Chroniques de J. Froissart, tome 03/13
Part 5
[125] Le nom de cette localité est écrit _Anchenis_ ou _Anthenis_ dans Froissart (V. p. 114, 332, 334 et 335), _Antenis_ dans Jean le Bel (V. t. II, p. 50 et 51). Comme cette localité, d’après ce dernier chroniqueur, est située sur le bord de la Gironde, à peu de distance de Monségur-Gironde, d’une part, et d’Aiguillon, de l’autre (V. t. II, p. 51), comme de plus Jean le Bel paraît ne faire de _Thonis_ pris par les Anglais (p. 42), et de _Antenis_ repris par les Français (p. 48), qu’une seule et même localité, il y a quelque raison d’identifier _Antenis_, qui peut être une mauvaise lecture d’un copiste pour _Thonis_, avec Tonneins, chef-lieu de canton du Lot-et-Garonne, ar. de Marmande. Quant à Froissart, il fait évidemment d’_Anthenis_ et de _Thonis_ deux localités distinctes, puisque, après avoir mentionné la prise d’_Anthenis_ par des gens du duc de Normandie (p. 115 et 116), il raconte le siége et l’occupation de _Thonis_ (Tonneins) par ce même duc de Normandie (p. 119). A notre avis, _Anthenis_, en tant que localité distincte de Tonneins, est purement imaginaire, et Froissart n’a été conduit à en supposer l’existence que par une corruption du texte de Jean le Bel.
[126] Comme rien n’autorise à supposer qu’Agen soit jamais tombé au pouvoir de Derby dans cette campagne, cette ville n’a pu être reprise par les Français; mais, dans tous les cas, elle aurait été reprise avant le 3 février 1346, puisque dom Vaissète (_Hist. gén. de Languedoc_, t. IV, p. 258) analyse le contenu de lettres données par le duc de Bourbon _à Agen le_ 1er _février_ 1346 (n. st.).
[127] Lot-et-Garonne, ar. Nérac.
[128] Lot-et-Garonne, ar. Marmande.
[129] Lot-et-Garonne, ar. Agen. Nous ne connaissons aucun document qui mentionne l’occupation de Port-Sainte-Marie par les Anglais et par conséquent sa reprise par les Français à cette date. Au contraire, le duc de Normandie, par acte daté d’Agen au mois d’août 1346, exempte de toute espèce de tailles les habitants du Port-Sainte-Marie, en considération de leur fidélité: «... habitatores ville Portus Sancte Marie, in fronteriis inimicorum existentis, tanquam fideles et obedientes, fideliter, legaliter et diligenter servierint...» (Arch. nat., JJ76, p. 239.) Une autre charte du mois de décembre 1347 mentionne une tentative de trahison aux Anglais réprimée impitoyablement par les habitants eux-mêmes. Arch. nat., JJ76, p. 238.
Les Français, au nombre de cinq[130] mille hommes d’armes, établissent leur camp le long de la Garonne et commencent le plus beau siége que l’on eût jamais vu; il dura depuis l’entrée [d’avril[131]] jusqu’à la fin du mois d’août[132]. Les Français parviennent, malgré deux sorties vigoureuses des assiégés, à faire un pont qui leur permet de passer la rivière et de serrer de plus près le château d’Aiguillon.--Le duc de Normandie, pour attaquer sans cesse l’ennemi avec des troupes fraîches, répartit son armée en quatre corps dont chacun doit tous les jours, à tour de rôle, prendre part à l’assaut: du matin à prime, c’est le tour des Espagnols, des Génois, des Provençaux, des Savoisiens et des Bourguignons; de prime à midi, entrent en lice les gens d’armes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Montréal[133], de Fougax[134], de Limoux, de Capestang et de Carcassonne; de midi à vêpres, reprennent les gens d’armes de Toulouse, du Rouergue, du Querci, de l’Agénois et du Bigorre; de vêpres à la nuit combattent les gens du Limousin, du Vélay, du Gévaudan, de l’Auvergne, du Poitou et de la Saintonge.--Les Français, dont tous les assauts sont repoussés par les assiégés, font venir de Toulouse huit machines de guerre, les plus puissantes qu’on peut trouver.--Gautier de Mauny, qui fait souvent des sorties pour chercher des vivres et ravitailler la garnison, rencontre dans une de ces sorties Charles de Montmorency, maréchal de l’host du duc de Normandie, et le met en déroute.--Les assiégeants s’emparent, à la suite d’un combat acharné, du pont-levis qui donne accès à la porte du château[135].--Deux maîtres ingénieurs du duc de Normandie établissent sur quatre gros navires quatre puissantes machines de guerre appelées chats; mais au moment où les navires qui portent ces machines s’approchent des murs du château, les assiégés se mettent à lancer, au moyen de quatre martinets, des pierres énormes qui brisent l’une de ces machines et forcent les assiégeants à renoncer à se servir des autres.--Malgré le découragement des siens, le duc de Normandie est décidé à continuer le siége. Alors les seigneurs français chargent les comtes de Blois, de Guines et le [sire] de Tancarville de se rendre en France pour renseigner le roi sur ce qui vient de se passer. Philippe de Valois approuve la résolution de son fils et lui enjoint de maintenir le siége jusqu’à ce que, par la famine ou de vive force, Aiguillon ait capitulé. P. 120 à 128, 340 à 351.
[130] Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 53) dit «cent mille hommes» et l’on retrouve ce chiffre, évidemment exagéré, dans la première rédaction (p. 340), ainsi que dans un certain nombre de manuscrits de la seconde (p. 120). La troisième rédaction réduit l’effectif des assiégeants à «soixante mille hommes» (p. 344). Nous avons préféré comme le plus vraisemblable le chiffre de cinq mille fourni par le plus grand nombre des manuscrits de la première rédaction (p. 340).
[131] Tout en adoptant comme la plus exacte, relativement à la durée du siége d’Aiguillon, la version de la troisième rédaction (p. 344), nous avons substitué comme date du commencement de ce siége le mois d’avril au mois de mars, car nous avons des lettres de Jean, duc de Normandie, datées _de Montauban le 22 mars_ (Arch. nat., JJ76, fº 158), et d’autres lettres du même prince données _en ses tentes devant Aiguillon en avril_ 1345 (Arch. nat., JJ68, fº 448); or comme Pâques en 1346 tomba le 16 avril, et qu’à partir de ce jour on commença à faire usage du millésime 1346, on peut en conclure que les Français mirent le siége devant Aiguillon entre le 22 mars et le 15 avril.
[132] D’après Jean le Bel, le siége d’Aiguillon dura _jusques au temps de wahin_ (t. II, p. 53), c’est-à-dire jusqu’à l’automne. Froissart, dans ses deux premières rédactions (p. 120 et 340) le fait durer jusqu’à la Saint-Remi (1er octobre). La rédaction de Rome se rapproche davantage de la vérité. Il résulte des lettres de Derby, publiées par Robert d’Avesbury (_Hist. Ed. III_, éd. de 1720, p. 142), que le siége d’Aiguillon fut levé «la dismenge proschein devaunt le feste de seint Barthum,» c’est-à-dire le 20 août. D’un autre côté, la dernière charte donnée par le duc de Normandie _in nostris tentis ante Aculeonem_, qui est une prorogation de l’acte d’hommage dû au roi de France par le comte de Foix, est datée du 19 août 1346 (Bibl. nat., mss. Doat, 189, fº 260). V. Dacier, éd. de Froissart, p. 275, note 2, et Bertrandy, _Études_ etc., p. 345, note 1.
[133] Sans doute Montréal-de-l’Aude, ar. Carcassonne.
[134] Aujourd’hui Fougax-en-Barrineuf, Ariége, ar. Foix, c. Lavelanet.
[135] C’est sans doute à l’assaut de ce pont qu’un chevalier gascon du parti anglais, Alexandre de Caumont, fut fait prisonnier par Robert d’Augerans. Par lettres du 7 juillet 1346, confirmées par Philippe de Valois le 19 septembre 1347, le duc de Normandie fit un don de 500 livres à Robert d’Augerans, chevalier «en récompense de ses services, et que, de sa franche volonté, il bailla et delivra au dit duc, Alexandre de Caumont, chevalier, ennemi du roy, lequel il avoit pris à l’assaut du pont d’Aguillon, et duquel il euist eu grant raençon.» Bibl. nat., Mss., Cabinet des Titres. V. Bertrandy, _Études_ etc., p. 326.
CHAPITRE LVIII.
1346, 12 JUILLET-13 AOÛT.--ÉDOUARD III EN NORMANDIE[136] (§§ 254 à 263).
[136] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap, LXX et LXXI, p. 61 à 75.
Édouard III entreprend de passer la mer avec une nombreuse armée pour arrêter les progrès des Français et les forcer à lever le siége d’Aiguillon[137]. Après avoir nommé le comte de Kent[138], son cousin, gardien du royaume en son absence, il s’embarque vers la Saint-Jean[139] à Southampton[140] en compagnie du prince de Galles son fils aîné et de Godefroi de Harcourt. Noms des principaux chevaliers qui font partie de l’expédition. La flotte anglaise fait voile vers Bordeaux et la Gascogne, mais les vents contraires la repoussent sur les côtes d’Angleterre[141]. Godefroi de Harcourt profite adroitement de cette circonstance pour décider le roi d’Angleterre à débarquer en Cotentin.--Préparatifs de défense du roi de France[142].--Descente d’Édouard III à Saint-Vaast-de-la-Hougue[143]. P. 128 à 133, 351 à 360.
[137] Édouard III, dans une lettre du 6 mai 1346 où il demande des prières et actions de grâces pour les succès remportés en Guienne par le comte de Lancastre qui lutte contre des forces écrasantes (magnum et superimmensum exercitum), annonce qu’il va partir à la tête d’une armée pour porter secours à son lieutenant. V. Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 81.
[138] Le 25 juin 1346, Édouard III nomme son fils Lionel régent du royaume pendant son absence. V. Rymer, _ibid._, p. 84.
[139] Édouard III mit à la voile le dimanche 2 juillet. V. Rymer, _ibid._, p. 85.
[140] L’embarquement eut lieu à Portchester où divers actes signalent la présence du roi d’Angleterre à partir du 20 juin 1346 (Rymer, p. 83 à 85). Portchester, village du comté de Southampton, situé sur la côte septentrionale du havre de Portsmouth, à une lieue de cette dernière ville, avait au moyen âge un port très-important aujourd’hui comblé par des atterrissements. Le 2 juillet au soir, Édouard III était à l’île de Wight, et c’est à dater de ce moment que le sceau spécial, en usage en cas d’absence du roi, fut remis à la chancellerie.
[141] La flotte anglaise était revenue à son point de départ le 10 juillet, comme le prouve une charte datée de ce jour et donnée par Édouard III en pleine mer, en vue de l’île de Wight, pendant un arrêt de sa traversée (Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 85). Le lendemain 11 juillet, le roi anglais expédia encore une charte datée du port de Sainte-Hélène, dans l’île de Wight (aujourd’hui St-Helens, à la pointe orientale de l’île), avant de mettre à la voile pour Saint-Vaast-de-la-Hougue où il débarqua le lendemain 12 juillet.
[142] La seconde rédaction est la seule où Froissart nous montre Philippe de Valois opposant dès le début à l’envahisseur des moyens de défense proportionnés à l’attaque (p. 357). D’après les autres rédactions (p. 137 et 138, 367 et 368), ces préparatifs furent faits après coup et quand il était déjà trop tard. On remarquera qu’ici comme en beaucoup d’autres endroits, la seconde rédaction, représentée par le manuscrit d’Amiens, est la plus favorable à la France en général et à Philippe de Valois en particulier. Il est certain que Philippe de Valois fit rassembler, à Harfleur et à Caen, un assez grand nombre de gens d’armes sous les ordres de Raoul, comte d’Eu et de Guines, connétable de France. Le rôle de la retenue de ces gens d’armes, parmi lesquels figure le comte de Flandre, nous a été conservé par une copie de De Camps, portef. 83, fₒₛ 472 à 475, au Dép. des mss. de la Bibl. nat.
[143] Manche, ar. Valognes, c. Quettehou. D’après la seconde rédaction, le débarquement d’Édouard III à Saint-Vaast aurait eu lieu le jour de la Madeleine, c’est-à-dire le 22 juillet (p. 357). Nous voyons par une lettre de Michel de Northburgh, clerc et conseiller d’Edouard III, qui accompagna le roi anglais dans cette expédition, lettre rapportée textuellement par Robert d’Avesbury (_Hist. Ed. III_, p. 123), que ce débarquement se fit le mercredi 12 juillet. D’après la seconde rédaction aussi, Robert Bertran, à la tête de deux mille combattants, aurait essayé de s’opposer à ce débarquement, et il aurait été mis en déroute après un combat acharné où il aurait reçu une blessure et perdu l’un de ses fils (p. 357 et 359); mais il n’y a pas lieu d’ajouter foi à ce prétendu combat dont les deux autres rédactions et surtout Michel de Northburgh ne disent pas un mot. Édouard III trouva à Saint-Vaast onze navires dont huit étaient munis de châteaux devant et derrière; il y fit mettre le feu. Le roi d’Angleterre se tint six jours en cet endroit depuis le mercredi 12 jusqu’au mardi 18 juillet; ce temps fut employé à reposer les troupes, à débarquer les chevaux et à cuire du pain pour l’armée (_Hist. Ed. III_, p. 123 et 124).
Prise, pillage et incendie de Barfleur[144], de Cherbourg[145], de Valognes[146], de Montebourg[147] et de Carentan[148]. P. 133 à 136, 360 à 364.
[144] Pendant que l’armée anglaise campait à Saint-Vaast, une partie de la flotte se rendit le vendredi 14 juillet devant Barfleur. Les habitants avaient pris la fuite; les Anglais mirent le feu aux maisons ainsi qu’à neuf navires munis de châteaux devant et derrière et à deux _crayers_ en bon état qu’on trouva dans le port, sans compter un certain nombre de petits bateaux. Michel de Northburg, qui rapporte ces détails (_Hist. Ed. III_, p. 124), estime que Barfleur est aussi important que Sandwich (port du comté de Kent, situé à quatre lieues N. de Douvres, assez important au moyen âge, mais aujourd’hui obstrué par des alluvions).
[145] D’après Michel de Northburgh (_Ibid._, p. 127), ce fut la flotte anglaise, et non l’armée de terre qui, après la prise de Barfleur, alla brûler la ville et l’abbaye de Cherbourg. Le clerc d’Édouard III dit, comme Froissart (p. 134 et 135), que les Anglais ne parvinrent pas à s’emparer du château de Cherbourg.
[146] C’est le mardi 18 juillet, d’après Michel de Northburgh, qu’Édouard III partit de Saint-Vaast pour aller à Valognes, où il passa la nuit et où il trouva beaucoup de provisions.
[147] Michel de Northburgh ne mentionne pas Montebourg. Jean le Bel, auquel Froissart a emprunté cette indication, paraît s’être trompé, en plaçant Montebourg avant Valognes dans l’itinéraire suivi par Édouard III. Il existait, il est vrai, dès le moyen âge, une route se dirigeant directement de Saint-Vaast sur Montebourg; mais Édouard III, qui s’avançait du nord au sud, dut passer à Valognes avant d’aller à Montebourg.
[148] D’après Michel de Northburgh, Édouard III partit de Valognes le mercredi matin 19 juillet, et, après avoir marché une grande journée, arriva le soir au Pont-d’Ouve (aujourd’hui hameau de la comm. de Saint-Côme-du-Mont, Manche) que les habitants de Carentan avaient détruit pour s’opposer à la marche des Anglais, Édouard III fit reconstruire ce pont pendant la nuit, et entra le lendemain jeudi 20 juillet dans Carentan, qui n’est qu’à une lieue anglaise du Pont-d’Ouve. On y trouva vivres et viandes en abondance, mais le roi d’Angleterre ne put empêcher qu’une grande partie de la ville ne fût brûlée. Michel de Northburgh compare Carentan, pour l’importance, à Leicester (chef-lieu du comté de ce nom, à 32 I. N. N. O. de Londres, dont cinq églises anciennes attestent l’importance, dès le moyen âge).
De Carentan, Édouard III se dirige vers Saint-Lô, mais avant d’y arriver, il fait halte trois jours sur le bord d’une rivière[149]. Prise, pillage et incendie de Saint-Lô, ville trois fois plus peuplée que Coutances, dont les habitants, au nombre de huit ou neuf mille, se livrent surtout à la fabrication des draps. De Saint-Lô, les Anglais se dirigent vers Caen[150]. P. 136 à 140, 364 à 370.
[149] Le roi d’Angleterre partit de Carentan le vendredi 21 juillet d’après Michel de Northburgh (_Ibid._, p. 124 et 125), et fit une halte, mais d’un jour seulement, et non de trois comme le dit Froissart, sur le bord d’une rivière, en un village où se trouve un pont que les habitants de Saint-Lô avaient rompu. Cette rivière est certainement la Vire, puisqu’on voit, par une lettre d’Édouard III à Thomas de Lucy, que le pont dont il s’agit ici est Pont-Hébert (Manche, ar. Saint-Lô, c. Saint-Jean-de-Daye). Le roi d’Angleterre fit rétablir ce pont, traversa la Vire, lui et son armée, le lendemain samedi 22 juillet, et vint camper tout près de Saint-Lô. Les habitants de cette ville avaient commencé à la mettre en état de défense; mais les gens d’armes qu’ils y avaient rassemblés quittèrent la place, à l’approche des Anglais, sans même attendre l’arrivée des ennemis. Ceux-ci entrèrent dans Saint-Lô et y trouvèrent bien mille tonneaux de vin, sans compter une foule d’autres richesses. Michel de Northburgh estime Saint-Lô plus important que Lincoln (chef-lieu du comté de ce nom, à quarante-trois lieues N. de Londres; cette ville était, au moyen âge et avant les guerres civiles, une des plus riches et des plus populeuses de l’Angleterre).
[150] D’après Michel de Northburgh, il fallut trois journées de marche aux Anglais pour aller de Saint-Lô à Caen. Édouard III quitta Saint-Lô le dimanche 23 juillet et passa sa journée dans une abbaye que Michel de Northburgh ne nomme point (Cerisy-l’Abbaye), pendant que ses gens portaient le ravage par tout le pays environnant, à cinq ou six lieues à la ronde. Les lundi et mardi 24 et 25 juillet, le roi anglais poursuivit sa marche et campa chaque soir dans les villages; il arriva devant Caen le mercredi 26 juillet, à trois heures après-midi.
Caen est trois fois plus considérable que Saint-Lô et presque aussi important que Rouen[151]. Deux riches abbayes, Saint-Étienne[152] et la Trinité, sont aux deux extrémités de la ville dont le château[153] est un des plus beaux et des plus forts de toute la Normandie. Robert de Wargnies est capitaine de ce château, et il a sous ses ordres une garnison de trois cents Génois. La ville proprement dite est défendue par les bourgeois renforcés d’un certain nombre de gens d’armes, commandés par le comte d’Eu, connétable de France et le [sire[154]] de Tancarville. Au moment où Édouard III arrive devant Caen, sa flotte[155], qui n’a cessé de suivre tous les mouvements de l’armée de terre en côtoyant le rivage, vient jeter l’ancre à Ouistreham, havre situé à l’embouchure de la rivière d’Orne qui traverse Caen, à deux petites lieues de cette ville. P. 140 et 141, 370 à 372.
[151] «Caame, dit Michel de Northburgh, est la ville plus grosse que nulle ville d’Engleterre horspris Loundres.» (Robert d’Avesbury, _Hist. Ed. III_, p. 126 et 127.)
[152] Quoique cette abbaye fût entourée de murs crénelés et bastilles, les moines l’avaient abandonnée à l’approche des Anglais. (_Ibid._, p. 125 et 126.)
[153] D’après Michel de Northburgh (_Ibid._, p. 125), et les _Grandes Chroniques de France_ (éd. de M. P. Paris, t. V, p. 453), Guillaume Bertran, évêque de Bayeux, frère du maréchal de France Robert Bertran, était au nombre des défenseurs du château de Caen.
[154] Froissart s’est trompé en donnant dès 1346 à Jean, sire de Tancarville, vicomte de Melun, le titre de comte qui ne lui fut conféré par le roi Jean que le 4 février 1352. (Arch. nat., JJ81, p. 85, fº 101.)
[155] Cette flotte, d’après Michel de Northburgh, était composée d’environ deux cents navires qui cinglèrent vers _Rothemasse_ (lisez: _Roche Massé_, aujourd’hui la Roche de Maizy, Calvados, à l’embouchure de la Vire), pendant que l’armée de terre marchait sur Saint-Lô; les gens d’armes qui montaient ces navires faisaient des descentes continuelles sur le rivage, pillant et brûlant le pays à deux ou trois lieues dans l’intérieur. Quand l’armée de terre, maîtresse de Saint-Lô, reprit sa marche sur Caen, la flotte anglaise quitta le mouillage de la Roche de Maizy et mit à la voile pour Ouistreham (Calvados, ar. Caen, c. Douvres), à l’entrée de la baie de Caen. De la Roche de Maizy à Ouistreham, sur une étendue de côtes de vingt-six lieues anglaises, cette flotte captura et brûla soixante onze navires de guerre français avec château devant et derrière, vingt-trois crayers, sans compter une foule de petits bateaux de vingt et un à trente tonneaux de vin (_Hist. Ed. III_, p. 127).
Le comte d’Eu et le [sire] de Tancarville sont d’avis d’évacuer une partie de la ville et de se retirer de l’autre côté de la Rivière[156], pour y attendre l’ennemi; mais l’impatience des bourgeois les force à marcher en avant et à offrir la bataille aux Anglais. L’action est à peine engagée que ces mêmes bourgeois, saisis de panique, se livrent à un sauve-qui-peut général[157]. Le comte d’Eu et le [sire] de Tancarville, impuissants à les retenir au combat, veulent défendre l’entrée du pont qui réunit deux parties de la ville séparées par la Rivière, mais ils sont bientôt obligés de se rendre avec vingt-cinq autres chevaliers à un seigneur anglais nommé Thomas de Holland. Édouard III, irrité de la perte de cinq cents[158] des siens qui viennent d’être tués à l’attaque de la ville, se dispose à mettre tout à feu et à sang pour les venger, lorsque Godefroi de Harcourt, dont il a fait le maréchal de son armée, réussit à l’en empêcher. Les Anglais occupent Caen pendant trois jours. Édouard III achète le comte d’Eu et le [sire] de Tancarville vingt mille nobles à Thomas de Holland, et charge le comte de Huntingdon[159], commandant de la flotte ancrée à Ouistreham, de conduire ces deux seigneurs en Angleterre, ainsi que soixante chevaliers et trois cents riches bourgeois faits aussi prisonniers à la prise de Caen. P. 141 à 147, 372 à 379.