Chroniques de J. Froissart, tome 02/13

Part 7

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Cependant le siége d'Hennebont ne fait aucun progrès. Le château est très-fort, et la garnison, aussi nombreuse qu'aguerrie, peut se ravitailler tous les jours par mer. D'un autre côté, l'hiver approche: on est entre la Saint-Remy (1er octobre) et la Toussaint (1er novembre); et le pays des environs a été tellement ravagé que les assiégeants ne savent plus où trouver vivres ni fourrages. Toutes ces raisons déterminent Charles de Blois à donner congé au gros de son armée, et le siége d'Hennebont est levé vers la Saint-Luc (18 octobre). La plupart des seigneurs de France retournent chez eux, et Charles de Blois avec les gens d'armes qui lui restent prend ses quartiers[320] d'hiver à Carhaix. P. 176 à 178, 409 à 412.

[320] Froissart, en supposant ici l'année 1342 près de finir, semble placer en 1343 les faits dont le récit va suivre, par exemple, l'arrivée de Robert d'Artois, puis celle d'Édouard III en Bretagne, tandis qu'en réalité ces événements appartiennent à l'année 1342.

Sur ces entrefaites, un riche bourgeois et un grand marchand de Jugon[321], qui fait tous les approvisionnements de la comtesse de Montfort, tombe entre les mains de Robert de Beaumanoir, maréchal de l'armée de Charles de Blois. Ce bourgeois, pour sauver sa vie et recouvrer sa liberté, s'engage à livrer Jugon aux Français. Charles de Blois laisse une partie de ses gens à Carhaix sous les ordres de Louis d'Espagne, et vient en personne avec cinq cents lances à Jugon, dont le bourgeois qui est de sa connivence lui ouvre à minuit les portes. La ville une fois prise, le château lui-même finit, après quelque résistance, par se rendre au vainqueur. Gérard de Rochefort est maintenu comme capitaine de la garnison par Charles de Blois qui retourne à Carhaix. Bientôt, par les soins d'Yvon de Trésiguidy, au nom de la comtesse de Montfort, et de Robert de Beaumanoir, au nom de Charles de Blois, une trêve est conclue entre les belligérants qui doit durer jusqu'à la mi-mai[322] 1343. Aussitôt après la conclusion de cette trêve, la comtesse de Montfort s'embarque à Hennebont et se rend en Angleterre auprès d'Édouard III, tandis que Charles de Blois vient à Paris faire visite au roi Philippe de Valois, son oncle. P. 178 à 181, 412 à 417.

[321] Côtes-du-Nord, arr. Dinan. Il ne reste rien aujourd'hui de la redoutable forteresse qui avait donné lieu au proverbe:

Qui a Bretagne sans Jugon A chape sans chaperon.

[322] On ne trouve ni dans le recueil de Rymer ni ailleurs aucune mention d'une trêve qui aurait été conclue à cette date entre Charles de Blois et la comtesse de Montfort. Froissart veut peut-être parler, ainsi que Dacier l'a supposé, de l'armistice arrêté entre les deux parties au commencement de cette année 1342 pour durer jusqu'au retour de la belle saison. V. _Hist. de Bretagne_, par dom Morice, t. I, p. 254.

CHRONIQUES

DE J. FROISSART.

LIVRE PREMIER

§ 99. Quant li rois de France eut oy recorder comment li Haynuier avoient ars ens ou pays de Tierasse, pris et occis ses chevaliers, et destruit le bonne ville de Aubenton, saciés que il ne prist mies ceste cose en gré, mais commanda à son fil le duch de Normendie 5 que il mesist une grosse chevaucie sus, et s'en venist en Haynau, et sans deport atournast tel le pays que jamais ne fust recouvret. Et li dus respondi qu'il le feroit volentiers. Encores ordonna li rois de France le conte de [Lille[323]], gascon qui se tenoit 10 adonc à Paris dalés lui et que moult amoit, que il mesist sus une grosse chevaucie de gens d'armes, et s'en alast en Gascongne et y chevauçast, comme lieutenans dou roy de France, et guerriast durement et radement Bourdiaus et Bourdelois et toutes les forterèces qui là se tenoient pour le roi d'Engleterre. Li contes dessus dis obey au commandement dou roy et se parti de Paris, et fist son mandement à Thoulouse à estre à closes Paskes, li quelz mandemens fu 5 tenus, ensi que vous orés chà en apriès, quant tamps et lieus sera. Encores renforça grandement li rois de France l'armée qu'il tenoit sus mer et le grosse armée des escumeurs. Et manda à monsigneur Hue Kieret et à Barbevaires, et as aultres chapitainnes, 10 qu'il fuissent songneus de yaus tenir sus les mètes de Flandres, et que nullement il ne laiassent le roy d'Engleterre rapasser ne prendre port en Flandres; et se par leur coupe en demoroit, il les feroit morir de male mort. 15

[323] Ms. A8, fo 49.--Mss. B1, 3, 4, fo 71 vo: «Laille».

Avoech tout ce, vous avés bien oy recorder comment de nouviel li Flamench s'estoient alloiiet, par saiellet, avoecques le roi d'Engleterre, et li avoient juret à lui aidier à poursievir sa guerre, et li avoient fait encargier les armes de France, et li avoient fait 20 hommage de tout ce dont tenu estoient au roy de France, et li fisent encores prendre title et nom de roy de France; et cils rois les avoit absols et quittés de une grande somme de florins dont obligiet il estoient de jadis et loiiet au roy de France. Dont il 25 avint que, quant li rois Phelippes oy ces nouvelles, se ne li pleurent mies bien, tant pour ce qu'il avoient fait hommage à son adversaire, que pour ce que li rois englès, comme rois de France, les avoit quittés de le somme et de l'obligation, ce que nullement il 30 ne pooit faire. De quoi encores, pour yaus retraire, il leur manda par un prelat, sus l'ombre dou pape, qu'il tenissent ferme et estable leur sierement; autrement, il jetteroit une sentense entre yaus; non obstant ce et le petite et foible information qu'il avoient eu, se il se voloient recognoistre et retourner à lui et à le couronne de France, et relenquir le roi d'Engleterre 5 qui enchanté les avoit, il leur pardonroit son mautalent et leur quitteroit la ditte somme, et leur donroit et saieleroit pluiseurs belles francises en son royaume. Li Flamench n'eurent mies adonc conseil ne acord de ce faire, et respondirent qu'il se tenoient 10 bien pour absols et pour quittes de tout ce où obligiet estoient, tant c'au roi de France. Et quant li rois de France vei qu'il n'en aroit aultre cose, si s'en complaindi au pape Clement VIe qui regnoit pour le temps, li quelz papes jetta une sentense et un escumeniement 15 en Flandres si horrible et si grant que il n'estoit nulz prestres qui y volsist celebrer ne faire le divin offisce. De quoi li Flamench furent moult courouchiet; et en envoiièrent complaintes grandes et grosses au roi englès, li quelz, pour yaus apaisier, 20 leur manda que de ce il ne fuissent noient effraet. Car, la première fois qu'il rapasseroit, il lor menroit des prestres de son pays qui chanteroient messe en Flandres, volsist li papes ou non, car il est bien privilegiiés de ce faire. Parmi tant s'apaisièrent li Flamench. 25

§ 100. Quant li rois de France vei que, par nulle voie ne pourkas qu'il [sceust[324]] faire ne moustrer, il ne poroit ratraire les Flamens ne oster de leur oppinion, si commanda à chiaus qu'il tenoit en garnison, de Tournay, de Lille, de Douay et des chastiaus voisins, que il fesissent guerre as Flamens, et courussent en leur pays et sans deport. Dont il avint que messires Mahieus de Roie, qui pour le temps se tenoit 5 dedens Tournay, et messires Mahieus de Trie, mareschaus de France, avoech monsigneur Godemar dou Fay et pluiseur aultre, misent une chevaucie sus de mille armeures de fier, tous bien montés, et trois cens arbalestriers, tant de Tournay, de Lille que de 10 Douay, et se partirent de le cité de Tournay un soir apriès souper, et chevaucièrent tant que sus le point dou jour il vinrent devant Courtrai, et accueillièrent, devant soleil levant, toute le proie de là environ. Et coururent li coureur jusques as portes, et occirent 15 et mehagnièrent aucuns hommes qu'il trouvèrent ens ès fourbours, et puis s'en retournèrent arrière sans damage. Et prisent ces gens d'armes leur tour deviers le rivière dou Lis et devers le Warneston, en accueillant et en menant devant yaus toute le proie 20 qu'il trouvèrent et encontrèrent; et ramenèrent ce jour en le cité de Tournay plus de dix mille blanches bestes, et bien otant que pors, que bues, que vaches, dont il eurent grant pourfit et grant butin. Et en fu la ditte cités bien pourveue et rafreschie un 25 grant temps et largement avitaillie.

[324] Mss. B3, 4, fo 47.--Ms. B1, fo 72 vo: «sceuissent.»

Ces nouvelles, qui ne furent mies trop plaisans pour les Flamens, s'espandirent parmi Flandres. Si en fu durement li pays esmeus et tourblés. Et en 30 vinrent les complaintes à Jakemon d'Artevelle qui se tenoit à Gand. Pour quoi li dis d'Artevelles fu durement courouciés, et dist et jura que ceste fourfaiture seroit amendée ou pays de Tournesis. Si fist son mandement par tout, et commanda parmi les bonnes villes de Flandres que tout vuidassent et fuissent, à un certain jour qu'il y assigna, avoecques lui, devant le cité de Tournay; et escrisi au conte de Sallebrin 5 et au conte de Sufforch, qui se tenoient en garnison en le ville de Ippre, qu'il se traissent de celle part. Et encores pour mieus moustrer que la besongne estoit sienne et qu'elle li touchoit, il se parti de Gand moult estoffeement, et s'en vint entre 10 le ville d'Audenarde et de Tournay, sus un certain pas que on dist au Pont de Fier; et se loga là, attendans les dessus dis contes d'Engleterre et ossi chiaus dou Franch de Bruges.

§ 101. Quant li doi conte d'Engleterre dessus 15 nommet entendirent ces nouvelles, si ne veurent mies pour leur honneur delaiier; ains renvoiièrent tantost devers d'Artevelle, en disant que il seroient là au jour qui assignés y estoit. Sur ce il se partirent assés briefment de le ville d'Ippre, environ cinquante 20 lances et quarante arbalestriers, et se misent au chemin pour venir là où d'Artevelles les attendoit. Ensi qu'il chevauçoient et qu'il leur couvenoit passer au dehors de le ville de Lille, leur venue fu seue en la ditte ville. Dont s'armèrent secretement cil de le ville 25 de Lille, et se partirent de lor ville bien quinze cens, à piet, à cheval, et se misent et establirent en trois agais, afin que cil ne les peuissent mies escaper. Et vinrent li pluiseur et li plus certain sus un pas, entre haies et buissons, et là s'embuschièrent. 30

Or chevauçoient adonc cil doi conte englès et leur route, sus le guiement monsigneur Wafflart de le Crois, qui un grant temps avoit guerriiet chiaus de Lille, et encores guerrioit, quant il pooit; et s'estoit tenus celle saison à Ippre, pour yaulz mieus guerriier, et se faisoit fors que d'yaus mener sans peril, 5 car il savoit toutes les adrèces et les torses voies. Et encores en fust il bien venus à chief, se cil de Lille n'euissent fait au dehors de leur ville un grant trencheis nouvellement, qui n'estoit mies acoustumés d'estre. Et quant cilz messires Wafflars les eut 10 amenés jusques à là, et il vei que on leur avoit copet le voie, si fu tous esbahis et dist as contes d'Engleterre: «Mi signeur, nous ne poons nullement passer le chemin que nous alons, sans nous mettre en grant dangier et ou peril de chiaus de Lille. 15 Pour quoi, je conseille que nous retournons et prendons ailleurs nostre chemin.» Adonc respondirent li baron d'Engleterre: «Messire Wafflart, jà n'avenra que nous issons de nostre chemin pour chiaus de Lille. Chevauciés toutdis avant, car nous avons 20 acertefiiet d'Artevelle que nous serons ce jour, à quèle heure que soit, là où il est.» Lors chevaucièrent li Englès sans nul esmay. Et quant messires Wafflars vei que c'estoit acertes, et que il ne pooit estre creus ne oys, si fist son marchiet tout avant et dist: «Biau 25 signeur, voirs est que pour gide et conduiseur en ce voiage vous m'avés pris, et que tout cel yvier je me sui tenus avoecques vous en Ippre, et me loe de vostre compagnie et de vous grandement. Mais toutes fois, se il avient que cil de Lille sallent ne issent 30 hors contre nous ne sur nous, n'aiiés nulle fiance que je les doie attendre, mès me sauverai au plus tost que je porai. Car se j'estoie pris ne arrestés par aucun kas de fortune, ce seroit sus ma tieste que j'ai plus chier que vostre compagnie.»

Adonc commenchièrent li chevalier à rire, et disent à monsigneur Wafflart qu'il le tenoient bien 5 pour escuset. Tout ensi qu'il l'imagina en avint, car il ne se donnèrent de garde; si se boutèrent en l'embusce, qui estoit grande et forte, et bien pourveue de gens d'armes et d'arbalestriers, qui les escriièrent tantost: «Avant, avant, par chi ne poés vous passer 10 sans no congiet.» Lors commencièrent il à traire et à lancier sus les Englès et leur route. Et si tretost que messires Waufflars en vei la manière, il n'eut cure de chevaucier plus avant, mès retourna au plus tost qu'il peut, et se bouta hors de le presse et se 15 sauva, et ne fu mies pris à celle fois. Et li doi signeur d'Engleterre, messires Guillaumes de Montagut, contes de Sallebrin, et li contes de Sufforch escheirent en le main de leurs ennemis, et furent mieulz pris c'à le roit, car il furent embuschiet en 20 un chemin estroit, entre haies et espines et fossés à tous lés, si fort et par tel manière qu'il ne se pooient ravoir ne retourner, ne monter, ne prendre les camps. Toutes fois, quant il veirent le mesaventure, il descendirent tout à piet et se deffendirent ce qu'il peurent, 25 et en navrèrent et mehagnièrent assés de chiaus de le ville. Mais finablement leur deffense ne vali noient, car gens d'armes frès et nouviaus croissoient toutdis sus yaus. Là furent il pris et rançonné de force, et uns escuiers jones, de Limozin, neveus dou 30 pape Clement, qui s'appelloit Raymons; mais depuis qu'il fu creantés prisons, fu il occis pour le couvoitise de ses belles armeures, dont moult de bonnes gens en furent courouciet.

Ensi furent pris et retenu li doi conte d'Engleterre et mis en la halle de Lille en prison, et depuis envoiiet en France par devers le roy Phelippe, qui 5 en eut grant joie et en seut grant gret à chiaus de Lille. Et dist adonc li dis rois et prommist à chiaus de le ville de Lille qu'il leur seroit guerredonné grandement, car il li avoient fait un biau service. Et quant Jakemars d'Artevelle, qui se tenoit au Pont de 10 Fier, en seut nouvelles, si en fu durement courouciés, et brisa pour ceste avenue son pourpos et sen emprise, et donna ses Flamens congiet, et s'en retourna en le ville de Gand.

§ 102. Nous retourrons, car la matère le requiert, 15 as guerres de Haynau et à le contrevengance que li rois de France y fist prendre par le duch Jehan de Normendie, son ainsnet fil. Li dus, au commandement et ordenance dou roy son père, fist son especial mandement à estre à Saint Quentin et là environ, 20 et se parti de Paris environ Paskes, l'an mil trois cens et quarante, et vint à Saint Quentin. Là estoient avoech lui li dus d'Athènes, li contes de Flandres, li contes d'Auçoirre, li contes de Sansoirre, li contes Raoulz d'Eu connestables de France, 25 li contes de Porsiien, li contes de Roussi, li contes de Brainne, li contes de Grantpret, li sires de Couci et grant fuison de noble chevalerie de Normendie et des basses marces. Quant il furent tout assamblé à Saint Quentin ou là environ, si fu regardé par le 30 connestable, le conte de Ghines et les mareschaus de France, monsigneur Robert Bertran et monsigneur Mahieu de Trie, quel nombre de gens d'armes il pooient estre; si trouvèrent qu'i(l) estoient bien six mille armeures de fier, chevaliers et escuiers, et bien huit mille, que brigans, que bidaus, que aultres 5 gens poursievant l'ost. C'estoit assés, si com il disoient entre yaus, pour combatre le conte de Haynau et toute se poissance. Si se misent as camps par l'ordenance des mareschaus, et se partirent tout de Saint Quentin, et s'arroutèrent devers le Chastiel en 10 Chambresis, et passèrent dehors Bohain, et chevaucièrent tant qu'il passèrent le Chastiel en Chambresis. Et s'en vinrent logier li dus de Normendie et toute son host en le ville de Montais sus le rivière de Selles. Or vous dirai une grant apertise d'armes 15 que messires Gerars de Werchin, seneschaus de Haynau pour le temps, fist et entreprist, laquèle doit bien estre recordée et tenue à grant proèce.

§ 103. Li seneschaus de Haynau dessus nommés sceut bien par ses espies que li dus de Normendie 20 estoit logiés à Saint Quentin, et que ses gens manechoient durement le pays de Haynau. Avoech tout ce, il sceut l'eure et le venue dou dit duch, qui estoit arrestés à Montais, dehors le forterèce dou Chastiel en Chambresis. Si s'avisa en soi meismes, comme 25 preus chevaliers et entreprendans, qu'il iroit le duch escarmuchier et resvillier. Si pria aucuns chevaliers et escuiers, ce qu'il en peut trouver dalés lui, que il volsissent aler où il les menroit, et il li eurent en couvent. Si se parti de son chastiel de Wercin, environ 30 soixante lances en se compagnie tant seulement. Et chevaucièrent depuis soleil esconsant, et fisent tant que il vinrent à Forès, à l'issue de Haynau, et à une petite liewe de Montais; et pooit estre environ jour falli. Si tretost qu'il eurent chevauciet oultre le ville de Forès, il fist toutes ses gens arrester 5 en mi uns camps, et leur fist restraindre leurs armeures et recengler leurs chevaus, et puis leur dist se pensée et che qu'il voloit faire. Et il en furent tout joiant, et li disent qu'il s'enventuroient volentiers avoecques lui, et ne le faurroient jusques au 10 morir, et il leur dist grant mercis. Avoecques lui estoient: des chevaliers, messires Jakemes dou Sart, messires Henris de Husphalize, messires Oliphars de Ghistelles, messires Jehan dou Chastelet, li sires de Vertain, li sires de Fontenoit et li sires de Wargni; 15 et des escuiers, Gilles et Thieris de Sommaing, Bauduins de Biaufort, Colebiers de Braille, Moriaus de Lestines, Sandrars d'Esquarmain, Jehans de Robersart, Bridoulz de Thians et pluiseur aultre. Puis chevaucièrent tout quoiement, et vinrent à Montais et 20 se boutèrent en le ville. Et ne faisoient li François point de gait.

Et descendirent premierement li seneschaus et tout li compagnon devant un grant hostel où il cuidoient certainnement que li dus de Normendie fust, mais il 25 estoit un aultre hostel avant. Et laiens estoient logiet doi grant signeur de Normendie, li sires de Bailluel et li sires de [Briauté[325]]. Si furent assalli vistement, et li porte de leur hostel boutée oultre. Quant li doi chevalier se veirent ensi souspris et oïrent crier: 30 «Haynau au senescal!», si furent moult esbahi. Nompourquant il se misent à deffense, ce qu'il peurent; mès li sires de Bailluel fu là occis, dont ce fu damages, et li sires de [Briauté] fianciés prisons dou dit seneschal, et eut couvent sus se loyauté de venir 5 dedens trois jours tenir prison en Valenchiènes. Dont se commenchièrent François à estourmir et à widier leurs hostels, et à alumer grans feus et tortis, et à resvillier l'un l'autre. Meismement on resvilla le dit duch de Normendie, et le fist on armer en grant 10 haste, et aporter sa banière devant son hostel et desveloper. Là se traioient toutes gens d'armes de leur costé. Quant li Haynuier perchurent les François ensi estourmis, si ne veurent plus demorer, mais se retrairent bellement et sagement devers leurs chevaus; 15 et montèrent sus et se partirent, quant il se furent remis ensamble; et en menèrent jusques à dix ou douze bons prisonniers; et retournèrent sans damage, car point ne furent poursievi, pour tant qu'il faisoit brun et tart; et vinrent, environ l'aube crevant, 20 au Kesnoi. Là se reposèrent il et rafreschirent, et puis vinrent à Valenchiennes.

[325] Ms. B4, fo 50.--Ms. B1, fo 74 vo: «Brianté.»

Or parlerons dou duch de Normendie, qui moult courouchiés estoit dou despit que li Haynuier li avoient fait. Si commanda au matin à deslogier et à 25 entrer en Haynau, pour tout ardoir sans deport. Dont s'arroutèrent li charoi, et chevaucièrent li signeur, li coureur premiers qui estoient bien deux cens lances. Et en estoient chapitainne messires Thiebaus de Moruel, li Gallois de le Baume, li sires de Mirepois, li sires de Rainneval, li sires de Saint Pi, messires Jehans de Landas, li sires d'Astices, li sires 30 de Hangès et li sires de Cramelles. Apriès chevauçoient li doi mareschal de France en grant route, messires Robers Bertrans et messires Mahieus de Trie; et estoient bien cinq cens lances; et puis li dus de Normendie avoech grant fuison de contes, de 5 barons et de tous aultres chevaliers. Si entrèrent li dit coureur en Haynau et ardirent Forest, Vertain, Vertigneul, Esquarmain, Vendegies ou Bos, Vendegies sus Escallon, Bermerain, Calaumes, Senlèces et les fourbours dou Kesnoi, et se logièrent sus le rivière 10 d'Uintiel. A l'endemain, il passèrent oultre et ardirent Oursineval, Villers en le Cauchie, Gommegnies, Marech, Pois, Presiel, Anfroipret, Preus, Le Frasnoit, Obies et le bonne ville de Bavai et tout le pays jusques à le rivière de Honniel. Et eut ce second 15 jour grant assaut et escarmuce au chastiel de Werchin de le bataille des mareschaus, mès noient n'i fisent, car il fu bien gardés et bien deffendus. Et s'en vint li dus de Normendie logier sus le rivière de Selles entre Haussi et Sausoir. Or vous parlerons dou 20 signeur de Faukemont, qui fu uns moult rades chevaliers, d'une grant apertise d'armes qu'il fist.