Chroniques de J. Froissart, tome 06/13

Part 5

Chapter 53,421 wordsPublic domain

[126] Gard, arr. Uzès, sur la rive droite du Rhône, à 30 kil. en amont d’Avignon. Le Pont-Saint-Esprit fut pris par les Compagnies, non, comme le dit Froissart, après Brignais, c’est-à-dire en 1362, mais dans la nuit du dimanche 27 au lundi 28 décembre 1360, «aquel an meteys an LX, la nuog dels Innocens, fo pres lo luoc de Sant Esprit sus lo Roze per une companha d’Anglezes et de fals Franceses...» _Thalamus parvus_, p. 357.--Notre chroniqueur a raison de dire que les Compagnies, qui infestaient à la fin de 1360 la sénéchaussée de Beaucaire et de Nîmes, s’emparèrent par surprise du Pont-Saint-Esprit, afin de faire main basse sur un «grant tresor» qu’elles y croyaient déposé. Ce grand trésor, c’était le premier versement fait par les contribuables des trois sénéchaussées de Toulouse, de Carcassonne et de Nîmes sur l’aide levée pour la rançon du roi Jean. Mais ce que Froissart semble avoir ignoré, c’est que les Compagnies, malgré l’habileté avec laquelle elles avaient organisé l’espionnage, firent leur coup de main un ou deux jours trop tôt. Les deux commis, chargés par le trésorier de France à Nîmes, d’aller au Pont-Saint-Esprit remettre le montant de ce versement entre les mains de Jean Souvain, ch{er}, alors sénéchal de Beaucaire, qui devait le porter au roi à Paris sous bonne escorte, ces deux commis, dis-je, nommés maître Jean de Lunel et Jean Gilles, n’arrivèrent à Avignon avec les besaces de cuir contenant le produit de l’aide que le 26 décembre. Dès le surlendemain, à la nouvelle que le Pont-Saint-Esprit venait d’être pris par les Compagnies, et que Jean Souvain avait fait une chute mortelle en voulant repousser leur assaut, Jean de Lunel et Jean Gilles n’eurent rien de plus pressé que de rebrousser chemin et de retourner à Nîmes avec leur argent. «Pro expensis factis per magistrum Johannem de Lunello qui una cum Johanne Egidii portaverunt (sic) apud Avinionem XXVIe die decembris CCCLX, de mandato dicti domini thesaurarii Francie, in besaciis corii, Vm IIc mutones, IIm Vc regales veteres, IIm et C scuta vetera et M IIIIc regales novos, pro ipsis abinde portandis Parisius dicto domino regi per dominum Johannem Silvani, militem, tunc senescallum Bellicadri, tunc accedere Parisius debentem pro conducenda moneta redempcionis regis que tunc portabatur per communitates senescalliarum Tholose et Carcassonne. Et cum fuit (Johannes Silvani) in loco Sancti Spiritus, in crastinum locus in quo dictus senescallus erat, pro arripiendo iter suum, fuit ab Anglicis inimicis regni occupatus. Et opportuit ibi ipsos cum dicta moneta remanere cum dicto thesaurario Francie et domino Rothomagensi cardinali, per tres dies, donec fuit deliberatum quod custodiretur donec itinera essent magis secura. Et reversi fuerunt apud Nemausum cum dicta moneta usque ad mensem marcii quo fuit missa per personas inferius declaratas dicto domino regi. In quo viagio fuerunt per quinque dies cum tribus equitaturis et expendiderunt IX francos III grossos.» (_Bibl. Nat._, fonds latin, nº 5957, fº 25 vº). Cf. _Grandes Chroniques_, VI, 223; _Chronique de Jean le Bel_, II, 274 à 277; _Histoire de Nismes_, par Léon Mesnard, II, 220 à 225. _Arch. Nat._, JJ92, nº 80.

A la nouvelle de la prise du Pont-Saint-Esprit[127], beaucoup de Compagnies, cantonnées en Champagne et en Brie, en Orléanais, dans le Chartrain, le comté de Blois, l’Anjou, le Maine et la Touraine, prennent à leur tour le chemin de la vallée du Rhône, envahissent le Comtat et la Provence[128]. P. 72, 73, 267, 268.

[127] Dès le 8 janvier 1361, Innocent VI écrit à Louis, évêque élu de Valence, de continuer à l’avertir des agissements de la Grande Compagnie (Martène, _Thes. Anecdot._, II, 846); le 9, il mande auprès de lui don Juan Fernandez de Heredia, châtelain d’Amposta et prieur de Saint-Gilles (_Ibid._, 847 et 848); le 10, il écrit au gouverneur du Dauphiné et à Philippe de Rouvre, duc de Bourgogne, pour les prier d’empêcher les gens des Compagnies de traverser leurs terres et les prévenir de la croisade prêchée contre ces brigands (_Ibid._, 848, 849) que le pape a sommés en vain d’évacuer le Pont-Saint-Esprit «castrum Sancti Spiritus, Uticensis diocesis»; le 17, il s’adresse pour la même fin au roi de France, au duc de Normandie, au duc de Touraine (_Ibid._, 851, 852, 854, 855); le 18, à Jean, comte d’Armagnac, et à Gaston, comte de Foix (_Ibid._, 857); le 23, à l’empereur Charles IV, roi de Bohême (_Ibid._, 859 à 861), et à Rodolphe, duc d’Autriche (_Ibid._, 862 à 864); le 26, à Robert, sire de Fiennes, connétable de France, que le roi Jean vient d’envoyer avec Arnoul, sire d’Audrehem, maréchal de France, contre les Compagnies (_Ibid._, 867); à Pierre, roi d’Aragon (_Ibid._, 868, 869), et à Amédée, comte de Savoie (_Ibid._, 864, 865). Enfin, le 28 janvier 1361, Innocent VI charge Pierre Sicard, chanoine de Narbonne, de diriger la construction d’une enceinte de remparts dont il veut entourer sa cité d’Avignon «super constructione mœniorum seu murorum clausuræ civitatis nostræ Avinionensis.» _Thes. Anecdot._, II, 869.--Cette enceinte, commencée en 1361 par ordre d’Innocent VI, et terminée sous le pontificat d’Urbain V, successeur d’Innocent, est celle qui subsiste encore aujourd’hui, du moins en partie.

[128] Dans le courant du mois de février 1361, Innocent VI écrit à Louis, évêque élu de Valence, à Amédée, comte de Savoie, à l’archevêque de Lyon, à celui de Vienne, à l’évêque de Viviers, à Adhémar, comte de Valentinois, pour les prier de s’opposer au passage des brigands qui, «de diversis regni Franciæ partibus», s’avancent et viennent rejoindre ceux qui se sont établis au Pont-Saint-Esprit. Martène, _Thes. Anecdot._, II, 872 à 874.

Le pape Innocent VI, affamé dans Avignon ainsi que le sacré collége, prêche la croisade contre ces brigands. Le cardinal d’Ostie[129], mis à la tête de l’expédition projetée, convoque à Carpentras ceux qui en veulent faire partie; mais comme on ne donne à ces croisés que des indulgences, ils retournent bientôt chez eux et quelques-uns vont même grossir les bandes des Compagnies. P. 73, 74, 268, 269.

[129] Ce cardinal est le fameux Pierre Bertrandi, cardinal évêque d’Ostie. Froissart l’appelle sans doute Pierre du Moustier ou du Monestier (Ardèche, arr. Tournon, c. Annonay), parce qu’il était seigneur de cette localité ainsi que de Colombier, qui s’est appelé depuis lors, en souvenir de ce prélat illustre, Colombier-le-Cardinal (Ardèche, arr. Tournon, c. Serrières). JJ81, nº 815. Cf. l’abbé de Sade, _Mémoires sur Pétrarque_, III, 564 et 565.

L’avortement complet de cette croisade oblige le pape[130] à faire remettre une somme considérable à Jean, marquis de Montferrat, à charge de prendre à ses gages les gens des Compagnies, maîtres du Pont-Saint-Esprit, pour les emmener en Italie[131]. Les principaux chefs de ces bandes se laissent enrôler, sauf Seguin de Badefol qui tient Anse, et vont faire la guerre à Galéas et à Barnabo, seigneurs de Milan. Pendant ce temps, Seguin de Badefol s’empare de Brioude[132] d’où il ravage tout le pays d’Auvergne. Ses gens d’armes font des excursions jusqu’au Puy, à la Chaise-Dieu[133], à Clermont, à Montferrant[134], à Chilhac[135], à Riom, à Nonette[136], à Issoire, à Vodables[137], à Saint-Bonnet-l’Arsis[138] et sur toutes les terres du comte dauphin[139] alors otage en Angleterre. Après une occupation de plus d’une année, Seguin de Badefol évacue Brioude[140] moyennant finance et se retire avec ses trésors en Gascogne, son pays natal. J’ai ouï dire depuis que cet aventurier eut une fin tout à fait tragique[141]. P. 74 à 76, 269 à 271.

[130] Innocent VI entra en négociations avec les brigands du Pont-Saint-Esprit dès la première quinzaine de février. Le 13 de ce mois, il députa Juan Fernandez de Heredia, châtelain d’Amposta, prieur de Saint-Gilles de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, le dominicain Eumène Begamon, son pénitencier, et Étienne de la Tuile, de l’ordre des Frères Mineurs, bachelier en théologie, vers «Waltero, militi et capitaneo gentis armigeræ quæ Magna Societas dicitur, et Johanni Scakaik ac Ricardo Mussato, Armigero Nigro, ejusdem capitanei marescallis et conestabulariis.» Le malheureux pape s’efforce de prendre les routiers par la douceur. «Benigne ac placide intelleximus qualiter vos, obedientiam vestram nostris beneplacitis et mandatis promptius offerentes, contra nos et romanam curiam vestrum nullatenus dirigebatis propositum, nec nos et sedem apostolicam vel curiam ipsam intendebatis aliqualiter perturbare.» Martène, _Thes. Anecdot._, II, 882 et 883.

[131] Par un bref daté d’Avignon le 8 des ides de juin (6 juin) 1361, Innocent VI donna quittance générale à son amé fils Juan Fernandez de Heredia, à qui Regnault, évêque d’Autun, son trésorier, «de mandato nostro super hoc facto eidem oraculo vivæ vocis», avait compté de la main à la main 14 500 florins d’or, en le chargeant de les remettre à Jean, marquis de Montferrat, et «per eumdem marchionem certis gentibus armigeris quæ Magna Societas dicebantur.» Martène, _Ibid._, 995.--La peste, qui éclata alors à Avignon et qui sévit dans la vallée du Rhône avec une intensité effrayante, fut néanmoins la principale cause qui détermina les Compagnies à évacuer le Pont-Saint-Esprit et à suivre le marquis de Montferrat en Italie (Martène, _Thes. Anecdot._, II, 1027; Villani, l. X, cap. XLVI). A la Voulte-sur-Rhône (Ardèche, arr. Privas), «la mortalité a esté si grande que _de dix l’un n’est eschappé_.» _Arch. Nat._, JJ95, nº 161.

[132] Seguin de Badefol s’empara de Brioude le 13 septembre 1363, de grand matin: «Item a XIII de setembre (1363), davan matinas, lo dig mossen Segui de Badafol pres lo luoc de Brieude en Alvernhe, e lo tenc ben entorn x meses e plus.» _Thalamus parvus_, p. 363.--La prise de Brioude est par conséquent antérieure de plus d’un an à celle d’Anse, d’où il suit que Froissart, en racontant ces deux faits, a interverti complétement l’ordre chronologique. Le témoignage de l’auteur de la chronique romane de Montpellier est confirmé par une lettre de rémission accordée en juin 1366 à Jean Baille, sergent royal au bailliage d’Auvergne, «comme, _environ trois anz a_, la ville de Briode eust esté prise par les ennemis de nostre royaume _et ycelle eussent tenu l’espace d’un an ou environ_, en laquelle ville le dit Jehan, sa femme et enfanz demouroient, et à la prinse d’icelle ville fu le dit Jehan pris par les diz ennemis et mis à grant raençon.» _Arch. Nat._, JJ97, 107.--Dans une autre lettre de rémission octroyée en mai 1365 à Bertrand Basteir, marchand de Brioude, il est fait mention de «la prise de la dicte ville de Brioude faicte nagueires par Seguin de Baldefol et ses aliez, ennemis de nostre royaume.» JJ98, nº 279. Cf. sect. judic., X1a20, fº 47.--Peu après la prise de Brioude, Arnoul d’Audrehem, lieutenant en Languedoc, par un mandement daté de Nîmes le 13 octobre 1363, poussait la faiblesse jusqu’à autoriser les habitants du Velai à s’imposer une aide extraordinaire pour payer rançon à Seguin de Badefol à la suite d’un pactis récemment conclu «cum ipso et ejus tirannida Societate.» _Bibl. Nat._, ms. lat., nº 10 002, fº 32 vº.--Par acte passé à Clermont le 21 mai 1364, les trois États d’Auvergne et le gouverneur du duché pour le duc de Berry, alors otage en Angleterre, rachetèrent Brioude ainsi que Varennes (auj. Varennes-Saint-Honorat, arr. le Puy, c. Allègre) des mains de Seguin de Badefol. _Archives des Basses-Pyrénées_, arm. Albret, invent. C, chap. iii.

[133] Haute-Loire, arr. Brioude.

[134] Aujourd’hui section de Clermont-Ferrand.

[135] Haute-Loire, arr. Brioude, c. Lavoûte-Chilhac. Dans notre texte (p. 76, l. 4), on a imprimé, par erreur: Tillath. Lisez: Cillach.

[136] Puy-de-Dôme, arr. Issoire, c. Saint-Germain-Lembron.

[137] Puy-de-Dôme, arr. et c. Issoire.

[138] Saint-Bonnet-l’Arsis nous est inconnu. Le contexte ne nous permet pas de voir là deux localités distinctes, par exemple Saint-Bonnet et Lastic, suivant la leçon de quelques éditeurs; car, dans ce cas, Larsis ou l’Arsis devrait être précédé, comme les autres noms de lieu, de la préposition à. Peut-être _l’Arsis_ ou _le Brûlé_ est-il un ancien surnom de Saint-Bonnet-le-Château (Loire, arr. Montbrison), par opposition à Saint-Bonnet-le-Froid (Haute-Loire, arr. Yssingeaux, c. Montfaucon). Le voisinage de ces deux localités donne au moins quelque vraisemblance à cette hypothèse. Seguin de Badefol pilla aussi l’hôtel-Dieu de Montbrison (_Arch. Nat._, sect. adm., P1409³, nº 1394).

[139] Béraud 1er, comte de Clermont et dauphin d’Auvergne, marié à Marie de Villemur, fut en effet l’un des otages du traité de Brétigny (Rymer, III, 515). Les domaines du comte Dauphin s’étendaient entre Clermont et Brioude.

[140] S’il fallait en croire un curieux et charmant récit d’un ancien chef de Compagnie nommé le Bascot de Mauléon, rapporté par Froissart, après le départ pour Anse de Seguin de Badefol, Louis Roubaut, de Nice, lieutenant de Seguin, aurait occupé Brioude, à la place de son maître. Un autre routier nommé Limousin aurait obtenu les faveurs d’une maîtresse, «une trop belle femme», que Roubaut, pendant un voyage à Anse, avait laissée à Brioude. Informé du fait, Roubaut, pour se venger, aurait chassé ignominieusement Limousin, après l’avoir fait «mener et courir tout nud en ses braies parmi la ville.» Limousin se serait vengé à son tour en faisant tomber Roubaut dans une embuscade où le bandit niçois fut taillé en pièces et pris par le seigneur de la Voulte et les habitants du Puy (Froissart de Buchon, II, 411 à 413), à la Batterie (auj. hameau de Graix, Loire, arr. Saint-Étienne, c. Bourg-Argental), entre Annonay et Saint-Julien. Cet engagement, où Louis Roubaut fut battu et fait prisonnier, se livra le vendredi 2 mai 1365. _Thalamus parvus_, p. 368.

[141] Lorsque Seguin évacua Brioude en vertu d’une convention conclue à Clermont le 21 mai 1364, il ne se retira pas immédiatement en Gascogne; mais, dans les premiers jours du mois de novembre de cette année, il s’empara d’Anse, comme nous avons déjà eu lieu de le dire plus haut. Après huit mois d’occupation, dans le courant de juillet 1365, il s’engagea, envers le pape Urbain V, à rendre cette forteresse aux chanoines de Saint-Jean, comtes de Lyon, qui en étaient seigneurs, moyennant l’absolution et une somme de 40 000 petits florins, ou 32 000 francs, dont une moitié devait être payée à Anse dans les premiers jours d’août, et l’autre moitié à Rodez au terme de Noël suivant. Seguin s’engageait, en outre, à faire sortir ses compagnons du royaume, et consentait, en garantie de l’exécution de cette clause, à livrer messire Seguin son père et ses frères comme otages à Avignon. Le pape, de son côté, promettait de donner l’absolution aux compagnons de Seguin de Badefol, au cas où ceux-ci voudraient aller au voyage d’outre-mer «avec les autres qui y doivent aler en la compaignie de l’Archiprestre.» A cette occasion, les consuls de Lyon prêtèrent 4000 florins au chapitre de Saint-Jean, et fournirent en outre les otages, qui furent envoyés à Avignon jusqu’à l’entier acquittement des 20 000 florins restants. Le roi Charles V vint aussi au secours des comtes de Lyon; il leur fit don d’une somme de 12 000 francs, pour le payement de laquelle on leva 3 gros par feu sur les habitants du Lyonnais et du Gévaudan (_Arch. Nat._, K49, nº 5), et un franc et un florin par feu sur ceux de l’Auvergne (_Bibl. Nat._, Quittances, XV, 192). Le chapitre de Saint-Jean reprit possession du château d’Anse dès le mois d’août, puisqu’on le voit nommer, le 30 de ce mois, Guillaume de Chalamont, chevalier, capitaine de ce château, aux gages annuels de 400 écus d’or (_Arch. du Rhône_, arm. Énoch, vol. 20, nº 26; Allut, _les Routiers_, p. 155 à 170). Toutefois, au mois de novembre 1365, Seguin de Badefol était encore à Anse, ou du moins il était supposé y être, car il figure parmi les routiers à qui Bertrand du Guesclin fit porter, le 20 de ce mois, une lettre où il les invitait à vider le pays et à le suivre (_Archives de la Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des Comptes de Bourgogne, B1423). Quoi qu’il en soit, du Guesclin réussit à entraîner Seguin. Seulement, ce routier voulut, chemin faisant, rendre visite au roi de Navarre à l’instigation duquel il avait naguère saccagé le royaume, et mal lui en prit. Charles le Mauvais, à qui Seguin réclamait un arriéré de solde, trouva plus simple de l’empoisonner que de le payer. Telle est la fin tragique à laquelle Froissart fait allusion, et qu’il faut rapporter aux derniers jours du mois de décembre 1365: «Item, en lo dich mes de dezembre (1365), lo sobredich Segui de Badafol mori à Pampalona (Pampelune, en Navarre) per lo fuoc de Sant Anthoni.» _Thalamus parvus_, p. 370. Cf. Martène, _Thes. Anecdot._, I, 1576, et Secousse, _Preuves de l’histoire de Charles le Mauvais_, p. 381 et 411.

CHAPITRE LXXXVI.

1361. MORT DU DUC DE LANCASTRE.--MORT DU DUC DE BOURGOGNE ET PARTAGE DE SA SUCCESSION.--1362. MORT DU PAPE INNOCENT VI ET ÉLECTION D’URBAIN V.--VOYAGE ET SÉJOUR DU ROI JEAN A LA COUR D’AVIGNON.--CRÉATION DE LA PRINCIPAUTÉ D’AQUITAINE EN FAVEUR DU PRINCE DE GALLES ET ARRIVÉE D’ÉDOUARD DANS SA NOUVELLE PRINCIPAUTÉ (§§ 499 à 502).

Mort de Henri, duc de Lancastre[142]. Ce duc laisse deux filles, l’aînée, Mathilde, mariée au comte Guillaume de Hainaut, et la jeune Blanche, à Jean, comte de Richmond, fils d’Édouard III, qui devient duc de Lancastre du chef de sa femme.--Mort de Philippe, dit de Rouvre, duc de Bourgogne[143], marié à la jeune Marguerite, fille de Louis, comte de Flandre. Marguerite[144], mère du comte de Flandre, succède à Philippe, son petit neveu, dans la possession des comtés d’Artois et de Bourgogne. Jean de Boulogne a pour sa part les comtés d’Auvergne et de Boulogne[145]. Enfin, Jean, roi de France, hérite à titre de plus proche parent[146], du duché de Bourgogne, au grand déplaisir du roi de Navarre[147] qui prétend avoir des droits sur cette succession ainsi que sur la Champagne et la Brie. P. 76, 77, 271 et 272.

[142] Un mandement d’Édouard III, en date du 16 avril 1361 (_Rymer_, III, 614), est adressé à Henri, duc de Lancastre. Cependant Knyghton, chanoine de Leicester (_apud Twysden_, II, 2625) dit que Henri de Derby mourut dans le carême qui suivit le traité de Brétigny, c’est-à-dire au plus tard dans les vingt-et-un premiers jours de mars 1361. Le duc de Lancastre fut enterré près de la porte septentrionale de l’église collégiale de Leicester, qu’il avait fondée à côté d’un hôpital destiné à recevoir cent pauvres malades.

[143] Philippe, dit de Rouvre, mourut le 21 novembre 1361, cinq mois à peine après son mariage avec Marguerite de Flandre, accompli le 1er juillet précédent, alors que Marguerite n’avait pas encore atteint sa douzième année.

[144] Marguerite de France, mariée le 2 juin 1320 à Louis II, comte de Flandre, mère de Louis III, dit de Male, et grand’mère de Marguerite de Flandre, était la seconde fille de Philippe le Long et de Jeanne, comtesse de Bourgogne et d’Artois. Cette princesse, sœur de Jeanne de France, mariée à Eudes IV, recueillit les comtés de Bourgogne et d’Artois du chef de sa mère Jeanne, bisaïeule de Philippe de Rouvre.

[145] Jeanne de Boulogne, fille de Guillaume, comte d’Auvergne et de Boulogne et de Marguerite d’Évreux, mariée en premières noces à Philippe de Bourgogne, dont elle eut Philippe de Rouvre, remariée le 19 février 1349 à Jean, roi de France, mourut à Argilly le même jour que son fils, c’est-à-dire le 21 novembre 1361. Jean d’Auvergne ou de Boulogne, qui, par suite de ce double décès, entra en possession des comtés de Boulogne et d’Auvergne, était, ainsi que le cardinal Gui de Boulogne, l’oncle de Jeanne du côté paternel. Jean et Gui étaient les fils de Robert VII, comte d’Auvergne et de Boulogne, et de sa seconde femme, Marie de Flandre, tandis que Guillaume, père de Jeanne de Boulogne, était le fils de ce même Robert VII et de sa première femme, Blanche de Clermont. Anselme, _Hist. généal._, VIII, 56 et 57.

[146] Le roi Jean, fils de Jeanne de Bourgogne, sœur d’Eudes IV, grand-père de Philippe de Rouvre, était par conséquent le neveu d’Eudes IV, le cousin germain du fils d’Eudes, Philippe de Bourgogne, tué au siége d’Aiguillon le 22 septembre 1346, et l’oncle à la mode de Bretagne de Philippe de Rouvre, fils de Philippe de Bourgogne.

[147] Charles II, roi de Navarre, dit le Mauvais, petit-fils par sa mère de Marguerite de Bourgogne, première femme de Louis le Hutin et sœur d’Eudes IV, était seulement le cousin issu de germain du dernier duc de Bourgogne. Pour couper court à ces prétentions de son gendre, le roi Jean, par une ordonnance rendue au Louvre lez Paris au mois de novembre 1361, réunit perpétuellement à la Couronne: 1º le duché de Bourgogne, 2º les comtés de Champagne et de Brie, 3º le comté de Toulouse. _Ordonn._, IV, 212 et suiv.

Le roi de France entreprend de visiter son nouveau duché[148] et d’aller voir le pape à Avignon; il part de Paris vers la Saint-Jean-Baptiste 1362[149], après avoir nommé Charles son fils aîné régent pendant son absence, et arrive à Avignon aux approches de Noël suivant[150]. Innocent VI meurt sur ces entrefaites[151]. Les cardinaux de Boulogne et de Périgord se disputent les voix du conclave. Ne pouvant réunir la majorité, parce qu’ils se tiennent en échec l’un l’autre, ils prennent le parti de faire élire un simple moine, abbé de Saint-Victor de Marseille, qui devient pape sous le nom d’Urbain V[152]. Informé que Pierre de Lusignan, roi de Chypre, doit venir bientôt à Avignon, Jean passe l’hiver à Villeneuve et dans ses villes du midi, en attendant l’arrivée du vainqueur des Sarrasins, du conquérant de Satalie[153]. P. 77 à 79, 272 à 274.