieuwes. Or regardés se li François seuissent che convenant et que il euissent assailli l’avant garde, li arrière garde ne le peuist avoir conforté, ne li avant garde l’arrière garde. 10 Et se doubtèrent moult li Englès de cel affaire; toutesfois il passèrent et vinrent logier à Kossé, et là furent quatre jours en iaulx repossant et rafresquissant iaulx et leurs chevaulx, et esperoient tous les jours à oïr nouvelles de Bretaigne.

15 Li dus de Bretaigne se tenoit en Hainbon en la marce de Vennes, et ooit bien tous les jours nouvelles des Englès, comment il aprochoient durement Bretaigne. Si ne savoit encores comment il se cheviroit, car, quant on li recorda le mort dou roi de France, il l’eut 20 tantos passé et n’en fist conte, car il ne l’amoit que un petit, et dist adont à ceulx qui dalés li estoient: «La rancune et haïnne que je avoie au roiaulme de France, par le cause de ce roi Charle mort, est bien afoiblie la moitié, et tels a haï le père, qui amera le fil, 25 et tels a guerriiet le père, qui aidera le fil. Or fault que je m’aquitte envers les Englès, car voirement les ai ge fait venir à ma requeste et ordenance et passer parmi le roiaulme de France, et me fault tenir ce que je leur ai proumis. Or i a un dur point pour moi et pour 30 eulx, car j’entens que nos bonnes villes de Bretaigne se cloeront ne point dedens ne les laisseront.» Adont appella il aucuns de son conseil et chiaulx où il [3] avoit la grignour fiance, le signeur de Montbouchier, c’on dist messire Bertram, messire Estiène Guion, messire Guillaume de Tannegui, messire Ustasse de la Housoie, messire Joffroi de Caresmiel et l’esleu de Lion, 5 et leur dist: «Vous chevaucherés deviers monsigneur de Bouquighem qui aproce durement che païs. Vous le trouverés, je le croi assés, à l’entrée de ce païs: vous me recommanderés à lui et me saluerés tous les barons, et leur dirés de par moi que temprement je 10 serai à Rennes à l’encontre de eulx, et que il tiennent che chemin, et là arons nous ensamble avis et ordenance comment nous nous maintenrons. Et leur dites bien que je ne treuve pas mon païs ou convenant où il estoit quant je envoiai en Engletière, dont il me 15 desplaist grandement, et par especial de chiaulx de Nantes, qui sont plus rebelle que nuls des aultres.» Chil chevalier respondirent que volentiers il feroient che message. Si se departirent dou duc et de Hainbon, et chevauchièrent deviers Rennes, et estoient environ 20 soissante lances.

Et li Englès partirent de Kossé, quant il s’i furent repossé quatre jours, et entrèrent en la forrest de Gravielle et le passèrent au travers, et s’i logièrent une nuit et un jour; et à l’endemain il vinrent à 25 [Vitré] en Bretaigne. Là furent il plus assegur que il n’euwissent esté en devant, car bien savoient que il ne seroient plus poursieuwi des François, enssi comme il avoient esté en devant. De [Vitré] en Bretaigne, où il furent trois jours, vinrent il à Chastel [Bourg] en 30 Bretaigne, et là se logièrent et arrestèrent pour le cause des chevaliers dou duc de Bretaigne, qui leur vinrent là à l’encontre.

[4] § 170. Li contes de Bouquighem et li baron d’Engletière requellièrent les chevaliers dessus nommés, messagiers dou duc de Bretaigne, moult honnerablement; et là eurent grans conssaulx et grans parlemens 5 ensamble: et missent li Englès en termes que moult s’esmervilloient de che que li dus de Bretaigne et li païs de Bretaigne n’estoit aultrement apparilliés que il ne monstroient de iaulx requellier, car, à leur ordenance, requeste et priière, il estoient là trait et 10 venu, et pris celle painne, et passé parmi le roiaulme de France. Li sires de Montbouchier respondi pour tous en escussant le duch, et dist: «Mi signeur, vous avés cause et raison de mouvoir che que vous dites, et est li dus en grant volenté de tenir et acomplir les 15 ordenances et convenances que il a à vous et vous à li, selonc son loial pooir; mais il ne puet pas faire de ce païs sa volenté, et par especial chil de Nantes, qui est la clef de Bretaigne, [sont] à present [tous rebelles] et se ordonne[nt] à requellier gens d’armes de le partie 20 des François, dont messires est tous esmervilliés, car che sont cil qui premiers seellèrent avoecques les autres bonnes villes de Bretaigne; et croit messires que cil de Nantes soient en nouviel traitiet entre le jone regent, lequel on doit à ceste Toussains couronner. Si vous 25 priie, messires, que vous l’aiiés [pour] escusé de toutes ces coses, et oultre il vous mande par nous que vous tenés et prendés le chemin de Rennes, car temprement ils venra contre vous et a très grant desir de vous veoir, et à tout che n’ara nulle deffaute.» Ces parolles 30 contemptèrent grandement le conte de Bouquighem et les Englois; et respondirent liement en dissant enssi que li dus de Bretaigne ne pooit miex dire. Si se [5] departirent enssi contempt li un de l’autre, et s’en retournèrent li message dou duch deviers Hainbon, et trouvèrent le duch à Vennes. Et li Englès se tinrent à Chastiel [Bourg] quatre jours, et puis s’en partirent 5 et vinrent logier ens es fourbours de Rennes. Et estoient les portes de la citté de Rennes closes que on n’i laissoit nul homme d’armes entrer, mais li contes de Bouquighem i fu logiés, et li sires de Latinier, messires Robers Canolles et cinc ou sis baron 10 seullement dou conseil dou duch; et furent là plus de quinse jours en attendant tous les jours nouvielles dou duc de Bretaigne, qui point ne venoit, dont il estoient esmervilliet. Dedens la citté de Rennes estoient li sires de Montraulieu, li sires de Montfort en Bretaigne, messires 15 Joffrois de Karemiel, messires Alains de la Houssoie, cappitaine de Rennes, et messires Ustasses, ses frères, et escusoient tous les jours ce qu’il pooient le duch de Bretaigne, ne sai se c’estoit à bonne cause ou non, mais li Englès se commenchièrent mal à contempter 20 de che que point ne venoit.

Chil de Nantes qui se tenoient tout clos et n’estoient pas bien assegur des Englès qui estoient logiet à Rennes, envoiièrent deviers le duch de Ango, qui avoit fait tous leurs tretiés et par lequel la grignour partie 25 dou roiaulme de France se demenoit pour le tamps de lors, en remonstrant que il n’estoient mies fort assés de eulx meïsmes de iaulx tenir, garder ne deffendre, se il avoient siège ou assaut, sans estre pourveu de bonnes gens d’armes: si prioient que il en 30 fuissent rafresqui. A ceste requeste obeïrent tantos li quatre duch qui avoient en gouvrenement le roiaulme de France, Ango, Berri, Bourgongne et Bourbon, et [6] i envoiièrent plus de sis cens lances de bonnes gens d’armes et toutes gens de fait et de grant vaillance. Enssi furent cil de Nantes reconforté et rafresqui, et ces gens d’armes entendirent à remparer de toutes 5 pars la ville et de mettre en bon estat pour atendre siège ou assaut, se il leur venoit.

§ 171. Li Englès, qui se tenoient à Rennes et là environ, se commenchièrent à merancollier sus le duc que point ne venoit, et eurent conseil que on envoiieroit 10 deviers lui. Si furent ordonné de aller messires Robers Canolles, messires Thumas de Persi et messires Thumas Trivès, et si fort que atout cinc cens lances, pour descouvrir et desrompre toutes enbusques qui leur poroient de nul costé sourdre ne venir. Chil troi baron 15 et leurs routes se departirent de Rennes, et se missent au chemin en tel bataille que de cinc cens lances et otant d’archiers, et partirent un joedi, et li hoos le samedi enssieuant. Et vint li contes de Bouquighem logier à Saint Souplis en Bretaigne, et là demora trois 20 jours, et puis vint au quatrime jour à [Combourg] en Bretaigne, et là demora quatre jours. Li dus de Bretaigne, qui estoit partis de Hainbon et venus à Vennes, savoit tous les jours les convenans des Englès, car ses gens, qui se tenoient en la citté de Rennes, li senefioient: 25 si s’avisa, tout consideré, que il venroit parler à iaulx, car, à son honneur et selonc les grans aliances que il avoient ensamble, ils ne les pooit longuement demener. Et entendi que messires Robiers Canolles, messires Thumas de Persi et messires Thumas 30 Trivès venoient deviers li: si se mist au chemin pour venir viers Rennes et encontra, che propre jour [7] que il se parti de [Vennes], les chevaliers d’Engletière. Si se fissent grans reconnissances sus les camps, et demanda li dus de Bretaigne dou conte de Bouquighem. Li chevalier respondirent que il l’avoient laissiet à 5 Rennes tout merancolieus de che que il n’ooient nulles nouvelles de li. Li dus s’escusa, et dist par sa foi que il ne l’avoit peut amender. Adont chevauchièrent il tout ensamble, et fuissent bien venu à Rennes che jour, mais il entendirent que li Englès estoient à [Combourg] 10 pour venir à le Heidé, et là se logièrent et à la Maisière, car il tournèrent che chemin. A l’endemain vinrent li contes de Bouquighem et ses routes à le Heidé, et là se logièrent, car il entendirent que li dus de Bretaigne venoit: si ne voldrent aller plus avant. 15 Là vinrent li dus de Bretaigne et ses consaulx: si s’entrecontrèrent li dus et li contes de Bouquighem ensamble, et se monstrèrent grant amour, et s’escusa li dus de Bretaigne moult bellement au conte et as Englès de che que il avoit tant demoret à non venir, 20 car il ne trouvoit mies voirement tout tel son païs que il li avoient proumis au commenchement de l’esté. Dont respondi li contes et dist: «Biau frère de Bretaigne, pour ce ne demora il mies, se vous volés, que nous ne corigons les rebelles, car, avoecques l’aide et 25 le poissanche que vous avés et que nous avons et qui tous les jours nous puet venir d’Engletière, nous sousmetterons si vos subgés que il seront tout aisse quant il poront venir à merchi.» De tels parolles et de pluiseurs autres parlementèrent il longement ensamble, 30 et puis se traïst cascuns à son hostel. Meïsmement à l’endemain il chevauchièrent tout doi ensamble, et vinrent à la Massière, et là disnèrent tout doi ensamble [8] en grant joie, et parlèrent apriès disner de leurs besongnes moult longement ensamble; et fu adont ordonné que li consaulx dou conte s’en iroit à Rennes avoecques le duch, et là ordonneroient il et concluiroient 5 finablement toutes leurs besongnes. Si demora che soir li dus de Bretaigne et li consaulx dou conte à le Massière, et li contes retourna à ses gens à le Heidé, car il estoient tout là logiet [et] environ le Masière, et l’endemain li dus de Bretaigne s’en retourna à 10 Rennes, le signeur Latinier, messires Robers Canolles, messires Thumas de Persi, messires Thumas Trivet et le conseil dou conte en sa compaignie. Si furent trois jours à Rennes, toudis consillans leurs besongnes.

§ 172. A che darrain conseil fu acordet, juret et 15 fianciet sus saintes evangilles dou duch de Bretaigne, que il venroit [devant] Nantes mettre le siège, en le compaignie dou conte de Bouquighem, quinse jours apriès che que li Englès seroient là venu, et feroit li dus de Bretaigne venir et amener par le rivière de 20 Loire barges et balengiers à plenté, pour mieulx constraindre par la rivière ceulx de Nantes, et ne s’en partiroit, ils ne ses gens, si seroit Nantes prisse. Pour toutes ces coses enteriner et affremer plus plainement et que li contes de Bouquighem fust à ces obligations 25 prendre et faire, ses consaulx le renvoiia querre à le Heidé, où il estoit logiés et toute li hoos. Si se deslogièrent et s’en vinrent logier ens es fourbours de Rennes, enssi que autre fois il avoient esté logiés. Si entrèrent li contes et li baron en Rennes, 30 et là leur donna li dus de Bretaigne à disner moult grandement. Là eut li dus de Bretaigne en convenant [9] et jura sur sa foi solempnellement et sus saintes evangilles que il venroit à tout son pooir devant Nantes. Et sur cel estat il se parti et se retraïst vers Hainbon; et li contes de Bouquighem et li Englès demorèrent 5 à Rennes et furent depuis bien quinse jours en ordenant leurs besongnes.

De toutes ces coses estoient bien enfourmet et avisset chiaux de Nantes, que il devoient avoir le siège: si se ordonnèrent selonc che, et uns des plus 10 grans capitainnes qui fust en Nantes, c’estoit messires Jehans li Barois des Bares, uns vaillans et appers chevaliers. Avoecques li estoient li cappitainne de Cliçon, Jehan de Castiel Morant, Morfouace, messires Jehans de Malatrait, Tournemine et moult d’autres, 15 toute fleur de gens d’armes, liquel se pourveïrent sagement et biellement de tout ce que il leur convenoit, tant à l’encontre de la rivière que des portes, des murs et des tours, qui regardent sus les camps de celle part où il pensoient à avoir le siège.

20 Nous meterons ches besongnes ichi un petit en respit, et parlerons de l’ordenance dou couronnement dou jone roi Charle, qui fu en celle saison couronnés à Rains.

§ 173. Vous devés savoir que riens ne fu espargniet 25 de noblèces et de signouries à faire au couronnement dou jone roi Charle de France, qui fu couronnés à Rains le jour de un diemence, ou dousime an de son eage, en l’an de grace Nostre Signeur mille trois cens et quatre vins. A la solempnité de son couronnement 30 heut grant fuisson de haulx signeurs; si quatre oncle i furent, Ango, Berri, Bourgongne et Bourbon, et [10] ossi ses grans oncles, li dus Winchelins de Braibant, li dus de Bar, li dus de Lorainne, li contes de Savoie, li contes de la Marce, li contes d’Eu, messires Guillaumes de Namur; li contes de Flandres et li contes 5 Jehans de Blois s’escusèrent. Finablement il i ot trop grant fuisson de grans seigneurs: jamais je ne les aroie tous nommés. Et entra li jones rois en la cité de Rains le samedi à heure de vespres, bien acompaigniés, che poés vous savoir, de toutes noblèces de 10 hauls signeurs et de menestraudies; et par especial par devant li il i avoit plus de trente trompètes qui sonnoient si cler que mervelles. Et descendi li jones Charles de France devant l’eglisse de Nostre Dame de Rains, si oncle et ses frères en sa compaignie. Là 15 estoient si cousin, tout jone enffant ossi, de Navare, de Labreth, de Bar et de Harcourt, et grant fuisson de autres jones escuiers, enffans de haulx barons dou roiaulme de France, lesquels li jones rois à l’endemain, le diemence, le jour de son couronnement, fist tous 20 chevaliers. Et oï che samedi li rois les vespres en l’eglise Nostre Dame de Rains, et villa en l’eglise, enssi que usages est, la grigneur partie de la nuit, et tout li enffant qui chevalier voloient estre avoecques lui. Quant che vint le diemence, dont le jour de la Tousains 25 avoit esté le [joedi] devant, li eglise Nostre Dame fu parée si très richement que on ne saroit miés ordonner ne deviser, et là fu à haute solempnité de la haute messe de l’archevesque de Rains sacrés et beneïs, ch’est de la sainte ampoule, dont mesires sains Remis 30 consacra Clovis, le premier roi qui fu en France, et fu ceste unction envoïe de Dieu et des chiaux par un saint angle, et depuis tousjours li roi de France en [11] ont esté consacré, et point s’amenrist. Or regardés se c’est disne cose et noble!

Avant le consacration, li rois fist là devant l’autel tous les jones chevaliers nouviaulx. En apriès, on fist 5 l’offisse de le messe très solempnellement et très reveranment, et le canta li arcevesques de Rains. Et là seoit li jones rois en abbit roial en une caiière eslevée moult haut, parée et vestie de draps d’or si rices que on les pooit avoir, et tous li jone nouviel chevalier 10 desouls, sus bas escamiaulx couvers de draps d’or, à ses piés. Enssi se persevera li offices en grant noblaice et disnité; et là estoit li nouviaulx connestables de France, messires Oliviers de Cliçon, qui avoit esté fais et creés connestables puis un petit, qui 15 bien faisoit son office et ce qui à lui apartenoit. Là estoient li haut baron dou roiaulme de France, vesti et paré si ricement que mervelles seroit à recorder, et seoit li rois en majesté roial, le couronne très rice et oultre mesure presieuse ou chief. Li eglise de Nostre 20 Dame de Rains fu, à celle heure de le messe et de le solempnité, si plaine de nobles que on ne savoit son piet où tourner. Et entendi que, adont ou nouviel avent dou jone roi et pour resjoïr le peuple parmi le roiaulme de France, toutes impositions, aides, gabelles, 25 fouages, sousides et autres coses mal prisses, dont li roiaulmes estoit trop blechiés, furent abatues, quittées, ostées et aliennées, et fu grandement à le contemplation et plaissance dou peuple.

Apriès le messe, on vint au pallais, et pour ce que la 30 salle dou pallais estoit petite pour recepvoir tel peuple, on avoit enmi la court dou pallais, où il i a grant place, tendu un hault et grant [tref] sus hautes estaces; [12] et là fu li disners fais et ordonnés, et sissent li jones rois de France et si cinc oncle, Braibant, Ango, Berri, Bourgongne et Bourbon, à sa table et bien en sus de